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interviewLCP (sur YouTube)· 16 novembre 2024 14 min

Aurélien Rousseau, député socialiste - Place publique des Yvelines | La politique et moi

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Mon invité incarne toute la richesse du mot "engagement" et le lien parfois complexe qu'il peut y avoir avec ses propres convictions. Ancien militant communiste, il a dirigé le cabinet d'Elisabeth Borne à Matignon avant de devenir ministre de la Santé. Il est aujourd'hui apparenté au groupe socialiste à l'Assemblée.

Générique. ...

Bonjour Aurélien Rousseau. Alors quand on parle d'engagement, on pense souvent d'abord à l'engagement politique, associatif, syndical. Vous, pendant longtemps, votre engagement a pris une autre forme.

Vous avez été ce qu'on appelle un grand commis de l'Etat, un haut fonctionnaire au service de l'Etat. Vous avez notamment été en première ligne pour gérer la crise du Covid en tant que directeur général de l'agence régionale de santé Ile-de-France. On va revoir un extrait d'une de vos interventions au 20 heures de France 2.

C'était au mois de mars 2020. -Nous pensons que le pic va se situer entre quatre et sept jours, dans quatre à sept jours. Mais là encore, le pic, son intensité va dépendre de l'efficacité des mesures barrières, de l'efficacité du respect du confinement.

Et nous, pendant ce temps, ces jours gagnés, ils nous servent à monter en puissance. On l'a vu, à transformer des lits en lits de réanimation, à amener des respirateurs, à mobiliser des soignants. C'est ça, ces jours, à quoi ils nous servent. -Alors là, on vous voit faire de la pédagogie alors qu'on est vraiment en pleine crise du Covid.

Ce duplex, vous l'avez réalisé dans des circonstances un peu particulières, je crois. -Oui, absolument. On est dans le hall de la maternité des Bluets où mon fils Abel est né quelques heures après.

J'ai une veste un peu serrée parce qu'elle n'est pas à moi. -On vous a donné cette veste à la dernière minute. -Mais c'était très important dans ce moment.

J'étais haut fonctionnaire, vous l'avez dit, mais je faisais de la politique d'une certaine manière. -Vous y venez avant que j'y vienne. On considère souvent que les hauts fonctionnaires sont de simples exécutants des décisions politiques et ce n'est pas votre point de vue.

Vous avez écrit que les hauts fonctionnaires doivent assumer que, parfois, il faut prendre des décisions et qu'il y a un espace pour cela. J'y viens, en tant que haut fonctionnaire pendant le Covid, vous avez pris des décisions politiques ? Oui, j'en ai pris pendant le Covid, beaucoup. -Lesquels, par exemple ?

Pour se faire une idée. -Par exemple, quand j'ai décidé qu'on allait faire appel aux hôpitaux privés pour monter les lits de réanimation. -Ca, c'est vous, patron de l'ARS Ile-de-France, qui prenez cette décision ? -Absolument.

Je parle avec les grands patrons de l'hospitalisation privée. Je parle avec le patron de l'AP-HP, l'Assistance Publique - Hôpitaux de Paris, Martin Hirsch. -Prioriser les vaccins vers la Seine-Saint-Denis ? -Prioriser les vaccins vers la Seine-Saint-Denis, c'est toute une série de décision politique, mais des politiques, alors j'aime pas quand on fait ce détour, mais au sens étymologique du terme, voilà, et puis parce que c'était ma responsabilité de prendre ces décisions, c'était ma compétence.

Après, c'est vrai que, simultanément, j'ai dû en rendre compte. -Vous anticipez toutes mes questions ! Parce qu'en prenant ces décisions, vous avez pris des risques dans une période de grande incertitude et vous avez dû vous en expliquer.

Notamment devant des commissions d'enquête parlementaire du Sénat et de l'Assemblée nationale. Comment avez-vous vécu ça, a posteriori ? -Je l'ai vécu, à la vérité, assez douloureusement.

Parce que j'ai trouvé qu'il y avait de la difficulté à sortir du jeu de rôle. C'est-à-dire, là, il y a des images... -Parce que ça fait partie de l'exercice démocratique aussi, rendre des comptes quand on prend des décisions. -Oui, mais je trouvais, moi, un biais, évidemment, rendre des comptes, un biais sur... j'incarnais la bureaucratie et je trouvais que ça n'était pas la réalité de ce que je vivais.

Là, on voit la commission d'enquête au Sénat. Je pense, d'ailleurs, que les soignants, aujourd'hui, en Ile-de-France comme ailleurs, savent qu'on a vécu une expérience extraordinaire, à la fois une expérience d'une violence inouïe, mais aussi une expérience unique dans le collectif qu'on a formé. Quand je me promène en Ile-de-France ou dans ma circonscription dans les Yvelines, chaque fois que je croise des soignants, je ne dis pas que je suis applaudi sur le bord des routes, mais il y a quelque chose qu'on a vécu collectivement.

Il n'y avait pas d'un côté les salauds de bureaucrates et de l'autre les héros de soignants. -Vous n'avez pas seulement été haut fonctionnaire. Vous étiez aussi dans les cabinets de trois premiers ministres différents, Manuel Valls, Bernard Cazeneuve, puis Elisabeth Borne, dont vous avez dirigé le cabinet.

Et vous expliquez que le cabinet, pour vous, c'est un transformateur. Il reçoit les impulsions qu'il doit faire passer en courant continu jusqu' à l'administration. Si je comprends bien, contrairement aux hauts fonctionnaires, les conseillers ministériels, eux, sont de simples courroies de transmission ? -Non, un peu plus que ça, parce qu'en fait, on reçoit, c'est la métaphore effectivement du transformateur électrique, on reçoit des impulsions, des visions ou des contradictions, mais on doit protéger l'administration, parce que pour mettre en oeuvre ces mesures, il faut de la continuité, il faut de la confiance, il faut une expression claire des compétences qu'on demande à chacun de mobiliser.

Et donc du coup, c'est ça, mais le cabinet... -Transformer, ça veut dire amplifier le message politique, mais pas sa touche personnelle. -Si, parce qu'en même temps, vous recevez des informations venant de vos collaborateurs, de vos contacts, que vous devez passer et choisir ce que vous passez.

Et c'est tout le boulot d'un cabinet, c'est de faire le tamis et de savoir ce qu'on pense. Et là, il y a une très grande part de touche personnelle pour savoir...

Moi, à Matignon, je prenais, je ne sais pas, je dirais...

Entre 60 et 100 décisions par jour et je pouvais en faire remonter à l'arbitrage de la première ministre cinq au maximum. Donc c'était mon analyse personnelle. -Et vous, l'ancien militant communiste que vous avez été, est-ce que vous avez souffert en travaillant pour Manuel Valls en période loi travail, déchéance de nationalité ?

Est-ce qu'être une courroie de transmission sur ces sujets-là, pour vous, ça a été compliqué ? -Ca a été compliqué, mais moi, je trouve toujours un peu pathétique ceux qui, a posteriori, se présentent comme des Jean Moulin. J'étais dans les équipes, si j'avais voulu partir, j'aurais pu partir.

Alors il y a une partie de sens de l'Etat qui fait qu'on reste aux commandes, il y a une partie de plaisir, ce mot paraît saugrenu, mais de plaisir professionnel, parce que Matignon est une machine fantastique. Et puis, moi, la règle que je me suis fixée, c'était vrai pendant la loi travail, la déchéance de nationalité... -La réforme des retraites, avec Elisabeth Borne. -Est-ce que j'ai été en situation d'exprimer aux autorités politiques la complétude de mon point de vue, de mes analyses, et y compris de mes critiques.

Si j'ai le sentiment de pouvoir les exprimer, et après ce sont les autorités politiques et elles tranchent, à ce moment-là, je considère que je fais mon métier, je fais ce pourquoi, la fonction que l'Etat m'a confiée. C'est différent quand on est ministre. -Alors, on y vient.

Juillet 2023, vous basculez dans cette forme d'engagement très différente. Vous devenez ministre de la Santé, sauf que là, cette expérience a duré que cinq mois. Dès le mois de décembre, vous avez démissionné pour protester contre l'adoption de la loi immigration avec les voix du Rassemblement national.

Vous avez longtemps mis de côté vos désaccords politiques. Pourquoi faire de ce désaccord-là un motif de démission ? -Alors d'abord, pardon, je n'ai pas voulu protester.

Il y a quelque chose, d'ailleurs je n'ai rien dit publiquement quand j'ai démissionné. Le président de la République et la Première Ministre m'avaient fait cette confiance inouïe dans la République de vous nommer ministre. Donc je ne vais pas, là aussi, donner de leçons.

Je savais qu'il y avait un risque sur la loi immigration. Ce qui s'est passé ce mardi, le 19 décembre-là, c'est sans doute quelque chose d'un peu plus tellurique, tectonique. J'avais appelé ça un mur porteur.

C'est-à-dire qu'aux racines de mon engagement, il y a la lutte contre le Rassemblement National, il y a le fait d'aborder le sujet de l'immigration avec d'autres mots et sur d'autres terrains que celui de la droite. Et je ne me suis pas senti de porter ça, de le porter loyalement. Et ce dont j'étais sûr, c'est que, je dois être loyal.

Ce n'est pas la peine de faire des petites phrases en off. Voilà. Et donc, je suis parti sans aucun doute, par ailleurs. -Et dans la foulée, Raphael Glucksmann vous a convaincu de vous présenter aux législatives sous les couleurs du Nouveau Front Populaire face à une ancienne ministre d'Emmanuel Macron, Nadia Hai.

Vous comprenez que là où votre démission a pu paraître courageuse, vous présenter comme ça sous les couleurs du camp adverse, puisse paraître opportuniste ? -Alors, évidemment, je le comprends. Après, c'est toujours pareil, quand on refait le film, on a le sentiment que quand j'ai démissionné, c'est enchaîné avec... -Il y a eu quelques mois.

Quelque mois, puis il y a eu une dissolution. Et ce choix politique-là du président de la République...

Là, pour le coup, je peux dire, parce que je n'étais plus dans des fonctions ni de conseil ni de ministre, ce choix du président de la République a créé chez moi de la colère avec le sentiment qu'on allait tout droit vers le RN et une espèce de claque sur le sujet : "Comment éviter ça ?" J'étais sûr que seule l'Union de la gauche pourrait battre le Rassemblement National. -J'aimerais qu'on évoque à présent ce qui vous est arrivé en 2009 pendant votre formation à l'ENA.

Vous avez été atteint du syndrome de Guillain-Barré. C'est une maladie grave, auto-immune, qui peut aller jusqu'à la paralysie. Vous avez été hospitalisé pendant sept mois, dont trois mois en réanimation.

Vous l'avez évoqué dans un livre avec ces mots : "J'aurais sans doute dû y mourir. J'y ai recomposé des centaines de fois mon faire-part de décès. J'y suis mort, en fait.

Un moi, y est mort." Quelle part de vous est morte dans cette chambre d'hôpital ? -C'est difficile à dire.

Sans doute une part de l'enfance, de l'innocence, le véritable passage à l'âge adulte. Parce que quand vous êtes pendant quatre mois intubé, ventilé, nu, que vous ne pouvez rien faire seul, sans faire de la psychanalyse de bazar, de retour à l'enfance et à la renaissance. Et puis, une part de moi y est morte parce qu'il a fallu laisser la place à cette maladie.

Tous les jours, elle reste et est dans mon corps parce que je la sens. -Vous la ressentez encore ? -Et parce que du coup, j'ai un lien, et c'est peut-être aussi pour ça que je me suis engagé à l'ARS, au ministère de la Santé.

Un lien avec ce que sont les soignants, ce que c'est la maladie, la douleur, le corps qui lâche, qui est très fort. -On va conclure l'émission avec notre quiz. Donc le principe, c'est que je vous propose des débuts de phrases et vous allez devoir les compléter.

Trois députés à table dans un dîner de famille ? Ca donne quoi ? -On s'aime parce que c'est la famille et on s'envoie des petites piques parce qu'on est député. -Alors, pour expliquer à tout le monde, votre beau-père et votre beau-frère... siègent à l'Assemblée, Jean-René et Pierre Cazeneuve.

Donc ça doit animer les discussions de famille. Vous n'êtes pas dans la même famille politique. -Oui, mais on a tous des parcours politiques différents.

Après, c'est sûr que quelquefois, dans l'hémicycle, quand l'un ou l'autre intervient, j'imagine qu'ils ressentent la même chose que moi. C'est comment exprimer notre désaccord politique. -Ma prochaine pièce de théâtre parlera de...

Vous en avez écrit plusieurs, je crois, deux, c'est ça ? -Oui, je crois que j'ai écrit un texte plus narratif, romanesque. Et la figure centrale, c'est la maison de famille.

C'est ce lieu que je trouve toujours merveilleux. Alors malheureusement, je ne suis pas Tchékov, mais voilà, la maison de famille. -Enfin, grâce à Clara Luciani et Christophe Maé... -J'ai survécu, si je puis dire, au Covid.

C'était pendant que j'étais patron de l'ARS. Il y avait quand même des morts. Il y a eu des morts, y compris dans mes équipes de l'ARS.

Il y avait la peur de ne pas y arriver et le sentiment que j'en étais en partie responsable. Et donc, le soir, en rentrant chez moi...

Je mettais à fond Clara Luciani ou Christophe Maé et je décompressais souvent en pleurant sur le trajet, sur le périphérique. Et encore aujourd'hui, je ne peux pas écouter ces chansons sans être replongé dans ce bouillon-là parce que je suis fait de ça aujourd'hui et de l'aventure vécue avec toutes ces équipes. -Merci Aurélien Rousseau d'être venu dans La Politique et moi.

Générique

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