"J'ai aimé ma mère comme j'aimerais personne d'autre" - Emmanuel Carrère
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Par ailleurs, ça a un peu altéré mon amour pour la Russie. - A.-E.Lemoine: Dans ce livre, il est question d'Ukraine, mais essentiellement de votre mère.
C'est une merveilleuse déclaration d'amour à votre mère, que vous avez aimée comme vous n'aimerez personne d'autre. - E.Carrère: Ce n'est pas extravagant à dire.
La plupart d'entre nous ont aimé...
Tous nos amours ne font que reproduire et calquer les attachements Les plus profonds qui ont été ceux de la petite enfance. C'est sûr que ma mère, alors que Dieu sait qu'elle était coriace et qu'on s'est boxés...
Nos relations n'étaient pas faciles mais elles étaient apaisées à la fin. Ca a été sans doute le personnage le plus important de ma vie, à qui je dois énormément. Même si c'est par contraste ou opposition, je lui dois l'amour de la littérature.
On a vécu les choses différemment. On n'est pas pareils. Ma mère, sa devise, c'était: "Never complain, never explain." Je ne peux pas la revendiquer.
Je me suis beaucoup expliqué. - A.-E.Lemoine: Beaucoup épanché.
Elle ne s'épanchait pas, jusqu'au bout, jusqu'à la veille de son hospitalisation en soins palliatifs. Elle vous a reçu sur son canapé qui lui servait de lit, impeccablement maquillée et habillée. Ca vous a rappelé une photo ahurissante aux côtés du chanteur Renaud. "Qui des deux est le plus rock'n'roll?" - E.Carrère: La question se pose! - A.-E.Lemoine: Elle avait un sens remarquable de la légende.
Ca fourmille d'anecdotes, notamment une invraisemblable histoire qu'elle vous racontait encore avec plaisir, retrouvant comme une force et un enthousiasme alors qu'elle était hospitalisée...
Celle d'un aviateur arrogant qui, fou d'elle, la trouvant éblouissante de beauté, avait voulu l'enlever. Vous auriez pu ne jamais revoir votre mère. - E.Carrère: Absolument.
Cette aventure, dans laquelle il y a une part de légende, mais je pense qu'à la base, c'est vrai, s'est passée au cours d'un voyage que ma mère a fait quand j'avais quelques mois. Elle a fait un voyage alors que c'était une chercheuse débutante qui s'occupait essentiellement des musulmans d'Asie centrale et de leurs rapports avec le système soviétique. C'était un sujet de recherche assez pointu.
Son 1er livre s'appelait "Réforme et révolution chez les musulmans de l'Empire russe". Je cite une note de bas de page hallucinante...
Elle est allée faire un voyage d'études en Ouzbékistan, sous le couvert de savants français qui étudiaient l'épizootie du mouton et elle rencontrait d'autres savants soviétiques. Elle a passé 2 mois...
Le mouton atteint d'épizootie a la langue bleue. Elle faisait tirer la langue des moutons ouzbeks. Elle portait des toasts dans des kolkhozes ouzbeks.
C'est assez drôle. Avant d'être cette espèce de statue du commandeur, je pense à la mère de petits enfants qu'elle était. Elle était très protectrice et pas étouffante, très tendre, très fantasque, capable d'invention et de transformer tout, de donner à tout une espèce de statut légendaire. - P.Lescure: Vous évoquez ce livre où vous avez été invité sur le plateau de "Apostrophes".
A B.Pivot qui vous demandait comment vous était venu le goût de la littérature, vous expliquez que ça venait de votre mère et qu'il y avait même des attaches entre vos livres. - E.Carrère: Dans mon roman précédent, j'avais cité 10 lignes d'un ouvrage ancien de ma mère.
Ma mère écrit des livres excellents, remarquables et lisibles. Avant, elle en écrivait destinés seulement à ses collègues. J'en ai cité un morceau d'érudition.
J'attends qu'elle me renvoie l'ascenseur. C'est une note en bas de page. Elle est vraiment marrante. - P.Lescure: Elle a tenu parole? - E.Carrère: Non.
Ma mère était très sérieuse. Un truc que j'ai remarqué et qui est drôle...
Dans l'histoire familiale, il se trouve qu'un ancêtre a participé à un régicide. Ils ont massacré le tsar Paul Ier. Ca a été une boucherie.
Ma mère, dans un livre qu'elle a fait...
Cette histoire faisait partie de la légende familiale. On était très fiers d'avoir un régicide dans la famille. Ma mère a écrit un livre, "Le Malheur russe", uniquement sur l'assassinat politique dans la Russie.
Elle raconte longuement cette histoire sans jamais signaler ce truc qu'elle est la descendante d'un de ces régicides. Elle écrivait toujours avec "nous", "on", jamais avec le "je". Elle aurait pu faire une petite note en bas de page en disant que l'auteure de ces lignes appartenait à la famille...
Non. - A.-E.Lemoine: Sérieuse au point d'avoir un regret en partant à 94 ans, avec un destin extraordinaire et une longévité incroyable.
Elle avait le regret de ne pas avoir mené à terme la dernière édition du dictionnaire de l'Académie. Elle en était à la lettre Z et au mot "zoo". Il en restait 66. - E.Carrère: On se dit qu'entre "zoo" et "zygomatique", il y n'en a pas beaucoup, mais il y en a une soixantaine.
Elle a été très choquée. "On travaille sérieusement." Elle aurait bien aimé le terminer.
Ca lui faisait l'effet d'un tiroir qu'on laisse fermé dans une maison qu'on ferme avant les vacances. - E.Tran Nguyen: Avant d'être écrivain, vous avez commencé comme journaliste.
Vous l'êtes encore. Vous parlez d'E.Macron dans le livre, parce que vous l'avez suivi au cours de 2 déplacements pour "The Guardian".
L'occasion de constater que c'est un homme qui ne transpire pas, même quand il fait très chaud et que tout le monde est en nage. Vous dites qu'il pourrait séduire une chaise. Vous avez reconnu que vous êtes vous-même tombé aux trois quarts sous son charme.
Ca a bougé? - E.Carrère: C'est quelqu'un de très séducteur et de séduisant.
Je ne suis pas un adversaire politique frénétique de Macron. Il s'est carbonisé chez lui, qui est également chez nous. Je pense tout de même que, sur la scène internationale, il essaie de jouer un rôle honorable pour lequel il n'a pas une immense marge de manoeuvre.
Il ne nous fout pas la honte à l'étranger. - A.-E.Lemoine: Ce livre est formidable.
Je ne fais pas partie du jury du Gongourt, mais je l'ai adoré. J'ai adoré faire "Kolkhoze" avec vous, faire famille avec vous. C'était l'expression de votre mère qu'elle utilisait quand elle vous invitait à dormir chez elle quand votre père était absent, lui qui est mort littéralement de chagrin quelques mois après.
Il lui vouait une admiration extraordinaire. - E.Carrère: Mon père était passionné par la généalogie de la famille de sa femme.
Après sa mort, il m'a laissé des dossiers généalogiques, le genre de travail qui m'aurait fallu 2 ans de recherches au temps d'Internet. Ca a été l'un des motifs qui m'a fait me lancer dans ce livre, comme s'il y avait une sorte d'élan qu'il me donnait pour raconter cette histoire de famille. Ca raconte l'histoire d'une famille sur 4 générations. - A.-E.Lemoine: "Kolkhoze", disponible depuis La fin août.
Il faut se ruer sur ce livre.