Les 400 ans de La Fontaine avec le fabulateur Fabrice Luchini
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Questions et réponses
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- 0:21OuverteRéponse directe
Est-ce vrai que vous travaillez presque chaque jour une fable depuis 40 ans ?
- 1:45OuverteRéponse directe
Pourquoi La Fontaine incarne pour vous une forme de langage ?
- 3:19OuverteRéponse directe
Qu'est-ce que La Fontaine raconte sur l'époque et notre époque ?
- 6:45OuverteRéponse directe
Pourquoi La Fontaine est-il autre chose qu'un écrivain de rhétorique ?
- 9:48OuverteRéponse directe
Vous appréciez particulièrement cette langue du XVIIe siècle ?
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La morale des fables n'est pas importante pour vous ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 4:47InvitéFait
« On pouvait imaginer que la fontaine dise dans un chemin montant, sable-nœud, malaisé... »
- 8:06InvitéFait
« Rien ne pèse tant qu'un secret. »
- 8:26InvitéFait
« Le porter loin est difficile aux dames. »
- 12:54InvitéFait
« Quand on a 15 ans ou 18 ans, quand quelqu'un frappe à la porte, on est fou de bonheur et on se précipite pour ouvrir la porte. »
- 14:48InvitéFait
« J'ai eu en 90, donc je le connaissais très mal, je le croisais, j'étais toujours impressionné par cette incarnation de cette oralité en quelque sorte de l'histoire du cinéma. »
- 18:08InvitéFait
« Nous appartenons au même pays, à la même classe sociale, au même socialisme, à tout. »
Temps de parole
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Les Matins de France Culture Guillaume Erner Bonjour Fabrice Lucchini. Bonjour Monsieur. C'est évidemment avec vous que nous voulions célébrer le 400e anniversaire de La Fontaine. J'ai lu que cela faisait 40 ans que vous travaillez presque chaque jour une fable. Est-ce vrai ?
Oui, absolument. C'était la base de l'enseignement de mon professeur, Jean-Laurent Cochet, qui était certainement un des plus grands professeurs après Jouvet, éventuellement Dulin, peut-être René Simon, dans une tradition classique. Il doit y avoir des très bons professeurs, même comme dirait Guitry, Guitry avait une phrase terrible contre les professeurs de théâtre, il appelait ça la traite des planches. Alors, la réalité c'est que Cochet exigeait pour ses élèves une maîtrise du XVIIe siècle, surtout Racine, Corneille, Molière évidemment, mais par-dessus tout, la brièveté, la rapidité, la concision, et en même temps l'exigence que demande une fable, il nous a enseigné que c'est comme ça.
Vous savez, il y a une anecdote sur Chopin qui raconte que quand il partait au Baléa, ou en voyage en général, il ne partait qu'avec une seule partition, il partait avec le clavecin bien tempéré de Bach. C'est curieux. Alors, à un autre niveau bien moins supérieur que ces génies-là, moi je prends La Fontaine et Molière comme base quotidienne. Voilà.
Pourquoi ? Parce que pour vous, ils incarnent quelle forme de langage ?
La Fontaine est un miracle. On ne saisit pas tout à fait ce qui se passe. On n'a pas compris ce que représente l'événement de La Fontaine. Et je ne suis pas sûr d'ailleurs que lui-même l'ait réalisé. Il arrive à un moment où la langue va devenir tellement fluide, elle va tellement être débarrassée de toute volonté de rhétorique, de toute volonté de geste, c'est un peu compliqué comme mot, mais disons qu'il atteint une telle fluidité qu'on ne voit même pas si c'est écrit ou si ça surgit. Et ça, c'est unique.
Vous voyez, on pense à, par exemple, Proust disait que Baudelaire était un immense écrivain, mais on sent chez Baudelaire, que j'admire, mais quand même, on sent le labeur, la belle ouvrage. Ce qu'il y a de saisissant chez La Fontaine, c'est qu'on ne voit plus rien. Il n'y a plus que cet événement. Alors évidemment, il y a le problème de la morale chez La Fontaine. La Fontaine, il puise sa morale dans Aesop, il puise dans Pi-Play, dans les livres orientaux, dans les livres grecs, des fois des anecdotes, des anecdotes incroyables que Sévigné lui envoie, il en fait une fable, mais ce n'est pas ça qui est le plus intéressant.
Qu'est-ce qu'il raconte, Fabrice Luchini, La Fontaine, sur l'époque, sur notre époque aussi, puisque je crois que vous avez fait des liens entre La Fontaine et la pandémie.
L'époque qu'on traversait, non, mais là, on peut exceptionnellement le ramener, je ne sais pas moi, on peut imaginer, par exemple, je dis n'importe quoi, tous les gens à la télévision qui n'ont pas arrêté de donner leur avis. Vous voyez ce que je veux dire ? Ils n'étaient absolument pas confrontés à la réanimation, ils étaient comme nous tous. Dans un premier temps, les gens ont applaudi, comme tous les événements festifs, ça ne dure que très peu de temps. Et c'est curieux, d'ailleurs, ça. Plus personne n'applaudit, maintenant. C'est très muréen comme idée. Au début, ils applaudissent, c'est un prétexte à festivité, puis après, ça ne tient pas.
Alors que les mecs, en ce moment, sont confrontés à des choses effrayantes et qu'il faut leur rendre hommage inlassablement, jour et nuit, à tout ce personnel. Et sur les plateaux de télévision, il y avait toujours des gens qui disaient qu'il aurait fallu faire ça, ça aurait été mieux. Moi, je n'ai aucune opinion sur ce qu'il fallait faire. Ça dépasse ma compétence. Mais on pouvait imaginer, par exemple, que tous ces gens qui racontaient des choses dans les médias, sur les plateaux, qui étaient tous devenus épidémiologistes, et ça, en réalité, c'était des commentateurs.
On pouvait imaginer que la fontaine dise dans un chemin montant, sable-nœud, malaisé, tous les côtés au soleil, exposés, si fort chevaux, tirés à coches. Par le moine, vieillard, tout était descendu. La plage se lève, soufflait, était rendue. Une mouche survient et des chevaux s'approchent, étant les animés par son mordonnement. Pique l'un, pique l'autre et pense à tout moment qu'elle fait aller la machine. Aussitôt, s'assied sur le timon, sur le nez du cocher, aussitôt que le char chemine et qu'elle voit les gens marcher, elle s'en attribue uniquement la gloire. Va, viens, fais l'empresser.
Cette mouche, en ce commun besoin, se plaint qu'elle agit seule et qu'elle a tout le soin, qu'aucun aide aux chevaux à se tirer d'affaires. Le moine disait son brévière, il prenait bien son temps. Une femme chantait, c'était bien de chansons qu'alors il s'agissait. Donc, il continue et puis, il y a un moment, la fontaine nous dit, après bien des travails, le char arrive en haut, respirons maintenant, dit la mouche aussitôt. J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine. Ça, messieurs les chevaux, payez-moi de ma peine. Ainsi, certaines gens, faisant les empressés, s'introduisent dans les affaires. Ils font partout les nécessaires et partout important devraient être chassés.
Et vous savez, je vous ai dit cette fable-là que je connais mal, mais il faudrait mettre en perspective les écrivains qui ont de la rhétorique et on se rend compte que la fontaine, c'est autre chose. C'est autre chose.
Pourquoi c'est autre chose ? Parce qu'on a tellement l'impression, on l'associe tellement à vous, Fabrice Pluchini, avec Muret. D'ailleurs, vous avez parlé de Muret tout à l'heure. Il y a un rapport entre Muret et la fontaine ?
Ah non, parce que Muret, Muret, Muret est méchant, il a photographié comme sociologue. Je pense que le plus grand sociologue de l'époque, pour notre époque, nous traversons, c'est Muret. Et d'ailleurs, même les sociologues de gauche lui reconnaissaient quand même une intuition de génie. Je vous rappelle que quand même le prénom, le concept du prénom, plus personne n'a de nom. Bon, ça c'est un détail. L'infantéisme, le fait que maintenant l'être humain est le concept d'adulte, d'adulte responsable, la tragédie, le négatif. Muret a photographié que le festif, ce qu'on peut appeler le bobo, ne veut pas de négatif. Il a appelé ça l'empire du bien.
Donc, il ne veut que du positif, il ne veut que des choses sympatoches. Bien, peu importe. N'importe comment, Muret est plutôt un être assez génial, mais ce n'est pas un écrivain de génie comme La Fontaine. Alors, La Fontaine, pourquoi ? Comment vous dire qu'il est extraordinaire ? Parce qu'il y a une légèreté, une fluidité, une drôlerie. Quand il parle, je vous donne un exemple, c'est quand même écrit il y a 400 ans, rien ne pèse tant qu'un secret. Il dit, en gros, il dit, c'est terrible quand les gens vous appellent au téléphone pour vous dire, je vais te dire un truc, machin, va divorter, mais n'en parle à personne.
Moi, je réponds souvent, ne me le dites pas parce que sinon, vous m'empêcherez le plaisir de pouvoir le redire. Donc, ne me racontez pas de secret. Et il dit, le porter loin est difficile aux dames. Donc là, il y aurait presque, déjà presque, un péché de misogynie. Mais il rajoute, le porter loin est difficile aux dames et je sais même sur ce fait, bon nombre d'hommes qui sont femmes pour éprouver la sienne. Amarie s'écria, la nuit étant près d'elle, oh Dieu, qu'est-ce cela ? Je n'en puis plus, on me déchire, quoi ? J'accouche d'un œuf, d'un œuf, oui, le voilà. Frézé Nouveau-Pont-Lui, il y a bien de le dire, on m'appellerait poule. Enfin, n'en parlez pas. La femme, neuve sur ce cas.
Vous voyez, il pourrait dire la femme idiote. Non, il dit la femme, neuve sur ce cas, ainsi que sur maintes autres affaires, crue la chose et promis ses grands dieux de se taire. Mais ce serment s'évanouit avec les ombres de la nuit. L'épouse indiscrète et peucine sort du lit quand le jour fut à peine levé et de courir chez sa voisine. Ma commère, dit-elle un cas est arrivé, n'en dites rien surtout car vous me feriez battre. Mon mari vient de fondre un œuf, gros comme quatre. Au nom des dieux, gardez-vous bien de publier ce mystère. Vous moquez-vous, dit l'autre, vous ne savez guère tel je suis. Allez, ne craignez rien, la femme du pondeur s'en retourne chez elle.
L'autre gréut déjà de compter la nouvelle. Elle va la répandre en plus de dix endroits au lieu d'un œuf à l'an dix trois. Vous voyez le génie ? Vous avez vu ça ?
Le génie de cette langue. Vous appréciez particulièrement cette langue du 17ème, Fabrice Luchini.
Elle nous apporte pour un acteur le plus beau des matériaux une contrainte gigantesque pour retrouver une vérité, je dirais, presque instinctive, libidinale, on pourrait presque dire, derrière le carcan de la forme, cette contrainte de la forme, il faut aller plonger dans la dimension organique et essayer de voir qu'il y a comme impulsion derrière tout ça. Vous voyez, la femme du pondeur s'en retourne chez elle, écoutez la beauté, l'autre grille déjà de compter la nouvelle. Vous voyez, souvent les verts, on sent que les gens vont à la ligne pour ce qu'on appelle un petit peu le gava à la ligne pour trouver une ring qui marche bien comme font les chanteurs de variétés et c'est délicieux.
Ça n'arrive jamais chez La Fontaine. Il n'y a jamais de ring mécanique. Il y a toujours la femme du pondeur s'en retourne chez elle. D'ailleurs, on voit tout, elle retourne chez elle. L'autre grille déjà de compter la nouvelle. Elle va la répandre en plus de 10 endroits au lieu d'un neuf à l'an dix-trois. Vous voyez, qu'est-ce que tu veux ? On ne peut pas expliquer. C'est une forme de génie et on est content de fêter ses 400 ans. Donc, on n'a pas pu aller le fêter mais on le fête avec France Culture.
Voilà, on l'espère bien, effectivement, Fabrice Lutini. Les fables de La Fontaine, la morale, par contre, ça n'est pas important pour vous ?
Elle change tout le temps. Elle est souvent vieux jeu. Elle est souvent conservatrice. Elle est souvent fermée aux autres. Ce n'est pas du tout une morale. C'est une morale, comment dire, négative. C'est-à-dire, méfions-nous, ne faisons pas confiance. On pourrait tenter un mot un peu à la con. C'est une morale réactionnaire. Donc, voilà. C'est une morale de bon sens, de repli, de... Regardez les deux pigeons, par exemple. On ne va pas la dire c'est une merveille et elle est trop longue.
Mais les deux pigeons qui est une merveille parce que personne n'a réfléchi une seconde que ça commence quand même pas que deux pigeons s'aimaient d'amour tendre et le deuxième vers étant l'un d'eux s'ennuient aux logis. Personne n'a réfléchi que c'est complètement dément. Deux personnes s'aiment et il y en a un qui s'emmerde. Bon. Mais les deux pigeons, par exemple, c'est terrible la morale. C'est que bon, il y en a un qui se barre et il lui arrive des trucs atroces, il revient complètement écrabouillé et la fontaine dit à moi, heureusement, ne voyagez plus du tout, restez bien tranquille chez vous.
ça fait penser à cette phrase de Schopenhauer qui disait que quand on a 15 ans ou 18 ans, quand quelqu'un frappe à la porte, on est fou de bonheur et on se précipite pour ouvrir la porte en disant quelque chose de sympa est arrivé ou va arriver une nana, un mec, une bonne nouvelle, des fruits, du lait, je ne sais pas quoi. Puis à 60 ans, dès que quelqu'un frappe à la porte, on dit quelle merde va arriver. Vous voyez ? Eh bien, évidemment, la fontaine, il est méfiant.
Vous voyez la prudence, par exemple, il donne toujours des conseils de prudence, de attention, cette merveilleuse fable où on voit tous les rats qui ne se méfient pas et qui se font bouffer et puis il y en a un qui est vieux qui se méfie.
Donc c'est toujours une morale, j'allais dire, et c'est ça le symptôme étonnant de la fontaine, c'est qu'il part de quelque chose qui est souvent éteint, petit, rétréci, de bon sens et pour illustrer et pour argumenter et pour prouver que c'est vrai, il va chercher des éblouissements et des illuminations quasi pour prouver qu'il faut mieux être en couple bien rétréci en soi-même, qu'il faut compter pour rien, comptez-vous tout, je ne sais pas ce qu'ils racontent à un moment, heureusement, voulez-vous voyager que ce soit aux rives prochaines, soyez-vous l'un pour l'autre, un monde toujours beau, toujours divers, toujours nouveau, évidemment, la révolution sexuelle là-dedans, on est niqué.
J'aimerais bien
juste terminer effectivement par une évocation de la disparition de l'Emer Trin Taverne.
Oui, parce que j'ai eu en 90, donc je le connaissais très mal, je le croisais, j'étais toujours impressionné par cette incarnation de cette oralité en quelque sorte de l'histoire du cinéma et on a tourné un film qui n'est jamais sorti, on a tourné trois jours au congrès du Parti Socialiste en 1990 et il m'a fait faire une chose extraordinaire avec un monsieur qui s'appelait Bourboulon qui est le père du jeune homme qui a fait les films Papa, Maman mais il parle de ça il y a 40 ans alors et je tournais la discrète et il m'a demandé de jouer un candidat socialiste et il a voulu prendre des images au congrès alors où était-il est-ce qu'il était à Rennes et il y avait en opposition Fabius et je me suis retrouvé aéré dans le congrès avec Tavernier à la caméra et il me demandait il me disait vas-y et moi je ne connaissais rien en 90 je ne connaissais rien d'ailleurs je n'y connais toujours pas grand chose mais il me demandait de dire t'es pour la motion et moi je disais des trucs surréalistes tu vas être pour la motion Fabius non non non déconne pas il faut être la motion je ne sais pas quel t'es opposé bon il vous a rendu socialiste il m'a rendu socialiste il ne l'a pas sorti parce qu'il a dit je ne peux pas le faire ce sera trop trop méchant contre les socialistes
bon alors donc vous étiez incomplet
on a tourné un film pas un film on a tourné deux jours beaucoup de séquences et qu'il n'a pas utilisé parce qu'il a vu que ça tournait trop à charge du parti socialiste
bon merci beaucoup Fabrice pour cette évocation et merci d'avoir célébré comme il se doit le 400ème anniversaire des fables de la fontaine je sais que des festivités sont prévues avec vous bien sûr sur France je crois qu'on a demandé
pas mal de choses et puis le socialisme on leur souhaite de ne pas perdre leur âme et de rester complètement merveilleux comme il le pourrait l'être s'il n'y avait pas trop de bataille d'égo donc je suis ça avec beaucoup d'intérêt bonne journée
merci à vous aussi Fabrice Luikini
une dernière une dernière phrase de Jean Dormeson qui me traverse je vous en prie vous la voulez
évidemment
il y a quelqu'un qui lui a dit dans un interview on faisait une rencontre avec le public je crois que j'avais écrit un petit bouquin pour Flammarion sur les écrivains français dont la fontaine et on a été dans une rencontre il y a quelqu'un qui a dit quand même vous êtes né très riche monsieur Jean Dormeson et Fabrice Luikini quand même ses parents étaient très modestes sa maman était une femme de mire enfin tout le truc qui est vrai d'ailleurs mon père était immigré on était dans un milieu très très modeste et il a répondu une phrase que j'aime beaucoup il a dit nous appartenons au même pays à la même classe sociale au même socialisme à tout on appartient au pays de la langue française et ben voilà comment on peut souhaiter la bonne journée aux auditeurs de France Culture
Merci beaucoup Fabrice Luikini bonne journée à vous et dans quelques instants dans une vingtaine de minutes nous rendrons hommage à Bertrand Tavernier disparu hier Allez vous écoutez France Culture c'est la suite des matins nous sommes le vendredi 26 mars 2021 et et bien voilà il est 8h excellent réveil à vous
et bien voilà