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Podcast / conversationFrance Inter — L'invité de 6h20 (sur Site radio)· 9 février 2021 8 minComplaisantPortrait personnelCulture, médias & sport

Laurent Delmas : "Jean-Claude Carrière était un homme pluriel"

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Présentateur

Il est mort dans son sommeil, chez lui, hier soir, à 89 ans. Jean-Claude Carrière laisse une oeuvre immense, sa créativité n'avait pas de limite. Scénariste, écrivain, metteur en scène, il a collaboré avec Louise Bunuel, Jacques Deray ou Milos Forman. Il a aussi été acteur, dramaturge, parolier, notamment pour Juliette Gréco. Bonjour Laurent Delmas. Bonjour Mathilde. Nos auditeurs vous connaissent parfaitement. Journaliste cinéma de France Inter, on aura tout vu votre émission du samedi matin. Vous avez eu la chance de recevoir à plusieurs reprises Jean-Claude Carrière. Je dis la chance parce qu'un moment passé avec lui, c'était toujours délicieux. Oui, c'est vrai.

Je crois qu'on est tous un peu en deuil ce matin, les cinéfices, comme disait Serge Dané, que nous sommes. C'est-à-dire les cinéfices. Et pas seulement, d'ailleurs, c'est ça qui est tout à fait étonnant avec lui. Je pense qu'on aura l'occasion d'y revenir. C'est un homme pluriel, en quelque sorte. C'est-à-dire, c'est une forêt à lui tout seul. Et dans cette forêt, il y aurait le sous-bois cinéma, mais aussi la clairière théâtrale, et puis la spiritualité, l'astrophysique, et puis les langues, et puis les voyages, et puis les romans, et puis la chanson, et le jazz, et la musique, et le vin, et les roues mêlés à l'Inde. Enfin, voilà. Donc, cette espèce d'homme pluriel incroyable.

Peut-être, il était à la fois éminemment de notre temps, mais moi, je l'aurais bien vu aussi au côté d'Alembert et d'Hydro pour faire les premiers volumes de l'encyclopédie, parce que c'était un homme d'encyclopédie. C'est quelqu'un pour qui il n'y avait pas de frontières. C'est-à-dire qu'on pouvait, effectivement, à la fois s'intéresser à Flaubert et à l'astrophysique, et puis, de façon forte, c'est-à-dire produire une belle adaptation de Flaubert, et être capable de discuter avec Jean Audouze, qui est un scientifique de très, très, très, très haut niveau, et dont on pourrait penser que même Jean-Claude Carrière pourrait ne pas tout comprendre de ce qu'il dit.

Or, si, il comprenait ce qu'Audouze et d'autres lui disaient en termes scientifiques. Donc, ça, c'est tout à fait étonnant. Et puis, pardonnez-moi d'être un peu long comme ça et enflammé, mais en y repensant aussi, en disant tout ça, on se dit, bon, ça devait être un type imbuvable, quelque part, c'est-à-dire que, franchement, il devait avoir un melon, comme on dit, une grosse tête, et on devait se sentir tout petit.

Alors, on se sentait tout petit, mais avec en face quelqu'un qui, lui, au contraire, était d'une modestie totale, d'une infinie ouverture aux autres, c'est-à-dire qu'il parlait, évidemment, mais il vous écoutait aussi, et c'est important, après tout, même si on se sent petit en face de lui. Donc, tout ça en faisait, oui, effectivement, un interlocuteur absolument délicieux. Une curiosité, une créativité exceptionnelle, en plus de 60 scénarios, il a écrit plus de 80 livres. Le trait d'union, finalement, peut-être, entre tout ce que vous venez de nous dire, Laurent Delmas, c'est le goût d'écrire. Il se définissait lui-même comme un conteur.

2:48
Invité

Le goût d'écrire, le goût de raconter, selon ma famille, je l'ai toujours eu. Je l'ai eu dès l'âge de 4 ou 5 ans, on me faisait monter sur les tables pour que je raconte des histoires. Donc, ça, c'est une chose avec laquelle on est. Une disposition, un don, je ne sais pas comment appeler cela. J'ai su, je pense, le développer. J'ai commencé à écrire, donc, dans mes 20 ans. Mon premier roman a été publié, j'avais 24 ans, j'étais encore étudiant, chez Robert Laffont. J'ai rencontré, grâce à ce livre, Jacques Tati et Pierre Etex. Et il s'est trouvé qu'avec Pierre, nous avons fait deux courts-métrages en 61, dont un a eu l'Oscar à Hollywood, heureux anniversaire.

L'année suivante, notre producteur, Paul Claudon, nous a permis de faire un long-métrage, le soupirant, très grand succès, prix de Luc, etc.

3:32
Présentateur

À la voix de Jean-Claude Carrière, très agréable à réécouter. Là, c'était avec notre collègue de France Info, Olivier Delagarde. C'est donc Pierre Etex qui lui a mis le pied à l'étrier. Oui, alors, juste un mot sur la voix, justement, vous le disiez, le compteur, c'est très important, parce que je crois que ça vient aussi des origines méridionales. C'est un éroleté, c'est quelqu'un du sud de la France. Et vous avez remarqué une petite pointe d'accent. Il ne dit pas avec laquelle, mais il dit avec laquelle, si on écoute bien. Et cette petite pointe d'accent, elle est, pour un compteur, tout à fait extraordinaire.

On sait bien, on écoute plus quelqu'un qui a une pointe d'accent, on écoute plus, parce qu'il y a un terroir derrière. Et effectivement, cet héros natal subsistait de Hollywood à Paris, en passant par Jakarta. Il l'avait toujours, et ça, c'était aussi merveilleux quand on l'écoutait. Alors, Pierre Etex, oui, c'est la première rencontre cinématographique. Et c'est intéressant, parce que Etex, c'est peut-être un cinéaste, hélas, un peu trop méconnu. C'est notre grand burlesque. C'est une sorte de Keaton qui aurait pris la parole, Pierre Etex. Donc ça, c'est vraiment très important. En plus que ça soit Jean-Claude Carrière qui ait, en quelque sorte, mis des mots sur le burlesque.

Ce qui n'est pas facile, parce que le burlesque, c'est quelque chose de très visuel d'abord. Et je crois que, effectivement, l'apport de Carrière là-dedans, ça a été de mettre des mots, de savoir, en quelque sorte, illustrer verbalement cet art très, très physique du burlesque. Donc la rencontre avec Etex, comme la rencontre avec Jacques Tati, c'est tout à fait fondateur. Et c'est tout à fait révélateur de sa capacité à aborder des univers extrêmement différents, avec des gens très, très différents. Parce que, excusez-moi, entre Tati et Bunuel, ou Jacques Deray... J'allais y venir, après, la rencontre fondamentale, c'est aussi Bunuel, le maître.

Vingt ans, ils ont passé ensemble à travailler. Dont Louis, c'est lui, c'est une histoire d'amour, je crois. C'est une histoire d'amour platonique, évidemment. Mais voilà, c'est une grande rencontre intellectuelle, et artistique, et cinématographique, et scénaristique. Moi, j'aurais aimé être une petite souris, vu que mon gabariste aurait été difficile. Mais j'aurais aimé être une petite souris quand Bunuel rencontrait Carrière. Parce que ça devait être des discussions sans fin. Ça devait être aussi des discussions ravageuses.

C'est-à-dire que leur athéisme, leur anti-militarisme, qu'on voit dans les films, évidemment, je pense que dans les conversations privées, mais ça devait être à puissance 100 par rapport à ce qu'ils mettaient dans les scénarios. Et il y en a tant d'autres. Une petite musique, là, voilà, Borsalino, Jacques Deray, ça aussi, c'est lui. Et c'est ça, ce qui est dingue, c'est qu'il a fait des chefs-d'oeuvre, mais finalement, il est assez peu connu du grand public. C'est le lot des scénaristes, ça ? Oui, alors ça, je crois qu'on peut dire, c'est quelque part la malédiction des scénaristes en France, et d'ailleurs un peu à travers le monde.

C'est d'être le premier homme, ou la première femme, dans le processus de création d'un film, et d'être finalement le dernier dont on parle, avec le monteur, d'ailleurs. C'est un peu les deux figures oubliées, c'est-à-dire celui qui est très en amont et celui ou celle qui est très en aval. La figure qui émerge, c'est celui qui est au milieu, c'est le scénariste et le réalisateur. Bon, je crois qu'il en vivait pas si mal, Jean-Claude Carrière, c'est-à-dire, psychologiquement, il le vivait plutôt bien, parce que je pense qu'il savait pertinemment quelle était sa place. En même temps, il refusait, et avec beaucoup de justesse, là aussi avec beaucoup de modestie, d'une sacralisation du scénario.

Il détestait le mot « Bible », par exemple, qui qualifie parfois, notamment à la télévision, le scénario. « Mais non, je ne suis pas une Bible, je ne suis pas Dieu, donc je fais un texte qui sera pris par un réalisateur et il en fera ce qu'il voudra. » D'autant que son talent a été reconnu. Il a notamment eu le César en 1983 pour le scénario du retour de Martin Guerre. Oscar d'honneur aussi en 2015. C'est très compliqué, il nous reste une minute. Comme ça, passer en vue l'immense carrière de Jean-Claude Carrière, justement, en quelques minutes, c'est très compliqué, mais on ne peut pas parler de lui sans parler du Mahabharata. Là, c'est le théâtre.

Ah, là, c'est le théâtre, presque le théâtre absolu, dans une carrière, la carrière boulebon à Avignon. C'est là où, avec Peter Brooks, ils ont monté cette pièce fleuve. Ce poème indien épique. Ce poème indien épique qui dit beaucoup de choses sur nous, qui nous raconte, nous, occidentaux. Alors que ça vient d'Inde, il avait avec l'Inde un rapport presque de mère patrie, il le disait comme ça. Et avoir su nous faire approcher ce texte dont on pouvait penser qu'il était si loin de nous, avec la simplicité de la mise en scène de Peter Brooks, que ça a été un moment, je crois, que les théâtreux, comme on dit, gardent en mémoire pour leur vie.

Autre texte fondamental aussi, la controverse de Valladolid. Il y aurait tant de choses à dire sur l'homme aussi, bon vivant, qui aimait le vin, qui aimait rire. Il disait, je crois que je n'aime rien de plus que le rire. Eh bien, on va garder ce souvenir de Jean-Claude Carrière. Merci beaucoup, Laurent Delmas, d'être venu ce matin en studio avec nous dans le 5-7. On vous retrouve samedi, entre 10h et 11h. Avec plaisir. On aura tout vu sur France Inter. France Inter Sous-titrage Société Radio-Canada