Delphine BATHO : "Je suis l'insoumise de Hollande"
Transcription automatique. À recouper avec la source d'origine.
Bonjour Delphine Bateau, vous êtes ancienne ministre de l'écologie, vous avez été la porte-parole de François Hollande, vous avez été évincée du gouvernement en juillet 2013, vous publiez un livre qui s'appelle Insoumise, vous êtes une militante antiraciste, vous racontez aujourd'hui que ce parcours a toujours marqué votre existence, vous ne mâchez pas vos mots. On va évidemment parler d'abord de la mort de Christophe Demargerie, le PDG de Total, dans un accident en Russie. Vous réagissez comment aujourd'hui à cette disparition ? – Écoutez, ce que je pense et ce que je pensais de Christophe Demargerie et de son comportement, je l'ai dit de son vivant.
Je crois qu'un certain nombre de réactions ce matin montrent d'ailleurs l'étendue de son carnet d'adresse, mais il y a une disparition brutale, et quand il y a une disparition brutale, qu'on soit le PDG de Total ou qu'on soit un simple citoyen, d'ailleurs il y a quatre Français en réalité qui sont morts dans cet accident, il y a le respect et la dignité, donc moi je n'ai pas d'autres commentaires à faire. – Oui, je vais citer quand même ce livre. Vous parlez de Christophe Demargerie, vous dites, « à chaque fois que je l'ai rencontré, il s'est montré d'une familiarité déconcertante, montrant sa puissance ostensiblement.
Il n'avait pas son pareil pour montrer aux ministres qu'ils étaient insignifiants à ses yeux et que le patron c'était lui. » Mais je l'ai dit lorsqu'il était vivant et en responsabilité, donc je pense qu'aujourd'hui, ce qui s'impose, c'est le respect, c'est la dignité. Je n'ai pas d'autres commentaires à faire sur lui autre que ce que j'ai écrit dans mon livre. – Alors, au-delà de Christophe Demargerie, président de Total, plus forte importance boursière au CAC 40, c'est lui qui dirige le président de Total, c'est lui qui dirige les ministres.
Ce matin, Emmanuel Macron disait que le président de Total était un partenaire des pouvoirs publics. – Au-delà de cet exemple, encore une fois, dans les circonstances d'une disparition brutale, je pense que c'est la dignité qui s'impose. Au-delà de cet exemple, c'est vrai que mon livre parle de l'influence d'un certain nombre de lobbies, en particulier dans la politique énergétique et de ces relations, de cette sorte de relations insidieuses, si vous voulez, ou par derrière, ou des fois frontalement, effectivement, un certain nombre d'intérêts industriels et d'intérêts financiers veulent dicter leurs décisions aux responsables politiques.
C'est ça le problème que je pointe, qui est un problème démocratique. Que des responsables d'entreprise, que des grands dirigeants d'entreprise défendent leurs intérêts industriels et défendent leur vision des choses, c'est quelque chose de normal, de même plutôt sain. Ce qui est anormal, c'est la confusion qu'il peut y avoir au sommet de l'État entre ce qui est l'intérêt général de la société et des intérêts privés, des intérêts de court terme.
Et en particulier sur la question de la politique énergétique ou de l'écologie, comme il y a une confrontation entre les choix de la société à long terme pour faire prévaloir notamment les enjeux du réchauffement climatique et les profits privés à court terme qui peuvent faire qu'on continue avec le charbon, le pétrole, les énergies fossiles, etc. Eh bien c'est là qu'on voit effectivement cet affrontement dans lequel il y a besoin, à mon avis, de rétablir une relation plus claire et plus saine entre la responsabilité de l'État et les responsables d'entreprise. – Il peut arriver, Delphine Bateau, que des lobbies, et en l'occurrence par exemple le président de Total, quel qu'il soit, peut en représenter un, peut avoir la peau d'un ministre de l'écologie ? – Je ne dis pas ça dans mon livre.
D'abord moi je n'ai pas une vision complotiste de ce problème des lobbies. Je prends un certain nombre d'exemples, de jeux d'influence, de connivence. Il y a un autre exemple que je cite qui est celui du patron de l'entreprise Valourec, qui est l'entreprise qui fabrique les tubes en acier qui sont utilisés dans la fracturation hydraulique pour faire du gaz de schiste ou dans les centrales nucléaires, qui s'est prévalu de la mise à l'écart d'une ministre de la République, à savoir moi, 15 jours avant mon limogéage.
Donc ça effectivement c'est quelque chose de très troublant, surtout que ça pose un problème de conflit d'intérêts, étant donné que ce responsable d'entreprise est par ailleurs l'époux de la directrice de cabinet du président de la République. – Vous racontez ce que vous appelez un dîner de cons. Alors il y a l'ancien président d'EDF, Henri Poglio, il y a donc Christophe Demargerie, vous dites à l'un le pétrole, à l'autre l'électricité, et il y a Jean-Marc Ayrault, l'ancien Premier ministre à ce moment-là qui était Premier ministre, et vous, et vous avez l'impression véritablement que vous n'existez pas en quelque sorte. – Ah non, ce n'est pas un problème de ne pas exister, ce n'est pas ça. – Et qui était le con dans ce dîner alors ? – Je me suis inspirée de ce film, vous savez que tout le monde connaît, parce que c'était un titre rigolo, c'était un dîner avec effectivement les grands patrons de l'énergie pour essayer de trouver une sorte de compromis avec eux.
Je pense en tout cas que c'est comme ça que Jean-Marc Ayrault voyait les choses sur la transition énergétique. Et en fait, il passe tout le dîner à désinguer l'idée de transition énergétique et la possibilité pour la France de l'accomplir. Donc c'est l'exemple de ce que je dis, si vous voulez, entre une vision qui est très conservatrice, où il faut tout continuer comme avant, et l'intérêt de l'État qui n'est pas celui-là, qui est aujourd'hui d'organiser notre changement de modèle en termes de politique énergétique et même plus profondément de politique économique.
On voit bien que l'Europe aujourd'hui est dans une forme de stagnation économique, qu'elle est dans une forme de déclassement, même au niveau du paysage mondial et international. Et il n'y aura pas de retour de la croissance à l'ancienne. Donc si on n'organise pas un changement de modèle, si on ne prend pas en considération la crise des ressources, la crise énergétique, il n'y aura pas d'issue positive pour le continent européen. – Oui, mais Delphine Bateau, le fait que Jean-Marc Ayrault, Premier ministre, une des premières choses qu'il vous demande, vous venez d'être nommé au ministère de l'Écologie, une des premières choses qu'il vous demande, c'est « As-tu vu Christophe de Margerie ? » – C'est révélateur de quelque chose ? – Oui, bien sûr, bien sûr que c'est révélateur.
C'est d'ailleurs pour ça que je le raconte. – Oui, c'est révélateur de quoi ? – De ce que je vous disais, sur effectivement le poids d'un certain nombre de grands patrons, sur les… plus profondément, si vous voulez, qu'est-ce qui se passe ?
Il y a une sorte de gouvernance des entreprises qui s'est mise en place, c'est pas nouveau. Ça n'a pas commencé avec ce gouvernement. D'ailleurs, Nicolas Sarkozy avait érigé, je pense, au plus haut niveau, cette forme de connivence entre décideurs publics et un certain nombre de grands patrons.
Donc ce qui me paraît, moi, anormal, c'est que ça y continue après. Alors évidemment, d'une façon différente, mais que concrètement, il y a toujours cette forme de gouvernance des entreprises qui est là. – Oui, alors l'actualité, l'écologie, évidemment.
On vote 4 centimes de plus pour les diesels, les poids lourds désormais, puisque l'écotaxe a été abandonnée, vraiment payée. C'est une bonne nouvelle ? – Ce qui était anormal, c'est qu'on demandait une dose du gazole à tous les automobilistes et pas aux poids lourds.
Donc ce n'est qu'une remise à niveau pour compenser cette décision qui est intervenue de supprimer l'écotaxe, qui est un bon exemple quand même de ce qui se passe sur l'écologie. C'est-à-dire que quand il faut énoncer un principe, tout le monde est d'accord, tout le monde lève la main, et puis quand il faut passer aux travaux pratiques, parce que forcément, ça dérange, tout changement dérange. Ce n'est pas facile de changer des choses.
On se heurte à des conservatismes, à des blocages. Et donc si la volonté politique est flanchante, c'est ce qui s'est passé sur l'écotaxe, puisqu'elle a été reportée en tout 5 fois. – Ségolène Royal n'a pas eu assez de volonté politique. – L'écotaxe, elle a été reportée 5 fois.
Et ça n'a pas commencé avec Ségolène Royal, ça a commencé avant. Eh bien à la fin, on finit par céder complètement et par tout abandonner. Et l'écotaxe est assez révélateur de ça. – Oui, Ségolène Royal qui a dit sur BFM TV à propos de vous, elle s'est fait plus de mal à elle-même, c'est désolant. – Moi, écoutez, ce que je trouve désolant, c'est la situation de la France aujourd'hui.
C'est ce que vivent beaucoup de Français, c'est qu'il n'y ait pas d'espoir. Je pense que le pire aujourd'hui dans la situation de notre pays, ce n'est pas seulement les difficultés économiques, c'est l'absence de perspective d'avenir, c'est l'absence de vision de long terme et c'est l'absence d'une espérance, d'un projet enthousiasmant. Moi, le sens de ce livre, c'est à la fois d'expliquer comment on en est arrivé là, en profondeur, qu'est-ce qui s'est passé depuis le 6 mai 2012 et comment on en est arrivé à aujourd'hui, et en même temps, quelle est la perspective pour en sortir. – Mais la perspective, c'est que les propos de Martine Aubry, d'une frondeuse, on lui répond, on va continuer les réformes et on va même les accélérer. – Moi, je trouve ça très bien que Martine Aubry s'exprime.
Je pense que c'est important qu'elle le fasse, qu'elle le fasse directement, mais je crois qu'aujourd'hui, critiquer la politique d'austérité, ce n'est pas suffisant. Et donc, ce qui m'a frappée dans ce qu'elle dit, c'est qu'il n'y a pas d'idées nouvelles. Et je pense qu'aujourd'hui, ce n'est pas avec un peu plus de contrats aidés ou en déplaçant un tout petit peu le curseur du CICE qu'on va apporter un nouvel espoir et une nouvelle espérance.
Moi, je crois qu'on a besoin que de nouvelles générations s'engagent, on a besoin d'idées nouvelles, de projets neufs. Il faut faire du neuf en politique. Aujourd'hui, on voit bien qu'il n'y a pas seulement une situation économique difficile, il y a une crise politique.
Et il y a une montée du Front National. Et la vraie réponse à la montée du Front National, c'est de lever un nouvel espoir. Ce n'est pas simplement de dénoncer le programme du Front National. – Alors, 80% des Français trouvent que François Hollande n'est pas un bon président de la République.
Ça, ça alerte ? – Bien sûr, bien sûr que c'est une alerte. Ce n'est pas une découverte.
Moi, on m'a reproché la lettre que je lui adresse à la fin de ce livre où je lui dis, bon, ben voilà, tu sais bien que tu ne seras pas en situation de faire un deuxième mandat, donc vas-y, et les coups des franches, essaye de faire des choses bien sans toi libre, sans ce poids de la question de 2017 sur toi. Voilà, c'est un peu ça le message que je lui adresse à la fin du livre. – Et vous avez été sa porte-parole, l'une de ses porte-parole pendant la campagne électorale.
Aujourd'hui, vous ne le reconnaissez plus. On voit les échanges que vous racontez dans ce livre qui sont très violents, qui sont très froids. – Ah non, je ne suis pas du tout dans le registre de ne plus le reconnaître.
Non, je ne suis absolument pas dans le registre d'une critique personnelle. – Vous avez eu des contacts avec lui depuis le livre ? – Non, non, ni depuis le limogé.
J'ai un désaccord politique avec le président de la République. Je considère que les difficultés de la gauche aujourd'hui ne relèvent pas, si vous voulez, de la psychologie du président de la République. Elles relèvent d'une critique et d'un désaccord politique avec ce que sont ses orientations. – Oui, et vous dites aujourd'hui, il faut une autre politique, mais ça n'est pas possible, dit Michel Sapin.
C'est trop tard ? – Ah ben si, c'est toujours possible. – À mi-mandat, on peut changer de politique ? – Il faut, il faut.
Tout le monde sait qu'on va dans le mur. Tout le monde sait que la politique actuelle, non seulement ne produit pas de dynamique politique et d'élan dans le pays, mais en plus conduit à un échec économique, puisqu'en fait, les déficits s'aggravent, la dette continue d'augmenter, et que donc la perspective qui a été fixée en termes de sérieux et de crédibilité budgétaire n'est pas atteinte. Donc moi, ce que j'essaye d'expliquer, c'est que le débat aujourd'hui, il n'est pas entre l'offre et la demande.
Il est entre le passé et l'avenir, et il est la nécessité de faire en France un choc d'investissement, ça ne vaut pas que pour l'Allemagne en fait, la nécessité de faire un choc d'investissement sur un certain nombre de grandes priorités de long terme, la transition énergétique, les infrastructures de transport, le numérique, l'éducation et la formation professionnelle, et que c'est autour de cette vision dynamique positive de l'avenir de la France qu'on doit remobiliser la société française. – Merci beaucoup Delphine Bateau, vous publiez donc Insoumise, le livre événement, et chez Grasset, merci d'avoir été notre invitée. – Sous-titrage Société Radio-Canada –
Delphine Batho