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Podcast / conversationFrance Culture — L'invité(e) des Matins (sur Site radio)· 17 octobre 2023 9 minComplaisantDivertissementImmigration & asile

Israël-Palestine : les mots de la guerre 5/18 · Jihad, guerre sainte à géométrie variable

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Chapitres

Questions et réponses

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  • 0:22OuverteRéponse directe

    Le mot djihad, que signifie-t-il ?

  • 1:43OuverteRéponse directe

    Si l'on traduit djihad par guerre sainte, qui, quand peut-on considérer qu'il y a à nouveau une guerre sainte ?

  • 3:34OuverteRéponse directe

    Cette sourate qui stipule « tuer les incroyants où que vous les trouviez », la sourate 9, verset 5, est-ce qu'aujourd'hui elle pourrait être invoquée pour servir le jihad ?

  • 5:05OuverteRéponse directe

    Aujourd'hui, est-ce qu'on a affaire à une évolution de la religiosité musulmane, considérant pour certains, dont le Hamas, que la libération de Jérusalem relève du jihad ?

  • 6:00OuverteRéponse directe

    Sur la totalité de la Palestine, pourtant, ce territoire, dans son intégralité, n'est pas répertorié comme tel par le Coran ?

  • 6:52OuverteRéponse directe

    Aujourd'hui, est-ce que l'on peut imaginer que ce djihad autour de la Palestine, il dépasse les frontières de ce territoire ?

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 0:25Invité politiqueFait
    « Il signifie littéralement le combat sacré dans la voix de Dieu. »
  • 0:34Invité politiqueFait
    « Une partie des musulmans considère que c'est d'abord le grand djihad, un effort sur soi-même, contre ses instincts mauvais. »
  • 0:42Invité politiqueFait
    « C'est ce qu'on appelle le djihad interne, par rapport au djihad externe, qui serait le petit djihad, le djihad militaire. »
  • 0:48Invité politiqueFait
    « Beaucoup de théologiens récusent cette distinction et considèrent qu'il y a un seul djihad entendu comme djihad militaire. »
  • 0:55Invité politiqueFait
    « Le mot apparaît qu'une seule fois dans le Coran. »
  • 3:52Invité politiqueFait
    « C'est tout le jeu des islamistes, c'est de décontextualiser des versets, de considérer que ces versets expliquent une situation présente, et de les utiliser pour conduire les croyants vers le combat militaire. »
  • 4:21Invité politiqueFait
    « Sayyad Khotba a été l'un des premiers à le faire dans son tout petit livre qui s'appelait « Signe de piste » ou « Jalon sur la route », « Ma'alim fit tariq » qui était l'utilisation des textes religieux contre Nasser. »
  • 4:46Invité politiqueFait
    « Le 6 octobre 1981, lorsque Sadat a été assassiné, Khaled Al-Islambouli, l'auteur de l'assassinat, a hurlé pendant la manifestation militaire qui rappelait le passage du canal pour commémorer la victoire égyptienne, les premiers jours de la guerre du Kippour, a dit « J'ai tué pharaon ». »
  • 5:19Invité politiqueFait
    « Pour les mouvements islamistes, la libération de Jérusalem relève du jihad. »
  • 5:28Invité politiqueFait
    « À partir de 1998, Al-Qaïda, pour prendre cet exemple, le 23 février 1998, a proclamé le jihad contre les juifs et les chrétiens, les croisés, à l'échelle du monde. »
  • 5:43Invité politiqueFait
    « Pour le Hamas, le jihad doit s'appliquer à la Palestine. C'est la Palestine qui doit être « libérée » parce que c'est un bien religieux, c'est un bien waqf, c'est un bien de main morte, qui appartient à Dieu. »

Temps de parole

  • Invité politique83 %
  • Présentateur17 %

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0:01
Présentateur

Hors série, les matins de France Culture. Israël, Palestine, les mots de la guerre. Aujourd'hui, djihad. Bernard Rougier, vous êtes professeur de civilisation arabe contemporaine à la Sorbonne. On vous doit les territoires conquis de l'islamisme et figure mondiale du djihad aux presses universitaires de France. Le mot djihad, que signifie-t-il ?

0:25
Invité politique

Il signifie littéralement le combat sacré dans la voix de Dieu. C'est un mot qui repose sur trois racines, jihadah, qui connotent l'effort. Une partie des musulmans considère que c'est d'abord le grand djihad, un effort sur soi-même, contre ses instincts mauvais. C'est ce qu'on appelle le djihad interne, par rapport au djihad externe, qui serait le petit djihad, le djihad militaire. Beaucoup de théologiens récusent cette distinction et considèrent qu'il y a un seul djihad entendu comme djihad militaire. Le mot apparaît qu'une seule fois dans le Coran.

Il y a d'autres termes qui sont utilisés, comme le mot katala, le verbe, le kital, le combat, littéralement pour la foi contre les polythéistes. Puis à l'époque abbasside, il y a eu un conflit très intéressant entre le calife et les oulémas, c'est-à-dire les docteurs de la loi qui prétendaient représenter la communauté. Qui avait le droit de prononcer le djihad ? C'était ça le point de controverse, si vous voulez. Est-ce que c'est le calife qui commande la communauté ou est-ce que ce sont les oulémas qui prétendent la représenter ? Et au fond, il y a eu un règlement qui a été un compromis.

Les deux instances, à la fois les docteurs de la loi comme le calife, sont habilités à prononcer le djihad.

1:43
Présentateur

Bernard Rougier, si l'on traduit djihad par guerre sainte, qui, quand peut-on considérer qu'il y a à nouveau une guerre sainte ?

1:52
Invité politique

Eh bien c'est bien la difficulté, c'est qui a le droit de prononcer la guerre sainte ? Qui a le droit de qualifier une situation comme rentrant dans les cadres légaux de la guerre sainte ? Vous savez que pendant la première guerre mondiale, les allemands ont insisté pour que le cher à l'islam d'Istanbul, ottoman, proclame la guerre sainte. Et il l'a proclamé. Et ça n'a eu absolument aucun effet parmi les troupes coloniales musulmanes de l'Empire britannique comme de l'Empire français.

Alors, au moment, si vous voulez, de la guerre en Afghanistan, il y a eu un acteur qui s'appelait Abdallah Azam, qui était un activiste palestinien, qui s'est installé à Peshawar en 1984, qui a édité une revue qui s'appelait El Jihad, et qui a proclamé le jihad contre les troupes soviétiques en Afghanistan, en estimant que c'était un cancer communiste qui allait envahir le dar al-islam, le domaine de l'islam.

Auparavant, il y a eu des contestations, aussi bien en Égypte, avec l'assassinat du président Sadat, qu'en Syrie, dans la première guerre civile, au fond, entre 78 et 82, où des militants islamistes ont proclamé le jihad, mais cette fois-ci, contre des dirigeants impis, qui, de leur point de vue, n'appliquaient pas la loi religieuse.

Vous voyez, donc, c'est un terme de mobilisation qui a été utilisé par des mouvements de contestation à partir des années 70 dans le monde arabe et musulman, et qui a été ensuite, en quelque sorte, transposé à l'échelle internationale par des activistes qui ont considéré qu'il ne fallait plus conduire la lutte contre les régimes, mais conduire la lutte contre un adversaire extérieur qui était l'Union soviétique.

3:34
Présentateur

Et cette fameuse sourate qui stipule « tuer les incroyants où que vous les trouviez », cette sourate 9, verset 5, qui a été largement commentée, est-ce qu'aujourd'hui, par exemple, elle pourrait être invoquée pour servir le jihad, Bernard Rougier ?

3:52
Invité politique

C'est tout le jeu des islamistes, c'est de décontextualiser des versets, de considérer que ces versets expliquent une situation présente, et de les utiliser pour conduire les croyants vers le combat militaire. Et donc, à chaque fois qu'il y a une situation de crise, vous avez des acteurs qui vont puiser dans les textes sacrés, de quoi justifier et alimenter la cause. C'est vraiment toute l'histoire de l'islamisme moderne depuis les années 70, c'est ce travail. Sayyad Khotba a été l'un des premiers à le faire dans son tout petit livre qui s'appelait « Signe de piste » ou « Jalon sur la route », « Ma'alim fit tariq » qui était l'utilisation des textes religieux contre Nasser.

Nasser était dépeint comme le pharaon, donc en utilisant les catégories coraniques du pharaon, du représentant de l'ère d'ignorance de la Jahiliya, et les vrais croyants devaient faire le jihad contre la figure du pharaon. Et souvenez-vous, le 6 octobre 1981, lorsque Sadat a été assassiné, Khaled Al-Islambouli, l'auteur de l'assassinat, a hurlé pendant la manifestation militaire qui rappelait le passage du canal pour commémorer la victoire égyptienne, les premiers jours de la guerre du Kippour, a dit « J'ai tué pharaon ».

5:05
Présentateur

Justement, aujourd'hui, est-ce qu'on a affaire à une évolution de la religiosité musulmane, considérant pour certains, dont le Hamas, que la libération de Jérusalem relève du jihad ?

5:19
Invité politique

Oui, pour les mouvements islamistes, la libération de Jérusalem relève du jihad. Mais justement, la définition du jihad dépend en quelque sorte de la nature des différents groupes. À partir de 1998, Al-Qaïda, pour prendre cet exemple, le 23 février 1998, a proclamé le jihad contre les juifs et les chrétiens, les croisés, à l'échelle du monde. Donc là, c'était un jihad complètement déterritorialisé. Pour le Hamas, le jihad doit s'appliquer à la Palestine. C'est la Palestine qui doit être « libérée » parce que c'est un bien religieux, c'est un bien waqf, c'est un bien de main morte, qui appartient à Dieu, que les hommes ne peuvent pas négocier.

Et donc, le devoir du croyant, c'est de faire le jihad, le combat sacré dans la voie de Dieu, pour libérer la Palestine.

6:00
Présentateur

Sur la totalité de la Palestine, pourtant, ce territoire, dans son intégralité, n'est pas répertorié comme tel par le Coran ?

6:05
Invité politique

Si, non, pas par le Coran, mais il est considéré comme étant une terre musulmane, et donc un bien de main morte. Et selon le Hamas, précisément, c'était l'un des points de divergence avec l'OLP. L'OLP considérait que c'était une terre qui appartenait à un peuple. Le Hamas considère que c'est une terre qui appartient à Dieu, et qu'on ne peut pas négocier une terre qui appartient à Dieu. On doit lutter pour la libérer pour le compte de Dieu, en quelque sorte. Et c'était dans leur charte de 88. Ils l'ont amendée en 2017, légèrement, mais de façon encore très ambiguë, en disant qu'il se contenterait éventuellement des frontières de 67, contre la signature d'une trêve.

Et ils ont employé un autre terme islamique, la houdna, qui montre que ce sont des trêves de 10 à 50 ans, mais qui ne durent pas. Donc évidemment, le terme n'est pas très convaincant sur le plan du droit international.

6:52
Présentateur

Aujourd'hui, est-ce que l'on peut imaginer que ce djihad autour de la Palestine, il dépasse les frontières de ce territoire ?

7:01
Invité politique

C'est le risque s'il y a une escalade, si tout à coup les cadres sautent, en quelque sorte. Le Hamas a toujours limité son combat à la Palestine. Mais si nous avions une escalade, il pourrait y avoir des porosités avec d'autres groupes, un changement de l'échelle de la lutte, et là nous entrerions dans quelque chose de parfaitement nouveau. Je crois que personne n'y a intérêt. Mais c'est une puissance symbolique considérable, la capacité de prononcer le djihad. Et c'est la raison pour laquelle la jurisprudence musulmane classique a encadré cette prérogative avec beaucoup de garde-fous. Normalement, c'est le chef de la communauté qui doit prononcer le djihad.

Aujourd'hui, on dirait le chef d'État. Que disent les islamistes ? Ils disent qu'il n'y a pas d'État véritablement musulman, donc cette jurisprudence ne trouve pas à s'appliquer. D'autres considèrent que les États musulmans continuent à exister et que c'est une prérogative qui est celle du chef de l'État et dont nul ne peut usurper cette capacité de déclarer le djihad. C'est un droit symbolique considérable qui fait l'objet lui-même d'une rivalité entre les différents groupes islamistes et la jurisprudence classique, en envoyant les risques, en a limité et encadré l'exercice.

8:12
Présentateur

Est-ce que l'on peut imaginer une évolution justement du sens du djihad, sachant qu'il y a malgré tout des théologiens modernes dans l'islam ?

8:21
Invité politique

Le sens a évolué. Évidemment, si vous êtes un musulman libéral, vous allez insister sur la dimension spirituelle. Si vous êtes un musulman islamiste qui vous battez au Waziristan, vous allez insister sur la dimension militaire et politique. Évidemment, comme dans toute l'interprétation du texte, il y a différents types de lectures et ça dépend naturellement de la position et des attitudes du lecteur. Merci beaucoup Bernard Rougier.