Kévin Jean : "Le réchauffement climatique, tout le monde n'en paye pas le prix de la même façon"
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« Le dernier chiffre, c'est qu'un été moyen en Europe, maintenant c'est 60 000 décès. »
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« On sait que les violences conjugales augmentent d'environ 5% avec chaque degré de réchauffement. »
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« En 2018, on a une étude espagnole qui nous disait que durant les vagues de chaleur, les féminicides augmentent de 40%. »
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France Inter, le 5-7.
Il est 6h21, à quel point le changement climatique affecte-t-il notre santé, alors que 2025 vient d'être classé 3ème année la plus chaude jamais enregistrée sur la planète ? Ce sont les données publiées ce matin par l'Observatoire européen Copernicus. Bonjour Kevin Jean.
Bonjour.
Vous êtes épidémiologiste, enseignant-chercheur en santé et changements globaux à l'école normale supérieure de Paris. Le changement climatique, c'est mortel et pour plein de raisons.
Tout à fait, c'est mortel pour plein de raisons. Les derniers chiffres, l'effet qu'on connaît le plus, c'est celui des canicules, les vagues de chaleur. Le dernier chiffre, c'est qu'un été moyen en Europe, maintenant c'est 60 000 décès. Donc on n'est plus sur quelque chose d'anecdotique, on est sur un problème de santé publique. Et c'est comme ça que le changement climatique commence à être reconnu.
Et après, il y a les maladies ?
Le changement climatique augmente une multitude de risques. Des maladies chroniques liées à l'augmentation des températures, à l'augmentation de la pollution de l'air selon certains mécanismes. Des maladies infectieuses, on a eu l'an dernier un record de transmissions locales en France de dingues, de chikungunya. Des maladies mentales également.
Juste pour les maladies infectieuses, en plus il n'y a pas que l'homme, la dermatose des bovins aussi, ça vient aussi du réchauffement. S'il s'est remonté jusqu'à nous, c'est lié au réchauffement.
Ça a été facilité par le réchauffement climatique, tout à fait.
Et vous le disiez, donc il y a aussi d'autres...
Des enjeux de santé mentale également, de santé mentale, tout à fait. On a plusieurs effets de santé mentale du réchauffement climatique. Après des catastrophes climatiques, comme celle de Valence par exemple, on sait qu'on a ces syndromes de stress post-traumatique qui peuvent être...
Des traumas liés à des inondations, des incendies, quand on perd sa maison par exemple ?
Tout à fait, le souvenir de ces moments catastrophiques. Et on a des effets un peu plus sous-jacents, de moyen ou long terme. On a des troubles psychiatriques qui peuvent s'installer. On sait que chaque degré de réchauffement, chaque degré de température augmente les risques de schizophrénie, de maladie mentale. Et puis on a également ces effets de long terme, ce qu'on appelle l'éco-anxiété, qui est assez mal nommé, les éco-émotions, qui peuvent se traduire par des symptômes qui touchent toute la population, pas que les jeunes.
Et là, c'est plutôt le constat, année après année, qu'on ne répond pas à cette crise, comme on le voit aujourd'hui, avec cette troisième année record, enfin cette troisième année au-dessus du seuil de 1,5 degré.
Et puis il y a peut-être aussi des conséquences auxquelles on pense moins, des conséquences un peu moins évidentes. Le réchauffement climatique est aussi associé à une augmentation des violences.
C'est quelque chose d'extrêmement bien documenté. Chaque degré de réchauffement, enfin chaque degré d'augmentation des températures moyennes augmente les violences interpersonnelles. Donc on sait qu'on a plus d'agressivité, plus d'accidents de voiture, plus de violences intentionnelles également. On a également plus de violences contre soi-même. Le suicide augmente, les taux de suicide augmentent avec le changement climatique.
Et les violences conjugales aussi ?
Et les violences conjugales, tout à fait. C'est quelque chose qui commence à être de mieux en mieux mesuré. Je vais vous donner deux chiffres. On sait que les violences conjugales augmentent d'environ 5% avec chaque degré de réchauffement. Et le deuxième chiffre que j'ai retrouvé hier, qui m'a surpris, parce qu'on le sait depuis longtemps, en 2018, on a une étude espagnole qui nous disait que durant les vagues de chaleur, les féminicides augmentent de 40%. Donc tous ces impacts, on voit une diversité d'effets du réchauffement climatique sur la santé. Et tant que nous n'aurons pas réduit les émissions de gaz à effet de serre, on s'attend à ce que tous ces effets, malheureusement, augmentent.
Tant qu'on ne s'attaque pas à la source du problème.
Et on n'a pas parlé aussi des conditions de travail qui sont modifiées avec le réchauffement climatique. Et puis, un risque aussi sur la production alimentaire, que ce soit pour la quantité ou pour la qualité. Il y a un impact là aussi. Et globalement, on n'est pas tous égaux face à ces conséquences sanitaires.
Effectivement. En plus de se traduire par des impacts dans notre santé, le réchauffement climatique est quelque chose qui vient creuser des inégalités sociales de santé, des faits qu'on connaît bien. On sait que pendant les vagues de chaleur, tous les ménages n'ont pas la même capacité à se prémunir de la chaleur en allant se mettre au vert dans une résidence secondaire ou parce qu'on a accès à la climatisation. Et donc ça, ce sont des facteurs qui viennent creuser les inégalités. Vous parliez également des métiers les plus exposés. Ce sont souvent des métiers moins qualifiés, moins exposés. On pense aux ouvriers du BTP, aux saisonniers agricoles. Et donc, on a le réchauffement climatique.
Tout le monde n'en paye pas le prix de la même façon.
Et dans ce paysage négatif, Kevin Jean, il y a des choses à faire. Ça, je sais que c'est quelque chose qui vous tient à cœur. Les pouvoirs publics ont un rôle à jouer.
Tout à fait. Et quand on prend ce problème du réchauffement climatique par l'angle de la santé, non seulement on voit que ce réchauffement climatique se traduit par des effets dans nos corps aujourd'hui et maintenant, mais ce qui est peut-être plus marquant, encore une fois, c'est que si on se mettait à agir réellement sur la question, c'est-à-dire à réduire, à mettre en place des politiques permettant de réduire les émissions de gaz à effet de serre, on pourrait améliorer la santé publique et ça très rapidement. Par exemple ?
Par exemple, le fait d'arrêter de brûler des combustibles fossiles, que ce soit dans nos véhicules, dans notre industrie, c'est la première façon de réduire la pollution de l'air. 80% des décès associés aux particules fines sont liés à la combustion des énergies fossiles. Donc là, on voit très bien que s'attaquer à la question climatique reviendrait à améliorer très rapidement toutes les pathologies chroniques, tous les décès liés à la pollution de l'air.
Mais il y a deux choses, il y a le fait de lutter contre le réchauffement climatique, mais il y a aussi faire en sorte qu'on s'y adapte. Est-ce que ça aussi, on peut agir là-dessus ?
On peut agir là-dessus, effectivement. Toutefois, le GIEC nous dit bien qu'on peut s'adapter à certains des effets du réchauffement climatique. Ce n'est pas du tout ce qu'on est en train de faire. Chaque année, on gère les canicules comme des crises. On ne met pas en place une adaptation, comme l'appellent les experts climatiques. D'autre part, l'autre point qui est important, c'est qu'on pourra s'adapter, mais jusqu'à un certain seuil. Le GIEC nous dit également que...
La capacité d'adaptation n'est pas limitée.
C'est ça. Au-delà de 2 degrés, on ne pourra pas s'adapter à tous les effets du réchauffement climatique, ce qui veut dire qu'il y aura des pertes, il y aura des dommages, il y aura des dégâts, il y aura certaines populations qui en payeront plus le prix que d'autres.
Merci beaucoup, Kevin Jean, épidémiologiste, enseignant-chercheur à l'École Normale Supérieure de Paris. Vous étiez l'invité du 5-7.