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Podcast / conversationFrance Inter — L'invité du week-end (sur Site radio)· 20 octobre 2024 22 minComplaisantDivertissementCulture, médias & sport

Exposition "Surréalisme" au Centre Pompidou : avec Marie Sarré et Adrien Goetz

Source d'origine 2 locuteurs

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Chapitres

Répartition du ton (temps de parole politique)

Propositif 95 %Attaque 3 %Défensif 2 %

Questions et réponses

Taux de réponse directe : 100 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)

  • 1:45OuverteRéponse directe

    Qu'est-ce que le surréalisme et son ambition ?

  • 2:24OuverteRéponse directe

    Qu'est-ce qu'il contient, ce manifeste ?

  • 3:08OuverteRéponse directe

    Pourquoi l'écriture automatique et les cadavres exquis sont-ils si importants dans le monde de l'art ?

  • 3:51OuverteRéponse directe

    Qu'y a-t-il dans cette exposition déroutante et joyeuse ?

  • 6:05OuverteRéponse directe

    Qu'en est-il de la question des femmes dans le surréalisme ?

  • 6:39OuverteRéponse directe

    Est-ce qu'il y a des œuvres que vous n'aviez jamais vues et qui vous ont surpris ?

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 1:32PrésentateurFait
    « Le surréalisme, c'est un manifeste qui fête ses 100 ans. »
  • 1:50InvitéFait
    « Les futurs surréalistes sont des jeunes gens qui ont entre 25 et 28 ans qui font l'expérience du front et qui vont sortir de cette expérience traumatisée. »
  • 2:27InvitéFait
    « Il s'ouvre par une ode à l'imagination. »
  • 3:12InvitéFait
    « Quand on voit l'expo, on se rend compte qu'il y a un tableau de Caspar David Friedrich. »
  • 4:17InvitéFait
    « On rentre dans cette gueule monstrueuse, qui est en réalité la reconstitution de la façade du Cabaret de l'Enfer. »
  • 8:04InvitéFait
    « Dali est le premier à placer vraiment le rêve au cœur du projet poétique du surréalisme. »
  • 10:12InvitéFait
    « Les surréalistes vont être très attentifs à des civilisations qui, selon eux, ont su inventer un nouveau rapport au monde. »
  • 14:24InvitéFait
    « Il y a ce tract de Breton pour un art révolutionnaire qui est absolument centrale. »
  • 15:58InvitéFait
    « Le surréalisme s'ancre dans cette expérience de la première guerre mondiale qui est pour eux un choc absolument terrible. »
  • 17:35InvitéFait
    « En 1929, André Breton publie un second manifeste du surréalisme dans lequel il donne une nouvelle définition. »
  • 21:05InvitéChiffre
    « En 1938 il y a eu une exposition surréaliste à la Galerie des Beaux-Arts et qu'en quelques semaines il y a eu 40 000 visiteurs. »

Temps de parole

  • Présentateur33 %
  • Invité32 %
  • Invité 222 %
  • Invité 39 %
  • Invité 44 %

5,4 interruptions / 10 min (chevauchements et interjections détectés).

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0:01
Présentateur

Et un grand entretien ce matin consacré au surréalisme. Le surréalisme, c'est un manifeste qui fête ses 100 ans. C'est aussi une exposition absolument magnifique qui a démarré au Centre Georges Pompidou. Et on a le bonheur, avec Marion Lourde, de recevoir ce matin la co-commissaire de cette exposition et un historien de l'art, membre de l'Institut Romancier, qui publie « Mes musées en liberté, 120 promenades artistiques en France » aux éditions Grasset. Il a visité et aimé l'exposition du Centre Georges Pompidou. Marie Saré, Adrien Goetz, bonjour et bienvenue à tous les deux. Bonjour.

Dans un instant, vous pourrez dialoguer avec les auditeurs d'Inter au 01 45 24 Saint-Nil, je rappelle le standard et l'application France Inter, pour vous interroger sur les cadavres exquis, pour vous interroger aussi sur ce mot étrange de surréalisme, ce mouvement qui est à la fois poétique, politique, qui dépasse de loin l'ambition du simple monde de l'art. On va démarrer par quelque chose de très simple avec vous, peut-être Marie Saré. Surréalisme, c'était il y a 100 ans. Un poète, André Breton, signe un manifeste. C'est un texte de combat pour une liberté absolue de création. Il reprend les mots d'ordre de changer la vie et de transformer le monde.

Rimbaud et Marx, on les trouve cités dans le très beau catalogue qui accompagne l'expo. Il cherche à donner corps à quoi ? Qu'est-ce que le surréalisme et son ambition ? C'est un mouvement, Marie Saré ?

1:47
Invité

Je pense qu'il faut revenir aux origines du surréalisme qui, bien avant 1924, s'ancrent dans cette expérience de la Première Guerre mondiale. Les futurs surréalistes sont des jeunes gens qui ont entre 25 et 28 ans qui font l'expérience du front et qui vont sortir de cette expérience traumatisée avec un écartement des valeurs modernes, des valeurs occidentales. L'urgence, l'intuition qu'il y a une urgence a en effet changé notre rapport au monde. Et en effet, d'abord, ils vont se rapprocher de Dada, faire plusieurs expériences. Et finalement, le 15 octobre 1924, André Breton publie ce manifeste du surréalisme.

2:22
Présentateur

Alors, qu'est-ce qu'il contient, ce manifeste ?

2:24
Invité

Alors, il s'ouvre par une ode à l'imagination. En effet, qui serait pour l'homme une manière de contrer la raison, le rationalisme, qui a mené justement au désastre de la Première Guerre mondiale, une ode au rêve également, qui est pour l'homme une idée salvatrice, celle qui lui permet de dépasser justement cette réalité, cette réalité quotidienne, et puis au merveilleux, qui est une notion absolument essentielle, qui va revenir à plusieurs reprises dans le manifeste, et qui là aussi est une manière de dépasser ce rationalisme.

2:53
Présentateur

Et ce qui est assez génial, c'est que quand on visite l'exposition Adrien Goethe, on s'aperçoit que, loin des poncifs, le surréalisme, ce n'est pas simplement un mouvement enfantin, ludique, l'écriture automatique, les cadavres exquis, même si c'est extrêmement important. Pourquoi est-ce que c'est si important dans le monde de l'art ? Ça commence très tôt.

3:12
Invité

Quand on voit l'expo, on se rend compte qu'il y a un tableau de Caspar David Friedrich, donc c'est le romantisme, c'est le début du 19e siècle. Il y a ce dessin incroyable que j'ai beaucoup aimé, montrant la maison de Mozart, qui est une invention de Victorien Sardou vers 1860. Donc ça, c'est le dessin spirit. Et là, c'est l'étape tournante de Victor Hugo. Et on se rend compte que ce mouvement ne s'arrête pas, et que l'expo le prolonge, au-delà de la date de 1924, l'expo le prolonge jusqu'après la Seconde Guerre mondiale. Donc c'est une vision très large du surréalisme, et ça m'a beaucoup séduit, ça.

3:44
Présentateur

Alors justement, on va visiter, et grâce à vous, essayer de voir ce qu'il y a dans cette exposition, puisque c'est une exposition qui est déroutante, qui est joyeuse, qui est très complète. Quand on arrive au sixième étage du centre Georges Pompidou, on entre dans la bouche d'un monstre, et on arrive dans un couloir extrêmement sombre, et sur les murs, il y a des visages qui sont projetés. On reconnaît ceux de Breton, d'Aragon, de Dali, et vous avez imaginé donc cette déambulation comme un labyrinthe, et c'est pas par hasard.

4:17
Invité

Absolument. En effet, on rentre dans cette gueule monstrueuse, qui est en réalité la reconstitution de la façade du Cabaret de l'Enfer, qui est un cabaret situé place Clichy, donc derrière l'atelier d'André Breton, où les surréalistes avaient l'habitude d'aller. Et ce cabaret, la fête foraine, le Luna Park, c'est vraiment le modèle des expositions des surréalistes. Marcel Duchamp est le scénographe des expositions, notamment en 1938 à la Galerie des Beaux-Arts, et en 1947 à la Galerie Mag. Et il va s'inspirer de ces arts forains pour ces expositions, avec cette idée qui est absolument centrale de chambouler, de remettre en question les hiérarchies entre beaux-arts et arts populaires.

Et ce labyrinthe, en effet, c'est le modèle des expositions surréalistes, parce qu'ils s'opposent à l'orthogonalité, à la grille moderniste. Et on entend dans cette salle en étoile dont parlait Ali, on entend une voix qui est celle de Breton, ou presque en fait. Donc on entre en effet dans ce train fantôme, et on arrive dans une première salle, un tambour, dans lequel est présenté le manuscrit original du Manifeste du Surréalisme, prêté par la BNF, pour la première fois dans son intégralité, absolument.

Et en effet, autour d'un film de cinq minutes, qui éclaire la genèse de ce texte, et qui est porté par une voix, qui est reconstituée par une intelligence artificielle réalisée par l'IRCAM, qui est la voix d'André Breton, qui lit en effet le Manifeste du Surréalisme. Adrien Goet, l'exposition est très foisonnante, elle est très riche. On est perdus, c'est ça qui est bien, c'est qu'on en a assez, il y a une expo pédagogique, c'est fini, elles ont vécu, on aime bien être complètement dérouté, et on l'est. Vous l'avez été ? Oui, bien sûr, je l'ai visité deux fois.

Une première fois, j'étais complètement perdu, puis ensuite j'ai regardé un peu plus le catalogue, et j'ai compris plein de choses, j'ai compris que dans ce labyrinthe, il y avait des passages secrets, il y avait des trappes, il y avait des effets d'écho. On parlait de, par exemple, des peintures de femmes, il y a beaucoup de femmes surréalistes qui réapparaissent.

6:02
Présentateur

On va y venir, parce qu'il y a de nombreux auditeurs qui s'interrogent aussi, et qui s'intéressent à la question des femmes.

6:08
Invité

Elles sont très présentes. D'Oramar, par exemple. D'Oramar, mais pas uniquement. Il y a cette photo de Gretchen Stern qui est extraordinaire, avec ce miroir qui éclate là. Il y a vraiment, on est pris dans un tourbillon, et c'est une expérience. C'est-à-dire qu'on n'est pas là pour apprendre des choses, on vit une expérience. Mais vous qui êtes un grand historien, qui avez tout vu ou presque. Non, mais il y a des sculptures, des peintures, des collages, des photos. Il y a des offres qu'on connaît, qu'on a tous déjà vues. En réalité, l'Acrobate Bleu de Picasso, l'Empire des Lumières de Magritte. Est-ce qu'il y en a que vous n'aviez jamais vus, qui vous ont surpris ?

Il y en a qui sont devenus des chefs-d'oeuvre grâce à l'expo, et grâce peut-être au compte Instagram, où les photos se diffusent, et où on voit que n'importe qui peut mettre des photos sans être historien de l'art. Alors, je pense à cette armoire surréaliste de Marcel Jean de 1941, qui devient l'oeuvre phare de l'expo, alors qu'elle ne l'était peut-être pas, et qui vient des collections du Musée des Arts Décoratifs. Vous la décrivez ? Alors, c'est des portes qui s'ouvrent, mais vous la décririez beaucoup mieux que moi, Marie. Oui, c'est une sorte de trompe-l'œil avec une virtuosité technique qui est très proche de celle de Magritte.

En effet, il y a des portes qui s'ouvrent sur un paysage à l'arrière en trompe-l'œil, et là encore, qui font appel à ce merveilleux surréaliste.

7:21
Présentateur

Alors, l'exposition, c'est un labyrinthe. Elle respecte donc l'ambition d'André Breton, qui était de casser les codes du musée, les codes de la chronologie, et vous l'avez conçu autour de thèmes. Il y a notamment, par exemple, la trajectoire du rêve. C'est l'une des salles de cette expo, et c'est assez formidable. On voit des œuvres de Dali, de Miro, de Dora Maar, qui voient quelque chose dans leur rêve, qu'ils retranscrivent dans leurs œuvres. Et Dali, par exemple, c'est l'un des premiers à retranscrire cet état complètement hallucinatoire, et il a peint une toile magnifique. Est-ce que vous pouvez nous la décrire ?

8:01
Invité

Alors, en effet, Dali est le premier à placer vraiment le rêve au cœur du projet poétique du surréalisme. Les surréalistes sont notamment contemporains des recherches que Freud mène sur le rêve à des fins thérapeutiques. André Breton va même aller jusqu'à faire le voyage à Vienne pour rencontrer Freud en 21. Ça, c'est pas très bien passé. Mais Dali est celui qui dote le surréalisme d'une nouvelle technique, d'une nouvelle méthode, qu'il nomme la paranoïa critique, et qui est en effet l'illustration la plus minutieuse du rêve.

Alors, je pense que vous faites allusion à ce grand tableau de Cleveland qui s'appelle Le rêve, où il y a en effet une tête comme ça, très chimérique, qui a la bouche close, enfin même une absence de bouche, qui est emplie de fourmis. Absolument, les fourmis reviennent très régulièrement dans l'œuvre d'Ali. Elles ont un lien biographique à son enfance. Et en effet, c'est l'une de ces grandes images de rêve.

8:54
Présentateur

Avant d'aller au standard, il y a quelque chose d'extrêmement fort. C'est qu'on voit dans cette exposition un monde qui ne connaît pas les frontières. Il y a Magritte, Dali, Max Ernst, c'est-à-dire qu'il y a des Belges, des Espagnols, des Allemands, des peintres qui viennent aussi d'autres coins de la planète, comme le Japon, le Mexique. Et c'est l'une des forces de cette exposition, c'est restituer la dimension cosmopolite, la vocation cosmopolite du mouvement surréaliste. Il y a des affiches, par exemple, une affiche extrêmement forte qui appelle à boycotter l'expo coloniale de 1931. Ça, c'est formidable.

9:35
Invité

Il y a un très bon article dans le catalogue de Damaris Samao sur le surréalisme contre le colonialisme. Et là, on découvre la dimension politique. C'est bien sûr mondial, mais c'est aussi l'abolition d'une forme de hiérarchie, un intérêt pour les arts lointains, mais aussi l'idée qu'il faut boycotter cette exposition coloniale.

9:54
Présentateur

Et il y a des œuvres d'ailleurs qui viennent de pays d'Océanie, par exemple, d'Afrique, comme dans le bureau d'André Breton qui a été reconstitué au centre Georges Pompidou. Pourquoi cette importance de l'influence de terres et d'arts lointains ?

10:12
Invité

Les surréalistes vont être très attentifs à des civilisations qui, selon eux, ont su inventer un nouveau rapport au monde. Notamment un autre rapport à la nature, au cosmos, un rapport qui ne serait pas celui de la domination, de la consommation, mais qui serait une sorte de grand panthéisme, une sorte d'animisme, comme l'ont rêvé avant eux les romantiques, allemands notamment. Et en effet, pour cette raison, ils vont aller du côté des arts non-occidentaux.

Alors, assez peu les arts africains, dans lesquels ils voient une sorte de formalisme, mais davantage les arts océaniens, les arts nord-américains, où ils retrouvent cette dimension magique, et notamment cette dimension magique de la nature. Adrien Goetz, les 13 salles de l'expo dont on parlait, qui s'enroulent un peu comme un escargot, elles portent les noms de ces thèmes récurrents. On en parlait, il y a Le Rêve, il y a Alice, il y a l'autre réamont qui apparaît, il y a l'autre réamont qui apparaît, et des meurtrières qui permettent de voir les salles suivantes ou les salles précédentes, ce qui fait qu'on est dans une œuvre.

Il y a les maires, les chimères, les médiums, c'est ça les marqueurs du surréalisme ? C'est comme ça qu'on définit ce mouvement ? Les chimères, Marie, vous les avez traquées, vous en avez trouvé beaucoup à toutes les époques. Une table loup. Et on peut faire une petite chasse aux chimères dans l'expo. Il y a aussi le fameux téléphone de Dali, avec ce homard. Oui, c'est un des chambres de l'expo, c'est qu'on retrouve des œuvres qu'on a déjà vues, revues partout, et puis d'autres qu'on ne connaît pas du tout, et qu'on découvre. Et ça, c'est vraiment formidable.

11:33
Présentateur

On va aller au standard, retrouver les auditeurs d'inter, mais c'est vrai qu'il faut indiquer qu'il y a une pièce qui est consacrée aux forêts, par exemple, qu'il y en a une où l'on découvre des minotaures, avec Picasso, évidemment, et puis il y a des cadavres exquis qui donnent lieu à ces chimères. Bonjour, Romaine.

11:51
Invité

Oui, bonjour à vous tous, et je suis absolument, je me réjouis de cette émission.

11:55
Présentateur

Bah écoutez, bienvenue.

11:56
Invité

Comme si c'était la quintessence, merci beaucoup, de tout ce que j'avais pu entendre il y a très peu de temps sur France Culture, une nuit sur André Breton notamment, et je pense avoir peut-être, vu ce qui vient d'être évoqué concernant l'élargissement aux autres cultures du journalisme, peut-être la réponse à ma question qui sera assez simplement formulée comme étant ce que j'ai glané parmi ces heures d'écoute sur France Culture de Breton, et puis d'autres, d'autres, bien sûr, personnes importantes du journalisme, voilà, que le journalisme ne serait pas un art au-delà ou sur le réel, stricto sensu, quand on analyse le mot, mais l'art de tous les réels.

Justement, est-ce que vous êtes d'accord avec cette définition que j'ai entendue ?

12:41
Présentateur

Alors, on va vous répondre justement, Romaine, Marie Saré ?

12:46
Invité

En tout cas, là où vous avez raison, c'est qu'en effet, le surréalisme n'a pas remis radicalement en question la réalité. Ce que le surréalisme recherche, c'est une réconciliation, et Breton va revenir régulièrement sur ce thème, entre le rêve et la réalité.

12:59
Présentateur

Et ça, c'est justement la dimension extrêmement puissante

13:02
Invité

puissante de l'inconscient

13:05
Présentateur

et du conscient de tout ce qui peut paraître éloigné, contradictoire, séparé. Adrien Goetz ?

13:12
Invité

Oui.

13:12
Présentateur

Vous vouliez répondre à Romaine, il y a quelque chose de très fort, c'est que vous parliez de la dimension politique en commençant, et le mouvement surréaliste, il est indissociable du contexte politique, social, celui des deux guerres du XXe siècle. On croise même l'ange du foyer. Qu'est-ce qu'on voit ? C'est un extraordinaire tableau

13:32
Invité

de Max Ernst, qui fait la couverture du catalogue, l'affiche de l'expo, qui est en collection privée, mais qui peut-être un jour sera dans les collections nationales, et qui est un tableau à la fois inquiétant, séduisant, par ses couleurs, par cet élan monstrueux. C'est le monstre, et le monstre, il a sa place dans une expo, c'est ce qu'on montre. Et donc là, vous le mettez en vedette, et ça sera une découverte pour beaucoup, ce tableau. Oui, c'est un tableau important. En effet, et pour revenir à la question de Romaine, le surréalisme est en prise avec cette réalité, et notamment cette réalité politique.

L'engagement révolutionnaire guide toute l'histoire du surréalisme, mais il y a une sorte d'imperméabilité théorique, en tout cas souhaitée, entre le poétique et le politique, mais qui est souvent remise en question, notamment pendant les années de guerre, pendant les montées du fascisme, et c'est l'objet justement de ce tableau de l'Ange du Foyer. D'ailleurs, l'exposition, elle est émaillée de tracts, on en retrouve tout au long de l'exposition. Par exemple, il y a ce tract de Breton pour un art révolutionnaire qui est absolument centrale. Il y a un engagement politique dès 1925, qui est cet engagement contre la guerre du Rif, c'est-à-dire contre la colonisation française au Maroc.

Et l'objet même de ce tract que vous citez, c'est justement ce souhait de distinguer politique et poétique. C'est-à-dire que pour Breton, l'artiste surréaliste est un être engagé, un être révolutionnaire, mais que son art, lui, ne doit pas être au service de la propagande. Adrien Goetz, par rapport à d'autres mouvements, d'autres aventures artistiques, est-ce que la dimension politique du surréalisme, elle est majeure, elle est particulièrement marquée ? Si on prend le romantisme, il y a une dimension politique qui est évidente. Bien avant 1830, et puis en 1830, tout cela culmine et on voit au Louvre la liberté de Delacroix qui vient d'être restaurée et qui surgit comme une nouvelle icône.

Cette dimension politique accompagne énormément, enfin pardon, j'enfonce un peu une porte ouverte là, accompagne beaucoup de courants artistiques. Sans que les deux chronologies se superposent à chaque fois. Tout est aimanté, il n'y a pas de lien de cause à effet, mais ce sont des mouvements et on est pris dans votre expo comme dans une vague.

15:36
Présentateur

C'est dans une vague, mais vous disiez tout à l'heure à propos du fascisme qu'il avait été important de la dimension aussi de la première guerre mondiale qui est essentielle pour comprendre la naissance du surréalisme. Il y a beaucoup d'auditeurs justement qui appellent à ce sujet et qui aimeraient que vous précisiez ce rapport entre le surréalisme, la première et la seconde guerre mondiale.

15:55
Invité

Le surréalisme s'ancre dans cette expérience de la première guerre mondiale qui est pour eux un choc absolument terrible et ils vont vouloir réinjecter du merveilleux dans le réel. Vous l'avez dit tout à l'heure, transformer le monde, cette phrase qu'ils empruntent à Marx, c'est-à-dire transformer le monde de manière politique, changer la vie qu'ils empruntent à Rimbaud, c'est-à-dire injecter du merveilleux dans le réel poétiquement. et la seconde guerre mondiale va confirmer cette déchance selon eux du monde moderne.

16:27
Présentateur

Mais il y a un portrait de Hitler qui fait irruption à un moment, un portrait qui est défiguré comme si on souriait de lui et c'est Hitler en 1934.

16:38
Invité

Absolument, c'est un portrait que réalise Victor Brunner, artiste roumain qui inflige à Hitler les pires sévices. Adrien Goetz, il y a une œuvre qui est jugée représentative du surréalisme. D'ailleurs, elle est sur la couverture du catalogue de l'exposition aussi. C'est l'Empire des Lumières, on en parlait tout à l'heure. C'est cette espèce de maison en clair-obscur. Pourquoi est-ce qu'elle est particulièrement symbolique ? Magritte, exactement. Pourquoi est-ce qu'elle est particulièrement symbolique de ce mouvement ? Parce qu'il y a ce mystère mais c'est aussi parce qu'elle a été en poster dans toutes les salles de classe. Pas la mienne ! Pas vous ! On a des souvenirs de collège.

Ça fait partie d'un des accès que les professeurs donnent à l'histoire de l'art un peu partout. Le surréalisme, ça plaît, ça parle. C'est quelque chose qui a une dimension universelle que restitue bien l'expo et on a l'impression qu'on a toujours vécu avec ces images-là. Marie Saré ? C'est une œuvre très importante parce que ça pourrait être une sorte d'illustration parfaite du surréalisme. En 1929, André Breton publie un second manifeste du surréalisme dans lequel il donne une nouvelle définition en disant que finalement le surréalisme c'est la réconciliation parfaite des contraires.

C'est la réconciliation du rêve et de la réalité, de la vie, de la mort, du haut et du bas, du jour et de la nuit. Et quelques années plus tard, Magritte va entreprendre cette série de l'Empire des Lumières.

17:54
Présentateur

Est-ce que le surréalisme a encore quelque chose à nous dire aujourd'hui, Marie Saré ? Est-ce que c'est quelque chose qui éclot, la parenthèse éclose, ou est-ce que c'est quelque chose qui continue d'irriguer l'art et qui nous parle en 2024, 100 ans après le manifeste ?

18:10
Invité

Alors le surréalisme en tant que mouvement organisé est dissous de manière officielle en 1969, mais en effet je crois aujourd'hui qu'il y a un esprit du surréalisme qui demeure et qui émerge régulièrement à la fois dans les arts plastiques, dans la littérature, mais aussi dans le cinéma, dans la mode et dans la vie. Même question, Adrien, je vais vous contredire parce que je trouve que c'est pas mal dans un musée de se trouver face à une oeuvre qui en apparence n'a plus rien à nous dire et que c'est totalement dépaysant, c'est autre chose, on fait un voyage dans le temps. Mais vous pensez à quoi là ?

Je ne sais pas, mon livre sur les musées, je l'ai commencé à Chantilly, au musée Condé de Chantilly qui est figé dans l'état magnifique musée dans une forêt extraordinaire, dans un domaine et il est figé par le testament de son créateur, le duc d'Aumale, il n'a pas bougé depuis la fin du XIXe siècle. Donc on pourrait se dire ça n'a plus rien à nous dire, c'est fossilisé. Or je crois que c'est l'inverse, que c'est un lieu qui fait rêver, c'est un lieu qui nous laisse toute liberté de visite, il n'y a pas de chronologie, il n'y a pas de... il y a un désordre apparent et moi ça, ça me fascine parce que j'entre dans un monde que je ne connais pas.

Marie Saré, il y en a quand même encore un, un surréaliste qui est encore là parmi nous et d'ailleurs vous l'exposez aussi dans l'exposition Surréalisme. Alors en effet dans l'exposition on a fait le choix de ne montrer que des artistes qui avaient appartenu au mouvement historique, c'est-à-dire qui avaient présenté des oeuvres dans les revues, dans les expositions internationales du mouvement et c'est le cas de Jean-Claude Silberman qui est en effet vivant, qui est venu installer une oeuvre dans l'exposition, Alice. C'est une espèce de mobile en quelque sorte qu'on peut dire ça ? Oui absolument, ce sont des découpages, c'est un univers très poétique, absolument merveilleux.

19:48
Présentateur

Et en référence à Alice au Pays des Merveilles.

19:49
Invité

Tout à fait.

19:50
Présentateur

Et ça c'est assez génial d'ailleurs de voir l'influence que peuvent avoir certaines oeuvres comme Alice au Pays des Merveilles sur les surréalistes. Adrien Goethe, je reviens à votre livre parce que c'est vrai que vous êtes parti de Chantilly, de ce lieu absolument magique et à la fin vous revenez à Chantilly, à ce musée et à ce musée qui manifeste une forme de liberté et surtout il y a quelque chose qui peut faire écho à la démarche des surréalistes, c'est un texte de Balzac le chef d'oeuvre inconnue. Oui. Pourquoi ?

20:19
Invité

Parce que c'est le moment où une oeuvre peut-être en dehors de sa chronologie, Balzac décrit une oeuvre qui n'existe pas encore à son époque, c'est-à-dire qui ne représente rien. Il n'y a rien sur la toile, écrit-il. Et ça c'est quelque chose que les surréalistes ont pu faire. Les surréalistes ont pu tout faire. On pu tout faire. Il y a aussi à Chantilly cette porte du cabinet des livres qui est une fausse porte couverte de dos de reliure d'ouvrages qui ont disparu comme la fin des annales de Tacite, les chronologies des pharaons, des ouvrages qu'on ne connaît pas et qui restent inaccessibles mais qu'on peut voir.

Marie Sarri, une dernière chose qui est intéressante peut-être pour les gens qui nous écoutent, c'est qu'il faut s'y prendre à l'avance. Il y a beaucoup, beaucoup de public qui vient dans cette exposition. Comment vous expliquez ce succès et surtout ce public qui est peut-être plus varié que pour d'autres expositions ? Oui, il faut rappeler peut-être qu'en 1938 il y a eu une exposition surréaliste à la Galerie des Beaux-Arts et qu'en quelques semaines il y a eu 40 000 visiteurs. Donc déjà historiquement le surréalisme est extrêmement populaire parce que justement je crois qu'il est en prise avec notre réalité et il pose des questions qui sont encore extrêmement actuelles.

Notre rapport au monde, le besoin de réinventer notre rapport aux autres, à la nature et que voilà c'est pour toutes ces raisons qu'il plaît énormément. Ce cosmos dont André Breton dit que peut-être que l'homme n'est pas le point de mire de l'univers, c'est ça en fait, qui nous parle peut-être la modernité et qui pose des questions qui sont d'une immense actualité qui anticipe des raisonnements éco-critiques, écologiques.

21:45
Présentateur

Et c'est assez formidable justement de se promener dans cette exposition et d'avoir accès non seulement à la beauté, à l'émerveillement devant certaines œuvres et d'un autre côté de rester avec plein de questions, des questions qui vous accompagnent même quand on a quitté le centre Georges Pompidou. Merci infiniment à tous les deux d'avoir été les invités du grand entretien d'Inter pour ce centième anniversaire du manifeste du surréalisme, surtout pour cette exposition surréalisme au centre Georges Pompidou qu'on conseille chaleureusement. Adrien Goetz « Mes musées en liberté » ce sont 120 promenades artistiques en France. C'est publié chez Grasset. Merci à tous les deux. Merci. À suivre.

Sous-titrage Société Radio-Canada

22:24
Locuteur

« Mes musées en liberté »