Iran : la nomination de Mojtaba Khamenei comme guide suprême est "un message adressé à la communauté internationale"
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Jusqu'où ira la guerre lancée par les États-Unis et Israël contre l'Iran depuis dix jours ?
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À quoi est-ce qu'on assiste, selon vous, dix jours après le début de cette guerre ? Est-ce qu'une recomposition du Moyen-Orient est à l'œuvre ?
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Est-ce qu'on est à l'aube d'un changement, d'une recomposition totale de la région ?
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Comment est-ce que vous caractérisez le moment que l'on vit et que vous vivez, vous qui êtes au Liban ?
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Qu'est-ce que la nomination de Mojtaba Khamenei dit de ce qui est en train de se passer en Iran ?
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Nommer Mojtaba Khamenei, c'est faire de lui la prochaine cible des Israéliens ?
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« Trump, un jour, nous parle d'un changement de régime. Un autre jour, il décide de miser sur les forces balistiques, le nucléaire iranien. »
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« Moshtaba est réputé pour en effet faire partie de l'aile dure du régime. »
- 2:58InvitéFait
« Ce à quoi on assiste, c'est une énième réplique de cette attaque menée par le Hamas. »
- 5:52InvitéFait
« Choisir Moshtaba Khamenei, qui est son fils, c'est un message adressé à la communauté internationale. Nous ne cèderons sur aucun niveau. »
- 6:09InvitéFait
« Il a été l'acteur, le grand acteur de la répression de 2009, souvenez-vous, au moment des manifestations contre la fraude électorale. »
- 8:14InvitéFait
« Or là, s'installe une espèce de monarchie héréditaire, ce qui explique qu'une partie du clergé était hostile à cette élection. »
- 10:01InvitéFait
« La stratégie du régime, depuis le début de cette guerre, c'est durer, ce n'est pas vaincre. »
- 10:07InvitéFait
« Pour maximiser les coûts politico-économiques et notamment pour mettre en difficulté Donald Trump dans la perspective des élections du mi-terme en novembre prochain. »
- 10:49InvitéFait
« Il y a une volonté de faire chuter ce régime, en tout cas de créer à minima les conditions pour que ce régime chute. »
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« Depuis plusieurs jours, on a eu autour de 500 frappes, 500 bombardements israéliens, principalement sur la banlieue sud de Beyrouth. »
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« Plus de 500 000 déplacés aujourd'hui. »
- 18:15InvitéFait
« C'est un choix absolument suicidaire d'avoir lancé six malheureuses roquettes qui n'ont eu aucun impact militaire sur le nord d'Israël. »
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Jusqu'où ira la guerre lancée par les Etats-Unis et Israël contre l'Iran depuis dix jours ? Elle embrase le Moyen-Orient avec les répliques de l'Iran dans toute la région, avec le front du Liban où Israël veut en finir avec le Hezbollah. En Iran, un nouveau guide suprême a été nommé hier soir et le régime résiste. Mais pour combien de temps ? La guerre va-t-elle encore durer des semaines ou bien des mois ? Pour analyser ce moment crucial pour la région et pour le monde, nous recevons avec Benjamin Duhamel trois invités ce matin. Bonjour Delphine Minoui. Bonjour. Merci d'être avec nous ce matin. Vous êtes grand reporter au Figaro, spécialiste du Moyen-Orient. David Kalfa, bonjour. Bonjour.
Merci d'être avec nous, co-directeur de l'Observatoire de l'Afrique du Nord et du Moyen-Orient et consultant spécialiste du Proche-Orient et à distance. Bonjour Rima Abdelmalak.
Bonjour, depuis Beyrouth.
Merci d'être avec nous en direct du Liban. Vous êtes ancienne ministre de la Culture et vous dirigez aujourd'hui le principal quotidien du Liban, le quotidien francophone, l'Orient le jour. Et venez avec nous, chers auditeurs, posez vos questions, faites-nous part de vos réflexions au 01 45 24 7000 et sur l'appli Radio France. Alors on va passer en revue ce matin l'ensemble des fronts ouverts en Iran, au Liban, dans les pays du Golfe. Mais d'abord, une question plus générale à vous tous pour introduire la discussion. À quoi est-ce qu'on assiste, selon vous, dix jours après le début de cette guerre ? Est-ce qu'une recomposition du Moyen-Orient est à l'œuvre ? Est-ce qu'elle est crédible ?
Delphine Binoui. La question, c'est qu'on voit bien qu'il y a des choix qui ont été faits. Le choix des armes, le choix de la guerre, le choix des bombes, des frappes. Mais pour quelle stratégie et pour quel objectif ? Trump, un jour, nous parle d'un changement de régime. Un autre jour, il décide de miser sur les forces balistiques, le nucléaire iranien. La guerre, on le sait par expérience en tant que journaliste. J'ai couvert la guerre en Afghanistan. J'ai couvert la guerre en Irak. La guerre apporte rarement, malheureusement, la liberté et la démocratie. Donc, on est, je pense, en train de rentrer dans une longue séquence d'un conflit qui risque de durer.
Alors, à un moment donné, évidemment, que les frappes vont s'arrêter. Mais qu'est-ce qui va rester, notamment en Iran ? Il y a un risque de dérapage interne. Peut-être pas de guerre civile, parce qu'on ne peut pas plaquer les schémas syriens, les schémas libanais sur l'Iran. Mais il y a tout à fait la possibilité d'une confrontation interne entre une population remontée face à un régime qu'ils détestent jusqu'au plus profond de leur âme. Mais également, en face des résidus du régime, si le régime est amené à tomber, ce qui n'est pas gagné, les forces Basidji. Cette guerre, les Iraniens l'ont aussi préparée.
David Kalfa, on est donc dans un bouleversement majeur. Mais est-ce qu'on est à l'aube d'un changement, d'une recomposition totale de la région ?
Oui, en fait, cette recomposition, elle a démarré il y a déjà plusieurs années. Elle s'est accélérée à l'occasion de l'attaque du 7 octobre. En fait, ce à quoi on assiste, c'est une énième réplique de cette attaque menée par le Hamas. Pourquoi ? Parce que, certes, le régime iranien n'a pas appuyé sur le bouton. Mais il a abondamment financé et armé le Hamas palestinien. La guerre menée à Gaza, les destructions, l'affaiblissement du réseau de proxy, qui était le moyen pour ce régime iranien de mener, justement, une guerre par procuration et de projeter sa puissance au Levant, s'est retourné contre lui. Il y a un retour de bâton stratégique.
Donc, pendant des décennies, cette guerre, justement, était principalement une guerre de l'ombre, avec des assassinats ciblés, avec des sabotages, avec des cyberattaques. On se souvient de ce virus Stuxnet, je vais y arriver, contre le programme nucléaire iranien. Et depuis 2024, on assiste à des confrontations directes entre Israël et l'Iran. Et désormais, une confrontation tripartite, un axe israélo-américain d'un côté et l'Iran de l'autre. Donc, ça va contribuer à accélérer le processus d'affaiblissement stratégique du régime iranien.
Et évidemment, ça va aussi enclencher une compétition qui est déjà là, déjà installée, oligopolistique, entre plusieurs puissances régionales, dont Israël, évidemment, fait partie.
Et on va détailler tous ces enjeux tout au long de ce grand entretien. Rima Abdelmalak, je rappelle que vous êtes à distance en direct de Beyrouth. Comment est-ce que vous caractérisez le moment que l'on vit et que vous vivez, vous qui êtes au Liban, dans votre chair ?
On sent effectivement un moment de bascule, mais on ne sait pas encore vers quel nouveau monde il nous entraîne. Nous, pendant longtemps, le Liban a été pris en étau au milieu de puissances étrangères qui répercutaient sur lui leur propre guerre, en quelque sorte. On a eu longtemps la domination syrienne et le régime Assad est tombé. On a eu à subir la domination du régime iranien avec la créature développée au Liban à leur service, qui est le Hezbollah. Et on a eu, et on a de nouveau, l'hégémonie israélienne qu'on a connue avec l'occupation du Sud-Liban jusqu'en 2000 et qui risque de se reproduire à nouveau.
Delphine Minoui, on va ouvrir le chapitre de ce qui se passe en Iran. On a appris hier soir quel était le profil, l'identité de celui qui allait succéder à l'Ayatollah Khamenei. C'est son fils, Moshtaba Khamenei. Qu'est-ce que cela dit de ce qui est en train de se passer en Iran ? Est-ce que ça veut dire que le régime tient ? Puisque, et vous allez nous dire ce que vous savez de cet individu, qui est partisan de la ligne dure, proche des conservateurs, ça veut dire que l'Iran résiste malgré la puissance de feu américaine et israélienne ?
Oui, je pense qu'on est tous marqués par ce degré, l'air de rien, de résistance de la part de la République islamique, malgré le fait que le leader Ali Khamenei ait été liquidé, qu'à peu près 60 grands officiels du régime aient été également tués. Je pense que choisir Moshtaba Khamenei, qui est son fils, c'est un message adressé à la communauté internationale. Nous ne cèderons sur aucun niveau. Moshtaba est réputé pour en effet faire partie de l'aile dure du régime. Il est très proche des gardiens de la révolution.
Il a été l'acteur, le grand acteur de la répression de 2009, souvenez-vous, au moment des manifestations contre la fraude électorale, la réélection frauduleuse de Mahmoud Ahmadinejad. Donc c'est d'une part un signal de durcissement du régime, mais en même temps, quelque part, également un signe de fragilité. Parce que ce n'était pas le favori dans les discussions de ces dernières années. On savait que le guide, à un moment donné, allait mourir, il était atteint d'un cancer. Le fait de choisir Moshtaba, je pense que de la part du régime, c'est aussi un choix par défaut, parce qu'ils n'ont plus personne sous la main.
C'est aussi le signe d'une espèce de dérive qui n'existait pas jusqu'ici au sein du régime, un système un peu dynastique et clanique, puisque Ramenei, qui avait succédé à l'époque à Roménie, lui-même avait eu l'expérience, il était d'abord président de la République, il avait été élu, d'une certaine façon pseudo-démocratique. Là, Moshtaba, c'est le dauphin, c'est le fils du père, et en plus, il n'a pas le statut d'Ayatollah, qui est le statut le plus élevé dans le rang chiite.
David Kalfa, nommer Moshtaba Ramenei, c'est faire de lui la prochaine cible des Israéliens ?
Oui, bien sûr, je rejoins tout à fait ce que vient de dire Delphine, sur le fait que c'est à la fois, si vous voulez, un signe de défiance, à l'endroit des Etats-Unis et d'Israël, d'ailleurs Trump, il faut le rappeler, avait dit qu'il ne souhaitait pas que Moshtaba soit nommé. Il a dit qu'il ne va pas tenir longtemps sans notre aval. C'est tout à fait ça, et probablement ce sera le cas, vu les capacités de ciblage des Israéliens et des Américains.
Moi, ce qui me frappe par ailleurs, c'est une espèce d'ironie de l'histoire, c'est qu'il faut quand même rappeler à vos auditeurs que la République islamique, elle s'est totalement inscrite en faux par rapport au régime monarchique, dynastique qui lui a précédé, celui du Shah. Or là, s'installe une espèce de monarchie héréditaire, ce qui explique qu'une partie du clergé était hostile à cette élection. Je crois qu'elle consacre en réalité le basculement du centre de gravité du régime vers les gardiens de la Révolution. C'est un processus au long cours, parce qu'il y a une militarisation du régime iranien et une emprise de plus en plus importante des gardiens de la Révolution sur le régime.
Mais là, on voit bien à quel point il y a un durcissement, sachant qu'il faut quand même aussi avoir à l'esprit que Moshtaba Khamenaï, c'est quasiment un oligarque, c'est quelqu'un qui a monté toute une série de sociétés-écrans qui s'est enrichie sur le dos du peuple iranien et qui a financé via ces sociétés-écrans justement à la fois les milices paramilitaires Basidj et les gardiens de la Révolution. Donc on va assister dans un premier temps à un durcissement du régime, mais en effet, c'est le reflet en réalité d'une fragilité très substantielle.
Delphine Ninoui, dans un instant, vous nous direz ce que les Iraniens et les Iraniennes vous disent puisque dans vos reportages, vous pouvez les échanger avec eux. Mais juste, David Kalfa, sur les buts de guerre et ce qu'on constate sur le terrain, puisque cette guerre continue, qu'il y a la nomination de ce nouveau guide suprême qui est sur une ligne dure, quels sont les buts de guerre, les objectifs d'Israël et des États-Unis avec visiblement un régime qui tient mieux que ce qui était escompté par les forces qui ont mené l'offensive ?
Là, on voit bien qu'on est dans une impasse parce que, d'un côté, vous avez un régime iranien qui se durcit et qui dit aux belligérants israélo-américains qu'il n'y aura pas de compromis. Donc c'est la défiance. Et par ailleurs, la stratégie, c'est très clairement l'endurance. La stratégie du régime, depuis le début de cette guerre, c'est durer, ce n'est pas vaincre. Il ne le peut pas d'un point de vue militaire et conventionnel. En revanche, il essaye de faire durer ce conflit. Pourquoi ? Pour maximiser les coûts politico-économiques et notamment pour mettre en difficulté Donald Trump dans la perspective des élections du mi-terme en novembre prochain.
De l'autre côté, il y a un vrai flottement. Côté américain, il y a les déclarations contradictoires. Comme vous le savez, Donald Trump est un personnage totalement imprévisible. Il est erratique. Je ne sais pas si lui-même sait exactement où il va. Il a aussi, c'est une question de tempérament, mais je crois que c'est aussi une question de stratégie. Quand on lit l'art du deal, il insiste beaucoup sur cette stratégie qui consiste en permanence à changer de pied pour désarçonner l'adversaire. Donc je pense que c'est à la fois les deux. C'est vraiment un personnage erratique, mais c'est aussi quelqu'un qui essaye en permanence d'être là où on ne l'attend pas. Côté israélien, c'est très clair.
Il y a une volonté de faire chuter ce régime, en tout cas de créer à minima les conditions pour que ce régime chute. Et c'est pour ça qu'on voit les Israéliens de plus en plus frapper l'appareil coercitif du régime. Les QG de la police, les QG des gardiens de la révolution, des forces paramilitaires basides. Donc on est vraiment dans une stratégie quasiment de guerre totale côté israélien.
Alors il faut qu'on en vienne avec nous, vous, Dilphine Minoui, au ressenti, enfin la façon dont vivent les Iraniens. Vous avez beaucoup de contacts, vous écrivez des reportages dans le Figaro avec tous ces gens que vous arrivez à joindre en Iran. Quelle est leur vie quotidienne ? Qu'est-ce qu'ils vous racontent de cette vie et de leur aspiration au changement ? Pour certains, et sans doute pas pour d'autres,
parce qu'on a l'impression que le pays est très divisé. Oui, en fait, ce qui se passe, c'est que, et c'est ce que me disent beaucoup de mes interlocuteurs, un jour ils se réveillent en riant, en applaudissant parce que Ramenei est mort, ils montent sur les toits, ils se réjouissent, comme ça a été le cas à nouveau, d'ailleurs, à l'annonce de la prise de pouvoir de son fils. Ils sont retournés à nouveau sur les toits pour crier aussitôt mort à Mosh Sabah. Donc, cette force de résistance contre le régime, ce niveau de détestation du pouvoir, il existe, il est flagrant. Beaucoup d'Iraniens nous ont dit qu'on ne peut rien faire à main nue contre ce pouvoir.
Certains ont soutenu ces bombardements, mais de l'autre, évidemment, il y a l'inquiétude, parce que le quotidien, aujourd'hui, c'est quoi ? C'est se réveiller en pleine nuit, propulsé au pied de son lit à cause des bombardements lointains, c'est l'insomnie, c'est mettre des rubans adhésifs sur les fenêtres, c'est la guerre au quotidien. Et la guerre, elle frappe à toutes les heures. Et puis, c'est l'inquiétude aussi pour la suite.
Et c'est pour ça qu'il n'y a pas de mobilisation. On a tous été frappés, bouleversés par les immenses mobilisations et la répression, évidemment, de début janvier. Là, on a le sentiment que tout est figé, alors que le moment paraît être le plus propice, précisément, pour renverser le régime.
Oui, parce que, d'une part, il y a la peur des bombardements qui peuvent survenir à tout moment. Il faut savoir que, contrairement à Tel Aviv, Téhéran n'a pas d'abri, il n'y a pas de sirène, donc les gens sont livrés à eux-mêmes ou s'enfuir ou partir. Ceux qui en ont les moyens vont à la montagne, vont à la campagne, mais pour les autres, c'est très difficile. Et puis, le deuxième élément, c'est le régime qui utilise ces attaques extérieures comme prétexte pour combattre, entre guillemets, l'ennemi intérieur que sont les Iraniens. Avec une répression colossale et féroce.
Vous avez des checkpoints mobiles dans toutes les villes avec des miliciens basidji qui arrêtent les gens, qui fouillent les téléphones portables. Vous pouvez retrouver illico derrière les barreaux. Il y a aussi, pendant ce temps, dans l'ombre, parce qu'il faut savoir qu'il y a à nouveau un blackout de l'Internet. Les exécutions qui se poursuivent pour les détenus dans les prisons. La prison d'Evine, la section politique de la prison d'Evine, la fameuse section 209, on a appris que les prisonniers ont été transférés dans un autre endroit dont on ignore la localité.
Et ce que disent certains défenseurs des droits de l'homme, c'est cette inquiétude, c'est la crainte qu'à un moment donné, ces prisonniers soient utilisés aussi comme boucliers humains par les gardiens de la Révolution. Donc cette peur, elle est vraiment ancrée aujourd'hui en Iran. Et c'est pour ça que les gens, bien sûr, ne vont pas descendre dans les rues.
Donc pendant la guerre, la répression continue et même s'intensifier. Est-ce que c'est le signe d'un régime aux abois ? Est-ce que les gardiens de la Révolution sont d'une fébrilité totale ? Ce qui donne la situation que vous nous racontez, Delphine Minoui ?
Oui, c'est tout à fait ça. En fait, c'est paradoxal, c'est contre-intuitif, évidemment, parce que d'un côté, il y a un durcissement, mais de l'autre, en fait, si ce régime a la main lourde, c'est précisément parce qu'il se sent menacé dans son existence même. Il n'a jamais été aussi fragile depuis sa naissance, il y a près d'un demi-siècle. Et dans tous les cas, même s'il parvient à survivre à cette guerre, ce qui est peu probable, enfin, c'est très difficile de savoir en réalité ce qui va se passer, mais à minima, je pense qu'on est déjà, on assiste déjà à un changement à l'intérieur du régime.
Mais même s'il survit à cette guerre, c'est un régime qui est en sursis parce qu'il restera confronté à une population, une société civile iranienne qui lui est très largement hostile à une situation économique absolument catastrophique, qui sera encore plus catastrophique après la guerre. Et par ailleurs, avec des capacités de représailles à la fois aérobalistiques, donc vers l'extérieur, très diminuées. Et là, c'est la vraie question qui va se poser parce qu'on ne peut pas demander aux Iraniens de descendre dans la rue sachant que les bombes pleuvent. Enfin, c'est totalement irréaliste. Ça, c'est ce que Trump avait en tête, mais c'est complètement irréaliste.
En revanche, si les Américains et les Israéliens surtout continuent à taper l'appareil répressif, là, il pourrait y avoir un moment de bascule. Pour l'instant, c'est beaucoup trop tôt parce que la population iranienne, elle se protège et elle attend de voir ce qui va se passer. Si cet appareil est fragilisé, là, après la guerre, on pourrait voir des manifestations reprendre de plus belles.
Il faut qu'on ouvre le deuxième chapitre de cette discussion qui concerne la situation au Liban. Rima Abdelmalak, je rappelle que vous êtes avec nous en direct de Beyrouth. On a appris il y a quelques instants que l'armée israélienne avait lancé un nouvel appel à évacuer aux habitants de la banlieue sud de Beyrouth. Comment est-ce que vous avez vécu ces derniers jours la situation, les bombardements israéliens, les centaines de milliers de déplacés ? Est-ce que vous pouvez nous raconter la situation sur place ?
Oui, il faut imaginer que depuis plusieurs jours, on a eu autour de 500 frappes, 500 bombardements israéliens, principalement sur la banlieue sud de Beyrouth, mais aussi le sud du Liban, le nord, la BK. Moi, à titre personnel, par exemple, j'habite à peu près deux kilomètres de la banlieue sud parce que je suis dans un quartier très limitrophe, donc j'entends toutes les nuits, encore cette nuit, les frappes. Il y a des ordres d'évacuation, mais il y a aussi des frappes qui sont faites sans annonce préalable. Il y en a même eu une près de nos bureaux à l'Orient-le-Jour à moins d'un kilomètre.
Donc c'est un état de tension permanente qui génère des centaines de milliers de déplacés, plus de 500 000 déplacés aujourd'hui. Il faut imaginer que le Liban est un tout petit pays en termes géographiques, c'est à peu près la superficie de l'Alsace ou d'Île-de-France. Donc imaginez 500 000 déplacés qui dorment dans les rues, qui dorment dans leurs voitures, qui sont dans des parcs, qui sont sur des cartons par terre ou dans des tentes. C'est des images atroces. Beaucoup de familles, d'enfants et qui n'ont pas pour tous une solution d'hébergement, même si le gouvernement se mobilise pour ouvrir des écoles, créer des centres d'hébergement en temps à horaire.
Avec Rima Abdelmalak, je ne sais pas si vous nous entendez bien, ce qui nous a frappés avec Florence, notamment on a vu votre une de mardi dernier, Lorient-le-Jour, qui titrait le Hezbollah suicide le Liban. Et ce qu'on constate, c'est effectivement, sans doute pour la première fois, une rupture aussi franche, aussi nette entre le Hezbollah, mouvement terroriste, ce qu'on appelle un proxy de l'Iran, avec le gouvernement libanais qui rend illégale l'action militaire, avec aussi une partie de la communauté chiite. Ça, c'est la véritable nouveauté dans la situation libanaise, cette rupture franche et nette avec le Hezbollah ?
Oui, elle n'est pas encore totalement franche et nette de la part de l'ensemble de la communauté chiite, mais en tout cas, il y a une exaspération, une colère très forte qui a été exprimée. C'est vraiment la guerre de trop. C'est un choix absolument suicidaire d'avoir lancé six malheureuses roquettes qui n'ont eu aucun impact militaire sur le nord d'Israël et qui ont entraîné le Liban dans cet engrenage dont personne ne voulait.
Et même si l'ensemble de la communauté chiite n'est pas à ce point exaspéré, alors même que c'est elle qui en subit le plus les dégâts, il y a tous les autres et tous les autres n'en peuvent plus du Hezbollah et n'en peuvent plus de cet engrenage infernal qui nous met dans ce jour sans fin depuis trop d'années.
Rima Abdelmalak, Israël veut en finir avec le Hezbollah, mais vu l'enracinement du mouvement au Liban depuis plus de 40 ans, est-ce qu'un Liban sans Hezbollah, c'est crédible ?
Un Liban avec un Hezbollah politique, moins militarisé est possible. Si le Hezbollah rend ses armes, ça fait partie de ce plan de monopole des armes que le gouvernement libanais a déjà lancé et veut poursuivre, mais ça ne sera pas possible tant qu'Israël continuera à violer le cessez-le-feu, depuis un an et demi, ils n'ont jamais respecté le cessez-le-feu, tant qu'Israël voudra occuper le sud-Liban, il y aura, si ce n'est pas le Hezbollah, d'autres groupes radicalisés qui vont se créer et c'est comme ça que le Hezbollah est né en 1982, en réalité, suite à l'invasion israélienne. Donc, ce n'est pas en punissant l'ensemble du Liban qu'on arrivera à la paix un jour.
Il faut qu'on parle de la voie de la France dans cette situation et on a justement une question au standard de France Inter, c'est Arthur qui veut nous la poser. Bonjour, bienvenue Arthur.
Oui, bonjour. Ma question, elle est toute simple. Je voulais savoir pourquoi est-ce qu'on n'entend pas la France dans ce conflit ? Pourquoi est-ce que la France ne fait rien, notamment par rapport au Liban ? Cette guerre où deux États attaquent un autre hors d'un cadre complètement illégal, pour moi, est incompréhensible. Et on voudrait entendre la voie de la France qui était un grand pays. Merci.
Merci, merci Arthur. La voie de la France, elle a du mal à peser dans la région en ce moment. David Calpa ?
Oui, enfin, écoutez, le président de la République il est dans son rôle lorsqu'il essaye de jouer les intercesseurs, mais l'influence de la France au Levant l'est en déclin depuis déjà pas mal d'années. Là, sur la négociation, par exemple, sur le nucléaire qui aboutit à cet échec et à cette offensive israélo-américaine au-delà même de la France. L'Union européenne était nulle part. On était aux abonnés absents. Ça, c'est pas joué entre l'UE, les Etats-Unis, Israël et l'Iran, mais quasiment uniquement entre les Etats-Unis et l'Iran. Donc ça, c'est une donnée structurelle. Ça ne veut pas dire que la France n'a aucune influence. Elle garde quand même des emprises dans cette région.
Elle a des liens culturels, historiques, politiques, diplomatiques, économiques.
Notamment avec le Liban. Notamment, bien sûr. Pour autant, Emmanuel Macron qui plaide pour en cesser le feu auprès du Premier ministre israélien, ça ne donne rien.
Et non, parce que, en fait, si vous voulez, côté israélien, il y a le traumatisme du 7 octobre. Il y a une hantise, il y a un spectre qui hante les Israéliens. C'est une infiltration de commandos du Hezbollah depuis la frontière nord. Et c'est pour ça qu'ils ont décidé d'en terminer avec le Hezbollah. Ils ont rompu avec une stratégie défensive d'endiguement de la milice parce qu'ils la craignaient. On oublie l'état d'esprit des Israéliens avant le 7 octobre. C'est qu'ils craignaient que leur pays ne soit bombardé massivement par des salves de missiles guidés de la milice islamiste chiite pro-Iran.
Et, quelque part, paradoxalement, le massacre du 7 octobre et sa conséquence a désinhibé l'appareil de sécurité israélien qui, aujourd'hui, adoptent une posture beaucoup plus agressive, beaucoup plus offensive et donc, ils veulent mettre un terme à cette menace. Donc, les déclarations du président, elles ont leurs limites de ce point de vue.
D'un mot, Rima Abdulmalak, vous qui connaissez bien le président de la République, vous avez été sa ministre de la Culture. Est-ce que vous considérez que les propos, la position du gouvernement sont suffisamment fermes sur ce qui se passe au Liban ? Je ne sais pas si vous avez entendu tout à l'heure le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrault, qui refusait même d'utiliser le terme quant à l'action israélienne au Liban. Est-ce que la voix de la France porte suffisamment ?
Oui, la voix de la France porte, sachant que la France, honnêtement, aujourd'hui, est le seul pays qui pense tous les jours au Liban et qui intervient tous les jours. Mais la France ne pèse pas assez parce qu'il faut qu'elle soit beaucoup plus unie avec l'ensemble de la communauté européenne et qu'elle doit peser sur Donald Trump puisqu'aujourd'hui, les cartes de ce nouveau Moyen-Orient qui est en train de se redessiner sont en fait dans les mains de Donald Trump. Et comme vous l'avez dit, nul ne sait réellement ses objectifs. Or, c'est lui qui a aujourd'hui les leviers.
Merci, merci Rima, Abdoul Malak et merci David Kalfa, Delphine Minoui de nous avoir aidé à comprendre ce qui se joue au dixième jour de ce conflit qui va sans doute durer. Donc, on aura évidemment l'occasion d'en reparler longuement. Merci.