Que nous dit la figure du lion dans l'histoire de l'art ? Avec Laurence Bertrand Dorléac
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- 2:25OuverteRéponse directe
Pourquoi Rosa Bonheur a-t-elle dédié une grande partie de sa vie à représenter des lions ?
- 3:22OuverteRéponse directe
Pouvez-vous décrire les peintures de lions de Rosa Bonheur pour nos auditeurs ?
- 4:37OuverteRéponse directe
Pourquoi Rosa Bonheur a-t-elle multiplié les figures de lions après 1871 ?
- 6:04OuverteRéponse directe
Pourquoi proposez-vous un conte en introduction de chaque chapitre de votre livre ?
- 8:09OuverteRéponse directe
Pouvez-vous décrire la photo de vaches de Serrano exposée au Louvre ?
- 10:02OuverteRéponse directe
Comment comprenez-vous la phrase de Kafka « On photographie les choses pour se les chasser de l'esprit » ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 2:59PrésentateurFait
« Le félin, c'est vraiment un animal, ce n'est quand même pas un hasard si c'est le roi des animaux. »
- 3:56PrésentateurFait
« Ce sont des animaux découpés, en fait. Ce sont vraiment des études, comme on en faisait, des études anatomiques de lion et de lionne. »
- 4:45PrésentateurFait
« À partir de 1871, elle multiplie les figures de lions, comme si, au fond, elle voulait s'approprier pour la France le symbole de la puissance, de la force tranquille. »
- 5:01PrésentateurFait
« C'est une républicaine, patriote, et comme tous les Français, humiliée par la défaite. »
- 6:50PrésentateurFait
« Depuis les Égyptiens, les monarques aimaient s'entourer de lions et avaient des ménageries. »
- 8:40PrésentateurFait
« C'est une tête de vache morte, puisqu'on voit un petit peu de sang, donc on sait qu'elle est morte, mais qui est installée comme un empereur romain sur un grand bloc de marbre rose. »
- 8:56PrésentateurFait
« C'est la première bête de l'humanité qui nous accuse. »
- 9:25PrésentateurFait
« Il y a quelque chose de vraiment d'une peinture, d'une œuvre très engagée de la part de Serrano, mais à la fois très impériale. »
- 10:08PrésentateurFait
« C'est les Grecs anciens qui ont inventé la tragédie pour raconter des histoires terribles, pour qu'elles n'arrivent pas dans la réalité. »
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France Inter, Ali Badou, 15 minutes de plus. 15 minutes de plus ce matin et j'ai le bonheur de recevoir l'une de nos plus grandes historiennes de l'art. Elle est professeure d'histoire de l'art à Sciences Po Paris, présidente de la Fondation Nationale des Sciences Politiques. Et elle publie un livre génial, le titre Le Lion de Rosa. C'est un essai passionnant sur la figure du lion dans la peinture de Rosa Bonheur, une artiste qui revit sous sa plume. C'est également une histoire du rapport au pouvoir, à la royauté, à la révolution, à ce félin que l'on redoute autant qu'il nous fascine. Le lion de Rosa Bonheur, ça vient de paraître aux éditions Gallimard dans la collection Art et Artiste.
Bonjour Laurence Bertrand d'Orléac.
Bonjour Ali Badou.
Et bienvenue. Comme tous les vendredis, on va commencer avec une expérience de pensée. On est au château de Bi, près de Fontainebleau, dans la demeure de cet artiste formidable, Rosa Bonheur. On est en 1860. Imaginons qu'on est dans la peau, dans la tête et peut-être dans la main même de Rosa Bonheur. C'est une peintre qui est spécialiste des représentations animalières. Elle a été adulée partout à son époque. On est dans la chambre de Rosa Bonheur et c'est un félin, ce n'est pas une blague qui vient nous réveiller. En l'occurrence, une lionne, une lionne qui s'appelle Fatma. Elle faisait partie de sa garde animale rapprochée, on va dire ça comme ça.
C'était vraiment la vie de Rosa Bonheur, Laurence Bertrand d'Orléac ?
Alors, je n'y étais pas, Ali Badou. Là, c'est vous qui me le dites, mais il est vrai que Rosa Bonheur avait des lions et une lionne. Sa lionne préférée, Fatma, en effet, qui vivait dans son petit château à Tomry, en forêt de Fontainebleau. Et on dit qu'elle était très caressante et très...
Elle la suivait un peu partout, comme un caniche, ce qui est incroyable quand on parle d'une lionne.
Je ne suis pas exactement sûre qu'elle ait été aussi docile qu'un caniche, mais il est certain qu'elles ont entretenu une relation qu'on voit sur la photo. Il y a une photo célèbre, on les voit toutes les deux, et effectivement, elle semble très très proche. Elle semble vraiment pleine d'affinités électives.
Alors, vous consacrez un livre, ce livre, notamment au lion de Rosa Bonheur. Elle a littéralement investi la figure du lion et elle réalise des dizaines de peintures de lion, de lionne, dont les huit études de lion et lionne et trois études de pâte. Elle dessine, elle peint entre 1822 et 1899. Est-ce que vous pouvez nous les décrire ? Je les adore, je les trouve vraiment magnifiques. Pourquoi, tout simplement, est-ce que Rosa Bonheur a dédié une très grande partie de sa vie à la représentation de ces félins-là ?
Écoutez, le félin, c'est vraiment un animal, ce n'est quand même pas un hasard si c'est le roi des animaux. C'est un animal magnifique, étonnant et évidemment un formidable modèle pour les artistes. Rosa Bonheur n'est pas la seule à avoir été intéressée par les lions, de la croix aussi, enfin de grands artistes aussi. Mais cette peinture-là...
Vous pouvez nous la décrire pour nos auditeurs ?
Écoutez, justement, tout le problème, c'est une enquête ce livre, parce que je ne sais pas très bien ce que je vois, à vrai dire. Alors évidemment, il y a une tête de lion, il y a une tête de lionne, il y a des membres, il y a des membres de félins. Mais on n'y comprend pas grand-chose. Et à la fin, on a l'impression qu'il y a des membres humains qui se mélangent avec des membres de félins qui s'emboîtent. Et là, je me suis dit, ça m'intéresse vraiment de voir exactement ce qu'elle a voulu peindre. Mais enfin, ce sont des animaux découpés, en fait. Ce sont vraiment des études, comme on en faisait, des études anatomiques de lion et de lionne.
Et elle a commencé à les représenter très tôt. Elle a continué à les peindre, même après la défaite de la France contre la Prusse. Et elle les peint sous toutes ses formes, comme si elle avait besoin de les garder. Il y a un lien très particulier qui unit Rosa Bonheur au lion et aux lionnes. Et c'est indissociable de son contexte historique. Et c'est là, Laurence Bertrand d'Orléac, qu'on entre dans une dimension symbolique, qui dépasse tout simplement la représentation d'un très grand chat, comme disent les Américains.
Oui, parce que c'est vrai qu'elle a dessiné, elle a peint quelques lions avant la défaite de la France contre la Prusse. Mais à partir de 1871, elle multiplie les figures de lions, comme si, au fond, elle voulait s'approprier pour la France le symbole de la puissance, de la force tranquille. Et il y a quelque chose chez elle, c'est une républicaine, patriote, et comme tous les Français, humiliée par la défaite.
Face à la Prusse, elle abandonne les animaux pacifiques, elle fait entrer dans son bestiaire les féroces. Les féroces, comme s'il fallait restaurer une forme d'équilibre, d'équilibre des forces qui s'étaient perdues dans la bataille contre la Prusse.
Tout à fait, et elle n'est pas la seule, Bartholdi aussi, vous connaissez le lion de Belfort.
Bien sûr, alors il y en a une représentation, Place d'Enfer Rocheport à Paris, et puis le vrai est à Belfort.
Oui, Agnès Varda en a tiré un film. Film extraordinaire. Oui, extraordinaire, très poétique. Et donc, si vous voulez, il y a une multiplication des lions aussi chez les artistes à partir de ce moment-là.
Comme s'il fallait réassurer, je vous cite, la puissance des humains affolés.
Oui, il y a quelque chose comme ça. Mais depuis le début.
Depuis le début.
Oui, depuis le début de l'humanité, je crois que les humains essaient de s'approcher du lion pour en tirer toutes les puissances.
En introduction de chacun des chapitres de ce livre, vous proposez un conte. Oui. Et il y a à la fois l'enquête de l'historienne érudite, et donc la forme romancée. C'est comme un romanquête, pour le dire rapidement. Mais ça raconte quelque chose de notre imaginaire. Alors, l'image de la puissance qui est associée au lion, elle est évidemment prisée par les rois. On a retrouvé à Versailles, chez Louis XVI, de très nombreux objets d'art qui représentaient le lion. Et le roi, on le compare d'ailleurs au lion.
Oui, souvent, le roi a été représenté comme un lion. Mais plus que cela, en fait, plus que ses objets, il y a aussi une ménagerie à Versailles. C'est une tradition. Depuis les Égyptiens, les monarques aimaient s'entourer de lions et avaient des ménageries. Et les rois français, les rois européens ont adoré avoir des ménageries à partir du XVIIe siècle, surtout. Ou que fréquentent d'ailleurs les scientifiques et les artistes. Ils ont une très bonne connaissance des lions grâce aux lions qui sont dans les ménageries royales. Henri Salvador, vous l'adorez cette chanson, Laurence Bertrand d'Orléac, pourquoi ?
Je ne sais pas, c'est même peut-être cette chanson que j'adorais quand j'étais petite, qui m'a donné envie de travailler sur le lion plus tard, quand je suis grande. Non, en réalité, c'est très émouvant. C'est la mort du lion, c'est la mort du souverain, c'est la mort de celui qui fait peur, mais en même temps qui fascine. On le hait et on l'aime.
Et vous-même, vous étiez allé voir le lion Nero au bois de Vincennes quelques jours avant sa mort. Deuxième expérience de pensée, on est au musée d'Orsay. Tout le monde peut la faire, cette expérience. On est face à un tableau, certains ont sans doute eu l'occasion de le voir lors d'une expo dont vous étiez la commissaire en 2022. Cette photo, c'est une photo de vaches, cabeza de vaca, je ne sais pas si je le prononce bien en espagnol, d'Andrés Serrano, Rosa Bonheur aussi avait peint de très nombreuses vaches. On est face à ce tableau, est-ce que vous pouvez nous le décrire ? C'est une photo qui a longtemps suscité la polémique.
Oui, c'est une photo de 1984 que j'ai exposée dans les choses au musée du Louvre. C'est très simple, c'est une tête de vache morte, puisqu'on voit un petit peu de sang, donc on sait qu'elle est morte, mais qui est installée comme un empereur romain sur un grand bloc de marbre rose. Et cette vache, elle a la particularité d'avoir un énorme œil et qu'elle nous fixe, elle nous fixe très durement, elle nous accuse. C'est la première bête de l'humanité qui nous accuse. Et ça, c'est très intéressant.
On le voit dans son regard.
Ah oui, elle nous a à l'œil. Et pour la première fois, parce qu'il y avait beaucoup de représentations d'animaux morts qui nous regardaient pour attirer notre compassion. Mais là, véritablement, je pense que Serrano a photographié cette bête pour nous prévenir que les choses n'allaient plus dans les abattoirs sales, à l'heure de la vache folle, etc. Il y a quelque chose de vraiment d'une peinture, d'une œuvre très engagée de la part de Serrano, mais à la fois très impériale. Et c'est un personnage, ça devient un personnage de l'histoire.
Et j'invite tout le monde à aller sur Internet, ne serait-ce que pour en avoir un aperçu. Et ce n'est pas à Orsay, mais il suffit de traverser la scène, puisque c'était au Louvre qu'elle était exposée. Et au-dessus, on pouvait voir cette phrase de Kafka, « On photographie les choses pour se les chasser de l'esprit ». C'est très curieux, paradoxal. Comment est-ce que l'historienne de l'art que vous êtes comprend cette phrase ?
C'est magnifique, c'est tout notre métier, en fait. C'est-à-dire de comprendre que les artistes essaient de représenter, au fond, les choses qui nous font peur. C'est les Grecs anciens qui ont inventé la tragédie pour raconter des histoires terribles, pour qu'elles n'arrivent pas dans la réalité. Donc, c'est la raison d'être de l'art, d'ailleurs. C'est très important de supporter les images insupportables, précisément parce que c'est un soin. Et c'est très important pour les sociétés, à mon sens.
Cette tête de vache, la Kaviesa de Baka, elle, c'est une nature morte. Et pourtant, vous dites que la nature morte, ça n'existe pas. Expliquez-nous pourquoi.
La preuve, c'est qu'elle est vivante. Cet animal, donc, il est archi-vivant, d'une certaine façon. Il n'y a pas de nature morte. Non, c'est une expression stupide qui désigne la représentation des choses. Ça a été inventé au XVIIe siècle par les Français. Mais en réalité, depuis 4000 ans avant notre ère, on représente des choses. Et ces choses, elles sont rendues vivantes par les artistes, justement.
Et ça, c'est la morale de l'histoire. C'est-à-dire que, par définition, je vous cite, la nature est toujours vivante, surtout quand les artistes se mêlent de la représenter. Et donc, plutôt que de parler de nature morte, il faut savoir parler des choses. Même les pommes de Cézanne, par exemple, sont des choses. Vous parlez de l'histoire de l'art comme d'un roman noir, ce sera le mot de la fin, Laurence Bertrand d'Orléac ?
Alors, oui, oui, roman noir d'ailleurs est rose. Mais il y a une artiste que j'aime beaucoup, qui s'appelle Hélène Delpra et qui a peint un tableau sur lequel est inscrit en lettre capitale. « La réalité de Mickey n'est pas la nôtre ».
Merci beaucoup. Ce sera la morale. Ce sera la morale de cette histoire. Laurence Bertrand d'Orléac, le lion de Rosa Bonheur. C'est donc publié chez Gallimard. Le livre est magnifique. Il est donc dans la collection Art et Artistes. Très bonne journée. C'est parti.