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AutreFrance Culture — Le Temps du débat (sur Site radio)· 24 avril 2026 26 minContradictoireMixte

Pourquoi les conservateurs américains veulent-ils censurer Le Banquet de Platon ?

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Présentateur

France Culture, question du soir. Quentin l'a fait.

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Invité

Platon, même lui, serait-il devenu un idéologue du genre, voire du wokisme ? C'est en tout cas ce qu'ont laissé entendre des responsables de l'université Texas A&M aux Etats-Unis en demandant le retrait de certains passages du dialogue dans un cours de philosophie. Derrière cette polémique, il y a l'idée qu'un texte de la Grèce antique pourrait aujourd'hui être lu comme promouvant une vision jugée trop favorable à l'homosexualité, au genre ou à certaines formes de désir. Mais alors que dit réellement le banquet de Platon ?

A travers la forme du dialogue, ses réflexions sur l'amour, le désir et la beauté à partir du cadre homo-érotique de l'Athènes classique continuent encore aujourd'hui à nous faire penser. Mais pourquoi ce texte classique de la philosophie occidentale fait-il à ce point peur aux conservateurs américains ? Un invité pour nous guider ce soir dans le texte, dans la forme et dans la politique, Dimitri Elmur. Bonsoir. Bonsoir, quant à la paix. Vous êtes professeur au département de philosophie de l'école normale supérieure, spécialiste d'histoire de la philosophie antique. Merci d'être venu ce soir à Question du Soir.

Personne ne peut raisonnablement affirmer que les professeurs de philosophie ne devraient pas enseigner Platon en cours de philosophie. Pourtant, c'est ce qu'il se passe. Et pourquoi ? À cause de la règle 801. L'université n'a pas à censurer Platon ou les cours sur les questions de race et de genre. J'ai enseigné ces questions dans mes cours d'éthique depuis 2018, depuis huit ans. Je l'ai fait de manière objective et neutre. Je ne cherche pas à endoctriner mes étudiants, mais je souhaite leur offrir des perspectives précieuses qu'ils ne trouveraient pas ailleurs. Le professeur de philosophie à l'université Texas A&M aux Etats-Unis, Martin Peterson, traduit avec talent par Rodi Ecken.

Comment décrypter, Dimitri Elmur, cette polémique ? Au fond, même, pourquoi certains conservateurs aux Etats-Unis s'attaquent-ils ? Choisissent-ils de s'attaquer à ce texte en particulier ? Alors, ce texte en particulier, très vraisemblablement, pour peu que les conservateurs qui sont derrière tout ça aient une compréhension profonde de ce texte, ce dont je doute. Ce texte, en tout cas, il a cette spécificité, comme vous l'avez rappelé, de poser la question de l'amour, dans un cadre, qui est un cadre balisé, bien connu des historiens de la philosophie antique, c'est-à-dire les relations homo-érotiques athéniennes. Donc déjà, voilà, ça c'est un premier cadre. C'est le cadre du texte.

C'est le cadre du texte, mais effectivement, les questions relatives à l'amour, à la place du désir dans la vie, sont posées dans ce cadre. Donc c'est déjà un cadre qui, à un premier niveau, disons, doit gêner les conservateurs qui défendent une vision, disons, traditionnelle de la famille. Ça, c'est le premier niveau. À un second niveau, pour descendre encore un peu plus profondément dans les choses, il y a sans doute une idée de...

Le cadre homo-érotique athénien, effectivement, a ceci de particulier que la relation homo-érotique standard dans laquelle, enfin, qu'on voit reflétée dans le banquet de Platon et dans plein d'autres écrits de l'époque, bien sûr, c'est donc une relation qu'on appelle la païderastia, c'est-à-dire la relation péderastique, ce qui signifie une relation entre un homme plus âgé et un adolescent, voire un pré-adolescent. Ce qui, évidemment, selon tous nos standards, et bien légitimement, n'est plus acceptable. Mais c'est un cadre tout à fait particulier, avec des normes très connues. Voilà.

Donc ça, je pense que c'est, à un deuxième niveau, un problème aussi pour les conservateurs américains ou tous les conservateurs. On va entrer dans le texte de Platon, évidemment, dans le banquet et tenter de le comprendre. Je reste un instant sur la polémique. Le règlement de l'université, de cette université au Texas, interdit, je cite, de faire l'apologie d'une idéologie raciale ou de genre, ou encore liée à l'orientation sexuelle dans des cours du tronc commun. C'est ce qui a justifié la censure de ce texte et de son enseignement. Est-ce que le banquet de Platon fait l'apologie d'une orientation sexuelle ? Non. Non, mais... C'est-à-dire que la question est tellement absurde...

Pardon, vous l'avez posé, mais... Non, non, non, c'est pas votre question qui est absurde, c'est l'idée même qu'on puisse lire le banquet comme ça. C'est... Bon, voilà, c'est extrêmement étrange. Il n'y a pas d'apologie d'un... Comment dire ? D'un type de relation. Il y a un cadre, qui est celui qu'on vient de décrire, dans lequel est posée une question qui est celle du désir, de ce que ça signifie véritablement, que ce mot grec est extrêmement important, qui est le mot éros, qui a donné érotique, et qui veut dire désir ou amour. Donc, il n'y a pas d'apologie d'un type de relation ou d'un autre.

Il y a, au contraire, plutôt une prise en compte de la variété des relations possibles et des orientations sexuelles possibles. C'est peut-être ça le problème. C'est même certainement ça le problème pour les conservateurs. Et, au fond, un mouvement platonicien pour reconduire toute cette forme, toutes ces différentes formes, à un principe fondamental qui est de la compréhension, de la dynamique profonde et universelle, en fait, du désir humain. Pour comprendre, par ailleurs, comment cette censure peut exister, il faut dire un mot rapide du fonctionnement de certaines universités américaines, de ces fameux « board of trustees ».

Expliquez-nous de quoi il s'agit en bon français, permettez-moi de vous le demander. Alors, il est très facile d'expliquer. On peut comparer avec les situations françaises. Ça marche très, très bien. Dans une université américaine, pas mal d'universités américaines, pas toutes, évidemment, mais les universités privées, certaines universités privées, il y a ce qu'on appelle un « board of trustees » ou « board of regions ». C'est à peu près la même chose.

C'est-à-dire, c'est grosso modo des gens qui vont décider de la politique de l'université, qui sont, en général, ceux qui s'occupent de la financer, donc qui recueillent les financements de tel ou tel individu privé, de tel ou tel ancien élève qui est devenu riche, qui donne de l'argent, etc., etc., et qui, donc, s'assurent des programmes qu'on va y enseigner. Juste pour comparer, c'est impensable en France.

En France, université, la majorité des universités sont publiques, les professeurs des universités et les maîtres de conférences sont dirigés par des collègues et pas par des administrateurs, en général, qui ont administré autre chose avant et qui viennent administrer une université comme on peut administrer une entreprise. Donc, évidemment, on voit bien aussi, sans tomber dans une sorte de manichéisme un peu stupide, c'est juste qu'il y a, évidemment, derrière tout ça, l'idée de dire « Bon, on est financés par un certain nombre de puissances d'argent, elles n'ont pas très envie qu'on enseigne ceci ou cela dans notre université, donc on ne l'enseigne pas.

» Bon, alors, immergeons-nous, grâce à vous, Dimitri Elmur, dans ce texte, dans le banquier de Platon, puis on essaiera de comprendre ce qui a pu créer ces frictions politiques. Le texte, d'abord, sa structure même, elle est singulière, c'est un ensemble de dialogues platonicien, mais ce ne sont pas des dialogues platonicien classiques, alors expliquez-nous. C'est un ensemble de discours. Le banquier a ceci de particulier que c'est un exemple d'un genre littéraire très fécond dans l'Antiquité qui est le genre de la littérature sympathique, c'est-à-dire la littérature de banquier.

Le banquier étant une institution dans laquelle, effectivement, les citoyens mâles se retrouvaient pour, alors, boire, pour fait soyer, mais boire, il y avait toute une pratique de la boisson, mais aussi, évidemment, pour échanger ce qu'ils appelaient des logoïs, c'est-à-dire des discours, sur un sujet qui pouvait être fixé par les règles du banquier. Donc, le banquier de Platon, c'est un ensemble d'Athéniens en vue qui se réunissent. Socrate est présent, il y en a d'autres, il y a le poète Comilcaristophane, il y a un médecin qui s'appelle Éric Simac, il y a Phèdre, Posanias, Agaton.

Agaton est un immense tragédien qui vient de gagner le concours de tragédie, et donc, il rassemble tous ses amis chez lui pour fêter ça, et on décide de parler d'Eros et de dire, tiens, chacun va faire un discours sur Eros et puis on va passer d'un discours à l'autre. C'est-à-dire un discours sur une définition, une tentative de définition de ce que serait soit l'amour, soit le désir. L'amour ou le désir, alors ? Alors, prenons les deux. Les deux, c'est-à-dire, au fond, pour être... il y a un sens, disons, traditionnel du mot Eros qui veut dire une sorte d'amour passionné qui s'oppose à la filia qui est l'amitié plus calme, plus rationnelle, etc.

Et au fond, Platon, ce qui le caractérise, c'est justement de montrer en fait qu'Eros c'est le nom du désir et que c'est cette force-là qu'on va essayer de comprendre. Donc en fait, les discours se succèdent. Ça, c'est une particularité. Il n'y a pas d'autres dialogues de Platon qui sont comme ça où on a une suite de discours. Il n'y a pas d'échange entre les intervenants ? Alors, il y a des échanges. Il y a des parties dialoguées, bien sûr. Il y a à un moment, Socrate examine avec son habituel acribi un des convives, à savoir Agaton. Donc il fait un petit échange socratique avec Agaton. Donc il y a un peu des deux.

Mais c'est quand même un ensemble de discours où chacun essaie de dire mais au fond, sa vision d'Eros, qu'est-ce que c'est ? Évidemment, le dernier des discours, c'est Socrate qui détient la vérité, en tout cas, celui qui s'approche de la définition la plus pure de ce qu'est Eros. Alors ça, c'est une question immense pour essayer de comprendre le manqué. C'est-à-dire, au fond, le statut des autres discours que celui de Socrate est extrêmement compliqué, sachant que Socrate commence à dire une chose extrêmement importante. Il dit, c'est très bien, vous avez dit qu'on devait parler d'Eros.

J'avais pas compris qu'en fait, vous, vous vouliez faire un éloge d'Eros alors que moi, je vais essayer de le définir. Et donc, évidemment, on voit bien que de ce point de vue-là, le discours de Socrate dit la vérité que soit les autres discours manquent, soit les autres discours aperçoivent de manière partielle. Il faut maintenant préciser certaines choses que vous avez commencé à aborder. Ce cadre homo-érotique, quelle importance prend-il dans ces dialogues et dans ces discours ? À quel point est-il structurant dans les différentes démonstrations auxquelles le lecteur assiste ? C'est vraiment le cadre. C'est-à-dire, c'est ce cadre-là dans lequel on réfléchit sur l'amour.

Il y a plein, on pourrait donner plein de raisons, j'en donne juste une, très simple, c'est-à-dire que la manière dont les Grecs pensent ce que c'est que l'éros, ça ne se pense pas dans un cadre, dans le cadre d'un rapport entre un homme et une femme dans le cadre du mariage. Ce n'est pas ça le cadre. Le cadre, c'est autre chose. Parce que, évidemment, ça se pense dans le cadre d'une relation qui est à la fois une relation érotique et en même temps une relation pédagogique, c'est-à-dire éducative. Il faut apprécier ce que vous dites là qui est peut-être le point central, c'est ce lien consubstantiel en Grèce antique entre sexualité, éducation et transmission.

Et éducation à la citoyenneté même. C'est-à-dire, c'est même une indication morale et politique, si vous voulez. Donc, il y a absolument, c'est des choses qui sont consubstantielles, qui sont complètement entournues. C'est-à-dire que, dans un cadre traditionnel, ça explique aussi la différence d'âge dans la relation pédérastique. l'éraste, c'est-à-dire la personne plus âgée, effectivement, doit, se doit, de pourvoir à son nez romaine, la personne plus jeune, le jeune homme, ce qu'on appelle le païs, la personne plus jeune, doit lui pourvoir une éducation civique, une compréhension de la citoyenneté, tout un ensemble de pratiques qui vont en faire un citoyen.

C'est pour ça, d'ailleurs, que cette relation s'arrête dans le temps. Une chose extrêmement étrange pour nous, les Grecs ne comprenaient pas les relations homosexuelles entre mâles, par exemple, âgées, entre des personnes âgées. Il y a même dans le banquet certaines moqueries justement à l'encontre de deux personnes âgées qui ont une relation homosexuelle. Et Agaton, qui sont tous les deux des hommes tout à fait adultes, et ils ont effectivement gardé une relation, et c'est un peu l'objet d'une moquerie, effectivement, parce que c'est hors normes, c'est hors du cadre.

Extrait du banquet que je vous livre, ce serait une aubaine, Agaton, si le savoir était de nature, à couler du plus plein vers le plus vide, pour peu que nous nous touchions les uns les autres, comme c'est le cas de l'eau qui, par l'intermédiaire d'un brin de laine, coule de la coupe la plus pleine vers la plus vide. Fin de citation. Là, on a, j'allais dire, dans le texte, cette consubstantialité mise en forme entre sexualité, éducation, transmission. Exactement. Et on a ça, et comme vous venez dans le texte que vous venez de le lire, c'est un modèle que Socrate rejette.

Il arrive dans la salle et Agaton lui dit, viens, viens t'asseoir à côté de moi et ton savoir, à toi Socrate, va me remplir. Et Socrate lui dit, ça ne se passe pas comme ça à l'enseignement. Ce n'est pas un conte, un conte, comment dire, quelqu'un qui est plein, plein de savoir, se déverse dans quelqu'un qui manque de savoir. pourquoi c'est hyper important cette petite nuance au début, c'est qu'en fait, tout le banquet et tout le discours de Socrate va développer une conception du savoir comme procréation.

C'est-à-dire une conception du désir comme au contraire, pas du tout un modèle où on va remplir le plein dans le vide, mais au contraire, un modèle où on va faire naître, on va procréer, et c'est ça, c'est ce désir de procréation qui va au fond être la loi même du désir. Est-ce que la notion même d'homosexualité a du sens pour évoquer ce type de relation, pour parler de ce dont est en train de discourir Socrate ? Tel qu'on l'entend nous, je ne pense pas. C'est-à-dire, à un certain niveau de généralité, oui, mais disons que c'est tellement des relations particulières, encore une fois, normées, codées, etc., que ce n'est pas vraiment le...

Je ne pense pas que nos catégories à nous pourraient véritablement... Ne serait-ce que pour la différence qu'on énonçait à l'instant, la différence d'âge qui est complètement inacceptable pour nous, évidemment, j'entends avec un jeune garçon. Vous voyez, on est complètement hors de ce modèle-là. Or, ce modèle-là, c'est vraiment celui-là dans lequel sont posées les questions du banquier. Cinq discours, vous l'avez dit, précèdent celui de Socrate, donc cinq définitions de l'héros. Si on devait les résumer, alors là, je sais que c'est un exercice extrêmement compliqué, mais comment, justement, chemine-t-on jusqu'à Socrate ?

Qu'est-ce qui nous amène dans ces différents discours à affiner peu à peu la réflexion ? Alors, je vais donner deux exemples parce que... Ce serait trop compliqué d'aborder les cinq, effectivement. Ça prendra beaucoup de temps. Mais il y a tout un débat, par exemple, dans les discours qui précèdent celui de Socrate sur la question de savoir s'il y a un seul ou deux héros. Est-ce qu'il y a un seul principe du désir ? Est-ce que l'héros est unique ? Au contraire, est-ce que les contraires satis, est-ce qu'il en faut deux, un bon et un mauvais héros ? Socrate va critiquer ça en disant qu'il n'y a pas de mauvais héros. Héros, c'est le désir pour le bien. Première... Le désir pour le bien.

Le désir de posséder éternellement le bien. C'est-à-dire le désir d'être heureux, si vous voulez. Donc, ça, c'est la première chose. Deuxième chose, et ça, c'est la grande différence entre les discours d'Aristophane, on va sûrement reparler, et le discours de Socrate. Est-ce que, oui ou non, le désir ou l'héros, c'est le désir de retrouver l'unité perdue ? C'est une super belle conception d'amour. En fait, elle est encore avec nous. Imaginez, dans le langage courant, le nombre de... Qu'est-ce que l'unité perdue ? C'est une belle expression, mais de quoi s'agit-il ?

Par exemple, je ne sais pas, quand vous dites, quand on dit ma moitié, voilà, la personne que j'aime, c'est, comment dire, c'est ce qui me rend complet, c'est, vous voyez, ce genre de métaphore hyper romantique qu'on a encore dans le langage courant, ça vient, en fait, du discours d'Aristophane, de cette espèce d'idée qu'au fond, ce qu'on désire, c'est se retrouver complet, c'est de retrouver l'autre moitié de soi-même. Ça, c'est quelque chose que Socrate va critiquer en disant que le désir n'est pas le désir de l'unité, le désir, encore une fois, c'est le désir de posséder le bien pour toujours, et le bonheur.

Vous avez mentionné, évidemment, ce mythe d'Aristophane, je voudrais vous faire, vous en faire entendre un extrait.

16:20
Présentateur

Quand donc l'être humain primitif eut été dédoublé par cette coupure, chaque morceau, regrettant sa moitié, tentait de s'unir de nouveau à elle. Et, passant leurs bras autour l'un de l'autre, ils s'enlassaient mutuellement parce qu'ils désiraient se confondre en un même être et ils finissaient par mourir de faim et de l'inaction causée par leur refus de rien faire l'un sans l'autre.

Et, quand il arrivait que l'une des moitiés était morte tandis que l'autre survivait, la moitié qui survivait cherchait une autre moitié et elle s'enlassait à elle, qu'elle rencontra la moitié d'une femme entière, la dite moitié étant bien sûr ce que maintenant nous appelons une femme ou qu'elle trouva la moitié d'un homme. Ainsi, l'espèce s'éteignait. Mais, pris de pitié, Zeus s'avise d'un autre expédient. Il transporte les organes sexuels sur le devant du corps de ces êtres humains.

17:24
Invité

Je vous ai dit, Dimitri Elmure, pendant qu'on a écouté ce texte, d'une façon un peu ironique, c'est un texte subversif. Ça, vous m'avez répondu, c'est un texte important. Alors, qu'est-ce qu'il y a d'important entre ces lignes ? C'est un des textes les plus célèbres du banquet, de Platon, de la littérature. Voilà, donc on est quand même dans quelque chose de vraiment important. On est dans le classique au carré. Voilà, exactement. Pourquoi c'est important ? Donc, c'est pour rappeler juste le contexte du passage. Aristophane raconte le mythe des êtres boules. C'est-à-dire, chaque... Avant, avant, dans un lointain passé, c'est ce qu'on appelle une fable éthiologique.

C'est-à-dire qu'elle va expliquer, en utilisant les mythes, elle va expliquer des comportements présents. Voilà, la cause des comportements présents. Donc, l'humanité était faite d'êtres boules. Les êtres boules étaient de trois types. Des êtres boules, donc, qui avaient quatre jambes, quatre bras, deux têtes. Ils étaient soit faits d'hommes, de deux hommes, soit faits de deux femmes, soit d'un homme et une femme. Ils étaient très orgueilleux. Deux, c'était pas content. Ils les coupent en deux. Voilà, je vais très vite.

Ils les coupent en deux et ça explique notre condition qui est qu'au fond, on est un homme ou une femme, mais, selon l'être boule auquel on appartenait dans ce lointain passé, on désire plutôt un homme, plutôt, plutôt, une femme. Et donc, vous voyez, ce qui est hyper important, c'est que ce texte, il est unique dans l'Antiquité pour ça. C'est un texte qui rencontre, au fond, de la diversité des orientations sexuelles, de l'homosexualité masculine, de l'hétérosexualité, voilà, et de l'homosexualité féminine, ce qui est quasi unique à part les poèmes de Safo. Et donc, c'est vraiment un texte hyper important de ce point de vue-là et cette femme éthiologique explique tous ces comportements.

Donc, voilà pourquoi, au fond, certains désirent un homme, certains désirent une femme, ça dépend de leur... Et donc, qu'est-ce qu'ils cherchent à retrouver ? Qu'est-ce que c'est qu'érosse derrière tout ça ? Le désir de l'unité, de retrouver l'unité. Il y a une autre idée en creux dans ce passage, idée selon laquelle le genre humain ne serait pas seulement divisé entre hommes et femmes, mais également, il y aurait un troisième type, si je puis dire, des personnes androgynes. Alors, effectivement, avant la coupure. Voilà, avant la coupure. À l'origine, originellement. À l'origine, tout à fait.

C'est pour ça qu'on résume souvent, en prenant la partie pour le tour, en disant, en fait, c'est un peu réducteur, parce qu'il n'y a pas que l'androgynie. Mais bien sûr. Et c'est le mythe de l'androgynie qui explique, au fond, les relations hétérosexuelles. C'est ça qui titille en partie. Vous avez décrit deux étages dans ce qui pouvait embêter certains conservateurs américains. C'est cela qui, en partie, peut justement embêter, inciter à censurer ce texte, selon vous ? Oui, je pense, d'autant plus que si je ne me trompe pas, je crois que c'est précisément ce texte-là que le collègue de l'Université du Texas, A&M, avait inclus celui-là et un autre dans son cours. Exactement.

Et je pense, justement, à mon avis, très certainement, pour montrer que dans l'Antiquité, il y avait déjà une prise en compte de la différence de l'orientation sexuelle. Un autre extrait du banquet de Platon que nous vous ferons commenter, bien sûr.

20:37
Présentateur

« Toutes les fois, donc, que, en partant des choses d'ici-bas, on arrive à s'élever par une pratique correcte de l'amour des jeunes garçons, on commence à contempler cette beauté-là, on n'est pas loin de toucher au but. » Voilà donc quelle est la droite voie qu'il faut suivre dans le domaine des choses de l'amour ou sur laquelle il faut se laisser conduire par un autre.

C'est, en prenant son point de départ dans les beautés d'ici-bas pour aller vers cette beauté-là, de s'élever toujours, comme au moyen d'échelons, en passant d'un seul beau corps à deux, de deux beaux corps à tous les beaux corps, et des beaux corps aux belles occupations, et des occupations vers les belles connaissances qui sont certaines, puis des belles connaissances qui sont certaines vers cette connaissance qui constitue le terme, celle qui n'est autre que la science du beau lui-même, dans le but de connaître finalement la beauté en soi.

21:41
Invité

Texte fameux, là encore, Dimitri Elmur, ce lien entre désir et beauté, peut-être le désir comme chemin, comme cheminement vers la beauté. Oui. Évidemment, le banquet, c'est aussi un texte sur le beau. Il n'y a pas de doute là-dessus. Il y a un autre texte de Platon qui s'appelle le phèdre qui est aussi sur le beau. Ils fonctionnent ensemble. Le beau a quelque chose de particulier pour Platon. C'est que c'est dans le beau, donc pour être simple, Platon pense que, au fond, la réalité sensible manque de ce qu'il appelle l'intelligible, c'est-à-dire les choses qui font que les objets sont des objets propres à la pensée.

Et donc, au fond, si on réfléchit à ce qui est sensible, en fait, ce qu'on perçoit, c'est des choses qui ne sont pas vraiment ce qu'elles sont. Pour saisir des choses qui sont vraiment et pleinement ce qu'elles sont, il faut penser à des réalités intelligibles. Mais le beau a ceci de particulier que lui, il manifeste par son éclat l'intelligible lui-même. Et donc, au fond, désirer produire des belles choses, désirer procréer de la beauté, que vous soyez artisan, que vous soyez poète, que vous soyez philosophe, ou alors que vous soyez l'espèce humaine qui se reproduit, c'est le même désir. C'est ça, le génie de Platon. On prend un seul désir derrière tout ça.

C'est une activité procréatrice qui ne peut avoir lieu que dans le beau. C'est ça qui fait qu'au fond, on désire que l'âme désire posséder ça pour toujours parce qu'au fond, c'est ça qui lui donne un sens, si vous voulez. En vous écoutant, on peut se demander aussi si ce qui embête véritablement, profondément, les censeurs, ce n'est pas tout simplement la complexité du texte lui-même, la complexité même qu'il pose autour de cette question du désir. Le désir n'est pas effectivement une question univoque, une question simple, une question que l'on pourrait définir d'un trait. Alors, moi je pense qu'en disant ça, vous leur faites beaucoup d'honneur. C'est-à-dire que...

Peut-être que je tente de les défendre de ma façon. Non, non, non. Ce n'est pas le problème de les défendre, mais le problème est d'imaginer effectivement que des gens qui censurent comme la subissent pauvres collègues ont pu même rentrer dans la complexité de la théorie platonicienne du désir. Ils n'ont même pas ouvert le livre, selon vous ? Non. C'est mon intuition fondamentale. En revanche, il y a quelque chose dans votre question qui est hyper intéressant qui est que...

Ce qui fait peur en fait à ces gens-là, et ça, pour le coup, c'est intéressant quand même de l'imaginer, c'est qu'effectivement, le banquet dans l'histoire a été un texte qui a été important à certains moments de l'histoire pour, disons-le franchement, la revendication des droits des personnes homosexuelles. Et ça, c'est vrai. Alors, est-ce que là encore les conservateurs connaissent tous les détails de cette histoire ?

Bon, j'en doute, mais c'est un fait que ce texte a aussi servi dans les moments où on l'a redécouvert, je pense, voilà, il y a, je ne sais pas, Oscar Wilde quand il est condamné à la fin du XIXe siècle, il écrit sur le banquet de Platon, par exemple, ou, je ne sais pas, dans les années 60, il y a un grand livre d'un professeur anglais qui s'appelle Kenneth Dover, le livre s'appelle Homosexualité grecque, Greek Homosexuality, qui a été traduit en français, et c'est un livre hyper important parce que c'est justement un livre qui regarde tous les témoignages dans les textes et même sur les vases, sur les pratiques homosexuelles, et qui nous fait comprendre en fait que les grecs avaient un rapport beaucoup plus fluide, comment dire, à l'identité sexuelle que la modernité, et vous voyez où je veux en venir, ça, ça a eu une importance énorme pour Foucault, par exemple, aussi, donc ça, le banquet, évidemment, ça joue un rôle important parce que c'est un texte qu'on peut utiliser en disant, ah, bah tiens, finalement, on n'est peut-être pas aussi figé dans nos identités sexuelles qu'on pourrait le croire, et les grecs, t'avaient peut-être déjà compris, eux qui n'étaient pas chrétiens.

Alors, lisons, relisons donc le banquet de Platon. Merci, Dimitri Elmur, d'être venu dessiner ce chemin historique, politique, philosophique. Vous êtes professeur au département de philosophie de l'école normale supérieure, spécialiste d'histoire de la philosophie antique. Merci à celles et ceux qui ont préparé cette émission. Rodier Ecken, Bruno Barada, Bertie Bourdon, une émission réalisée et mise en onde par les racines. Merci à tous.

26:03
Locuteur

Merci. Merci. Merci. Merci.

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