"Il faut plus de moyens" pour lutter contre les féminicides, affirme la chercheuse Margot Giacinti
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« Six féminicides aussi rapprochés, ce sont les périodes de congés comme les ponts du mois de mai qui sont propices à ce genre de drame? »
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Il est 6h20. Angeline, Sylvie, Denise, Chloé, Céline et une mère de deux enfants dont le nom n'a pas été communiqué. Six femmes tuées par des hommes, six féminicides en seulement neuf jours ce mois-ci. 36 depuis le début de l'année selon le collectif Féminicide. Année après année, les chiffres ne baissent pas. Pourquoi ces crimes restent-ils toujours aussi nombreux en France ? Bonjour Margot Giacenti. Bonjour. Vous êtes chercheuse en sciences politiques. Vous avez consacré votre thèse à l'étude des féminicides en France depuis la Révolution. Et récemment, vous avez publié un livre sur le sujet, Le commun des mortels, E2LES, aux éditions Divergence.
Alors évidemment, à chaque fois, on cherche à comprendre ce qui s'est passé. Six féminicides aussi rapprochés, ce sont les périodes de congés comme les ponts du mois de mai qui sont propices à ce genre de drame ?
Alors en effet, c'est une hypothèse qu'on peut faire. C'est un peu comme aux périodes de Noël ou du 1er de l'an. On a un pourcentage plus important de féminicides qui sont commis. On pourrait se dire ici que c'est en raison de ces ponts de mai qu'on a effectivement des regroupements familiaux qui peuvent participer à des dynamiques féminicidaires. Est-ce qu'il y a d'autres points communs, d'autres éléments déterminants ? Alors oui, quand on regarde un petit peu ces différents féminicides, on se retrouve quand même avec quatre d'entre eux qui ont été commis par des ex-conjoints. On retrouve la présence d'armes à feu.
Et donc, on est bien dans ces scripts qui ressemblent très nettement aux dimensions structurelles du féminicide. Donc, des scénarios qui se recréent, on voit un peu les mêmes logiques apparaître.
Oui, parce que dans votre livre, vous analysez justement les féminicides comme un fait structurel, un fait social structurel. Et vous dites que souvent, c'est quand les femmes commencent à agir, soit en prévenant des proches, soit à dire je vais partir, qu'elles se font tuer. En fait, les victimes sont rarement passives.
Tout à fait. Et là, on voit bien, en fait, dans ces six cas, on a des femmes qui, par exemple, c'est le cas de Sylvie en Saône-et-Loire. Elles venaient de rompre. On voit aussi que c'est le cas de cette femme dont on n'a pas le nom, mais qui a été tuée probablement par son compagnon policier, qui était son ex-conjointe. On a des femmes qui se mettent en action, c'est-à-dire qu'elles décident à un moment de partir, d'essayer de s'éloigner d'hommes qui sont décrits comme violents, qu'elles craignent. Et c'est à ce moment-là, en fait, qu'on rentre dans une période de risque important parce qu'elles se mettent en action. C'est en général mal vécu par le conjoint ou l'ex-conjoint.
Et c'est à ce moment-là, du coup, qu'elles risquent le plus de se faire tuer. Donc, c'est ce moment-là qu'on ne sait pas gérer en France, on ne sait pas les accompagner, ces femmes ? Alors, aujourd'hui, on peut faire effectivement cette hypothèse-là. On a vraiment du mal à saisir ce qui va être le risque féminicidaire, c'est-à-dire qu'on a du mal à accompagner un petit peu cette capacité d'agir, de partir, d'énoncer, etc. Et on a du mal à évaluer, en fait, le risque de passage à l'acte.
On voit bien, par exemple, que le fait d'avoir accès à une arme à feu, comme c'est le cas pour ce policier ou pour d'autres cas dans ces six féminicides, peut permettre un passage à l'acte plus rapide, mais on n'est pas encore très nettement capable de le préciser.
Les associations qui viennent en aide à ces femmes disent que les moyens baissent depuis 2024 et que, par exemple, ça a des conséquences très concrètes sur les femmes qui ont besoin d'être relogées en urgence. Il y a de plus en plus de demandes non pourvues. Il n'y a pas assez d'argent pour lutter contre les féminicides. C'est vraiment ça, le point numéro un ?
Alors, avec la politisation des violences, on va dire, depuis un petit peu le mouvement MeToo, on a un nombre de victimes qui se déclarent qui est plus important. Et donc, il faut suivre ce mouvement. Il y avait eu des annonces très fortes au moment du Grenelle des violences conjugales. Une hausse de certains moyens, par exemple. Voilà, tout à fait en 2019. Donc, une hausse, par exemple, des téléphones graves dangers mis en service. Mais aujourd'hui, on est face à beaucoup plus de victimes. Et donc, il faut absorber un petit peu ce flux. Et pour le coup, effectivement, on manque d'argent. Ça s'est lié aussi aux restrictions budgétaires. Les associations peinent à accueillir tout le monde.
Elles ont parfois des listes d'attente qui sont vraiment très longues. Et donc, les efforts doivent être maintenus pour essayer de gérer toutes ces victimes qui se présentent aux associations, dans les commissariats, etc.
Et c'est pour ça que l'Espagne a réussi à réduire les féminicides et pas nous. En Espagne, c'est moins 30% en 20 ans. Mais ils mettent le paquet à un budget deux fois plus important que chez nous, 750 millions d'euros par an.
Alors, cette question budgétaire, elle peut expliquer cette dynamique. Mais c'est aussi l'Espagne, un pays qui, dans sa législation, a essayé vraiment de prendre en compte les violences de genre de manière générale depuis plus longtemps que nous, depuis les années 2010. Et a des systèmes, par exemple un système algorithmique qui s'appelle Viogen, qui permet justement d'essayer de mesurer les moments à risque. Chose qu'aujourd'hui, chez nous, on a du mal à faire. D'autant que, contrairement à certains pays comme la Belgique, nous n'avons pas d'observatoire des féminicides. Pourquoi on ne le fait pas alors ?
Alors, moi, il me semble qu'il faudrait se dire qu'une partie importante du travail, c'est de documenter. Là, on voit bien avec six féminicides qu'on voit des traits communs. On se dit qu'il y a des scénarios. Donc, il faut poursuivre ce travail pour arriver à faire des retours un peu d'expérience sur ce qui s'est mal passé dans le parcours de ces femmes et qui ont amené à leur meurtre.
Oui, parce que ce n'est pas une question de catégorie sociale, d'âge. Ça concerne vraiment tout le monde, tous les âges, milieu rural, milieu urbain. Il y en a partout des féminicides, malheureusement.
Tout à fait. Là, on remarque dans la liste qu'on a une femme qui était âgée de 64 ans. On a des femmes qui sont plus dans la vingtaine. Notamment Angéline, elle avait des hommes de 9 ans. Et on a aussi ce cas qui est un féminicide, mais qui est aussi un enfanticide, puisque c'est une jeune fille de 14 ans qui a été tuée, probablement dans une relation, d'ailleurs, dans laquelle elle n'a jamais vraiment consenti, avec un homme de 23 ans. Donc là, on a des féminicides qui sont aussi liés à une culture de la pédocriminalité et qu'il faut aussi étudier en tant que telles.
Est-ce qu'il y a du mieux dans l'accueil des femmes quand elles vont porter plainte ? On sait que pendant très longtemps, elles n'étaient vraiment pas prises au sérieux et parfois elles partaient sans même avoir réussi à porter plainte. Est-ce qu'il y a du mieux là aujourd'hui ?
Alors, on va dire qu'il y a du mieux de manière générale, puisque avec la diffusion du terme féminicide, avec ce Grenelle qui a eu quand même une importance pour la politisation des violences, pour le fait de typologiser, d'arriver à voir qu'il y a des violences psychologiques, des violences économiques, des violences administratives, il y a quand même du mieux. Mais le problème, c'est qu'on reste quand même dans un moment qui est un peu charnière, c'est-à-dire que là, il faut que les moyens suivent. Pour ces femmes, en fait, qui, par exemple, on en a une, qui avait déjà porté plainte.
Mais pourtant, le ministre de l'Intérieur, Laurent Nunez, a dit récemment que la mobilisation des policiers et des gendarmes était totale. Donc, ça veut dire qu'on ne peut pas faire plus ?
Alors, la mobilisation est en effet importante. On voit bien que c'est un sujet qui est considéré comme aujourd'hui important, alors qu'il l'était moins auparavant. Mais c'est plutôt en termes de moyens. Il faut mettre plus de moyens, donc plus de policiers, plus de gendarmes, plus de sous dans les associations pour pouvoir maintenir des créneaux d'accueil plus importants. Et que, par exemple, pour venir faire constater des blessures auprès du médecin légiste, qu'on soit en ville ou qu'on soit en ruralité, la ruralité est un gros enjeu, on puisse concrètement y aller sans difficulté.
Le commun des mortels, faire face aux féminicides, c'était aux éditions Divergence, qui a été publié votre livre. Margot Giacenti, vous êtes chercheuse en sciences politiques et vous étiez notre invitée. Sous-titrage Société Radio-Canada
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