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AutreFrance Culture — Le Temps du débat (sur Site radio)· 19 février 2026 33 minContradictoireMixteJusticeSécurité

Banditisme corse : peut-on parler de mafia ?

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  • 32:45InvitéPromesse
    « ce système mafieux qui est une mafia en fait c'est un système totalitaire »

Temps de parole

  • Invité42 %
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  • Invité 219 %

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0:02
Présentateur

France Culture, question du soir. Quentin l'a fait.

0:07
Invité

Depuis 2023, 35 homicides ont été recensés en Corse, faisant de cette île la région la plus criminogène de France. Au-delà de ces assassinats, les actes de violence sont légions, explosions, incendies de bateaux, intimidation contre des entreprises qui refuseraient de verser de l'argent à un clan mafieux, règlements de comptes. Aujourd'hui et depuis les années 80, les bandes criminelles sont solidement implantées dans la vie locale et ont mis en coupe réglée l'ensemble de l'île. La Brise de Mer, le Petit Bar, le clan de Jean-Jérôme Colonna, les clans mafieux ont infiltré la société et ses institutions, désormais sous l'emprise du crime organisé.

Alors peut-on parler de mafia lorsqu'on parle de banditisme corse ? Deux invités pour en débattre ce soir, Jacques Foloroux. Bonsoir. Bonsoir. Vous êtes grand reporter au journal Le Monde. Votre ouvrage paraît aujourd'hui. Il est intitulé « Corse, mafia et antimafia. La guerre est déclarée. » C'est aux éditions. Robert Laffont, face à vous, Jean-François Guéraud. Bonsoir. Bonsoir. Vous êtes commissaire général de la police nationale. Vous vous exprimez, je le précise, en qualité d'auteur d'ouvrage sur la sociologie du crime. J'en cite deux, notamment. Le premier, les sociétés du silence, l'invisibilité du crime organisé, qui a paru en 2025 aux éditions Fayard.

Le second, la mafia et la Maison Blanche. C'était en 2023 aux éditions Plon. Merci à vous deux d'être présents ce soir dans Question du Soir. Et c'est avec vous, Jacques Foloroux, que je commence en citant votre livre. Notamment, vous écrivez, au nom de la solidarité familiale ou de villages, ils trouvent, vous parlez, des bandits, des caches chez des gens insoupçonnables. Ils sont informés sur leurs ennemis et les menaces qui les entourent. Ils ont transformé la Corse en sanctuaire. D'où l'appel des collectifs à rompre le silence et à sortir de ce huis clos mortifère en criant haut et fort le mot qui fait tâche, mafia. Pourquoi ce mot fait-il tâche en Corse ?

Il a été difficile à accepter, je pense, par la société Corse, pas simplement par l'État, parce qu'inévitablement, ça renvoie à une image très dégradée de ce qui est devenu cette île. Ça ne réduit pas cette île simplement à ce phénomène de violence organisée. Mais le mot mafia me semble important, parce que, comme ça a été dit, pour bien agir, il faut bien penser. Et que, comme vous l'avez dit en rappelant quelques mots, c'est-à-dire que cette violence organisée, elle est mafieuse. C'est-à-dire que, je pourrais le reprendre autrement, en disant qu'on n'a pas affaire qu'à des voyous.

Un voyou devient mafieux quand, d'un coup, il sort de sa sphère naturelle et qu'il pèse sur la société qui l'entoure. Quand il pèse sur la démocratie, quand il pèse sur l'élection d'un maire, quand il pèse sur l'achat d'un commerce, quand il pèse sur l'organisation de la société. Quand il a une influence sur la société. C'est ça, c'est son emprise. Et le propre, je pense, vraiment, de cette mafia Corse, à la différence d'autres mafias, parce que chaque mafia est différente. Le mot mafia ne définit pas un mode d'organisation, il définit un phénomène de violence organisée. Ensuite, sa structuration interne varie selon les pays, la géographie, l'histoire, le rapport à l'État, etc.

Et donc, la mafia Corse, sa grande spécificité, je pense même sa force, c'est son emprise sociale. Avant même l'exercice de la violence, qui existe ailleurs. Mais sa force, c'est son emprise, son incrustation dans une société qui a un périmètre étroit. 360 000 personnes, c'est très peu. Et de ce fait, la pression sur chaque individu, elle est extrêmement puissante. Pourquoi vous êtes fondamentalement mal à l'aise, Jean-François Guéraud, avec ce terme de mafia, pour caractériser le banditisme Corse en particulier ?

4:02
Présentateur

Le mot mafia a une histoire. Et il me semble toujours très important de bien décrire le réel. Ce dont on a besoin, c'est d'un diagnostic clair.

4:10
Invité

Vous êtes d'accord là-dessus, il faut bien décrire le réel.

4:12
Présentateur

On est entièrement d'accord de ce point de vue-là. Mais, on apprend ça en philosophie, les mots précèdent les choses. Et si on veut avoir un diagnostic éclairé, il faut absolument apposer un bon concept sur la réalité pour la faire émerger. Le mot mafia a une histoire. Il faut revenir rapidement là-dessus, parce que c'est vraiment fondamental. C'est un mot qui est situé historiquement et géographiquement, qui a servi à définir une organisation criminelle au XIXe siècle. C'est Cosa Nostra, à partir du XIXe siècle, en Sicile. C'est donc un nom propre.

Et par la suite, assez tardivement, à partir des années 60, à la fois en Italie et surtout aux Etats-Unis, grâce aux révélations des repentis, on s'est rendu compte que ce nom propre était un nom impropre, puisque les mafieux eux-mêmes utilisaient un autre mot, c'est Cosa Nostra, notre chose à nous. Et les repentis ont dit, vous savez, le mot mafia, c'est un mot pour les journalistes, c'est un mot pour la police, c'est un mot pour le grand public, mais nous, on ne l'utilise pas. Et ce mot a encore évolué par la suite. Il s'est popularisé, il s'est même mondialisé, il s'est démocratisé.

Il est devenu aujourd'hui, dans la langue politique et journalistique, un synonyme de criminalité organisée. Et, on va même encore plus loin, aujourd'hui, le mot mafia est utilisé comme synonyme du mot association. On parle de la mafia des hormones ou de la mafia de l'agroalimentaire. Donc, en réalité, aujourd'hui, il y a une hyperextension du concept qui est appliquée à toutes les formes de criminalité organisée, alors même qu'il y a, me semble-t-il, et on pourrait revenir, une singularité sociologique des organisations que l'on doit qualifier de mafia.

5:51
Invité

On va revenir sur cette distinction. Une autre, d'abord, que je voudrais vous faire préciser. Quel schisme vous opérez, justement, entre, d'un côté, la mafia, de l'autre, la criminalité organisée ?

6:02
Présentateur

Ce qui caractérise une mafia, mais on peut avoir une autre définition, et je comprends le point de vue de Jacques Folleroux. On laisse Jacques Folleroux répondre, évidemment. Je comprends tout à fait son point de vue. À partir de l'expérience italienne et américaine, et donc de l'expérience des opérations judiciaires, des enquêtes judiciaires et de la sociologie italienne, une mafia, ce n'est pas du banditisme, c'est fondamentalement une sociologie de société secrète. Voilà. On est à France Culture, vous avez des auditeurs cultivés, c'est la sociologie de York Simmel.

Toutes les sociétés secrètes ne sont pas des organisations criminelles ou des mafias, mais certaines organisations criminelles ont une sociologie de société secrète, et on va définir ce qu'est une société secrète. Et celles-là, on peut les appeler mafias. Et il y en a très peu à travers le monde.

6:46
Invité

Il n'y a pas, Jacques Fallouroux, de société secrète, telle que les racontent, telle que les décrit Jean-François Guéraud, encore, c'est une autre forme de mafia, ou vous expliquez justement qu'il y a des liens qu'on peut opérer, des liens de comparaison avec Cosa Nostra ? Il y a des liens de comparaison, mais en effet, il n'y a pas eu cette structuration initiale, historique, par les sociétés secrètes. Mais je pense qu'il ne faut pas être tributaire de cette histoire. Je pense que si on veut vraiment être efficace en termes d'action publique et nourrir le débat public utilement, il faut se rester, en effet, il faut bien serrer les problèmes.

Mais je pense qu'il faut bien préciser quelle est la nature de cette emprise violente sur une société. Là, je parle de la Corse, sur un territoire. Et que le mot mafia, ce n'est pas un concept qui est appliqué sur une réalité, en l'occurrence.

Moi, j'ai commencé à utiliser ce mot-là à la suite d'un travail journalistique très approfondi en 2004, à la suite d'un premier ouvrage, où je, tout d'un coup, à la faveur d'un livre, où vous rassemblez énormément d'informations, m'est apparu assez clairement qu'on n'avait pas affaire à des voyous issus d'une génération spontanée, qu'on avait affaire à des gens qui s'inscrivaient dans une histoire, qu'ils avaient une vision, finalement, quasi politique de leur rapport à leur environnement. Et puis ensuite, 2019, du temps est passé pour que ça fasse son chemin dans les esprits. Et ce n'est pas simplement lié à mon travail, bien entendu.

Les deux collectifs qui sont nés pour répondre à cette violence-là, ce sont eux-mêmes dénommés collectifs anti-mafia. Et donc, si vous voulez, ce terme de mafia, pour moi, en Corse, je vais vraiment m'appliquer à essayer d'apporter des éléments pour définir la mafia corse. Racontez-nous, justement, très précisément, l'influence dont vous parliez un peu plus tôt. Donc, quelle est l'influence de ces groupes sur la société corse ? Vous parlez même de mentalité insulaire liée à la mafia. Non. Pardonnez-moi, j'ai du mal. C'est ce que vous m'écrivez. La mafia est d'autant plus enracinée dans les mentés insulaires, écrivez-vous.

Oui, c'est-à-dire que je pense que ça n'est pas l'insularité, ni l'identité, ni la culture corse qui fait la mafia. Je pense qu'en revanche, que des systèmes criminels, que des bandes criminelles, etc., qui se sont installées en Corse à partir du début des années 80, ont instrumentalisé, à leur profit, la notion d'insularité, la notion d'identité, la notion de corsitude, etc. Mais pour vous donner très concrètement l'exemple, comment est-ce que ce milieu pèse sur la société civile ? Ce sont des choses toutes simples. Par exemple, ils vont pendant des années, par exemple, prenons Ajaccio, vous aviez le petit bar qui organisait, par exemple, les soirées qui pouvaient être organisées ou pas.

Le petit bar qui n'est plus qu'un bar, qui est un clan mafieux. Le petit bar qui est le nom d'une bande mafieuse, qui ont été les héritiers du parrain Jean-Gé Colonna, qui a régné sur la Corse du Sud pendant plus de 20 ans. Donc, le petit bar à son apogée disait qu'un établissement ou non ou pas pouvait organiser une soirée. Juste, le fait d'organiser une soirée dans un bar, c'était les voyeurs qui organisaient ça. Mais après, je ne vais pas vous lister tous les moyens d'agir, finalement, de peser sur leur environnement, mais ça va jusqu'à la désignation ensuite d'élus. C'est aussi la main mise sur les marchés publics, c'est la main mise aussi sur la distribution du café, etc.

Institutions, marchés publics, produits de première nécessité, influence aussi sur qui peut ou non organiser des soirées dans un bar. Jean-François Guéraud, on n'est pas là dans des pratiques typiquement mafieuses ?

10:25
Présentateur

Oui. Alors, pour répondre à Jacques Founroux, je ferai deux remarques. Premièrement, l'émergence du concept de mafia en Corse a une utilité. c'est celui de l'éveil des consciences. Faire qu'à la fois la société et l'État prennent conscience du fait qu'il y a un très grave problème de criminalité organisée en Corse, mais qui remonte au XVIIIe siècle. Quand on a cette profondeur historique, on est frappé. Au XIXe siècle, l'État français envoie l'armée, il y a des commissions d'enquête, il y a tout un débat public très vif, etc. Jacques Foulon nous dit, il faut se détacher de cette histoire. Il y a une profondeur historique qui est intéressante.

On peut discuter de la singularité aujourd'hui, du moment historique, mais déjà, par exemple, sous l'administration de Pascal Paoli au milieu du XVIIIe siècle, c'est déjà un énorme sujet du débat public. C'est un sujet durant tout le XIXe siècle et même dans l'entre-eux-deux-guerres, on voit à un moment donné, on va utiliser déjà le concept de mafia pour qualifier la criminalité organisée en Corse. C'est intéressant, au moment même où le mot mafia est entré dans le débat public en Sicile depuis 60-70 ans. Donc, c'est intéressant. Donc, le mot mafia est utile pour éveiller les consciences. Ça, je ne le dis pas.

Deuxième remarque, et c'est là que je vous rejoins, je vous rejoins Jacques Folleroux, c'est vrai que, si on ne peut pas parler de mafia au sens sociologique, il y a des pratiques mafieuses, c'est-à-dire qu'il y a quand même des points de correspondance avec ce que l'on voit en Italie, dans le Méso de Giorno, en particulier dans le contrôle territorial. Dans l'Italie du Sud. Oui, dans l'Italie du Sud. Donc, dans le contrôle territorial, c'est évident. Deuxièmement, dans le rapport aux politiques, dans la contiguïté, voire dans la corruption du monde politique, et ça, c'est un phénomène qu'on rencontre dans l'histoire du banditisme corse déjà au XIXe siècle.

Dans la capacité à distiller de la peur, le point de comparaison que font souvent les Italiens et les Corses entre eux, c'est que les territoires de pratiques mafieuses ou de mafia sont des territoires de la peur et du silence, où on devient sourd et muet. Donc, c'est vrai qu'il y a beaucoup de ressemblances qui sont intéressantes.

12:22
Invité

Jacques Folleroux a soulevé par ailleurs un point important. Il peut y avoir une utilité à parler de mafia du point de vue de la lutte contre ces mafias et donc du point de vue de l'État pour justement agir contre elle. Est-ce que vous êtes d'accord avec ce point ?

12:36
Présentateur

Oui, mais l'idée qu'on puisse utiliser le mot mafia, c'était déjà apparu dans un rapport qu'on a peut-être un petit peu oublié, pas Jacques Folleroux, il connaît ça par cœur, mais c'est le rapport du député PS Jean Glavani en 1998 sur l'utilisation des fonds publics en Corse. Et déjà, dans ce très gros rapport qui fait plus de 600 pages, qui est très intéressant à lire, il est question de pratiques pré-mafieuses. Donc c'est déjà quelque chose qui est dans les esprits. On a quelques années plus tard, deux ans après, le rapport non publié du procureur Bernard Legrand qui déjà pose la question.

Donc oui, il y a une utilité à veiller les consciences, mais méfions-nous d'utiliser un concept qui peut peut-être soit grossir à l'extrême la situation en faisant peur aux populations parce que quel est le non-dit derrière le concept de mafia ? C'est ce qui se passe en Italie ou aux Etats-Unis et Cosa Nostra. c'est que ce sont des réalités criminelles indéracinables. Vous voyez ? Donc ça instille quand même implicitement dans les populations l'idée sans laquelle il faut vivre avec.

13:43
Invité

La voix de l'ex-préfet de Corse Jérôme Filippini lors de la manifestation du 8 mars 2025, lui parle clairement, évoque clairement le terme de mafia.

13:54
Locuteur non identifié

La mafia, il faut l'appeler comme tel. On a tous, moi y compris depuis 4 mois, tourné autour du pot. Il faut arrêter de tourner autour du pot. La mafia n'est pas simplement quelques personnes qui font leurs petites affaires. La mafia, c'est une ou plusieurs organisations qui veulent prendre le pouvoir. Et dans une démocratie, le pouvoir ne doit pas appartenir aux criminels. Il doit appartenir aux institutions légitimement désignées par le peuple, c'est-à-dire aux élus désignés par la volonté populaire. Et l'Etat, nous pouvons triompher de la mafia.

14:33
Invité

Jacques Folloroux, ce moment corse qu'il dit justement du rapport entre l'État français d'un côté et ses groupes de banditisme de l'autre. Pourquoi l'État français a-t-il mis tant de temps à parler de mafia ? Pourquoi le concept a pris tant de temps à émerger ? Je pense déjà qu'il y a une forme de désintérêt aussi de Paris. C'est-à-dire que la Corse est 360 000 habitants sur un pays de aujourd'hui 70 millions de personnes. Ce n'est pas une priorité étant qu'il n'y avait pas de trouble à l'ordre public majeur. Paris a toujours considéré qu'il avait d'autres chats à fouetter. Depuis 1998, depuis qu'un préfet français s'est assassiné quand même ?

Oui, alors il ne s'est mobilisé, c'est ce que j'allais vous dire, il ne s'est mobilisé que quand il y a eu tout d'un coup une atteinte flagrante, très spectaculaire à son autorité et en tout cas à l'image de son autorité. Quand on lui a tué un préfet, en effet, l'État s'est mobilisé. Donc je pense qu'il y a ça. Mais après, je pense que fondamentalement ça touche finalement au cœur du problème et la raison d'ailleurs pour laquelle on est ici.

C'est-à-dire que c'est tout d'un coup que les esprits et notamment en France on puisse accepter l'idée qu'il y a un bout du territoire qui soit qui est soustrait à l'autorité de l'État que l'État et ça nous ramène à ce que c'est l'État en France qui a créé la France. Est-ce que c'est l'État qui a créé la France ou la France qui a créé l'État qui a créé le débat ?

15:57
Présentateur

C'est l'État qui a créé la nation. C'est la singularité française.

16:01
Invité

C'est ça. Et donc je pense qu'il y a une incapacité fondamentale des acteurs de l'État depuis des décennies à considérer qu'il puisse y avoir en effet sur un bout de son territoire une forme de pouvoir concurrent et qu'il soit plus légitime que lui et davantage respecté et davantage craint. Ce qui est le cas aujourd'hui. Et toute la reconquête c'est pour ça que le mot mafia est important. C'est-à-dire qu'il permet de reconquérir les esprits. Et qu'aujourd'hui l'emprise de la mafia ça force c'est pas tant le fait d'avoir des armes c'est le fait d'avoir conquis les esprits et d'avoir conquis une grande majorité des Corses que le pouvoir il était entre leurs mains.

Et l'assassinat d'Alain Orsoni l'ancien dirigeant nationaliste à l'enterrement de sa mère a rappelé à l'ensemble de la société après 2025 qui a vu émerger la société civile via des manifestations via les élus via nationaux via le vote d'une loi narco qui était importante parce que ça se décline aussi sur la lutte contre le crime organisé en Corse et le réveil de l'Etat via la création de nouvelles institutions l'assassinat début janvier d'un poids lourd de l'histoire politique un pilier du nationalisme à l'enterrement de sa mère a envoyé un message clair à tout le monde en disant en fait d'accord on peut parler autant qu'on veut le pouvoir il reste entre les mains des voyous.

Et dans le même temps Jean-François Guéraud est-ce que l'Etat durant des années durant des décennies même n'a pas regardé ailleurs et ailleurs j'entends n'a pas regardé en particulier l'activité l'activisme politique indépendantiste parfois terroriste corse bien plus que justement ces groupes mafieux ce banditisme qui œuvrait parfois en parallèle parfois à côté.

17:35
Présentateur

Vous avez entièrement raison il y a eu ce que j'ai décrit dans d'autres livres un effet de diversion vous savez l'Etat en toute bonne foi ça a été vrai en France ça a été vrai en Italie pendant les années de plomb ça a été vrai aux Etats-Unis après le 11 septembre 2001 l'Etat a souvent beaucoup de mal à gérer en même temps plusieurs grandes menaces

17:54
Invité

Le FLNC plutôt que la brise de mer si je caricature

17:57
Présentateur

Et c'est un peu ce qui s'est produit en réalité voilà un petit effet de diversion qui s'explique tout simplement par des raisons capacitaires et matérielles Il y a évidemment en Corse c'est une histoire plus complexe plus troupe que Jacques Folleroux a très bien décrit en ses livres il y a eu sous la quatrième mais aussi surtout sous la cinquième république des collusions intéressées entre certains très grands voyous on peut penser à ceux de la brise de mer et certains segments de la classe politique nationale française ou parfois des hauts fonctionnaires parce que certains voyous ont été présumés être utiles à bon voilà ça c'est une histoire plus complexe voilà donc c'est vrai mais cet effet de diversion c'est pas un phénomène qui était propre à la Corse on l'a connu un petit peu de manière plus générale en Occident

18:51
Invité

Jacques Folleroux c'est important ce point parce que c'est vrai qu'on en tout cas journalistiquement parlant on l'a pas assez travaillé il faut l'expliciter pourquoi on regarde plus le terrorisme corse parce qu'il est plus effrayant parce qu'il est plus menaçant que le banditisme ça nous ramène ça nous ramène à ce qu'on a dit juste avant quand on a cité Irignac c'est à dire qu'en effet que l'Etat que Paris va réagir donc ce préfet assassiné en 1998 absolument va réagir quand finalement les symboles de son autorité sont remis en cause c'est là qu'il va intervenir c'est la cape d'Alleria en 75 c'est évidemment Irignac en 98 donc en effet sa réaction elle va être finalement sur les effets d'image davantage que sur les problèmes de fond mais il y a un point qui a été il y a ce phénomène de diversion mais je dirais que ça touche aussi à la façon dont l'Etat mène ses affaires et finalement défend ses intérêts et ça il y aurait un autre terme que j'aurais envie d'employer ce serait celui de délégation c'est à dire que l'Etat dans son histoire en France a pu se servir des voyous pour servir des intérêts et c'est la partie un peu inavouable de son action et si vous voulez sur le cas des corseaux marseillais l'Etat veut dire à déléguer certaines actions sur le territoire corse en France même prenons l'exemple prenons l'exemple très concret remontons à la seconde guerre mondiale pendant l'occupation vous aviez des gens vous aviez du je reviens sur mon système corseaux marseillais vous en aviez de côté de l'occupant et de côté des résistants donc là vous avez les corseaux marseillais qui rentrent qui sont co-acteurs à côté de l'Etat qui pèsent aussi sur le cours de l'histoire de la France ensuite vous les avez après-guerre lors de la lutte contre le communisme pendant la guerre froide il y a des corseaux marseillais qui vont armer à la main s'associer à la CIA et à une partie de l'Etat pour reprendre le contrôle du port de Marseille etc vous les avez aussi dans les années 60-70 pour lutter contre les gauchistes les gens doivent se souvenir peut-être les plus anciens du SAC qui était le SAC de Charles Pasquois etc où là Charles Pasquois s'appuyait sur une milice gaulliste au sein de laquelle il y avait un grand nombre de corseaux marseillais et ça nous ramène à la période plus contemporaine qui a été citée par M.

Guéraud c'est-à-dire en effet lors de la lutte contre les indépendantistes les nationalistes la police française et là ça nous amène dans les années 90 il n'y a pas si longtemps la police administrative ce qu'on appelait les RG à l'époque comme la PJ se sont appuyées sur les voyous corse pour démanteler des cellules clandestines nationalistes donc ce rapport ça fait qu'aujourd'hui quand vous voyez un voyou corse aujourd'hui il n'a pas une vision frontale à l'Etat l'Etat c'est un acteur parmi d'autres avec qui on peut discuter qu'on peut contourner qu'on peut éventuellement corrompre en tout cas avec qui on peut discuter vous souhaitez réagir Jean-François Guéraud sur les risques relatifs entre d'un côté les nationalistes corse et le banditisme corse

21:40
Présentateur

sur l'effet de diversion pourquoi est-ce que les Etats en toute bonne foi c'était le cas je le dis en Italie dans les années 70-80 en France en Corse ou bien aux Etats-Unis après le 11 septembre traitent en priorité la matière terroriste et placent au second rang la matière criminelle c'est pourquoi parce que le terrorisme crée un trouble à l'ordre public immédiat et parfois met en danger même la survie de l'Etat et parallèlement ce qui caractérise toujours les phénomènes de grande criminalité qu'ils soient mafieux ou non mafieux c'est que ce sont des phénomènes très largement invisibles c'est l'univers du silence c'est-à-dire que tant qu'on ne les cherche pas on ne les voit pas on ne les comprend pas on est dans des univers souvent très invisibles très complexes pensez à ce que sont des très grandes escroqueries des phénomènes de blanchiment d'argent etc etc donc vous avez l'hyper bruit l'hyper visibilité du terrorisme et vous avez le monde du secret et du silence pour la criminalité organisée et c'est un problème historique et structurel dans la lutte contre le crime c'est ce que j'écris dans mon dernier livre c'est qu'en réalité les états assez naturellement sont dans des logiques un peu routinières dans la lutte contre le crime organisé justement quand les acteurs sont suffisamment matures pour ne pas faire de bruit

22:56
Invité

je voudrais qu'on revienne Jacques Foloroux sur la structuration sur l'architecture même de ce banditisme corse on lit on apprend en se renseignant sur le sujet que cette mafia corse pour reprendre votre expression est parfois plus clanique plus horizontale que le modèle typique de la Cosa Nostra justement est-ce que de ce point de vue là du point de vue de la comparaison cela ne sort-il pas ce banditisme corse de la catégorie mafieuse encore une fois le mot mafia ne définit pas la structuration interne mais vous souhaitiez la décrire cette structuration oui absolument c'est-à-dire que la forme pyramidale elle existe en effet au sein de Cosa Nostra mais elle n'existe pas au sein de la Camorra ni de la Entrangheta et on est en Italie en tout cas ça n'est pas la même pyramide qu'en Sicile pour revenir François Guéraud n'est pas d'accord mais je vous donnerai la parole pour revenir à la Corse en effet c'est la cohabitation de systèmes criminels qui vont il peut exister une espèce de pax mafiosa si leurs intérêts convergent en tout cas à son équilibre mais à un moment donné ces relations peuvent devenir très conflictuelles il y a une petite touche au sein du milieu corse assez spécifique c'est l'emprise des vendettas les vendettas viennent redéfinir les contours des alliances etc ça c'est typiquement Corse il y a beaucoup plus de questions de vendettas de familles donc c'est un mélange entre du clanisme de la famille des liens amicaux et des alliances de circonstance c'est pour ça qu'en permanence d'ailleurs c'est un paradoxe c'est-à-dire qu'on parle de crime organisé Corse mais c'est un crime organisé qui est presque informel c'est-à-dire que c'est comme une espèce de une religion sans église un état sans institution je voudrais juste très très rapidement revenir sur le point d'avant parce que ça me semble important c'est-à-dire que je pense qu'il y a deux quand on parle d'état je pense qu'il y a deux niveaux moi je distingue deux niveaux vous avez l'échelon politique et vous avez les acteurs au sein des services de l'état judiciaires et policiers on a parlé justement de l'espèce de focus qui a été fait par l'état sur la violence nationaliste au détriment de la lutte contre le crime organisé mais le paradoxe c'est que au milieu des années 80 alors que la brise de mer commence à prendre de l'ampleur c'était ce gang dominant sur toute la haute Corse mais qui rayonnait dans le monde entier vous avez eu à un moment donné une priorité donnée par l'état à l'époque c'est François Mitterrand qui était à la tête de l'état et qui envoie Robert Broussard un ancien grand flic et le nomme préfet chargé de remettre de l'ordre face à la violence nationaliste mais Robert Broussard avec ses hommes avec ses proches patron de l'APJ patron des RG etc il voit bien assez rapidement c'est leur métier que la brise de mer constitue un vrai danger et également un trouble à l'ordre public et une atteinte à l'autorité de l'état il va y avoir une proposition qui va être faite de lier les enquêtes criminelles aux enquêtes financières et à l'époque le garde des Sceaux de l'époque qui est Robert Badinter il va rejeter ça d'un revers de la main en 84 considérant que Robert Broussard est un cow-boy et il faudra attendre deux ans pour que en effet la jonction du criminel et du financier se fasse mais ce sera trop tard Je reviens vers vous Jean-François Guirou vous étiez en train de en train de prendre des notes vous ne sembliez pas d'accord sur la structuration la spécificité de la structuration de ces groupes du banditisme corse

26:10
Présentateur

En Italie ce sont des structures pyramidales c'est vrai en Cosa Nostra à Cosa Nostra en Sicile c'est le modèle pur et parfait c'est vrai pour la Drangheta c'est quelque chose qui a été découvert tardivement et c'est même vrai pour la Camorra donc ce sont de vraies structures pyramidales très hiérarchisées très normées la grande différence entre les organisations criminelles mafieuses italiennes et ce qui se passe en Corse c'est qu'en Italie les clans ont une durée une temporalité une longévité vous regardez la cartographie des clans criminels de Cosa Nostra en Sicile elle est identique depuis un siècle et demi ce sont des bandes structurelles vous avez un clan à Palerme X clan par exemple dans le quartier de la Cala qui est le quartier historique qu'on visite tous quand on va à Palerme ce clan existe depuis un siècle et demi en Corse ça disparaît ça ressurgit en Corse on a affaire si j'en crois et je les crois évidemment et je suis certain que c'est exact que mes collègues de la direction nationale de la police judiciaire décrivent des bandes criminelles ce sont des bandes qui ont une vie éphémère Jacques Folleroux parlait à juste au titre de la bande de la Brise d'Homère qui a dominé le banditisme corse pendant une grosse génération elle a eu un début elle a eu une fin

27:23
Invité

et elle s'est de la fin des années 70

27:25
Présentateur

à peu près durant un quart de siècle 20-25 ans elle s'est en fait largement autodissoute de l'intérieur par des conflits mais elle a eu un début une fin au bout d'une génération elle n'existe plus vous ne voyez absolument pas ça avec Cosa Nostra aux Etats-Unis Cosa Nostra en Sicile donc ce sont des bandes ce qui n'enlève rien à leur dangerosité le fait de dire qu'en Corse on a affaire à du banditisme ou à du crime organisé et pas à des mafias ça n'enlève rien à leur dangerosité vous prenez les cartels mexicains de la drogue ce ne sont pas des mafias et croyez-moi ce sont des superpuissances criminelles mondialisées qui mettent en échec les Etats

28:02
Invité

Trois voix de Corse que j'aimerais vous faire entendre et un combat les réunit justement le combat anti-mafieux

28:09
Locuteur non identifié

C'est triste d'en être arrivé là parce qu'aujourd'hui c'est la pas du gain qui compte c'est plus des valeurs des principes contrairement à ce qu'il y avait à l'époque et je pense que enfin moi je parle pour ma génération parce que je suis assez jeune et je n'ai pas envie de grandir dans une Corse on a peur de dire ce que l'on pense On va bien être d'une certaine manière obligé de remettre en cause la façon dont 12 ou 13 familles se sont emparées du pouvoir économique en Corse Quand on va faire des propositions concrètes je pense qu'on va un euphémisme chatouiller beaucoup de gens Ils ont fait quelque chose qui est irréversible ils auront à en payer les conséquences qu'il y a des personnes qui n'accepteront pas que ces crapules s'emparent du territoire cargésien toute personne aujourd'hui en Corse qui lève la tête qui lève les yeux qui ouvre la bouche est susceptible d'être en danger mais de toute manière je ne crois pas plus en danger que si je ne parlais pas

29:09
Invité

Des propos recueillis par le média en ligne brut Jean-François Guéraud en miroir de ce que vous venez l'un et l'autre de décrire comment se structure le mouvement anti-mafieux en Corse Écoutez après une longue gestation je pense mais la réaction comme un peu une espèce de réaction immunitaire d'un organe vivant il apparaît en effet qu'en 2019 la création de ces deux collectifs anti-mafia qui ont deux histoires distinctes mais on leur promettait six mois d'existence et aujourd'hui ils sont toujours là alors c'est clair que cette parole-là il a fallu du temps pour qu'elle se structure ce ne sont pas des gens qui venaient tous du même moule mais cette parole elle a perduré elle existe encore et en effet 2025 me semble être un tournant c'est-à-dire que vous avez eu tout d'un coup l'expression d'une parole anti-mafia relativement globale c'est-à-dire qu'il y a à la fois ces collectifs la société civile qui manifeste dans la rue avec comme seul et unique slogan l'anti-mafia elle manifeste et elle peut le faire elle peut le faire à visage découvert et ce sont des gens alors certes en petit nombre par rapport à la population mais qui dit ouvertement c'est les Corses qui se parlent à eux-mêmes en disant regardez nous avons regardé de quoi la Corse a enfanté de monstres ce sont des Corses qui mettent à l'amende les autres Corses et vous avez eu la même réaction des élus après ils ont mis six ans à se décider à organiser une session spéciale sur l'emprise mafieuse mais ils représentent les Corses donc leur parole même si elle est symbolique elle est forte et puis l'État donc 2025 vraiment cristallise cette espèce d'éveil des consciences et son expression parce que ça a été compliqué effectivement pour beaucoup d'élus durant longtemps de parler même de mafia je veux juste faire réagir Jean-François Guéraud point de vue italien est-ce que ces mouvements de citoyens qui se structurent et qui structurent également un discours anti-mafia cela permet d'être efficace dans la lutte contre Cosa Nostra et d'autres oui

31:02
Présentateur

alors la réaction de la société civile Corse est un événement vraiment tout à fait extraordinaire il faut le saluer puisqu'en fait comme en Italie c'est une sortie de la peur c'est une sortie du silence et en Italie le mouvement anti-mafia a commencé donc dans les années dans la décennie 90 autour de l'idée d'un retour à la légalité au civisme voilà d'un réapprentissage de ce qu'est un état de droit et qu'est-ce qui déclenche alors ces mouvements à l'origine qu'est-ce qui fait

31:32
Invité

qu'on sort de la peur

31:33
Présentateur

en Italie alors en Italie c'est évidemment le choc des assassinats des magistrats Borsellino et puis Falcone surtout l'attentat de Capacci en 92 il y a un avant et un après dans la psyché italienne malgré tout il faut être très prudent quand on regarde les leçons de la lutte anti-mafia enfin plus exactement de la réaction de la société civile en Italie on voit deux choses tout d'abord tous les acteurs sont en permanence en grand danger on le voit par exemple avec Roberto Saviano qui est sous protection bon deuxièmement en soi ça ne suffit pas ce qui est utile et efficace pour lutter contre des grandes organisations criminelles c'est une action continue continue sans retour en arrière une forte pression judiciaire et permanente et on voit en Italie en tous les territoires où la pression judiciaire s'est un petit peu un petit peu reculé hop ces organisations ressurgissent et troisièmement et là l'exemple sicilien n'est pas très réconfortant Cosa Nostra en Sicile arrive à très bien vivre avec le mouvement anti-mafia

32:36
Invité

15 secondes je pense qu'en Corse si la parole s'est libérée c'est que ce système mafieux qui est une mafia en fait c'est un système totalitaire et qui a fini par quasiment complètement étouffer cette île ce bout de territoire et que la population elle a fini par dire non et que c'est pas simplement l'addition des drames individuels c'est aussi une prise de conscience collective c'est pour ça que à la différence de mon interlocuteur je ne dirais pas il ne peut pas parler de bande criminelle mais bien d'un système mafieux merci beaucoup c'était passionnant d'entendre vos désaccords respectueux Jacques Foloroux Jean-François Guéraud merci également un grand merci à celles et ceux qui ont pensé et fait cette émission Stéphanie Villeneuve Diane Devancet Antoine Héral et Juliette Mouelic à suivre après le journal la guerre en Ukraine refaçonne-t-elle l'identité et la mémoire européenne ?