La nostalgie est-elle forcément réactionnaire ?
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France Culture, question du soir, Mathéo Caranta.
Juste une illusion de Nakache et Toledano, Stranger Things sur Netflix, Cold Wave, les années 80. Leur esthétique connaissent depuis un retour en grâce marqué dans la culture populaire, y compris chez ceux qui ne l'ont pas connu. Les années 2000 aussi gagnent du terrain dans les habitudes vestimentaires et les réseaux sont inondés en 2026. De référence à 2016, année bénite où tout était mieux, plus simple, même sur les réseaux. Côté politique, de la sans-piternelle référence à l'homme d'État version de Gaulle jusqu'au souvenir heureux de la gauche plurielle ravivée après le décès de Lunel Jospin. La nostalgie va bon train également.
A ce titre, les derniers résultats de l'enquête Fractures Française menée par le Sebipof Sciences Po sont éclairantes pour 75% des enquêtés en France. C'était mieux avant. 71% d'entre eux affirment s'inspirer de plus en plus des valeurs du passé dans leur vie. Alors qu'est-ce que ça veut dire ? Quels sont les contours, les mots, les enjeux de la nostalgie ? Que recouvre-t-elle politiquement ? Que choisit-elle d'oublier ? Est-elle nécessairement conservatrice ? Et peut-elle être un moteur électoral mais aussi un outil pour mieux penser les temps à venir ? Pour en parler avec nous, deux invités. Emmanuel Fantin, bonsoir. Bonsoir.
Vous êtes maîtresse de conférences en sciences de l'information et de la communication au CELSA, chercheuse au GRIPIC à Sorbonne Université. Vous avez co-dirigé Nostalgie Contemporaine, Médias, Culture et Technologie. C'était au septembrie en 2021. Vous travaillez plus largement sur les imaginaires historiques. A vos côtés se trouve Jean Birnbaum. Bonsoir. Bonsoir. Vous êtes essayiste, journaliste. Vous dirigez Le Monde des Livres. Vous avez notamment dirigé l'ouvrage collectif C'était Mieux Demain, Actualité de la Nostalgie, qui est paru il y a quelques années chez Gallimard.
Vous êtes, de manière générale, le coordinateur animateur de l'événement annuel Philo Forum Le Monde, qui, vous me le disiez juste avant l'émission, se tenait sur l'espoir. C'était il y a quelques mois. Merci à vous deux d'avoir accepté notre invitation dans Question du Soir. Et voilà, pour commencer cette émission, nous partons roue devant sur le générique de l'émission Champs-Elysées, de Michel Drucker, qui a tenu l'antenne de 82 jusqu'aux années 90. Est-ce que vous êtes nostalgique, Emmanuel Fantin ?
Alors, pour être tout à fait honnête, je l'étais. J'étais très fortement nostalgique il y a encore 15 ans, au début de mon doctorat. C'est ce qui m'a menée d'ailleurs vers ces sujets de recherche. Et je dois dire que le travail fait son œuvre. Et au bout de 15 ans de recherche et de lecture sur la nostalgie, je ne le suis pratiquement plus.
Qu'est-ce qui s'est passé ?
Eh bien, toutes ces lectures et tous ces analyses m'ont permis de déconstruire en profondeur finalement ce qui menait chez moi, en tout cas au sentiment nostalgique, qui est, comme vous l'avez dit en introduction, pour grande partie l'oubli, ou du moins la part constitutive de l'oubli dans les processus de mémorisation. Et puis aussi le rapport à l'absolu, le fait que la nostalgie est construite, s'élabore souvent, que ce soit à l'échelle individuelle ou collective, sous la forme d'un fantasme. Et voilà.
Et donc la recherche et la raison ont pu dissoudre l'émotion. Et vous, Jean-Bierne Baum, vous êtes nostalgique ? De moins en moins, c'est pareil. Je suis trop vieux maintenant pour être nostalgique. Qu'est-ce que ça veut dire ? Je laisse ça aux jeunes. On est nostalgique que quand on est jeune ? Par exemple, moi j'ai une fille de 3 ans et je vois bien qu'à peine, quand elle arrive quelque part et qu'on lui dit que ça va être super, un lieu, un musée, un zoo et tout, elle n'est même pas installée, elle n'a même pas commencé à profiter du moment qu'elle commence tout de suite à dire, mais est-ce qu'on pourra revenir et tout ?
Elle se projette immédiatement dans un espace de nostalgie, comme si tout de suite, il y avait une anticipation du deuil et que forcément, il fallait qu'elle maintienne la trace. Et déjà, elle est dans l'anticipation qu'il faudra être dans la nostalgie et d'une trace, d'un deuil, d'un détour, d'un retour. Donc voilà, je laisse ça aux tout petits-enfants, la nostalgie. C'est intéressant parce que lorsque vous parlez des petits-enfants, on a l'impression que du coup, la nostalgie est quelque chose de commun à l'humanité.
C'est-à-dire, on naît d'abord comme des êtres nostalgiques et éventuellement, si on fait des recherches universitaires ou si on devient trop vieux, on finit peut-être par perdre la nostalgie, Jean-Biannebo ? Oui, en tout cas, je pense qu'on la remet à sa place. Il y a toujours cette idée que la nostalgie, c'était mieux avant. Et c'est vrai que... Que la nostalgie elle-même était mieux avant. Oui, la nostalgie elle-même était mieux avant. Et vous savez, vous avez cité ce volume du folio sur la nostalgie qui est issu du forum philo Le Monde-le-Mans. Et nous, à chaque fois, pour trouver le thème de ce forum, on va dans les lycées, au Mans et dans les environs du Mans.
On leur demande qu'est-ce qu'ils voient dans l'air du temps, qu'est-ce qu'ils aimeraient voir traité l'année prochaine au forum. Et ce forum sur la nostalgie est né d'une question d'un lycéen au lycée sud du Mans, qui est un lycée très varié, très riche. Et il avait levé la main en disant « Moi, ce qui m'intéresserait, c'est de poser la question est-ce qu'on peut être nostalgique d'une époque qu'on n'a pas vécue ? » Et en fait, quand on écoute les lycéens en question, quand on lit la poésie contemporaine, la poésie des jeunes poètes, on voit que la nostalgie, effectivement, aujourd'hui, il y a un vrai retour de hype.
C'est pas un retour de hype, c'est vraiment, on sent quelque chose dans l'air qui est extrêmement puissant du côté de cet affect-là, de cette sensation-là qui est mis, on le verra tout à l'heure, qui n'est pas forcément de tel ou tel côté politiquement, mais qui est très puissant et très important. Emmanuel Fantin, vous êtes d'accord avec cette définition de la nostalgie ? C'est à la fois quelque chose avec lequel on arrive au monde, peut-être une angoisse de la perte très ingénue, très naïve, finalement, et en même temps, une émotion de quelque chose qui n'a pas été vécu ?
Alors, oui, je suis tout à fait d'accord. Ça me rappelle, en fait, les paroles de Jean Kélévitch dans son texte magistral « L'irréversible et la nostalgie », dans lequel il explique tout simplement qu'il suffit d'avoir vécu pour être nostalgique et qu'en fait, finalement, le moteur de la nostalgie, c'est simplement le caractère irréversible du temps. On ne peut pas rétro-pédaler, c'est absolument impossible. Et ça va être à partir de là qu'il va se construire une forme de frustration, de mythe, etc. Enfin voilà, c'est vraiment cette question de l'articulation des temporalités et comment est-ce qu'on se vit comme étant dans le présent.
Et je voudrais rebondir sur l'exemple de votre fille que j'ai trouvée absolument fabuleux. Déjà parce que c'est des paroles qu'on entend moins souvent. Et on entend souvent que la nostalgie, et alors surtout en ce moment, est très liée à des discours conservateurs, voire réactionnaires. Elle est souvent associée à, on va dire, la seconde partie de l'existence. Donc des personnes plus ou moins âgées. En tout cas, les jeunes considèrent que c'est quelque chose qui ne les consente pas nécessairement, alors qu'on le verra sûrement, ils sont au cœur de la nostalgie. Et le fait que vous citiez un exemple d'une enfant aussi jeune, je trouve ça assez fantastique.
D'autant que, et du coup, je vous le dis, ce que votre fille a ressenti, ou ce qu'elle exprime, ça porte un nom qui est étudié par des chercheurs. Ça s'appelle la nostalgie de l'avenir. Il y a depuis une dizaine d'années pas mal de chercheurs qui travaillent sur ces questions. C'est-à-dire la nostalgie d'un présent que l'on sait.
C'est grave, docteur ?
Il ne s'agit pas de moraliser. D'ailleurs, quand je dis que je ne suis plus nostalgique, il ne s'agit pas d'être dans la morale ou de dire que c'est bien, pas bien, grave, pas grave.
Pour savoir combien de séances de psy, je vais devoir lui plier. Ce n'est pas tellement la morale qui m'intéresse.
C'est un chemin, l'existence. Son rapport au temps va évoluer. En tout cas, je trouvais ça vraiment passionnant d'entendre un exemple un petit peu à contre-courant et qui, néanmoins, je pense, vient pointer quelque chose de très juste dans la manière dont on peut incarner la nostalgie.
Alors, sortons de l'enfance et peut-être plus sérieusement, comment est-ce qu'on délimite la nostalgie ? À quoi ça fait référence, Jean-Biombron ? Ah, vous voulez dire de quel point de vue ? Quelle serait votre définition de la nostalgie au-delà de votre expérience personnelle et de celui de votre fille dont vous avez généreusement parlé ? Moi, je n'ai pas de définition personnelle. La définition de la nostalgie, je pense qu'Emmanuel sera plus à même de la donner d'un point de vue scientifique ou universitaire, etc. Moi, on m'a appris que la nostalgie, c'était une espèce de maladie du pays, du mal du pays au départ. La maladie des mercenaires suisses, c'est le moment où le terme est inventé.
Ensuite, ça dérive vers quelque chose, mais je parle sous votre contrôle, ça dérive vers une nostalgie plutôt, un mal du temps, du temps qui passe, de l'irréversible. Donc, il y a plein de définitions différentes, mais je n'en ai pas une personnelle, je suis désolé. Non, je vous en prie. Emmanuel Fantin, vous voulez compléter ? Vous souriez.
Oui, je souris parce que vous dites que vous parlez sous mon contrôle, mais ce qui est intéressant avec la nostalgie, c'est qu'elle ne m'appartient pas, elle n'appartient pas aux chercheurs. On peut toutes et tous avoir une définition qui nous serait propre de la nostalgie. Et nous, ce qu'on cherche à faire en tant que chercheurs, c'est absolument pas asséner ou être dogmatique vis-à-vis de la nostalgie. Et au contraire, d'ailleurs, je dirais même que depuis 20 ans, il y a, je vous parlais de la nostalgie de l'avenir, mais il y en a plein d'autres.
En fait, il y a une sorte de foisonnement conceptuel autour des définitions de plus en plus plurielles des formes que prend la nostalgie aujourd'hui.
Pourquoi est-ce que, selon vous, ça devient un terrain de recherche, la nostalgie, Emmanuel Fantin ?
Disons que c'est simplement qu'elle, comment dire, elle occupe de plus en plus d'espace, je dirais.
C'est-à-dire que se demander pourquoi est-ce que la nostalgie devient un terrain de recherche qui porte des fruits avec l'invention de nouveaux concepts, vous l'avez dit, on va aussi peut-être parler plus tard de la seule nostalgie, c'est aussi se demander pourquoi est-ce que notre temps est nostalgique ? Qu'est-ce qui fait qu'un temps, qu'une période historique donnée est plus nostalgique qu'une autre ?
Alors, il y a plusieurs hypothèses. Une première, qui, à titre personnel, me plaît beaucoup, elle a été formulée il y a déjà plus de 15 ans par Hartmut Rosa, qui est un sociologue spécialiste des temporalités que vous connaissez peut-être, qui, dans son grand livre sur la question de l'accélération sociale, établissait, au regard de l'histoire des temporalités, l'hypothèse selon laquelle toute poussée d'accélération, technique, sociale, aussi dans le temps vécu, telle qu'on a pu la connaître, dans l'histoire, était suivie par des désirs ou des discours de décélération dans lesquels vient s'incarner notamment la nostalgie.
Et puis, il y a un deuxième élément, pour le coup, qui est vraiment beaucoup plus spécifique à l'époque à laquelle on vit aujourd'hui, qui est, il faut le dire, un caractère très obscur, très sombre de l'avenir, une difficulté à se projeter. On parle quand même de sixième extinction de masse. On parle de nos enfants à l'instant et en même temps, on questionne l'habitabilité de la Terre dans un terme qui est relativement court, enfin, dans 100 ans. Il y a quand même, voilà, la question de la nostalgie, enfin, travailler sur la nostalgie, c'est travailler sur l'imaginaire du passé, mais on ne peut pas le circonscrire.
Il est nécessairement construit en résonance avec les autres imaginaires temporels et en particulier ceux du futur, qui actuellement sont quand même plutôt dysphoriques.
C'est les angoisses existentielles, cet horizon noir, climatique, géopolitique qui annonce, qui, par exemple, selon vous, peut expliquer l'engouement pour les années 80. On parlait du film de Nakash et Toledano, juste une illusion de Stranger Things. Oui, mais c'est très étonnant parce qu'en même temps, les années 80 ont été définies dans un livre de François Cusset à l'époque, comme les années cauchemars du basculement vers un monde où il n'y a eu plus vraiment d'espérance politique radicale. Et c'est vrai que finalement, maintenant, il y a une espèce de nostalgie d'une époque où ça pouvait être mieux demain, justement. C'est pour ça qu'on a intitulé, d'ailleurs, c'était mieux demain.
Hier, c'était mieux demain, quelque part. Et vous savez, il y a quelques années, il y avait, en marge du mouvement Nuit Debout, ce mouvement justement qui essayait de réinventer une espérance politique, etc. Il y avait eu une main anonyme qui avait tracé sur un mur de l'université à Nanterre ces mots magnifiques. Il y a une autre fin du monde possible. Il y a une autre fin du monde, c'est-à-dire une autre finalité, mais aussi un autre effondrement possible. Il y a une espèce de nostalgie ironique dans cette formule que je trouve magnifique, puisque quelque part, des générations et des générations de militants, de militants ou de jeunes avaient eu comme slogan « Un autre monde est possible ».
Et là, dans cette espèce d'effondrement de l'horizon, etc., il y a l'idée qu'au moins, laissez-nous choisir la fin du monde et avoir la nostalgie de ceux qui avaient cette force de penser que le meilleur reste à venir, comme disait Goldman, puisque vous aimez la musique dans ce studio. Eh bien, je vous propose d'écouter non pas de la musique, mais la voix d'un philosophe, Jean-Pierre Le Goff. C'est un moment de catharsis historique où les passions, la parole se libèrent dans un moment de basculement de l'histoire où en très peu de temps, quand vous réfléchissez, c'est-à-dire 44, 45, jusqu'à 68, c'est très peu où le pays a été totalement bouleversé.
On est passé des structures encore avec des restes de paternalisme, de moralisme du 19e siècle à une nouvelle étape de la modernité. Et à un moment, on s'angoisse sur ce moment-là. On dit, mais après tout, voyons, sommes-nous heureux ? D'où venons-nous ? Allons-nous ? La consommation, les loisirs, c'est déjà un peu la perte du grand fil historique qui ramenait l'histoire de France, si vous voulez. Mais le moment de catharsis rejoue avec une dimension théâtrale encadrée, n'oublions pas, par les médias et la radio en direct. C'est un élément très important de la commune étudiante. Vous avez l'impression que c'est la révolution.
En réalité, il y a des choses qui se passent, mais ce n'est pas une révolution. Raymond Aron, à juste titre, a parlé de révolution introuvable. Donc, il y a une dimension de mise en scène. On rejoue les barricades en 1968. Ça n'a aucun sens. Déjà, Engels, au XIXe siècle, disait que ça ne servait plus à rien. Mais on remet toute l'histoire de France en scène. Et à un moment, il faut court camarade, le vieux monde est derrière toi. Il y a les deux, si vous voulez. On bascule. Le temps de bascule décrit par Jean-Pierre Le Goff, c'était sur France Inter en 2018, à propos de mai 68. Est-ce que vous êtes d'accord avec ce lait Manuel Fantin ?
C'est-à-dire que la nostalgie a une fonction qui n'est pas seulement une fonction affective, qui n'est pas le souvenir lointain, parfois ému, parfois troublé d'un temps qui était meilleur, mais aussi une fonction sociale, celle de répondre à une accélération du temps, à une accélération de l'histoire ?
Oui, tout à fait. Je dirais que la nostalgie, elle a une fonction culturelle et sociale. Et ce que j'ai trouvé très juste dans l'extrait qu'on vient d'entendre, c'est le rôle qu'il attribue aux médias. Et ce n'est pas anodin, si vous voulez, qu'il y ait une forte accélération de la nostalgie depuis, on va dire, la naissance des médias de masse, avec un triplement, je dirais, de cette accélération depuis l'ère du numérique et puis l'ère des réseaux sociaux numériques, etc. pour deux raisons, je dirais.
La première, c'est que déjà, les médias sont des caisses de résonance de leur propre histoire et donc mettent en scène eux-mêmes leur propre nostalgie, la nostalgie de leur propre contenu nostalgique. Voilà. Les médias sont aussi des marqueurs temporels, c'est-à-dire entre, vous voyez, par exemple, la grande vogue depuis des années, on n'en peut plus de l'analogique, des cassettes vidéo. Moi, mes étudiants, ils ont tous des appareils photo jetables, analogiques, voilà, ils en ont marre du numérique. Donc, il y a cette fracture analogique numérique qui n'est pas juste une esthétique, qui est aussi un rapport aux pratiques culturelles.
Qu'est-ce que c'est que prendre une photo dans l'espace public ? Qu'est-ce que c'est que le rapport intime à la photographie, par exemple, pour n'en citer qu'un ? Et puis après, la deuxième bascule, c'est vraiment le positionnement d'une société par rapport aux technologies et en l'occurrence au numérique. Donc, sur le plan esthétique, on a très rapidement accusé le numérique de manquer d'âme, contrairement aux médias analogiques. Et puis, bien sûr, évidemment, sur le plan plus largement des questions communicationnelles, la bascule, en fait, qui s'est jouée juste depuis 15-20 ans.
En préparant cette émission, vous nous racontiez vos années de militantisme et vous disiez que finalement, il y avait quelque chose peut-être de nostalgique dans les groupes auxquels vous avez milité, mais qu'il y remplissait la fonction de créer de la continuité. Oui, alors c'était vraiment beaucoup moins glorieux. C'était les années 90, j'avais 17 ans, il ne se passait strictement rien. Je n'ai pas beaucoup d'aventures incroyables à raconter.
Mais c'est vrai que quelque part, ce qui était intéressant, c'est que c'était cette tradition qu'on a retrouvée d'ailleurs chez certains en 68, cette tradition où finalement, vous ne pouvez espérer dans l'avenir, y compris dans une accélération de l'histoire, qu'en allant chercher du côté des fantômes du passé, des vaincus, oubliés, de l'accumulation des défaites passées dont vous passez votre temps vous n'allez pas seulement chercher les leçons du passé, des échecs, de la Commune de Paris, du Front Populaire, de tout ce que vous voulez, c'est que vous allez vraiment avoir une espèce que Roland Barthes appelait la résurrection lyrique des corps passés.
Vous allez vraiment aller chercher dans le passé et dans l'expérience de vos aînés une énergie critique qui vous permet d'être moins con quelque part et de moins coller à vos préjugés et surtout de vous projeter vers l'avenir. Et moi, ce qui m'intéresse quelque part dans l'extrait que vous avez diffusé de Jean-Pierre Le Goff, c'est que les 68ards étaient du côté de cette accélération dont ils parlaient et ils ont été de plus en plus nostalgiques mais pas seulement parce qu'ils vieillissaient et qu'ils ont regretté leur jeunesse, même ceux qui sont restés révolutionnaires ont fait de la nostalgie de plus en plus une énergie révolutionnaire en tant que telle.
Quelqu'un comme Daniel Ben Saïd qui est un philosophe qui est mort il n'y a pas très longtemps, que quelqu'un comme Edoui Plenel a beaucoup admiré, Daniel Ben Saïd au moment de 68, il avait cette formule qui restait mythique qui disait l'histoire nous mord la nuque. Donc il y avait ce truc de l'accélération effectivement, court, court camarade, le vieux monde est derrière toi et en fait, au fil du temps avec l'accumulation des défaites, des désillusions, des désastres, des rendez-vous manqués, il en est venu à la conception d'une sorte de marxisme mélancolique où finalement l'importance est une sorte de lente impatience.
Il en est venu à théoriser vraiment la mélancolie, la nostalgie comme méthode révolutionnaire au sens non pas du tout d'une histoire qui vous mord la nuque mais de vous aller essayer de d'hâter, de hâter votre nostalgie et même de théoriser que l'arrière-garde sera finalement à l'avant-garde. Pas au sens réactionnaire mais au sens où vous allez essayer d'envelopper les expériences passées, l'accumulation et l'archive, la question de l'archive en tant qu'elle est explosive.
C'est intéressant ce que vous dites parce que lorsque vous parlez de cette nostalgie de gauche, de ces grandes défaites, de ces utopies manquées, on a l'impression que, en tout cas dans votre cas vous militiez à gauche si je ne me trompe pas, cette nostalgie-là se réfère à des échecs et pas aux victoires, pas à 1936 par exemple, pas à la révolution française. Ah oui, c'est vraiment l'idée que le deuil est révolutionnaire quelque part. C'est la question justement, mon tout dernier livre s'appelle La force d'être juste, comment changer le monde sans refaire les mêmes erreurs et c'est que ça.
Effectivement, tous ces gens qui à chaque fois ont cru qu'ils n'allaient pas refaire les mêmes erreurs, qu'ils allaient enfin réussir à créer un monde plus beau, plus juste, plus humain, plus égalitaire, moins violent et qui à chaque fois ont essayé de s'inspirer non seulement des leçons du passé mais simplement juste de l'énergie de la mémoire, essayer d'être à la hauteur des victimes, de tous ceux qui se sont plantés, qui se sont cassés la gueule, qui ont fait plein de conneries, qui parfois ont fait des choses épouvantables.
Et effectivement, la question de l'archive et ça c'est Jacques Derrida qui avait inventé ce mot magnifique pour dire que l'archive n'est pas le ressassement du passé, qu'elle est ouverte au présent et que même elle explose vers l'avenir, qu'il n'y a rien de plus révolutionnaire que l'archive et il n'y a rien de plus révolutionnaire que l'angoisse par rapport au spectre du passé, il appelait ça l'anarchive. Voilà, l'anarchive. En tant que l'archive explose et que contrairement à ce que croient certains plus jadistes, etc., ça n'est pas quelque chose qui évoit à la naftaline et au ressassement. Une réaction, Emmanuel Fontain ?
C'est dur d'avoir une réaction, j'ai beaucoup de choses à dire, j'ai envie de reprendre énormément de notes pendant la prise de parole
sur beaucoup de choses.
Je vais commencer par la fin sur cette idée de l'archive effectivement très intéressante qui m'évoque le lien vraiment qu'on peut faire avec la manière dont les archives aussi servent à construire la nostalgie et en vous entendant parler, ça m'évoquait Arlette Farge qui est une grande historienne spécialiste de l'archive et qui explique à quel point les archives peuvent être aussi muettes.
C'est-à-dire qu'en tant que telles, elles peuvent aussi signifier ce qu'on décide de leur faire signifier et ça m'évoque en fait beaucoup l'instrumentalisation par exemple si on pense à Trump, si vous regardez un peu les réseaux sociaux, la manière dont il va instrumentaliser les archives au secours j'ai envie de dire de son discours nostalgique, c'est intéressant de voir aussi que finalement là on bascule de ce qu'on peut supposer être un discours historique à savoir une archive qui semble pointer de manière extrêmement claire et factuelle le passé et puis l'histoire et puis la manière dont on peut s'en saisir par l'émotion et le terme qu'on n'a pas employé un aspect qu'on a tourné un petit peu autour mais on n'en a pas parlé c'est la notion de plaisir qui est une grande différence en fait entre la nostalgie et la mélancolie dans les affects la mélancolie qui est quand même plutôt tissée vers une forme de régression de difficulté de mal-être là où la nostalgie et c'est aussi là sa grande force elle est portée par un plaisir qu'on appelle doux amère la douleur ou l'amertume de ne pas pouvoir revenir dans le passé et en même temps le plaisir de la remémoration et cette dimension de plaisir et on la retrouve très bien dans la dimension culturelle donc on parlait du film juste une illusion mais dans le champ musical il y a un exemple qui m'amuse énormément c'est depuis que j'ai appris l'année dernière que 40% des zeniths étaient utilisés par des tribute bands c'est-à-dire des groupes vous savez qui se reforment et qui simulent du coup les chansons de Abba Michael Jackson etc enfin c'est-à-dire il y a vraiment une lame de fond gigantesque de recherche de plaisir dans la remémoration et dans la nostalgie
et le succès des concerts à venir de Céline Dion confirme ce que vous dites mais là depuis tout à l'heure on parle presque d'un sentiment intime ce doux amer comment est-ce qu'il se transforme en carburant en dispositif politique est-ce qu'il y a une différence Jean-Biermaume entre une nostalgie affective et une nostalgie politique non je pense pas c'est-à-dire que je pense que quand on est sincère dans son élan dans son élan politique il faut que ça coïncide après oui la nostalgie peut être instrumentalisée peut être un truc complètement fake et un slogan mais si vraiment on est mu par cet élan-là ça peut aller très loin ça peut être très fort et d'ailleurs ça n'appartient à aucun parti elle n'est pas particulièrement de droite ou particulièrement conservatrice la nostalgie on pense souvent que la nostalgie c'est la propriété du conservatisme mais moi je dirais même que c'est l'inverse en ce moment je dis ça complètement au pif je n'ai aucune prétention à la scientificité là-dessus mais j'ai l'impression que quelque part les gens qui peuvent en tout cas politiquement théoriquement etc les militants les militantes ou les théoriciens politiques qui peuvent se réclamer de la nostalgie fièrement aujourd'hui sont quelque part plutôt à gauche puisque à droite tout de suite on est soupçonné d'être un vieux réac un vieux con etc à gauche il y a tout ce courant énorme depuis Walter Benjamin vous savez il y a beaucoup de gens qui se réclament de Walter Benjamin et qui le critiquent mais quand Benjamin disait qu'il fallait rallumer l'étincelle de l'espérance dans le passé quand il fallait brosser l'histoire à rebrousse-poil quand il dit que l'ange de l'histoire a le regard tourné vers l'arrière tout ça irriguait tout un tas de penseurs révolutionnaires de penseurs de gauche ou pas seulement révolutionnaires aujourd'hui et je pense que c'est très présent et évidemment c'est présent aussi à droite mais je m'étais amusé à montrer justement qu'aussi bien un marxiste mélancolique comme Benjamin ne peut se réclamer de la nostalgie mais aussi bien qu'un grand auteur catholique que j'adore et que je cite beaucoup qui s'appelle Georges Bernanos qui disait rien ne serait résisté à ce qui est derrière nous pourvu que ce qui est derrière nous s'ébranle et donc c'est même quelqu'un comme lui c'est l'idée que et c'est pas vraiment réactionnaire comme truc c'est plutôt je vais me projeter vers l'avenir et je vais être projeté vers l'avenir par ces gens qui s'ébranlent et qui sont derrière moi et que je vais me laisser porter par eux Emmanuel Fantin sur cette nostalgie qui trouverait un meilleur endroit aujourd'hui à gauche qu'à droite on a été marqué c'était le slogan de 2016 de Donald Trump Make America Great Again donc il y avait évidemment ce regard nostalgique vers un âge d'or d'une Amérique oubliée on peut penser également à la candidature d'Éric Zemmour en 2021 pour les élections présidentielles de 2022 qui avait fait un long discours en disant Française, Française je vais vous rendre cette France que vous avez perdue que vous pleurez et que vous souhaitez retrouver à nouveau de Jeanne d'Arc et il citait ainsi comme ça plusieurs héros du roman national où est-ce qu'elle se trouve aujourd'hui ?
Est-ce qu'elle se situe politiquement cette nostalgie ?
En fait je dirais que les deux coexistent une nostalgie de droite voire une nostalgie d'extrême droite qui est maintenant très bien catégorisée vous disiez ça date de 2016 c'est vrai qu'on ne se rend pas compte ça fait déjà 10 ans qu'on l'entend mais c'est une mécanique qui est bien rodée et qui dépasse vraiment les Etats-Unis qui a gangréné en quelque sorte un nombre de partis politiques en tout cas en Europe occidentale absolument phénoménale mais ce qui est intéressant c'est donc il y a cette nostalgie on pourra revenir peut-être un peu plus en détail après sur ce que c'est que cette nostalgie d'extrême droite qui est plutôt une nostalgie de l'ordre
de quoi ? Alors bah
nostalgie de l'ordre mais ça c'est plutôt quand j'essaye de la penser par rapport à la nostalgie de gauche qui serait plutôt la nostalgie du désordre ou de la disruption disruption menant vers enfin avec l'idée d'une disruption qui aurait mené vers l'utopie d'une communauté ou l'utopie d'une justice sociale enfin voilà plutôt quelque chose plutôt un désordre ou une disruption portée vers l'avenir là où cette nostalgie de l'ordre à droite elle est plutôt portée vers l'idée d'un passé immuable qui ne devrait pas bouger et à gauche plutôt dans le mouvement
C'est d'abord les contre-révolutionnaires après la révolution française mais est-ce que ça a survécu aujourd'hui ? Est-ce qu'il y a encore des gens à droite aujourd'hui qui sont nostalgiques de l'Empire ou de la monarchie en dehors je veux dire évidemment d'une frange très extrême de la droite ?
Alors nostalgique de l'Empire là on parle de... on est quand même sur une micro-niche je pense qu'on parle... Ce que je voulais dire simplement c'était pour aller au bout de ma pensée c'est qu'il me semble qu'il y a pas mal de choses qui distinguent les structures de la nostalgie de droite et de gauche mais pour moi ce qui est le plus intéressant c'est... Enfin une des choses les plus intéressantes c'est l'impensé de la nostalgie à gauche je trouve...
C'est pour ça que je suis contente d'en entendre parler ce soir parce que je trouve que la gauche a un peu de difficultés à travailler son rapport à l'histoire et à sa propre nostalgie et néanmoins elle est très vivante je lisais la semaine dernière que le parti socialiste qui s'est réuni à la Bellevilloise le week-end dernier
Avec les unitaires de gauche donc en vue d'une primaire pour la présidentielle de 1927
Les unitaires de gauche avaient... ont construit tout un discours autour de Léon Blum avec même le mot de passe du wifi de l'événement qui était fait comme Léon enfin voilà une espèce de mythification ou de mythologie de Léon Blum il y a 90 ans ils l'ont fait ils ont réussi à unifier la gauche faisons comme lui etc.
Et ce qui est intéressant c'est que là on n'est pas tout à fait simplement dans le discours historique on est quand même aussi dans la transformation d'histoire pour la faire apparaître comme une forme d'acmé avec l'idée qu'il y aurait une perte et c'est ça aussi la nostalgie c'est une forme de déclinisme alors qu'il s'exprime on le voit très différent quand on parle de Léon Blum aujourd'hui à gauche et quand on parle de Général de Gaulle oui par exemple mais il y a quand même toujours cette idée d'une perte d'un déclin par rapport à un passé qui est volontiers mythologisé
et d'une réécriture Jean-Bierre Maum oui mais je trouve moi quelque part je trouve qu'à droite la nostalgie ça reste du côté de l'affect mais du point de vue théorique comme un discours structuré c'est presque honteux je suis tombé sur un c'est presque pathétique même je suis tombé sur un extrait assez rigolo sur les réseaux sociaux qui circulait on voyait Pascal Praud qui au lendemain de la victoire du Paris Saint-Germain commentait les incidents sur les Champs-Elysées tous les incidents qui ont eu lieu les dégâts qui ont eu lieu pour fêter la victoire du PSG sur les Champs-Elysées et ailleurs et ils diffusaient une archive où on voyait il y a 50 ans l'équipe de Saint-Etienne avec Jean-Michel Larquet qui revenait d'une finale de Coupe d'Europe et qui descendait les Champs-Elysées qui finissait dans la cour de l'Elysée et Pascal Praud avait tout un discours comme ça en disant je ne comprends pas comment c'est possible qu'au jour une victoire d'un club français d'un lieu à tant de destruction tant de violence etc il disait regardez ce que ça donnait il y a 50 ans les gens étaient là ils fêtaient ils étaient tranquilles et à la fin il dit ça me bouleverse comment c'était avant comment c'est maintenant et puis sur son plateau il voyait que personne ne le prenait vraiment au sérieux que tout le monde était un peu atterré c'est sur son plateau de CNews et il a dit bon je vois qu'il n'y a que moi que ça bouleverse et en fait c'était hyper drôle parce qu'il y avait un côté un peu poignant de ce pauvre Pascal Praud qui était le seul à assumer une forme de nostalgie de passéisme est-ce que c'est la même chose que le passéisme la nostalgie c'était pas un passéisme c'était vraiment l'idée effectivement il avait la nostalgie d'un moment où une équipe de foot française pouvait revenir d'une finale de coupe d'Europe et où ça se passait comme il disait que ça se passait alors qu'effectivement à gauche c'est un peu à gauche quelque part la nostalgie moi je la vois dans beaucoup j'ai beaucoup d'auteurs d'autrices qui essaient de théoriser le renouveau d'une espérance politique et qui quelque part il y a à gauche souterrainement en permanence la nostalgie d'une époque pré-1995 parce que pour moi 1995 c'est non seulement une date très importante du point de vue du mouvement social mais c'est aussi l'époque où François Furet l'historien avait publié le passé d'une illusion c'était le passé d'une illusion son livre sur le communisme et où il avait eu ces quelques lignes qui avaient traumatisé et d'ailleurs j'en étais beaucoup de gens à gauche où il disait l'idée d'une autre société est devenue presque impossible à penser et d'ailleurs personne n'avance sur le sujet dans le monde d'aujourd'hui même l'esquisse d'un concept neuf nous voici condamnés à vivre dans le monde où nous vivons à l'époque tout le monde avait dit ce vieux réac veut nous casser veut nous empêcher veut boucher l'horizon ce qui nous motive ce qui nous meut c'est de maintenir l'avenir ouvert et de maintenir l'espérance d'un autre monde possible et bien vivante et quelque part aujourd'hui à gauche souterrainement ou parfois explicitement il y a la nostalgie très vivace et très féconde parfois d'une époque pré-François Furet où on ne pouvait pas avoir ce genre de phrase nous voici condamnés à vivre dans le monde où nous vivons Est-ce qu'il existe un lexique nostalgique spécifique à la politique Emmanuel Fantin ?
Vous voulez dire chez les hommes politiques ?
Oui Est-ce qu'il y a un lexique de la nostalgie qui opère et qui crée du discours ?
Je dirais que ce qui plutôt dans les effets de langage que des termes en particulier ce qui est le plus opérant c'est l'indétermination temporelle des références là où effectivement à gauche on va se référer à mai 68 ou des référents temporels précis
sur lesquels
vont se cristalliser la discussion l'extrême droite en particulier est vraiment passé professionnel dans l'indétermination et le flou référentiel ce qui est extrêmement pratique puisque cela permet de se référer à un âge d'or qui supposément crée un consensus mémoriel mais qui en fait n'a jamais été défini et ça on le voit très bien on le voit chez Trump on le voit chez Zemmour en particulier qui quand il se réfère à un avant dans le même discours ce fameux avant peut être il y a 30 ans comme il y a 50 ans avoir vraiment des teneurs historiques complètement hétéroclites et du coup s'effondrer quand on l'étudie du coup d'un point de vue historique ne venir plus rien signifier mais qui est très opérant puisque finalement quand on suit le fil du discours on suit cette indétermination de cet avant et voilà on communie autour de cet avant indéterminé
c'était la question que je vais vous poser est-ce que c'est opérant la nostalgie en politique est-ce que c'est efficace on est élu grâce à la nostalgie alors l'exemple de Donald Trump évidemment on pourrait démontrer que oui mais en France par exemple est-ce qu'il y a une une performativité de la nostalgie en politique ?
alors moi je crains que oui et l'exemple alors je n'arrête pas de rebondir sur vos exemples mais l'exemple de Pascal Praud et son match de foot je le trouve tout à fait signifiant aussi de ce qui se passe dans les électorats c'est-à-dire des effets de métonymie c'est-à-dire là Pascal Praud à partir de encore une fois un exemple très précis un match de foot en telle année une liesse voilà il va venir déterminer une espèce d'absolu ou une idée complètement disproportionnée ça aussi Jean Kélévitch le dit très bien il dit la nostalgie est toujours disproportionnée avec sa cause donc là on le voit très bien un petit match de foot avec un effet de liesse va devenir métonymiquement l'incarnation supposée d'une époque dans laquelle les choses auraient été extraordinaires et ces effets de métonymie fonctionnent je crois beaucoup
quand nous chanterons le temps des cerises et guerre au signal et mer le moqueur seront tous en fête les belles auront la folie en tête et les amoureux du soleil au coeur nous chanterons le temps des cerises sifflera bien mieux le mer le moqueur et voilà un morceau de nostalgie pour celles et ceux qui s'y identifient Jean Birnbaum je vous vois ému je suis ému parce que j'ai comme on a commencé l'émission je fais allusion à cette petite fille qui est nostalgique d'emblée quand elle arrive quelque part en disant tout de suite est-ce qu'on pourra revenir avant même d'avoir kiffé le moment et en fait la boîte à musique pardon de penser mais la boîte à musique de ma fille c'est le temps des cerises qui elle écoute tous les soirs avant de se coucher et je lui chante les chants de la commune de Paris tous les soirs et bien voilà donc je suis ému pardon pour ces cucuteries épouvantables non mais je vous en prie est-ce que vous connaissez le mot de solastalgie Jean Birnbaum pas du tout expliquez-nous Emmanuel Fantin alors qu'est-ce que c'est la solastalgie
alors la solastalgie c'est un terme qui a été inventé au début des années 2000 par un philosophe australien pour venir désigner le mal du pays sans exil on a rappelé tout à l'heure que la nostalgie vient d'une étymologie grecque enfin c'était un néologisme du XVIIe siècle qui était construit sur nostos le fait de revenir chez soi et algia la douleur donc la douleur de ne pas pouvoir revenir chez soi qui ensuite est devenue la douleur de ne pas pouvoir revenir dans le passé et ce philosophe donc il observait certaines populations qui ressentaient une forme de nostalgie mais sans mouvement en fait une nostalgie du chez soi mais sans avoir bougé de chez eux dû en fait aux métamorphoses du paysage notamment l'érosion etc qui fait que voilà c'était des affects qui nécessitaient d'après lui l'invention d'un nouveau terme et il souhaitait absolument dans ce terme qu'on entende le stalgie enfin voilà de la nostalgie donc la nostalgie qu'il faut ne pas confondre avec l'éco-anxiété parce que je sais que les médias emploient souvent les termes de manière indifférenciée mais je dirais que la solastalgie c'est vraiment ancré sur moins sur le caractère d'angoisse que sur ce mal du pays sans exil
vous nous avez parlé tout à l'heure de nostalgie de l'avenir maintenant de solastalgie on voit qu'il y a toujours la possibilité de toute façon de créer des nouveaux modes pour repenser le présent est-ce qu'il est possible de faire de la nostalgie non pas un objet qui crée des totems dans le passé ou des âges d'or imaginaires et mythologiques mais qui puisse créer du mouvement pour le futur est-ce que ça peut se conjuguer au futur la nostalgie aujourd'hui Emmanuel Fantin et puis Jean Birnbaum ce sera la dernière question de cette émission
alors tout à fait je suis très optimiste et il y a aussi beaucoup de chercheurs qui théorisent la nostalgie du futur ou la nostalgie créatrice ou qui s'interrogent plus exactement sur la portée créative et dynamique de la nostalgie donc là on n'est plus du tout dans la sclérose du passé mais à l'inverse sur la manière dont la nostalgie peut se faire le siège ou l'élan de métamorphose dans le futur et puis peut-être aussi pour revenir parce que c'est vrai que la nostalgie est aussi une émotion liée aux questions mémorielles pour revenir à des choses un petit peu plus scientifiques ou médicinales d'ailleurs à l'origine la nostalgie était une maladie on sait par exemple que la nostalgie dans tout ce qui est pathologie de type Alzheimer etc vous voyez là je pars sur un champ très différent mais aller susciter la nostalgie par exemple chez les personnes qui souffrent d'Alzheimer aide dans les processus de soins et de remémoration par justement ce plaisir et cet affect de la remémoration donc vous voyez qu'il peut y avoir des choses très chouettes autour de la nostalgie
est-ce que le plaisir de penser aux années 80 on parlait d'analogique tout à l'heure peut à l'heure de l'IA nous prévenir contre des choses qui finalement ne seraient pas souhaitables puisqu'on a encore du désir pour des temps passés
j'ai pas bien compris votre question
est-ce que le succès des années 80 dont on a parlé en début d'émission pourrait aussi être des indices politiques ou des indices pour de nos usages de nos usages culturels à venir de ce qu'on pourrait peut-être s'empêcher de faire
alors ça pourrait l'être à la condition que ces discours ou ces produits culturels qui prennent leur source autour des années 80 soient systématiquement déconstruits et il me semble qu'à l'inverse ils sont plutôt dans l'entretien du mythe pas du tout mis à distance
Jean-Bierne Baume que peut faire la nostalgie pour le présent et éventuellement pour le futur non mais moi je pense que c'est votre question je pense non seulement que la nostalgie peut être tournée vers le futur mais qu'il n'y a pas de délan vers le futur qui ne passe par la nostalgie je pense que la nostalgie c'est pas du tout un retour au passé c'est un détour par le passé c'est une manière de se laisser de s'exposer à l'événement de l'imprévisible qui vient du passé et c'est donc un détour par le passé une manière d'y aller par quatre chemins vers le futur et de se balader et de se laisser surprendre par l'événement qui forcément surgit d'ailleurs et cet ailleurs on le fantasme on le projette vers le passé donc moi je ne crois pas du tout que ça soit qu'il y ait il y a peut-être d'ailleurs je suis nostalgique d'une époque où la gauche pensait l'émancipation dans un rapport nostalgique au passé puisqu'on voit bien pour introduire un élément de débat à un moment on ne peut plus débattre que malheureusement non aujourd'hui il y a toute une gauche qui est tout à fait oublieuse du passé de la gauche des erreurs qui ont été commises et qui croit pouvoir construire le futur sans nostalgie sans conscience aiguisée des failles et des expériences du passé et qui de ce point de vue construit moins l'avenir qu'un mur difficile merci à vous deux pour ce petit traité pratique de la nostalgie en 2026 Emmanuel Fantin je rappelle que vous êtes maîtresse de conférences en sciences de l'information de la communication au CELSA chercheuse au Gripic à Sorbonne Université Jean Birnbaum vous êtes journaliste je rappelle le titre de votre dernier livre La force d'être juste changer le monde sans refaire les mêmes erreurs publié chez Flammarion c'était en 2025 et merci également à l'équipe de questions du soir première partie Diane Devancel Louise Morfoy Joseph Schlegel Antoine Héral Mathias Mégi quant à nous restez à l'écoute on se retrouve dans quelques minutes seulement après le Point Info pour la deuxième partie de cette émission ce soir nous parlerons de l'IA au cinéma sommes-nous déjà dans une nouvelle ère de la création