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Discours / meetingÉlysée (sur YouTube)· 11 mars 2021 19 minAutoproduitPortrait personnelSécurité

Journée nationale d’hommage aux victimes du terrorisme.

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Mesdames, Messieurs, cérémonie à l'occasion de la Journée nationale d'hommage aux victimes du terrorisme. Extrait du livre Le Lambeau de monsieur Philippe Lançon, lu par Madame Chloé Bertholet. "Je suis toujours agacé par les écrivains qui disent écrire chaque phrase comme si c'était la dernière de leur vie.

C'est accorder trop d'importance à l'œuvre ou trop peu à la vie. Ce que j'ignorais, c'est que l'attentat allait me faire vivre chaque minute comme si c'était la dernière ligne. Oublier le moins possible devient essentiel quand on devient brutalement étranger à ce qu'on a vécu, quand on se sent fuir de partout.

J'en suis donc venu à penser à peu près la même chose que ceux qui m'agaçaient, même si c'est pour des raisons et dans des circonstances différentes. Il faudrait noter les plus petits détails de ce qu'on vit, la moindre des choses moindres, comme si on allait mourir dans la minute qui suit ou changer de planète, la suivante n'étant pas plus hospitalière que celle qu'on a quittée. Ce serait utile pour le voyage et comme un souvenir pour les survivants, plus utile encore pour les revenants, ceux qui, n'étant pas plus morts que les autres, sont allés suffisamment loin ailleurs pour n'être plus tout à fait de retour ici, dans le monde où chacun continue de vaquer à ses occupations comme si la répétition des jours et des gestes avait un sens linéaire, établi, comme si ce théâtre était une mission.

Les revenants liraient leurs notes, regarderaient vivre les autres, frotteraient leurs souvenirs et leurs vies. Ils compareraient le tout dans l'étincelle produite et, en s'y réchauffant, ils se rappelleraient peut-être qu'un jour ils ont vécu. Une petite pensée venue aux toilettes aurait plus d'importance pour la future victime qu'une déclaration de guerre, une réunion de travail ou la démission d'un ministre.

L'écriture suspendrait le temps dont elle estime la trame puis, une fois la page écrite, la comédie reprendrait jusqu'au moment où elle serait brutalement interrompue. Ce ne serait pas exactement les choses de la vie, ce film de Claude Sautet où le héros revoit les moments importants de son existence tandis que dans un accident il va la perdre. Non, il ne s'agirait pas de noter les choses essentielles, les grandes étapes, cela c'est une perspective d'homme vivant et bien portant.

Il n'y aurait d'abord que les toutes petites cendres de la dernière cigarette du condamné, celui qui ne sait pas encore que la sentence est prononcée et que le bourreau est en route avec armes et bagages dans le coffre d'une voiture volée. Évidemment je ne l'ai pas fait. Je n'ai pas pris ces notes sur les heures qui ont précédé l'apparition des tueurs parce que c'était une matinée comme les autres mais j'ai l'impression que quelqu'un l'a fait à ma place, un farceur qui s'est fait la malle et que j'essaye, en écrivant, de coincer." Lettre de Marie-Laure Meyer, victime de la tuerie de Nanterre survenue le 27 mars 2002, à Philippe Lançon. "Cher Philippe, je me permets de vous parler ainsi car nous nous sommes déjà rencontrés et que nous partageons deux choses : un article que vous avez écrit en 1997 dans les portraits de Libé et qui était ma première interview en tant que personne par un journaliste, le fait d'avoir survécu à une tuerie ahurissante : vous, celle de Charlie Hebdo, moi, celle du Conseil municipal le 27 mars 2002.

Du coup j'ose vous écrire, même si nous ne nous connaissons pas plus que cela. D'abord, pour vous souhaiter de pouvoir rapidement bénéficier de tous les talents de la médecine française pour réparer les dégâts faits par une kalachnikov, le 357 Magnum est plus précis, ensuite pour vous dire ce que vous savez déjà : qu'il n'est pas facile d'être un survivant, partagé entre bonheur d'être là et culpabilité d'être passé à travers. Que les cauchemars durent longtemps.

Je ne sais même pas, douze ans après, s'ils disparaissent un jour. Qu'ils vous sautent à la gorge dans les moments les plus imprévisibles et que les crises de panique, d'angoisse ou de désespoir, peuvent vous transformer en loque alors même que votre entourage vous félicite pour votre force d'âme. Ensuite, pour vous dire que nous sommes nombreux à avoir découvert avec bonheur que vous aviez survécu et nous sommes convaincus qu'une gueule cassée permet de continuer à penser, à écrire et que, même si vous allez probablement en baver pendant un moment, le corps et la médecine ont des ressources insoupçonnées.

Votre article du 14 janvier m'a montré que vous aviez déjà commencé à vous battre. J'en suis heureuse et mes pensées vous accompagnent. Cela ne sert peut-être à rien mais je n'ai pas grand chose d'autre à vous proposer à ce stade.

Et après ? Comment passe-t-on de survivant à vivant ? Je ne peux que vous transmettre ma propre expérience.

D'abord, en acceptant que beaucoup de gens vous embrassent et vous réaffirment que c'est génial que vous soyez toujours là, en s'appuyant sur leur affection voire leur compassion, même quand ça déborde un peu trop. Ensuite, en trouvant des causes d'utilité extérieures à soi-même, depuis sa famille jusqu'au militantisme, en passant bien sûr par le réconfort apporté à ceux qui ont perdu un proche, les veufs, les veuves, orphelins et sidérés par la violence du drame puis épuisés par les démarches administratives, les mesquineries, les problèmes financiers. Enfin, par toute la réflexion que peut apporter la souffrance aiguë d'avoir été impuissant pendant, avant, depuis...

C'est un creuset puissant. Le dimanche 19 avril dans l'après-midi, je suis pour la première fois retournée dans mon appartement. C'était une visite simple.

Je n'en avais aucune envie, j'avais peur. Il a fallu m'y préparer. À l'aube, j'ai fait ma promenade quotidienne dans les Invalides, une heure environ, soit le tour entier en longeant les fossés.

J'aimais beaucoup ces fossés avec leurs canons éteints. Ils nous séparaient, nous les patients hospitalisés, du monde extérieur qui entrait surtout de 10h00 à 18h00 sous sa forme touristique. Ceux d'en face étaient des personnages encombrés, mal vêtus, bruyants et sans mystère, des personnages qui allaient plus ou moins vite du point A au point B.

On avait établi leur itinéraire en direction du tombeau et le vent bientôt les disperserait mais leur présence n'était pas inutile. Elle nous mêlait au monde que nous avions quitté. J'aimais aller jusqu'à leur cafétéria près du tombeau pour les regarder boire, manger, les entendre parler dans toutes les langues et d'abord celles que je ne comprenais pas.

La vie ordinaire entrait au château et dans nos labyrinthes particuliers. Nous sentions ainsi l'air du temps sous une forme qui nous était presque entièrement interdite : la vacance, la frivolité, le mouvement sans souffrance. Il n'y a guère de légèreté chez les patients.

Les visiteurs des Invalides leur en apportaient. Ce que je voyais dans mon village, comme dans le service hospitalier qui m'avait reconduit vers la vie, c'étaient tout simplement des femmes et des hommes de bonne volonté. Ils savent et sentent, du moins m'a-t-il semblé, qu'ils ne veulent pas d'une société où le sommeil de la raison engendre des monstres semblables à ceux du 7 janvier.

Savent-ils ce qu'ils veulent ? Employons au conditionnel un mot de Rousseau : Ils voudraient sans doute un "contrat social" efficace, équitable et civilisé. Mais, s'il y a une majorité de gens pour le signer, il n'y a plus personne en France pour l'écrire et le mettre en œuvre.

J'essayais de le composer en marchant le long du canal lorsque soudain j'ai de nouveau pris conscience de mon état de revenant. On ignore à quel point les lieux où l'on a grandi nous façonnent jusqu'au moment où l'on y retourne, comme si l'on était mort. Le corps et l'esprit retrouvent l'espace familier mais ils ont changé.

Comme les nerfs autour d'une greffe, le paysage, la lumière et l'air tentent de se frayer un passage jusqu'à eux mais n'y parviennent pas. Tout s'affole, s'électrise. Tantôt c'est la surchauffe, tantôt l'insensibilité.

Tout est en place, comme toujours, mais le lieu familier avec ses centaines de microscopiques histoires, ses kilomètres mille fois arpentés, ne vous reconnaît plus. Vous êtes entièrement chez vous et vous êtes un étranger. Et les souvenirs qui restent les vôtres renvoient au fil de l'eau vers l'avenir incertain. "Je" fut quelqu'un, sera un autre et pour l'instant n'est plus." Dépôt de gerbe par Monsieur le Président de la République.

Chant Lascia ch'io pianga, aria de George Friedrich Haendel, interprété par Madame Marie-Laure Garnier. Mesdames, Messieurs, la cérémonie est terminée.