Cérémonie du centième anniversaire d'Edgar Morin
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Chapitres
Répartition du ton (temps de parole politique)
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Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 3:00Président de la RépubliqueChiffre
« Plus de quarante universités vous ont nommé Docteur honoris causa. »
- 4:00Président de la RépubliqueFait
« Vous êtes né Edgar Nahoum à Paris, juste après la Première Guerre mondiale, dans une famille de juifs exilés de Thessalonique. »
- 6:00Président de la RépubliqueFait
« Quatre chefs d'accusation, quatre péchés mortels pèsent alors contre vous : vous êtes juif, communiste, gaulliste, terroriste, puisque c'est ainsi que les nazis appellent les résistants ! »
- 8:30Président de la RépubliqueFait
« En 1950, d'autres portes s'ouvrent toutes grandes devant l'originalité de votre pensée, celles du CNRS. »
- 11:00Président de la RépubliqueFait
« En 1963, après le fameux concert de la Nuit de la Nation, vous inventez le mot Yéyé pour embrasser en un concept la révolution pacifique d'une génération. »
- 13:00Président de la RépubliqueFait
« Ce que vous avez édifié si patiemment, c'est une pensée du lien, du dialogue, de l'entrelacement, une pensée complexe qui postule l'imbrication de toutes les disciplines de l'esprit. »
- 15:00Président de la RépubliqueFait
« Vous êtes pleinement dans le monde, toujours à l'affût de ses enjeux, de ses tensions, de ses défis. »
- 18:00Costa-GavrasFait
« C'est d'abord aussi grâce à toi que mon film Z a pu se faire alors qu'il était refusé par tous. »
- 21:00Catherine BréchignacFait
« Les deux auteurs qui vous ont le plus marqué, c'est Montaigne et Dostoïevski. »
- 24:00Catherine BréchignacFait
« Il faut leur apprendre les sciences en disciplines avant de les relier entre elles. »
- 26:00Jordi SavallFait
« La musique ne supporte pas le mensonge. »
- 28:00Jordi SavallFait
« La véritable nouveauté naît toujours d'un retour aux sources. »
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Monsieur le Premier ministre, Mesdames, Messieurs les ministres, Mesdames, Messieurs, cher Edgar Morin. Nous sommes dans un lieu éminemment solennel, et je voudrais que ce moment soit éminemment intime. Donc ce sera le talent de toutes et tous ici, puisque je vais essayer de dire quelques mots en ce jour anniversaire.
Puis me succéderont plusieurs intervenantes et intervenants qui déclareront leur flamme, tout au moins leur admiration. Et vous me ferez l'amitié ensuite de partager quelques convictions, parce qu'il en sera ainsi : vous connaissant, vous irez au fond des choses. Vous êtes un penseur universel, à double titre.
D'abord parce que votre œuvre embrasse tous les champs du savoir, mais aussi parce qu'elle embrasse les esprits de tous les pays. Plus de quarante universités vous ont nommé Docteur honoris causa. En France, les lycées et les centres de recherche Edgar Morin fleurissent déjà.
En Amérique latine, vos visites vous valent la Une des journaux. Au Mexique, vous avez votre statut et une université dédiée à vos travaux, une université qui vous ressemble, transdisciplinaire, une multiversité. Votre pensée est inclassable, vivante, passionnément libre.
Elle inspire les personnalités les plus diverses, des lycéens et des savants, des artistes et des politiques, des chefs d'entreprise et des sportifs. Et voilà donc cent ans que vous êtes venu au monde, cent ans jour pour jour ! Vous êtes " un homme siècle ", acteur et témoin d'un chapitre entier de l'histoire humaine.
Vous êtes né Edgar Nahoum à Paris, juste après la Première Guerre mondiale, dans une famille de juifs exilés de Thessalonique. Cela fait de vous un Occidental issu d'un empire d'Orient, un homme des bords de Seine venu des rivages de la Méditerranée, un homme à l'identité complexe, assurément, qui a su y puiser les ressorts et les ressources d'une pensée qui l'est plus encore, nourrie par tant de confluences. Enfant de Ménilmontant, vous avez grandi dans ce Paris populaire où votre père tenait une boutique de bas et de chaussettes rue d'Aboukir.
Blessure inguérissable au creux de votre enfance, votre mère décède quand vous avez dix ans. Ce sont les livres, alors, qui vous tendent des bras consolateurs. Vous vous réfugiez aussi au cinéma, au concert, au théâtre.
Puis vous étudiez, boulimique déjà, l'histoire, la philosophie, l'économie, les sciences politiques. Déjà, vous voulez tout voir, tout savoir, avec cette curiosité infinie du monde et des hommes. Lorsque la guerre éclate, vous n'avez pas encore vingt ans, mais vous rejoignez très vite l'Armée des ombres, et très vite en première ligne.
Pourtant, tout alors conspire à vous nuire, ce que vous êtes comme ce que vous faites. Quatre chefs d'accusation, quatre péchés mortels pèsent alors contre vous : vous êtes juif, communiste, gaulliste, terroriste, puisque c'est ainsi que les nazis appellent les résistants ! Face au danger mortel que vous bravez chaque jour et chaque nuit, vous vous forgez un frêle bouclier de clandestin, une fausse identité, vous devenez Edgar Morin.
Ce nom que vous vous choisissez dans les rangs de la France libre, vous ne le quitterez plus. Votre nom de guerre deviendra par temps de paix celui des combats intellectuels. Car l'esprit de la Résistance n'est pas mort en 45, il est une philosophie d'action.
Et toute votre vie, vous avez fait un programme de civilisation. Au mépris de tous les risques, dans l'angoisse lancinante d'une arrestation et de la torture, votre engagement est total. Les responsabilités qu'on vous confie le disent assez.
C'est un commandement régional dans le Languedoc, puis à Toulouse. C'est une position de membre du triumvirat de la section francilienne en 1943. Le résistant en vous s'est vite doublé d'un chef militaire, car le pacifiste que vous êtes sait bien qu'il est des combats qui exigent de se battre les armes à la main.
Et au jour de la libération de Paris, à bord d'une voiture que la milice crible de tirs, vous hurlez de joie, brandissant haut et ferme le drapeau tricolore pour rejoindre le général de Gaulle sur les Champs Elysées, dans la liesse formidable d'un peuple qui se retrouve lui-même. Après la guerre, avec vos compagnons de résistance, votre second Dionys Mascolo, sa femme, Marguerite Duras, avec Robert Antelme et quelques complices, vous formez la bande de la rue Saint-Benoît, une autre bande, un autre maquis cette fois-ci, puisque dans l'effervescence de Saint-Germain-des-Prés où Queneau, Bataille et Merleau-Ponty transforment les comptoirs de cafés en chaires de littérature et de philosophie, où Gréco et Vian font résonner chaque soir des hymnes à la liberté pour retrouver la vie. Vous êtes des électrons libres du PCF, trop libres, semble-t-il, c'est-à-dire mal pensants et bientôt exclus.
Mais en 1950, d'autres portes s'ouvrent toutes grandes devant l'originalité de votre pensée, celles du CNRS. Vous devenez officiellement ce que vous étiez déjà depuis longtemps, ce que vous n'avez jamais cessé d'être, un chercheur. Un chercheur qui compte bien explorer tous les sillons du savoir.
Un chercheur qui s'élance encore dans la vie, et qui s'attaque déjà, dans " L'Homme et la mort ", à ce mystère insoluble des hommes face à leur finitude. Vous devenez bientôt ce pionnier de la sociologie du présent, que vous n'avez jamais cessé d'être depuis, tournant vos regards vers des sujets, des enjeux nouveaux, le cinéma, les stars, la jeunesse et tant d'autres. Avec votre curiosité tous azimuts, vous avez toujours su humer l'air du temps.
En 1956, vous faites de la revue Arguments, que vous fondez avec Roland Barth, un Agora de papier pour penser les enjeux de ce qu'on appelle alors le tiers monde. En 1963, après le fameux concert de la Nuit de la Nation, vous inventez le mot Yéyé pour embrasser en un concept la révolution pacifique d'une génération en proie au doute, aux interrogations, dans laquelle vous décelez les prémices de quelque chose de grand qui se jouera cinq ans plus tard. Mais en mai 1968, justement, vous êtes aux premières loges de cette Commune étudiante que vous célébrez avec émerveillement dans les pages du Monde.
Dès l'année suivante, en 69, puisqu'en somme, vous avez toujours été au bon endroit au bon moment, vous vous envolez pour la capitale mondiale de toutes les contre-cultures, la Californie. Vous partez à la recherche d'une utopie neuve, et c'est notre avenir que vous trouvez : la cybernétique, les neurosciences, l'écologie, nouvelles cordes de la connaissance à votre arc de chasseur de savoirs. Á la fin de votre Journal de Californie, vous dites, je vous cite, que " c'est là que vous avez reconnu l'unité de votre recherche ".
Cette unité, c'est l'unité de l'humanité. C'est cette convergence, cette reliance, comme vous l'appelez, que tous vos ouvrages chercheront désormais à atteindre, au-delà des chapelles académiques, des autels disciplinaires. Telle est l'ambition de " La Méthode ", votre maître ouvrage, titanesque discours sur le vivant, l'homme et le monde, de la cellule aux galaxies, dont vous avez écrit les premières lignes en 1973, et dont vous n'achèverez le sixième et dernier tome que 31 ans plus tard, en 2004.
Ce que vous avez édifié si patiemment, c'est une pensée du lien, du dialogue, de l'entrelacement, une pensée complexe qui postule l'imbrication de toutes les disciplines de l'esprit qui observent le monde et les hommes par tous les bouts, en quelque sorte, une somme anthropologique, une symphonie philosophique dans laquelle vous faites jouer tous les instruments de la connaissance dans un dialogue permanent. Vous enjambez toutes les frontières, celles de la pensée comme celles des pays, celles des langues aussi, vous qui, à l'étranger, pratiquez le " fritagnol ", qui est ce mélange de français, d'italien et d'espagnol qui n'appartient qu'à vous. Vous êtes un citoyen du monde, qui place la solidarité internationale au sommet de ses préoccupations.
Vous qui êtes si profondément, si viscéralement français, avez toujours pris la plume et la parole pour promouvoir la paix, pour soutenir le dialogue entre les peuples et les cultures, pour défendre, et nous en parlions à l'instant ensemble, notre Terre-Patrie. Déjà en 1972, vous annonciez l'an 1 de l'ère écologique. Depuis, vous n'avez cessé d'appeler à une prise de conscience collective de la responsabilité particulière que nous avons sur notre planète, parce que la Terre, dites-vous, dépend de l'Homme, qui dépend de la Terre.
Vous êtes pleinement dans le monde, toujours à l'affût de ses enjeux, de ses tensions, de ses défis. La recherche universitaire n'a jamais été pour vous une tour d'ivoire, mais un poste de guet. Vous scrutez nos horizons.
Une chaire de votre voix porte au cœur de la cité, mais un endroit qui vous sert simplement de point d'accès pour rejoindre le reste de l'Agora en permanence. Mais il y a plus encore. Votre œuvre, votre parcours même, sont de vibrants appels à ne pas séparer la pensée de la vie.
Vous êtes un apôtre du Gai Savoir. Votre sagesse n'est jamais une sécheresse. Vous qui aimez manger, boire, rire, chanter, danser, vous faites toujours entrer la vie dans votre pensée, que vous réchauffez sans cesse, dites-vous si joliment, " aux hauts fourneaux de l'amour et de l'amitié ".
Votre épouse Sabah, vos amis aussi, dont beaucoup vous entourent aujourd'hui, ne cessent de nourrir ce feu, toujours à la fois intellectuel et sensible, qui brûle en vous et qui nous éclaire tous ici. Cher Edgar, à travers cette cavalcade trop rapide, mais chacun viendra éclairer une part de cette odyssée que je viens simplement de brosser rapidement, vous avez en un mot pensé votre vie et vécu votre pensée. Cent ans ne sont pas parvenus à éroder votre verve, à ralentir un rythme de publication à faire pâlir un jeune chercheur.
Au cours des dix dernières années, vous avez ouvert un compte Twitter pour poursuivre inlassablement le débat avec vos contemporains dans ces nouveaux espaces où il se noue désormais. Vous avez réfléchi au terrorisme, au multiculturalisme, à la laïcité. Vous avez publié vos carnets de poésie, vos mémoires et " Leçons d'un siècle de vie ".
Un siècle ! Un siècle de défrichages intellectuels et d'engagements militants. Un siècle où, la plume leste, le verbe vif, la pensée claire, vous faites vivre et rayonner dans le monde entier le message humaniste de la France.
Un siècle où vous avez brandi haut le drapeau tricolore comme au jour de la libération de Paris. Mais surtout, à chaque fois un instant, un instant à chaque fois réinventé de joie, d'intelligence, d'enthousiasme. Et je crois que ce que beaucoup d'entre nous aimons le plus chez vous, c'est qu'il n'y a jamais la moindre trace, ni dans votre visage, ni dans votre attitude, ni dans l'être que vous êtes, ni dans vos écrits, il n'y a jamais la moindre trace de ressentiment, d'amertume, de cynisme, ou même de lassitude, jamais !
Les passions tristes du temps, vous les avez tôt chassées de toute votre existence. Il y a à chaque fois un oeil qui brille, un sourire qui irradie, au fond, la leçon du premier jour toujours réinventée. C'est pourquoi la République française vous exprime aujourd'hui sa reconnaissance, son amitié, si je puis dire.
Je vous souhaite, cher Edgar Morin, un très bel anniversaire. J'invite Monsieur Clément Hervieu-Léger, sociétaire de la Comédie-Française, qui va lire un texte de Costa-Gavras, retenu à Marseille, qui tenait à adresser un message à Edgar Morin. Monsieur le Président de la République, cher Edgar Morin, quoique fils de sociologue, je ne suis ici qu'un messager. " Cher Edgar, j'ai eu l'occasion de te le dire en privé, mais j'aime le répéter dans un lieu public et officiel, c'est d'abord aussi grâce à toi que mon film Z a pu se faire alors qu'il était refusé par tous.
Tu faisais partie de la Commission d'avance sur recettes du CNC. Comme les débats de ces commissions sont toujours secrets, j'ai pu apprendre dans le moindre détail ton intervention vigoureuse en faveur de Z. Je ne te connaissais alors que par tes écrits sur le cinéma, que j'étudiais dans les années 50.
Quelques uns de nous, étudiants de l'IDHEC, cinéastes en ambition, nous lisions tes livres en cherchant de sortir de notre huis clos technique et de notre tour d'ivoire de génies, pensions-nous, en éclosion. Avec tes livres " Le Cinéma, Un art de la complexité ", " Le Cinéma ou l'Homme imaginaire ", " Les stars" et tes articles dans la revue La NEF, tu nous rappelais que nous étions à la fois citoyens, peut-être artistes, mais en tout cas acteurs sociaux, avec en filigrane l'idée de la responsabilité sociale. En ces années 50, aube d'un nouveau cinéma, tu avais lancé l'idée " Le cinéma, fait social ".
Nous t'avions lu, compris, mais pas forcément assimilé. Certains d'entre nous cherchions dans les écrits de Morin, c'est comme cela que nous t'appelions, les réponses aux questions qui nous obsédaient : Que faire ? Comment le faire ?
Et par dessus tout, quoi faire ? Tu répondais : " L'imaginaire collabore avec le réel dans les arts, et s'opère la naissance d'un univers fantôme doté d'effets de réalité ". Et tu ajoutais : " Le cinéma doit affronter cette double nature du réel, qu'il s'agit de confondre l'humanité avec son image pour provoquer un choc qui fait naître la réflexion et une prise de conscience ".
Plus loin, tu écrivais, et nous lisions, fascinés et inquiets, qu'il s'agissait " d'éclairer le cinéma par la société, et la société par le cinéma ". Et pour les cinéastes que nous ambitionnions d'être, nous avons entrevu la voie à suivre, ou à ne pas suivre ! Tu nous avais prévenus : la route est semée de complexités, d'embuches, de stéréotypes et d'archétypes, mais aussi d'effets dangereux.
Et c'était la conscience de l'auteur, de faire ses choix, tu insistais, parmi ces multiples frontières et croisements. Cher Edgar, en définissant le cinéma comme " Art de la complexité ", tu nous a conduits à comprendre, je cite, " L'influence du milieu technique sur la sensibilité esthétique, et de l'esthétique sur la vie quotidienne, de la beauté des objets utiles, et cet art nouveau qu'était la photographie au cinéma, et que tout instant sur le cinéma est l'art pilote de notre monde contemporain ". " L'homme ", écris-tu encore, " ne peut vivre avec les choses s'il ne leur donne pas une âme, ou s'il ne les imprègne pas avec la sienne.
Le cinéma est né comme une chose. Georges Méliès, le premier cinéaste, l'a imprégné avec son âme. Son exemple, depuis, n'a pas cessé.
Vaisseau spatio-temporel, le cinéma peut nous conduire et aller partout dans le monde, dans la société, et visiter l'homme dans sa complexité ". Cher Edgard, tu as imprégné notre cinéma avec l'idée déterminante " Cinéma vérité, et la vérité au cinéma ". Avec ton film " Chronique d'un été ", tu as ouvert le chemin. " Costa-Gavras.
J'invite Madame Catherine Bréchignac, physicienne, académicienne, pour une autre déclaration d'admiration à Monsieur Edgar Morin. Monsieur le Président de la République, et cher Edgar. Lors de l'une de vos récentes interventions intitulée " Agir dans la complexité ", vous avez dit que les deux auteurs qui vous ont le plus marqué, c'est Montaigne et Dostoïevski, Montaigne pour son scepticisme et sa rationalité, qui participent de l'essence même de l'esprit scientifique, et Dostoïevski pour avoir dépeint la complexité du foisonnement de l'âme russe à travers ses personnages romanesques.
Tout est dit avec ces deux auteurs : d'une part la rigueur, mais aussi l'incertitude des savoirs, et d'autre part la profondeur, mais aussi la fragilité de l'homme. En associant les deux, c'est l'imbrication des savoirs dans la condition humaine qui vous importe, et c'est ce qui fut le fil rouge de toute votre pensée. En vous relisant, je me suis remémoré une conversation que nous avions eue il y a déjà un certain temps concernant la place des sciences humaines et sociales au sein du CNRS, véritable nid de complexité.
Et je fus convaincu, alors directeur général de l'organisme, qu'elles y avaient toute leur place à condition de ne pas dériver vers l'idéologie, ce qui d'ailleurs est la même chose pour toutes les disciplines. Concernant la complexité des savoirs, on ne peut pas ignorer Descartes. Descartes, dans " Le Discours de la méthode ", explique que, pour comprendre la complexité d'une question, il faut la séparer en différentes parties, résoudre chacune des parties, et ensuite, on a une vue d'ensemble.
Si cette méthode est utile et a permis à la science de sortir de sa phase embryonnaire, elle n'est pas du tout suffisante, et vous le dites fort bien, car la réponse d'un tout n'est pas la somme des réponses de chacune des parties. On sait tous que la réaction d'une foule n'est pas la somme des réactions des individus. Ce serait trop simple !
Quant à l'homme, lui-même conséquence d'une évolution qui va se complexifiant avec le temps, on sait aujourd'hui, grâce à la science, que pour fournir une réponse à une question complexe, deux stratégies mentales rivalisent : l'une, heuristique, empirique, rapide, que l'on appelle souvent l'intuition, qui laisse la place à l'émotion, et l'autre, beaucoup plus lente, qui nécessite la réflexion et la démarche scientifique. Ces deux chemins sont essentiels, et ne conduisent pas toujours au même résultat. Et il faut savoir parfois inhiber le plus rapide pour laisser se développer le plus lent, ce qui n'est pas facile, car l'émotion l'emporte souvent sur la raison.
Mais ces chemins sont liés, et c'est ce que vous expliquez si bien dans ce que vous appelez " La pensée complexe ". Et vous dites de plus qu'elle est indispensable à une bonne prise de décision. " La science va sans cesse se rassurant elle-même ", disait Victor Hugo dans " William Shakespeare ".
D'une marche cumulative se chargeant à chaque pas, le savoir ne fait que croître. Ce savoir, devenu encyclopédique avec Diderot et d'Alembert, pouvait encore être maîtrisé dans sa globalité par le cerveau humain au siècle des Lumières. Ce n'est plus possible aujourd'hui.
L'ensemble des savoirs déborde la pensée humaine. À partir du dix-neuvième siècle, le savoir, segmenté en disciplines, n'est plus enseigné dans son intégralité, chacun n'en apprenant qu'une partie. Et c'est cette transmission du savoir professé en silos qui produit des experts corsetés dans leurs spécialités, que vous critiquez.
Certes, vous avez raison concernant ces experts inutiles. Mais concernant les enfants, et vous le dites dans le livre que vous avez écrit en commun avec le Ministre de l'Éducation nationale : " Il faut leur apprendre les sciences en disciplines avant de les relier entre elles ". Et c'est l'une d'ailleurs de vos définitions de la complexité, définition que j'aime beaucoup, qui est " Distinguer et relier ".
Dans la deuxième moitié du vingtième siècle naît une science dont on ignore encore la portée, mais qui justifie, cher Edgar, votre approche féconde sur " Distinguer et relier ". C'est l'informatique. Non pas l'informatique technique pour résoudre les problèmes triviaux de votre ordinateur, non, pas du tout.
La science informatique, celle du comportement des réseaux, des connexions, des communications, le traitement du signal et qui élabore la théorie de l'information. Elle conduit naturellement à l'intelligence artificielle. L'intelligence humaine, cette fonction mentale d'organisation du réel en pensées et en actions, a pour limite la propre mémoire de l'homme.
Et c'est pourquoi on lui substitue un ensemble pouvant contenir toutes les connaissances et qui permet d'aller plus loin, plus rapidement, plus efficacement, vers la solution des problèmes à forte complexité logique et algorithmique. Mais c'est une intelligence de connectique et il lui manque l'autre part. Mais l'informatique va encore plus loin.
Elle a contribué grandement à faire émerger la rupture de pensée que nous vivons aujourd'hui, qui imbrique réel et virtuel. Une toile invisible entoure notre planète. Elle y circule dans toutes les langues : des écrits, du commerce, des images, des bibliothèques, des quantités de données vertigineuses qui se disloquent, se recomposent.
Et vous avez mis le doigt, Edgar, sur ce qu'on pourrait appeler même la supra complexité. Enfin, l'Europe ! L'Europe, geiser de la science, qui en a gardé l'initiative jusqu'au début du 20ème siècle, se doit d'être un élément moteur de cette nouvelle rupture de pensée.
L'enjeu est alors pour l'homme de garder la maîtrise des savoirs qu'il découvre comme de ceux qu'il engendre. Cependant, dans le contexte actuel des nouveaux outils que l'homme a développés, l'écart se creuse entre ceux qui produisent des connaissances scientifiques et technologiques et la grande majorité de ceux qui les utilisent sans rien y comprendre. Un trop grand écart entraînerait inévitablement un déchirement de l'humanité, la domination d'un petit nombre sur l'ensemble, et c'est la pire erreur que nous puissions commettre.
Elle ne sera évitée que par le rôle médiateur de la société dans sa capacité d'accepter ces nouveaux outils grâce à l'éducation, la transmission des savoirs et la réflexion sur leur bon usage. Voilà un exemple de ce que vous nous avez donné sur la complexité. Et il nous reste maintenant un siècle pour avancer.
J'invite Monsieur Jordi Savall, chef d'orchestre et compositeur, pour un troisième hommage à Monsieur Edgar Morin. Bonsoir Monsieur le Président de la République française, bonsoir cher ami Edgar Morin, bonsoir Mesdames et Messieurs. Très cher Edgar, je suis très heureux de pouvoir apporter mon modeste mais sincère hommage à l'occasion de ton 100ème anniversaire.
J'aimerais parler un peu de musique, de poésie, d'amitié, de rencontres, de philosophie et surtout de gratitude. Immense gratitude envers toi, pour tout ce que tu as fait pour beaucoup de nous mais pour tout ce que tu apportes à l'humanité entière en tant qu'exemple incomparable de penseur, de défenseur des valeurs essentielles à une civilisation où l'homme et cette terre patrie qui te sont si chers, soient au centre. Aujourd'hui, on utilise des paroles différentes pour parler de musique et de poésie.
Mais, comme tu le sais certainement, dans le temps des muses de Montparnasse, la parole grecque " musicos " qui venait du nom des muses, pouvait se référer aussi bien à la musique qu'à la poésie. C'était une époque où la musique et la parole étaient ensemble. Une amie à moi a expliqué que, dans les temps anciens, l'homme parlait musique et paroles et qu'un jour l'homme a dit un mensonge.
Et, comme la musique ne supporte pas le mensonge, la musique a abandonné la parole. Qu'est-ce qui s'est passé après ? La parole se trouvait manquante dans la musique et on a inventé un subsidiaire, on a inventé l'écriture.
L'écriture a essayé de remplacer la musique, mais pas tout à fait. Plus tard, la musique a trouvé de nouveau la parole avec l'invention au VIIIème siècle du chant grégorien. Et là je vais arriver à l'époque de 1600 aussi, où le recitar cantando est réinventé par Claudio Monteverdi et les autres musiciens, chanteurs, poètes et théoriciens humanistes de la Camerata de Bardi de Florence.
Aujourd'hui, quatre cents ans se sont passés depuis cette époque et nous sommes aussi en train de réinventer des anciennes pratiques musicales d'autrefois. Nous pouvons considérer aujourd'hui que les musiques d'autrefois peuvent aussi renaître d'un injuste oubli et devenir, en paroles d'Elias Canetti, " la véritable histoire vivante de l'homme ". Parce que, quand nous sentons une chanson de troubadour chantée avec émotion, avec beauté, nous vivons dans le temps des troubadours.
Quand nous chantons et écoutons un chant de Monteverdi, de Bach ou une musique de n'importe quelle époque, nous sentons les mêmes émotions de l'époque et ça nous permet de comprendre, beaucoup mieux qu'un texte quelquefois, la sensibilité et les enjeux de ces époques. C'est pourquoi je parle de musique. J'aurais bien préféré te faire sentir ma gratitude, pas avec des paroles qui ne sont rien en comparaison avec les paroles que j'ai entendues ici et celles que tu utilises normalement.
Mais j'aurais bien aimé te donner mon hommage en jouant une chanson séfarade ancienne, en jouant les Voix humaines de Marin Marais ou une belle sarabande de Bach. Mais bon, je n'ai pas d'instrument ici. Je vais essayer de me débrouiller avec les paroles.
Aujourd'hui, je pense que la parole est indissociablement associée à la mémoire. La parole vivante peut toucher notre esprit et nous émouvoir grâce à la force utilisée et à l'éloquence de celui qui récite. La musique vivante nous parle directement au coeur, grâce à l'émotion et à la beauté.
Il n'y a pas d'intermédiaire, mais elle a besoin toujours de gens, d'un chanteur, d'un instrument. Elle a toujours besoin d'êtres vivants. La musique d'une partition est un projet et, comme tu disais dans les choses de l'âme, une musique, n'importe quelle musique, sans l'âme du musicien qui la chante ou la joue, cette musique ne nous apporte rien.
On peut l'étudier, on peut l'analyser mais on la vit seulement si on écoute l'interprétation. La première, donc la parole, éveille notre conscience et nous ouvre le chemin de la compréhension, de la spiritualité et, grâce à l'écriture, peut se visualiser dans une page réelle ou virtuelle, tandis que la seconde éveille et touche directement nos sens grâce à la beauté et à l'émotion des interprètes et peut se garder seulement dans notre mémoire. Quand nous écoutons une musique, qu'est-ce qu'il nous reste ?
Le souvenir. Et ce souvenir est lié à l'émotion, à la beauté. On se souvient seulement de ce qui nous touche.
Et je pense que c'est la grande force de la musique parce que c'est aussi grâce à cela que la musique sert à l'homme, à survivre. Pourquoi, je me demandais souvent pourquoi ces Juifs séfarades qui avaient fui de l'Espagne, qui s'étaient installés à Salonique, à Istanbul, dans toutes ces régions [INAUDIBLE], pourquoi ils ont continué à chanter leur musique pendant 500 ans ? Simplement, ils ont chanté cette musique parce qu'elle leur donnait l'espoir, leur donnait contact avec leurs racines et, après des journées terribles, le soir en chantant ensemble ils retrouvaient l'espoir de pouvoir continuer à vivre.
Ça, c'est la grande force de la musique. Donc cette mémoire est liée toujours au sens. Et c'est pour ça que j'aime citer Voltaire, dans son Aventure de la Mémoire, dans lequel il dit " Sans les sens, il n'y a pas de mémoire.
Et, sans la mémoire, il n'y a pas d'esprit ". Et c'est justement là que je veux revenir vers toi parce que, grâce à la beauté et l'émotion des textes réunis dans ton livre " Amour, poésie, sagesse ", le premier livre que j'ai lu de toi il y a plus de vingt ans, j'ai conservé dans ma mémoire beaucoup de phrases et beaucoup de choses de ce livre qui m'a accompagné jusqu'à maintenant. C'est dans ce texte que j'ai connu il y a tant d'années l'Edgar Morin poète et philosophe, pas seulement philosophe, poète aussi, qui m'a immédiatement touché par beaucoup d'idées éclatantes et inspirantes, pensées qui m'ont accompagné tout au long de ma vie, comme par exemple " La véritable nouveauté naît toujours d'un retour aux sources ".
C'est une pensée excellemment moderne et vraiment créative, d'une manière extraordinaire. De même que l'envie d'acquérir un savoir total est une tâche impossible. On doit, bien sûr aussi, comme tu disais, reconnaître que dans la folie qu'est l'amour, il y a aussi la sagesse de l'amour et finalement, que ce qui est important dans la vie c'est l'amour avec tous les risques que cela comporte.
C'est bien grâce à cet amour pour l'être humain, à la force de tes convictions, que tu as été si inspiré et motivé pour dédier plus de la moitié de ta vie à réfléchir et à proposer des idées audacieuses pour une profonde réforme de l'éducation et pour le rétablissement aussi de nouveaux paramètres critiques et inspirants sur une vision, et je te cite, " du monde qui est dans l'errance et peine à sortir d'un itinéraire et dans lequel le renoncement au paradis ne fait que commencer ". Pour conclure, en affirmant que la situation de la tragédie humaine et de l'univers est la condition sine qua non de toute intro politique. Cher Edgar, tu nous rappelles aussi qu'il faut de la joie et de l'amour dans le présent pour bien investir dans l'avenir.
Ce sont des paroles clés parce que c'est seulement à travers l'amour et la joie qu'on devient créatif, qu'on crée une espérance future meilleure. Je pense qu'après avoir dédié ta vie à lutter pour la liberté et le bien-être des autres, tu serais d'accord avec Gandhi quand il dit que, dès que quelqu'un comprend qu'il est contraire à sa dignité d'homme d'obéir à des lois injustes, aucune tyrannie ne peut l'asservir. Au-delà d'un enrichissement intellectuel et humaniste que tu nous as apporté avec tes écrits, notamment dans la Méthode, j'ai eu le privilège et le bonheur de te connaître personnellement et de te suivre en compagnie de Sabah, ta chère épouse, en tant qu'amateur de belle musique et comme maître conférencier au Festival des musiques sacrées de Fès, où tu as fait des conférences magnifiques et où on a partagé ensemble de beaux concerts.
Et puis aussi à notre Festival de musique et d'histoire de Fontfroide, dans lequel tu es venu plusieurs fois faire aussi des conférences absolument sublimes. Je garde aussi un souvenir très spécial de notre collaboration en 2012, durant la préparation du livre disque Pro Pacem, texte, art et musique pour la paix, dédié entre autres à Antoni Tapies, Raimon Panikkar, Fatema Mernissi et Antonio Guterres, et dans lequel nous avons eu l'honneur de pouvoir publier tes magnifiques réflexions sur le savoir nécessaire à l'éducation du futur. Et, je finis, l'apport de ta pensée, cher Edgar Morin, dans la prise de conscience de la complexité humaine, est une richesse immense et le parcours toujours intense de ta vie en tant qu'homme engagé dans la lutte pour un monde plus juste, est impressionnant et incomparable.
En y réfléchissant il me vient, pour finir, à l'esprit les sages paroles d'un autre homme noble et grand artiste, Joan Miro, aussi engagé que toi dans la création et dans la vie. Ce merveilleux peintre catalan croyait que ce qui compte ce n'est pas une œuvre mais la trajectoire de l'esprit pendant la totalité d'une vie. Pas ce qu'on a fait au cours de cette vie mais ce qu'on laisse entrevoir, ce qu'on permettra aux autres de réaliser à une date plus ou moins lointaine.
Merci beaucoup, cher Edgar, d'exister et de continuer à nous interpeller et inspirer avec tes pensées et tes physiques. Nous te souhaitons tous encore beaucoup d'années de vie pleines et riches, dans l'amour de tes proches et de tous les amis et admirateurs de ton oeuvre dans la planète entière. Merci beaucoup.
Pour la dernière intervention, j'invite Madame Laure Adler, journaliste, essayiste et productrice. Monsieur le Président, Edgar. D'abord, la mère, ta mère qui t'a donné la vie mais qui a risqué la sienne pour te donner cette vie-là.
Ensuite, la disparition de cette mère que tu continues à chercher grâce à l'écriture. Tu écris encore sur ta mère pour faire en sorte qu'elle soit encore dans le même monde que toi. Cette mère dont tu n'as rien su, si ce n'est qu'elle avait disparu.
Ton père n'a pas trouvé les mots pour te dire cette disparition et cette tragédie de cette absence qui te marque encore aujourd'hui. Après la mère, il y a eu la vie, l'élucidation d'abord de la vie par les mots, le tangage des mots, l'océan des mots. On a beaucoup dit tout à l'heure Montaigne, Dostoïevski.
Je dirais aussi beaucoup, beaucoup Shakespeare, beaucoup, beaucoup Victor Hugo, la poésie, la poésie comme colonne vertébrale de ton existence, de ton adhésion au monde. Et puis il y a eu les fracas du monde, et Dieu sait qu'ils ont été importants. La guerre d'Espagne.
Le président a parlé de Morin, Manin. La condition humaine, Malraux. Ce n'est pas grave si je ne m'appelle pas Manin, je m'appellerai Morin.
Et puis toi, ta place tu l'as toujours faite à côté, à côté des autres, dans une communauté humaine mais toujours en dissidence d'avec les autres. Ce n'est pas pour rien que tu as écrit un livre qui s'intitule " La brèche ". Tu es toujours en brèche avec toi-même, en brèche avec les autres, un léger pas de côté.
Léger pas de côté pendant la résistance. Tu choisis un mouvement, le MPDG, qui n'est pas le mouvement le plus massif. Tu te mets à dos le neveu du général de Gaulle, ce qui n'était pas rien à l'époque.
Tu continues ton chemin et, à la Libération, comme d'autres intellectuels, tu te retrouves là aussi avec ce pas de côté. Heureux, bien sûr, comme l'a dit le président mais en même temps dans une forme de désenchantement et de mélancolie qui fait qu'il a fallu que tu retrouve encore un autre chemin, encore une brèche. Et là tu as adhéré au communisme mais tu en es parti très vite et tu as écrit un livre qui reste, pour ma génération et pour les générations à venir, tout à fait exceptionnel et qui pourra être le vade mecum de tout notre monde intellectuel, qui s'intitule " Autocritique ".
Si notre monde intellectuel pouvait s'autocritiquer, pouvait abandonner la posture, pouvait abandonner l'idéologie et trouver sa propre vérité, tu l'as écrit ce texte, et tu nous as donné l'espoir de trouver aussi aux générations de tes étudiants dont je fais partie, la possibilité d'élucider un tout petit chemin vers la vérité. Même pas de côté pendant la guerre d'Algérie. Tu ne signes pas le manifeste des 121.
Pourtant, comme le président l'a dit, Marguerite Duras, Robert Antelme, Dionys Mascolo, ils sont là tous tes copains. Ce sont plus que des copains, c'est une communauté soudée dans une espèce d'amitié, d'exultation, d'adhésion au monde. Maintenant, toi tu choisis Messali Hadj et tu fais toujours ton pas de côté.
Et puis il y a eu des travaux sociologiques qui nous restent aujourd'hui, hélas, extrêmement brûlants voire incandescents. " La rumeur d'Orléans ", c'est toi. Tu es parti essayer de comprendre pourquoi, à partir de soi-disant disparitions de jeunes filles dans une cabine d'essayage d'un commerçant qui vendait des vêtements de filles, comme par hasard avec un nom juif, il y a eu comme ça une contagion d'antisémitisme.
Tu as inventé les méthodes d'élucidation de ce que ça voulait dire le mensonge, la calomnie, la contagion du mensonge, l'abaissement de l'être humain. Et puis il y a eu toujours cet Éros de l'amitié, cet abandon de tout narcissisme comme une méthode d'élucidation de tes différentes étapes dans la vie. Il y a eu l'amour.
J'ai connu toutes tes femmes parce que je suis assez vieille, pas aussi vieille que toi mais un peu vieille quand même. Et donc je me souviens de toutes. Je me souviens, et j'espère que Sabah ne va pas m'engueuler, je me souviens de Violette.
Je me souviens de Johanne. Je me souviens d'Edwige, sur laquelle tu as écrit un livre bouleversant, toi le veuf, l'inconsolable. Et puis les ruses de la vie ont fait qu'un jour l'invraisemblable, l'étonnant, ce qui te caractérise bien d'ailleurs, t'est arrivé.
C'est-à-dire que tu as rencontré une fille qui suivait tes cours et qui t'admirait, qui t'aimait parce qu'elle aimait ta pensée et l'évolution de cette pensée. Et puis cette fille, elle était ton élève, tu étais son professeur et, grâce à une dialectique bien connue des philosophes, puisque tu es un grand spécialiste de Hegel, les rôles se sont inversés et donc Sabah est devenue ton professeur de vie et, on peut le dire devant tes amis réunis, c'est Sabah qui t'a redonné la vie. C'est Sabah qui a continué cette vie.
C'est Sabah qui enchante ta vie aujourd'hui. Une dernière chose, il y a 20 ans Edgar avait 80 ans. Je trouvais qu'il était déjà absolument hallucinant et qu'il avait une jovialité de la vieillesse qui me sidérait.
Et donc je lui ai demandé de faire un grand entretien avec lui et il a accepté. Et je lui ai dit quel est ton secret ? Alors, il m'a dit tu sais, il y a deux catégories de vieux : Il y a les vieux vieux et il y a les vieux jeunes.
J'ai décidé d'être un vieux jeune, m'as-tu dit il y a 20 ans. Moi, je propose que tu sois un jeune jeune. Merci Edgar.
Pour le mot de conclusion, la parole est à Monsieur Edgar Morin. Je vous invite, Monsieur Morin, à vous présenter sur la scène. Monsieur le Président, Madame Macron, Sabah, mes chers amis et tous les intervenants qui m'ont précédé, je vous remercie profondément.
Monsieur le Président, vous avez dit que j'étais un penseur universel. Je pense que c'est un peu trop dire mais je pense que la pensée complexe est une pensée à compétence universelle, c'est-à-dire que, quand on l'applique dans les différents champs du savoir, on est capable de relier, de saisir les contradictions et les difficultés, et ça c'est un point. La deuxième chose, sans être universel, c'est que j'ai passé ma vie à être étudiant, c'est-à-dire que, chaque fois que j'avais un travail à faire, j'étudiais beaucoup et ça m'enrichissait.
Quand je pense, par exemple, à mon livre " L'Homme et la Mort ", j'ai dû faire une exploration sur les croyances des sociétés archaïques, sur les religions, sur les différentes façons de considérer la mort, sur la poésie, sur la psychanalyse, bien entendu, la biologie. Donc les grands problèmes nous obligent à être transdisciplinaires et cette transdisciplinarité, au cours des années, s'enrichit d'un savoir multiple. Donc dans ce sens-là, effectivement j'ai passé ma vie à essayer de penser, de penser ce que c'est être humain, ce que c'est que vivre, ce que c'est que ce monde dans lequel nous vivons.
Ce sont les questions de l'enfance, ce sont les questions qu'a posées Kant. Que puis-je croire ? Que puis-je savoir ?
Que puis-je espérer ? Et Kant ajoutait il faut savoir ce que c'est que l'homme. Mais, une fois qu'on se pose la question de l'homme, ce qui est la question que je me suis posée dès que je suis entré dans l'université, à 19 ans ou à 18, l'année de la guerre.
Je me suis inscrit en philosophie où il y avait la sociologie, la psychologie. Je me suis inscrit en histoire, en sciences politiques. J'ai voulu en quelque sorte connaître l'humain et c'est après, au cours de ma recherche et mon voyage, où l'homme et la mort ça m'a déjà beaucoup [INAUDIBLE], que j'ai compris que connaître l'humain ce n'est pas si simple parce que par quelle méthode, de quelle façon on va saisir la réalité humaine qui m'apparaissait de plus en plus complexe, c'est-à-dire que l'être humain c'est à la fois un individu et c'est une partie de la société.
C'est en même temps une partie d'une espèce, l'espèce humaine mais, vu la complexité, c'est que non seulement l'individu est dans la société mais la société est dans l'individu avec son langage et sa culture, que non seulement l'individu est dans l'espèce mais l'espèce est dans l'individu avec son ADN, avec son patrimoine génétique. Et en plus que, non seulement nous sommes les produits d'une reproduction biologique mais que nous, individus, c'est nous qui continuons cette reproduction, c'est-à-dire nous sommes des produits producteurs comme nous sommes aussi producteurs de la société qui nous produit, c'est-à-dire qu'on est obligé de changer les oppositions banales entre causes et effets quand il y a la boucle cybernétique, entre autonomie et dépendance quand on sait que l'être vivant humain, mais tout être vivant, doit entretenir son autonomie en renouvelant l'énergie qu'il gaspille par son travail, donc à se nourrir. Donc l'être autonome dépend de l'environnement.
Et, plus je suis autonome, plus j'en dépends. Quand je suis à mon ordinateur, je dépends du Wi-Fi, je dépends de l'électricité, je dépends des batteries, etc. Donc, si vous voulez, tout ceci amène à une pensée complexe qui [INAUDIBLE] pas seulement décompartimenter les connaissances séparées et cloisonnées, mais à changer la façon de penser et de ne plus voir d'autonomie en opposition à la dépendance.
Et d'ailleurs je me souviens d'une phrase de Niels Bohr, ce grand micro physicien qui a fait un travail essentiel sur cette contradiction logique entre l'onde et la corpuscule qui sont deux notions qui s'oscultent pour la même réalité. Mais, vous savez, cette contradiction qui vous semble étonnante en microphysique, nous la retrouvons dans la vie. Nous sommes des individus discontinus mais nous faisons partie d'une chaîne continue [INAUDIBLE] espèce.
Nous sommes des individus discontinus mais on fait partie d'une totalité continue qui est la société à laquelle nous appartenons. Donc voilà un peu tout ce que m'a acquis ma vie d'étudiant. Et je voudrais terminer en vous disant que cette recherche de vérité qui s'est poursuivie toute ma vie sans aboutir ni à une théorie parce que la complexité n'est pas une théorie, c'est une façon de voir les choses, ça n'a abouti à aucune théorie fermée, aucun dogme, à aucun absolu de certitude, à au contraire, accepter l'incertitude dans le sein de la connaissance.
Mais cette façon de voir et de penser m'a fait mieux comprendre à quel point nous étions liés nous-mêmes à l'univers, sans le savoir, puisque nous sommes sans le savoir des mammifères, des primates, des vertébrés, des animaux, des multicellulaires, eux-mêmes des polymoléculaires, faits avec des molécules faites d'atomes qui eux-mêmes sont faits de particules qui ont apparu dans l'histoire de la vie. Nous avons en nous le cosmos sans le savoir. Nous portons en nous ce mystère qui nous agite, qui nous meut, qui implique qu'à chaque moment, nous respirons, notre cœur bat, notre machine fonctionne mais notre machine n'est pas une machine triviale, et ça c'est une grande leçon que j'ai reçue de mon maître Heinz von Foerster, très peu connu mais qui a joué un rôle énorme.
Il a dit : " L'être humain n'est pas une machine triviale. " Une machine triviale, c'est une machine dont on peut prédire les comportements parce qu'on la connaît, qu'on connaît son programme. Mais la machine humaine, comme la machine vivante, elle produit de l'inattendu.
Elle produit de la créativité. Elle produit du nouveau. C'est cette créativité qui fait qu'il y a cette multiplication d'espèces dans l'univers, cette créativité qui a été énorme dans les arts, dans les techniques, dans les sciences, dans la vie humaine.
Et cette chose tragique ne peut jamais être prédite à l'avance. Vous ne pouvez pas à l'avance prédire les Noces de Figaro de Mozart. Vous ne pouvez pas prédire à l'avance la Neuvième symphonie de Beethoven.
Et, même si vous mettiez des électrodes dans la tête de Beethoven au moment où il compose la Neuvième Symphonie et pour capter tous les mouvements entre ses neurones, vous n'y comprendrez rien. Donc voilà un peu, si vous voulez, les leçons et quelques unes des leçons que je tire de mon existence. Je vous remercie de votre attention et je m'excuse du côté décousu de mes propos, mais je me suis laissé un peu entraîner.
Merci à vous.
Emmanuel Macron