Benjamin Stora : enseigner l'histoire de la colonisation et la guerre d'Algérie "est un chantier prioritaire"
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Questions et réponses
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- 1:40OuverteRéponse directe
Racontez-nous comment vous avez inspiré le président Macron sur la mémoire de la guerre d'Algérie.
- 4:20OuverteRéponse directe
Comment ces histoires étaient racontées chez vous, en famille ?
- 5:54OuverteRéponse directe
Julia, chez vous, on n'en parlait pas, c'était un sujet tabou ?
- 7:05OuverteRéponse directe
Et chez vous, Mehdi Boumengel, comment parlait-on de la mémoire de votre grand-père ?
- 8:01OuverteRéponse directe
Est-ce que ce passé vous travaille ? Est-ce de l'ordre de la douleur ou du mystère ?
- 9:29OuverteRéponse directe
Ce travail a-t-il été facile à faire ou avez-vous été en désaccord ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 1:50InvitéFait
« En mars dernier, Emmanuel Macron a reconnu au nom de la France que votre grand-père avait bien été torturé puis assassiné après avoir été arrêté par l'armée française. »
- 2:47InvitéFait
« Mon grand-père, Ali Boumenjel, se battait pour les valeurs de la France, qui sont les valeurs d'humanisme et de pacifisme. »
- 3:00InvitéFait
« Il y a reçu plus tard l'ordre de la paix, médaille d'or de la paix. »
- 3:36InvitéFait
« 60 ans de mensonges d'État et une réaction, enfin, aujourd'hui, par Emmanuel Macron. »
- 5:46PrésentateurFait
« on avait ce choix au lycée de choisir soit la guerre d'Algérie, soit la seconde guerre mondiale »
- 15:12InvitéFait
« Est-ce qu'il y a un problème, là, de programme ? »
- 16:05InvitéChiffre
« C'est un chantier, ça, prioritaire. »
- 20:32InvitéFait
« Parce qu'il y a une responsabilité particulière qui est l'entreprise coloniale, ça reste mon point de vue. »
- 22:20InvitéFait
« Ce n'est pas le même cas. Mais je pense que la France a raté sa décolonisation »
- 24:24InvitéFait
« il est à craindre, malheureusement, que l'Algérie soit encore une fois instrumentalisée »
Temps de parole
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France Inter, Nicolas Demorand, le 7-9.
Un grand entretien en forme de dialogue ce matin, afin de rendre compte du travail qu'on menait depuis le mois de juin dernier des hommes et des femmes âgés de 18 à 35 ans, étudiants ou dans la vie active. Tous ont en commun une relation intime, familiale à la mémoire de la guerre d'Algérie. Ils étaient dans ce groupe, descendants de harkis, d'indépendantistes algériens, d'appelés du contingent, de membres de l'organisation de l'armée secrète, l'OAS, des descendants de pieds noirs ou de juifs pieds noirs. Ils forment ce qu'on appelle la troisième génération et ils ont donc travaillé ensemble pour essayer de trouver les bases d'une mémoire commune, apaisée.
60 ans après la fin de la guerre d'Algérie, ils ont remis il y a une dizaine de jours leur préconisation au président de la République. Au micro de France Inter ce matin, je suis très heureux d'accueillir Julia et Linda. Bonjour. Bonjour. Et bienvenue dans ce studio. A votre demande, je ne vous appelle que par votre prénom. Vous avez fait partie de ce groupe Regards de la jeune génération sur les mémoires franco-algériennes. Benjamin Stora, bonjour. Bonjour. Historien de cette relation franco-algérienne, vous aviez remis un rapport au président de la République en janvier dernier sur les questions mémorielles autour de la colonisation de l'Algérie.
Vous êtes le commissaire de l'exposition Juif d'Orient, une histoire plurimillénaire à l'Institut du Monde Arabe. C'est jusqu'au 13 mars prochain. Et enfin, je salue Mehdi Boumenjel. Bienvenue au micro d'Inter. Vous avez 32 ans, vous êtes le petit-fils d'Ali Boumenjel, avocat nationaliste algérien dont la mort en 1957 a été maquillée en suicide. En mars dernier, Emmanuel Macron a reconnu au nom de la France que votre grand-père avait bien été torturé puis assassiné après avoir été arrêté par l'armée française. Vous n'avez pas participé au débat du groupe sur la mémoire dont on parle ce matin, mais vous en avez en quelque sorte soufflé l'idée au chef de l'État. Racontez-nous.
Merci à vous pour l'invitation d'abord. On a rencontré du coup le président Emmanuel Macron suite au rapport de notre très cher Benjamin. Et l'idée était de lui transmettre la vision de la jeunesse, de notre jeunesse, de mes frères et soeurs et cousins, sur ce que devait être la France, ce que représentait la France à nos yeux. Nous avons grandi en France. Je suis né en Algérie, mais grandit en France. Et mon grand-père, Ali Boumenjel, se battait pour les valeurs de la France, qui sont les valeurs d'humanisme et de pacifisme. Il a été arrêté à son retour d'Helsinki, où il participait au congrès mondial de la paix. Il y a reçu plus tard l'ordre de la paix, médaille d'or de la paix.
Et il y décriait les ravages de la colonisation et ce qu'il en ressortait. Et vous avez dit au président de la République, à Emmanuel Macron, qu'il était sans doute important aujourd'hui de laisser la parole, de donner la parole à votre génération, au fond. C'est ça ? Absolument. Après de nombreuses discussions avec la famille, on a eu un process démocratique, justement, pour parler de cette réaction du président. 60 ans de mensonges d'État et une réaction, enfin, aujourd'hui, par Emmanuel Macron. Et donc, forcément, ça a donné un processus démocratique, où on a compris, en fait, que la génération précédente de mes parents était traumatisée.
Il est trop tard pour eux, trop tard peut-être pour moi, mais pas trop tard pour les générations futures. Et c'est très important de faire en sorte que cette histoire et la vérité soient enseignées pour pas qu'on reproduise les mêmes parents. Ça, c'est un point important qu'on va retrouver tout à l'heure. Linda, vous êtes franco-algérienne, vous avez 27 ans. Votre grand-père maternel était harki. Votre mère est arrivée en France dans un camp regroupant les harkis à l'âge de 2 ans. Votre autre grand-père était, lui, membre du FLN. Comment ces histoires étaient racontées chez vous, en famille ? Est-ce qu'on en parlait déjà, pour commencer ? On en parlait très ouvertement.
Justement, c'est ça qui m'a amenée à vraiment poser des questions autour de moi, à m'intéresser à tout ça, beaucoup plus tard, et à rejoindre ce groupe de réflexion. Et vos deux grands-pères, qui étaient dans des camps opposés, l'un combattait avec l'armée française, l'autre pour l'indépendance, ce conflit, est-ce qu'en grandissant dans la famille, vous en avez perçu les enjeux, l'intensité ? Non, non, parce que justement, ce qui est ressorti de tout ça, c'est que mes grands-pères n'avaient pas le choix, l'un comme l'autre. On était obligés de participer, malgré eux, à ce conflit.
Mon grand-père, du côté harki, était plutôt un paysan, donc on est venu le chercher, lui, on lui a donné les armes, et puis voilà, quoi. Et c'est parti comme ça, et ils n'avaient pas trop le choix, même. Donc la famille n'a jamais été divisée, au fond ? Non. Par ces questions politiques. Et c'est une souffrance chez vous, quand vous-même, Linda, pensez à cette période, pensez à ce qu'a traversé votre famille ? Non, parce que je ne l'ai pas vécu, je ne peux pas en souffrir, mais je me pose des questions, et c'est vrai qu'en termes d'enseignement, on n'a pas eu grand-chose.
Et on continue à se poser des questions, on n'a que des témoignages personnels, nos parents, nos grands-parents, mais quand on l'a appris au lycée, on avait ce choix au lycée de choisir soit la guerre d'Algérie, soit la seconde guerre mondiale, et donc d'écarter ce point de l'histoire, qui est pourtant super important pour nous. Julia, vous avez 20 ans, vos deux grands-pères ont été appelés pour faire la guerre en Algérie, l'un d'eux était militaire de carrière, et il en est revenu traumatisé d'Algérie. Chez vous, on n'en parlait pas, c'était un sujet tabou ?
Oui, il n'en a jamais parlé, c'est vraiment, on a plutôt vécu avec son silence qu'avec sa parole, et il répétait quand même quelque chose qui m'avait marqué, qui nous a tous marqués, il répétait souvent que quand tu donnes un fusil à un homme, ce n'est plus le même homme. Et moi quand il me le disait, enfant, j'avais jamais fait de lien en fait avec la guerre d'Algérie, et c'est qu'après sa mort, que je me suis dit, d'accord, derrière les mots, il faut chercher l'histoire aussi, et je me suis dit, d'accord, il me parle de sa guerre en fait. Et j'ai jamais eu l'occasion de lui poser des questions après.
Et vos parents, vous en parlez, il en parlait avec vos parents, ou c'était un mutisme et une douleur généralisée ?
C'était un mutisme généralisé, il n'en a jamais parlé à mon père.
Même en vieillissant ?
Même en vieillissant.
Impossible ?
Impossible, c'était quelque chose qu'il a vraiment gardé en lui, et qu'il était impossible à partager, et son frère qui est allé aussi, pour le coup, a fait une amnésie complète.
Et chez vous, Mehdi Boumengel, comment parlait-on de la mémoire de votre grand-père ? Quelle forme prenait le combat pour sa mémoire ? C'était très douloureux, moi j'ai grandi en voyant toute ma famille se battre pour cette vérité, mais évidemment c'est une bataille contre un gouvernement tout entier, contre un mensonge d'État.
De mon côté, j'ai décidé de mettre des œillères et d'avancer pour construire un avenir, mais c'est vrai que ça les a détruits, et c'était ça aussi la discussion avec le Président de la République, de dire que j'ai eu de la chance de voir ma famille en parler, là où des milliers d'autres sont encore aujourd'hui dans le mutisme, parce qu'elles n'ont pas le privilège que j'ai aujourd'hui de pouvoir en parler sur une région nationale. Je posais la question à Linda, comment ce passé vous travaille ? Est-ce que c'est de l'ordre de la douleur, ou c'est de l'ordre du mystère, ou les deux d'ailleurs ?
Je dirais que c'est un peu de l'ordre de la culpabilité, en tout cas c'est un peu passé par cela, surtout que moi j'habite à Saint-Denis, et donc c'est la mémoire plus prégnante, c'est la mémoire indépendantiste, et j'ai toujours eu envie, sans comprendre pourquoi, de dire pardon, et c'est quand, vraiment reconstituant un peu l'histoire de mon grand-père, que je me suis rendu compte qu'il n'y avait pas d'hierarchisation des douleurs, et que lui aussi c'était une victime, on l'a envoyé là-bas à 20 ans, je ne sais pas comment j'aurais réagi à sa place.
Coupable de quoi, quand vous dites que c'est sur le mode de la culpabilité ?
On a tendance à vouloir toujours diviser l'histoire entre les méchants et les gentils, et ceux qui sont arrivés là-bas, c'était les français.
Vous avez l'impression d'être la descendante du mauvais camp, c'est ça ?
Oui, c'est ça.
Et vous Linda, un sentiment de culpabilité aussi, vous travaillez parfois, ou ça n'est pas de cet ordre ? Non, non. Non ? Non, par contre j'entends Julia, et c'est ce qui est ressorti de nos échanges, je trouve ça super intéressant d'avoir justement ces échanges entre nous, de connaître les problématiques de l'autre, voilà. Parce qu'au début, vous ne saviez pas exactement comment le fait historique avait été vécu par chacun des descendants, c'est bien ça ? Oui, c'est ça, oui. Il a fallu partager, et ce travail-là a été facile à faire ou pas ? Facile, non.
On a été en désaccord sur certaines choses, mais c'est les désaccords qui ont nourri justement nos messages, et tout ce qu'on a fait autour de ça. On va y venir donc, à vos préconisations. Benjamin Stora, on sait que pour certains poilus de la Grande Guerre, mais aussi parfois pour certains députés de la Seconde Guerre mondiale, la parole a eu besoin de sauter une génération pour pouvoir circuler. Ce à quoi on assiste là, avec la troisième génération de la guerre d'Algérie, est-ce de la même nature ? C'est un petit peu classique quand même, c'est-à-dire que ceux qui ont fait, qui ont subi, qui ont vécu des périodes traumatiques, évidemment, ont du mal à en parler.
Les retours de guerre sont toujours difficiles. Et puis il y a leurs enfants, qui ne cherchent pas trop d'ailleurs, à savoir, parce qu'ils ont besoin, eux, de rentrer dans la société, de vivre. Ils ne peuvent pas, évidemment, continuer une vie, pour construire une vie, par une sorte de rumination perpétuelle, donc il faut qu'ils avancent. Alors ce sont les petits-enfants, souvent, qui partent à la recherche de ce qui s'est passé, qui essayent de s'établir eux-mêmes dans une filiation, dans une généalogie, et d'essayer de comprendre, dans le fond, à la fois le mutisme des grands-pères, la souffrance des pères et des mères.
Et donc ils partent à la recherche, dans l'exploration intime, de ce qu'a été, effectivement, cette histoire, cette guerre, les dates, les chronologies, etc. Le problème, à la différence des guerres précédentes, qu'on connaît tous, le problème c'est que ces guerres, cette guerre d'Algérie, n'a pas été transmise, n'a pas été prise en compte par les paroles d'État. Et à partir de là, le traumatisme s'est transmis de génération en génération, mais dans le silence. C'est-à-dire qu'il n'y a pas eu de prise en charge par des paroles fortes, par des actions, par des lieux de commémoration, par des dates de commémoration, etc., etc.
Ce qui n'a pas été le cas, naturellement, des épisodes précédents, des grands épisodes précédents. De sorte que la transmission, elle s'est accomplie de manière chaotique, dans des silences impressionnants, et donc dans des reconstructions fantasmées dans les jeunes générations. Et c'est là tout le problème. Julia, vous dites qu'au début des rencontres, entre la troisième génération, vous vous sentiez illégitime. Ça veut dire quoi ?
Je ne me sentais pas vraiment illégitime au sein de ce groupe. C'est juste que je sentais qu'il fallait aller vers une démarche de réconciliation collective, déjà pour pouvoir se réconcilier avec soi-même et avec son histoire. Mais c'est qu'en prenant conscience d'à quel point aussi cette histoire avait marqué de façon charnelle les autres mémoires et les autres jeunes que je me suis rendu compte que oui, il fallait écouter tout le monde et toute parole était aussi importante.
Et vous Linda, donc, quels souvenirs marquants gardez-vous de ces échanges ? Est-ce qu'il y en a un qui vous vient en tête ? La commémoration du 17 octobre. Alors expliquez-nous. C'était très émouvant d'être tous ensemble réunis pour cette commémoration. Je pense que ça n'avait encore jamais été fait. Oui, c'est ça.
Le massacre d'octobre 61. Je ne sais pas si tu te souviens, mais à un moment, on est tous allés commémorer la mémoire des victimes en lançant une fleur dans l'eau. Et il y a une sorte d'émotion qui est montée tous entre nous. Et on s'est tous touchés comme s'il y avait... On a ressenti vraiment une émotion collective. Et moi, ça m'a beaucoup marquée aussi.
Mehdi Boumengel, quel regard portez-vous sur le travail de ce groupe, sur les échanges ? Est-ce que vous trouvez que c'est un travail utile ? Absolument. Je suis absolument impressionné de l'énergie que ces jeunes filles et garçons ont mis pour écrire le futur. De mes 32 ans, j'ai vécu 30 ans dans le mutisme, à garder tout ça pour moi. Et je sais à quel point il est difficile de se poser et d'en parler. Là où eux se sont posés les uns les autres et ont partagé leur douleur de manière complètement transparente, sans se juger, sans parler de monopole, de la souffrance. Et je salue leur courage et je ne peux que les soutenir. Quel est votre rapport avec l'Algérie d'aujourd'hui, Julia ?
Est-ce que c'est un pays auquel vous pensez, que vous avez envie de découvrir peut-être ? Ou ça n'est pas de cet ordre ?
Oui, alors j'aimerais bien le découvrir. Mais surtout, ce que ce groupe m'a donné envie de faire, ce serait de pouvoir établir un partenariat avec aussi la jeunesse algérienne pour que ce soit une réconciliation de l'autre côté de la Méditerranée.
Même chose pour vous, Linda. Quel rapport au pays et à la jeunesse de l'autre côté de la Méditerranée ? Moi, j'y suis allée trois fois, donc je ne connais pas par cœur, mais je connais un peu. La population algérienne, c'est un très beau peuple, le peuple algérien. C'est magnifique. Votre groupe, venons-en aux propositions, a mis sur la table un certain nombre de préconisations. La plus importante concerne l'école. Vous l'avez dit déjà, Julia et Linda, l'une et l'autre. Vous souhaitez que la colonisation et la guerre d'Algérie soient étudiées en classe en tant que telle. Julia, vous, vous l'avez apprise, cette période historique en classe ou pas ?
On a évoqué, quand j'étais en première, la guerre d'Algérie, mais sans vraiment prendre en compte l'histoire de la colonisation. Et on ne peut pas comprendre la guerre d'Algérie si on n'a pas compris la colonisation.
Donc, c'était finalement très bref et lacunaire. Oui. C'est ça. Et vous, Linda, redites-nous. Oui, nous, c'était au lycée. On l'avait appris, mais on avait le choix. Donc, on pouvait l'écarter. Benjamin Stora, les programmes scolaires, la manière dont colonisation, guerre et indépendance de l'Algérie sont enseignés, quel regard, jetez-vous là-dessus ? Quelle analyse, en fait, vous ? Est-ce qu'il y a un problème, là, de programme ? Alors, d'abord, il faut signaler que cette guerre d'Algérie, effectivement, comme ça vient d'être dit, est enseignée désormais. Après toute une bataille menée par les historiens, parce que pendant très longtemps, cette histoire n'était pas du tout enseignée.
Donc, on est sorti de l'occultation, maintenant, depuis, grosso modo, une vingtaine d'années. Ça, c'est sûr. Mais le problème, c'est qu'on ne peut pas raconter, effectivement, cette histoire par sa fin. C'est-à-dire la tragédie, l'exode, les massacres, les exils, etc. Mais il faut la raconter par son début, son démarrage, par, on pourrait presque dire, la première guerre d'Algérie, c'est-à-dire la conquête. Donc, la colonisation. Et donc, la question de l'étude de la colonisation reste plus que jamais à l'ordre du jour. Qu'est-ce qu'a été ce système ? Comment a-t-il fonctionné ? Tout au long du XIXe siècle, bien sûr, car tout ça a duré très longtemps.
Donc, le problème de la dépossession foncière, le rapport entre les minorités, le rapport à l'État, la question des inégalités juridiques, etc. Ça fait beaucoup, beaucoup de choses à enseigner. C'est un chantier, ça, prioritaire. C'est un chantier, à mon avis, prioritaire, bien sûr, d'autant que dans la jeune génération aujourd'hui, on le sait, les gens qui ont 18, 20, 22 ans, la question coloniale, et par ailleurs celle de l'esclavage, reste des questions décisives. Donc, on ne peut pas passer à côté en disant, oui, ce sont des questions annexes, il faut rester dans le cœur de l'histoire de France, etc.
Bien sûr, mais dans la mesure où cette question est problématique et qu'elle est une sorte d'interpellation lancée par la jeunesse de France sur ces thématiques brûlantes, alors il faut y répondre. Alors il faut des maîtres, alors il faut des enseignants, alors il faut des programmes scolaires, alors il faut des chantiers de recherche. Comment est-ce enseigné de l'autre côté de la Méditerranée, en Algérie, Benjamin Stora ?
Alors, de l'autre côté de la Méditerranée, évidemment, les problématiques ne sont pas les mêmes, parce que très vite, la guerre d'indépendance algérienne, puisque c'est ainsi qu'on l'appelle, ou guerre de libération, a été au contraire un réservoir inépuisable de références. Là, on souffre plutôt d'une sorte de surabondance de récits en Algérie, plutôt que d'occultation. Ce n'est pas, disons que les personnages principaux sont survalorisés, bien sûr, etc., dans la mesure où le récit historique est un facteur de légitimation de l'existence de l'éternation en Algérie. Donc c'est une histoire, par conséquent, qui est connue. Le problème, c'est qu'elle est quelquefois mal connue.
Elle est victime de reconstruction, plus que d'occultation. De reconstruction, c'est-à-dire qu'il y a des personnages très importants de cette guerre, je ne vais pas ici tous les citer, qui ont été relégués au fin fond de l'histoire, Ferratabas, Messalia, je ne vais pas citer tous les grands personnages, et puis ceux qui ont fait le début de cette révolution ne sont pas les mêmes que ceux qui arrivent à la fin de cette histoire, ayant été écartés, disons, de la scène mémorielle. Donc il y a tout un travail de reconstruction, de réappropriation d'histoire.
Une autre des propositions du groupe de travail, c'est l'accès à des lieux de mémoire, en France et en Algérie, mais aussi et peut-être surtout cette demande que vous formulez à Emmanuel Macron, d'un grand discours qui reflèterait toutes les mémoires, qui les intégrerait dans un narratif d'ensemble, qui leur permettrait d'exister ensemble, sans être nécessairement fondés sur des excuses, mais tournés vers l'avenir. En quoi, Julia, un discours de ce type vous semble-t-il utile et peut-être même urgent ?
Nous, on a l'impression d'avoir plein de petits fragments différents de témoignages, tout ça, et on a besoin que ce soit rassemblé dans une histoire complète, parce que c'est notre histoire à tous. Et comme l'a rappelé Benjamin Stora, il faut qu'il y ait cette parole politique forte qui porte l'annulation pour un avenir. Après, la question des excuses, c'est vrai qu'on l'a un peu évoqué, mais si on l'a un peu écarté, c'est parce qu'on n'a pas envie que ça nous empêche d'avoir des actions concrètes. On ne veut pas que ça nous arrête là.
Oui, et puis vous décrivez une forme d'intervention du chef de l'État beaucoup plus nuancée, au fond, qu'une simple question d'étude, Linda, que chacun, à travers un discours, puisse retrouver sa place. De manière horizontale, sans hiérarchie entre les mémoires, c'est ça ? Oui, pour n'écarter personne. Le but, c'est vraiment de réunir tout le monde et que tout le monde se retrouve dans ce discours. Mehdi Boumengel, un discours pareil, ce serait important ? Mes mots pour le chef de l'État, c'était justement ça, que la France de 2021 se doit d'être à la hauteur de la France des Lumières et de la France des droits de l'homme.
C'est cette France qu'on aime, c'est cette France pour laquelle on se bat. C'est ces valeurs-là qu'on porte, moi en tant que Français, mais également en tant qu'Algérien, et la France que j'aime se doit de se regarder dans le miroir. Le point n'est pas de juger, mais d'écrire l'histoire telle qu'elle s'est passée, de redonner à l'histoire sa vérité et de permettre à tout un chacun de se faire son propre jugement. Ce discours manque encore, Benjamin Stora, un discours comme le groupe de travail, le groupe de réflexion le formule, un discours non pas d'excuses, mais de recomposition du paysage mémoriel. Vous savez, il y a déjà eu beaucoup de discours de Président de la République.
Oui, mais celui-là, est-ce qu'il manque ? J'ai mentionné les différents discours prononcés par les Présidents de la République. C'est Jacques Chirac qui a inauguré tous ces discours prononcés sur la question coloniale, d'ailleurs, mais y compris Nicolas Sarkozy à Constantine, François Hollande à Alger, Emmanuel Macron, bien sûr. La question, effectivement, c'est, bien sûr, réfléchir à une forme de discours qui intègre l'ensemble des mémoires, mais en situant aussi les responsabilités de chacun dans cette histoire. Parce qu'il y a une responsabilité particulière qui est l'entreprise coloniale, ça reste mon point de vue.
Alors, je sais que c'est très contesté, discuté, critiqué à l'intérieur de la société française. Vous le savez, l'histoire est un enjeu politique considérable. En France, c'est une rente mémorielle, en France. Et donc, par conséquent, c'est très difficile d'énoncer ce type de propos. Mais je crois qu'il faut avoir ce courage. Je crois qu'il faudra avoir ce courage d'énoncer, effectivement, ce qui a été la nature de l'entreprise coloniale tout au long du XIXe siècle, principalement, et qui a abouti à la tragédie du XXe siècle.
Cette espèce de drame, de piège terrible dans lequel se sont trouvés, posés, placés des populations, les harkis, les pieds noirs, les juifs d'Algérie, les soldats, les appelés, les gens de 20 ans, et qui ont été pris dans cette mâchoire, disons, de guerre et de colonisation, et qui les a conduits au mutisme et a construit un paysage psychologique dévasté. On va passer au standard. On nous attend Kader. Bonjour et bienvenue, Kader. Bonjour. Voilà. Je disais que, si vous voulez, la rupture a été brutale.
Contrairement à l'Angleterre, quand il y a eu la décolonisation de l'Inde, où on a envoyé le deuxième personnage de l'État, c'est-à-dire Lord Moonbatten, pour la descente des couleurs anglaises et la montée des couleurs indiennes. Alors que, pour l'Algérie, si vous voulez, pour l'Algérie... On vous écoute, pour l'Algérie, oui. Oui, et pour l'Algérie, si vous voulez, il n'y a pas eu le premier ministre qui est le deuxième personnage de l'État, pas même le ministre des Affaires étrangères, et je crois même que le délégué, peut-être que Benjamin le confirmera, n'était pas là. Donc ça s'est fait pratiquement avec brutalité, et c'est ce qui fait que tout le monde est parti de dos à dos.
C'est vrai qu'en Algérie, il y avait un million de Français, et que ce n'était pas le même cas que pour l'Inde, vous voyez ce que je veux dire ? Oui, oui, bien sûr. Ce n'est pas le même cas. Mais je pense que la France a raté sa décolonisation, même avec l'Afrique, avec France-Afrique, tout ça, je pense que tout a été raté. Merci Kader, merci pour votre intervention. Un mot, Benjamin Stora, sur ce que Kader appelle une rupture ratée entre la France et l'Algérie ? Vous savez, très rapidement, tout s'est fait dans un désordre absolu. C'est-à-dire une sorte de chaos non préparé.
On ne pensait même pas, le général de Gaulle ne pensait même pas que les pieds noirs allaient arriver en masse en France. Et vous dire, la non-préparation et l'impréparation de cette situation, et ne parlons pas, bien sûr, du drame des Harkis, bien sûr, et des Algériens, qui ont été confrontés à la reconstruction de leur pays dans des conditions très dures. Olivier Ostendard, bonjour, bienvenue Olivier. Oui, bonjour. Moi, je suis descendant de pieds noirs espagnols, en fait. Mon grand-père, ma grand-mère sont arrivés dans les années 30, pendant la guerre d'Espagne. Et mon père a quitté l'Algérie à 17 ans. Et voilà, c'est un drame absolu pour lui. Enfin, il n'en parle encore.
Et pour vous, Olivier ? Et pour vous ? Moi, j'avais les larmes aux yeux tout à l'heure quand je les entendais. Pourquoi ? Parce que c'est une souffrance quotidienne. À chaque fois qu'il y a un petit événement, ça ressort. Et je trouve que les pieds noirs, c'est un peu les méchants dans l'histoire, alors qu'ils ont vécu des choses horribles. Moi, j'ai des mots témoignages de mon père qui n'a rien fait de sa vie, en fait. Merci, merci, Olivier, pour ce témoignage. On entend votre émotion. Le 60e anniversaire des accords déviants aura lieu en mars prochain, juste avant le premier tour de l'élection présidentielle. Il y a fort à parier qu'il donnera lieu à des débats politiques extrêmement vifs.
Redoutez-vous ce moment, Benjamin Stora ? Comme chaque année, bien sûr, entre le 19 mars, date des accords déviants, et le 26 mars, la fusillade de la rue Disly pour les pieds noirs, il y a toujours beaucoup de dates de commémorations douloureuses. Et chacun des groupes de mémoire se dispute précisément autour de tous ces événements pour essayer d'imposer, bien sûr, son point de vue, sa douleur, sa souffrance, etc. Et là, en campagne électorale, dans le climat qu'on connaît en France aujourd'hui ?
Dans le fracas de la campagne électorale, il est à craindre, malheureusement, que l'Algérie soit encore une fois instrumentalisée, utilisée, comme une sorte de réservoir, un stock de références sur les questions d'islam, d'immigration, de faits coloniales, etc. Et donc, il faudra plus que jamais essayer de trouver les voies d'un apaisement mémoriel par un grand discours à caractère historique, moral et politique. Un dernier, tout dernier mot, Mehdi Boumenjel.
Pour rebondir sur ce que Benjamin dit, c'est aussi le message que je tenais à passer aujourd'hui sur l'amour entre les peuples et le fait de dire que, malgré tout ce qui est arrivé à ma famille, la seule chose qu'on m'a enseigné, c'est l'amour. Et quand on ne connaît que l'amour, c'est la seule chose qu'on peut transmettre aux autres. Merci pour ces mots, Mehdi Boumenjel. Merci Benjamin Stora. Merci beaucoup, Julia et Linda, d'être venus au micro de France Inter ce matin. Je rappelle que c'est à votre demande que je ne vous ai appelé que par votre prénom. Encore un grand merci.
A tous les quatre, vous voulez encore dire un mot, Julia ? Si nous, on peut juste aussi terminer sur une note d'espoir. Alors, allez-y. On a montré qu'une réconciliation en acte était aussi possible et qu'on avait plein de terrains d'entente.
Eh bien, merci pour ces mots également.