Jean-François Marmion : "Ça fait 25 siècles qu'on pense vivre l'âge d'or de la connerie"
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Questions et réponses
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Comment rendre un enfant stupide ?
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L'intelligence artificielle est-elle aussi bête que nous ?
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Donald Trump fait-il exprès ?
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C'est quoi la définition de la connerie débutant ici ?
- 2:36OuverteRéponse directe
Vit-on l'âge d'or de la connerie ?
- 3:35OuverteRéponse partielle
Sommes-nous en pleine idiocratie ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 2:41InvitéFait
« Ça fait 25 siècles qu'on pense vivre l'âge d'or de la connerie. »
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« Les Français, entre 1999 et 2009, ont perdu 4 points de QI. »
- 15:13InvitéFait
« Je crois me souvenir même que les femmes médecins tombent dans ce biais-là aussi. »
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« Les hommes sont responsables de 80% des accidents de voiture, 90% des homicides, 90% des violences conjugales, 90% des détenus en prison sont des hommes, 80% des trolls sur les réseaux sociaux sont des hommes. »
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Amélie Perrier, le 6-9.
Comment rendre un enfant stupide ? L'intelligence artificielle est-elle aussi bête que nous ? Donald Trump fait-il exprès ? Voilà quelques questions en couverture cet été du hors-série très réussi de la revue Sciences Humaines dédiée à la connerie. Et pour en parler ce matin, merci Jean-François Maramion de nous avoir rejoints en studio. Bonjour.
Bonjour et merci de vous intéresser à mes conneries.
Vous êtes psychologue, vous avez coordonné ce hors-série car vous êtes le meilleur conologue en France.
Oui, parce que je suis le seul. Je suis conologue autoproclamé, ça n'existe pas. C'est juste moi qui dis... C'est l'étude de la connerie étymologiquement, la conologie.
Bon, mais ce n'est pas qu'une blague. On étudie vraiment la connerie dans les sciences humaines. C'est un vrai champ de recherche.
Oui, notamment aux Etats-Unis. Alors, ça ne s'appelle pas la connerie, évidemment. C'est un mot typiquement français. Mais aux Etats-Unis, on étudie ce qu'on appelle les connards, les assholes. Alors, en français, c'est plus traduit par connard ou par sale con. Désolé, je vais dire beaucoup de gros mots.
On va en dire beaucoup, on s'excuse par avance.
Voilà, c'est toujours un peu les mêmes, mais tout de même. Donc, on étudie les connards, notamment en entreprise. Il y a quelqu'un de Harvard qui s'appelle Robert Sutton qui étudie ça, les connards en entreprise ou en politique. On étudie aussi, évidemment, les stéréotypes. On étudie les biais cognitifs, c'est-à-dire ces espèces de raccourcis de la pensée qui font que c'est le mode, par défaut de notre cerveau, de raisonner mal. Et puis, on étudie aussi les effets de groupe qui font qu'on fait des choses aberrantes qu'on n'aurait jamais fait tout seul. Bref, tout ça est un vrai champ. Et moi, j'appelle ça connerie parce que c'est un mot français pratique qui permet de tout recouvrir.
Mais évidemment, vous allez me demander ce que c'est.
Mais oui, c'est quoi la définition de la connerie débutant ici ?
J'aime bien citer Saint-Augustin qui disait « Je sais ce que c'est que le temps, je le vis au quotidien, mais quand on me demande d'en parler, je ne sais plus. » La connerie, c'est un peu ça. Plus on l'étudie, plus c'est difficile de dire ce que c'est. Et le jour où je vous dirai ce que c'est, précisément, je vous dirai « Amélie, j'ai compris », ça tient en une phrase, vous direz « Pauvre con ». Il est tombé au champ d'honneur de son sujet d'étude, et il est dans le trou noir d'où nulle lumière ne ressort. Amen.
Ce qui la caractérise, notez-vous quand même, c'est la persistance satisfaite et agressive dans l'erreur.
Oui, il y a beaucoup quand même de cas qu'elle peut cocher, c'est-à-dire la persistance dans l'erreur, juger sans se soucier de savoir, l'auto-aveuglement volontaire, le mépris des autres, le refus de se remettre en question, etc. Ça, c'est toute une série de définitions possibles. Il y en a une autre, c'est la connerie, c'est ce qui caractérise les gens que je juge moins bien que moi.
Oui, parce que le con est une question de point de vue subjectif, vous dites « chacun le sien ».
Évidemment, c'est celui que je juge moins bien que moi, donc on peut considérer que c'est une connerie à la base. Quelqu'un que je ne connais pas, je juge qu'il est con. Qui est le vrai con là-dedans ? Oui, ça fait mal à la tête quand on réfléchit à tout ça.
C'est pas mal. Vous posez la question, vit-on l'âge d'or de la connerie ?
Alors, ça fait 25 siècles qu'on pense vivre l'âge d'or de la connerie. Ça va peut-être finir par arriver, mais ça fait 25 siècles que les esprits les plus éminents, ceux qui longtemps avaient uniquement accès à l'écriture et aux livres précédents écrits, ça fait 25 siècles qu'ils disent « on n'a jamais été aussi con ». Cette génération est la pire de toutes. Donc que la génération actuelle se rassure, on a toujours dit ça, peut-être que ça ne va finir par arriver.
Mais il n'y a pas un fond de vrai là-dedans ?
Écoutez, est-ce qu'on vit l'âge d'or de la connerie ? Il y a un siècle, vous aurez dit « Amélie, tu ne vas quand même pas faire du journalisme, tu vas te trouver un gentil garçon ». Tu vas faire des enfants, tu vas apprendre à coudre et tu vas nous foutre la paix. Jusqu'en 1944, on vous aurait dit « Amélie, tu ne vas pas voter quand même pas les femmes ». C'est compliqué la politique, tu sais. Jusqu'en 1965, on vous aurait dit « Amélie, tu ne vas pas ouvrir un compte en banque sans demander à ton mari, etc. » Est-ce que c'était vraiment mieux avant ? Quand on était un homme, peut-être.
On va y revenir là-dessus. Dans l'entretien avec le professeur américain de philosophie Aaron James, l'enseignant esquisse aussi une géographie de la connerie. Il dit « La proportion de connards est bien plus élevée aux Etats-Unis qu'au Canada, par exemple, et en Italie ou au Brésil qu'au Japon. Pourquoi les Etats-Unis les concentrent-ils, ces connards ? »
Peut-être parce qu'Aaron James est américain et qu'il voit mis à sa porte. Je ne suis pas persuadé qu'il y ait plus de connards aux Etats-Unis qu'au hasard, je ne sais pas, en Afghanistan, en Corée du Nord ou sur la Lune.
Il dit qu'au Japon, il n'y en a pas beaucoup. Pourquoi il dit ça ?
Peut-être parce qu'au Japon, on a davantage, me semble-t-il, une culture de... Comment dire ? Il ne faut pas que je dise des conneries, j'en suis au Japon non plus. Disons qu'on a un peu plus la culture asiatique du respect de l'autre. On se domine un peu plus. Parfois, on se domine peut-être un peu trop. Parce qu'il y a quand même un taux de suicide pas négligeable là-bas, je crois. Donc, c'est vraiment une question de point de vue, encore une fois. Peut-être que les Japonais se trouvent très cons et qu'ils disent « Ah, si seulement on était américains, qu'on n'osait plus davantage dire ce qu'on pense. » J'en sais rien. Il faudrait demander aux Japonais.
Alors, Aaron James, on l'a dit, c'est un chercheur aux Etats-Unis. On sait l'hostilité du président américain pour les universitaires américains. Aaron James, il décrit Donald Trump comme un connard suprême, un Hubert connard qui inspire à la fois respect et admiration pour sa maîtrise de l'art, de la connerie, malgré la compétition de ses pairs.
Oui, c'est ça. Alors, ça fait quand même des années que j'interview des dizaines et des dizaines de psychologues, de philosophes, d'historiens, de sociologues, de linguistes, de politiciens, etc. Et il y en a plein qui spontanément me disent « Quand même, si vous parlez des connards, il faut parler de Donald Trump. » C'est quand même étonnant.
C'est la figure à laquelle on pense tout de suite.
En tout cas, eux, moi de moins en moins, surtout depuis son deuxième mandat, je me dis que c'est quand même plus compliqué que ça comme diagnostic, il mérite mieux. Ce n'est pas juste un connard qui méprise les autres, il y a autre chose. On lui tire dessus, il a une égratignure. On lui colle des dizaines de procès, il s'en sort. Il est réélu mieux que jamais. Et que ça nous plaise ou pas, tous les jours, on parle de lui. Quoi qu'il dise, quoi qu'il fasse, c'est lui qui monopolise l'attention, même quand il n'a rien à dire. De toute façon, quand il n'a rien à dire, il le dit quand même, même si c'est l'inverse de la veille.
Donc il arrive là où il veut arriver.
C'est celui qu'on adore détester, parce que c'est le méchant qui ne devrait pas être là. Ça ne nous étonne pas d'un Poutine ou d'un monsieur qui dirige la Corée du Nord. Mais lui, il ne devrait pas être là. On se dit « Non, quand même, c'est la démocratie. C'est notre camp. C'est le vilain petit canard dans notre camp. Il ne devrait pas être là-haut. Et il l'est, triomphal. Et je crois bien qu'il nous emmerde. Alors ça, c'est insupportable. Ça nous fait encore plus mal. Mais je pense qu'il a une mission. Il pense qu'il a une mission. Surtout depuis qu'on lui a tiré dessus, qu'il s'en est sorti, et que tout lui sourit. Il surmonte tous les obstacles pour l'instant.
Je pense qu'il se croit infaillible en plus. Et ça, ça peut être dangereux, parce qu'il n'est pas le seul. En face aussi, on se croit infaillible, visé mon regard, du côté de la Russie.
Vous posez la question dans votre hors-série. Sommes-nous en pleine idiocratie ? Idiocratie, c'est un film américain. Début des années 2000, où un homme se réveille 500 ans plus tard. Il a été cryogénisé. Il se réveille dans un monde où tout le monde est totalement stupide.
Oui, parce que les gens stupides ont fait plein d'enfants, tandis que les gens très intelligents avaient des scrupules à le faire. Donc, c'est une pure question de démographie.
Mais ça pose la question aussi, est-ce que l'idiocratie, qui était un gag presque au cinéma au début des années 2000, est-ce que c'est un documentaire aujourd'hui ou pas ?
Ce serait un documentaire si 100% des gens soutenaient Donald Trump aux Etats-Unis, par exemple. Non, je ne pense pas que ce soit un documentaire. Là encore, ça fait partie des critiques habituelles contre la démocratie. Ça fait 25 siècles que la démocratie existe à la louche, dans la Grèce antique, même si elle n'avait pas la configuration qu'elle a chez nous. Ça fait 25 siècles qu'elle existe. Ça fait 25 siècles que des esprits éminents, y compris dans Platon, on trouve ça, disent que la démocratie, c'est la tyrannie de l'incompétence, que ce n'est ni fait ni à faire. Et aujourd'hui, on voit le sonomène, notamment avec Trump, mais le vrai problème, ce n'est pas lui.
C'est qu'avec lui, on voit que le roi est nu, comme dit le comte, le roi est nu. Mais là, il le fait exprès, il est exhibitionniste. Bon, mais la démocratie est nue aussi. Et ce n'est pas brillant. On se dit, ah bon, elle est capable de ça ? Elle est si faible que ça ? Qu'est-ce que nous avons dit ? On nous a vendu un mythe. Et là, ça produit ça. Et ça ne choque pas grand monde, finalement. Donc, c'est ça aussi qui est intéressant chez Trump, qui, encore une fois, monopolise la tension, bravo. C'est ça qui est intéressant chez lui, c'est qu'il nous donne de mauvaise conscience. On se dit, mais après tout, c'est un peu grâce à nous, si on laisse faire tout ça.
Il nous montre nos propres failles.
Samuel Lacroix, qui signe ce papier sur l'idiocratie, il cite également des études très sérieuses qui montrent que le QI des générations après 1975 baisse réellement. Les Français, entre 1999 et 2009, ont perdu 4 points de QI. Et il y a plusieurs raisons à ça. Il les cite, les facteurs environnementaux, la dégradation des systèmes éducatifs, le temps d'écran, le triomphe des réseaux sociaux. Cette baisse du QI, ça, on peut le mesurer aujourd'hui.
On peut le mesurer encore. On se demande s'il baisse ou s'il stagne. Ce n'est pas tout à fait la même chose. Et puis, ça reste débattu. Mais enfin, oui, en admettant même que le QI baisse, qu'est-ce que c'est que le QI ?
Le quotient intellectuel. Est-ce que ça mesure vraiment l'intelligence et la connerie ?
Ça mesure l'intelligence surtout qui nous est nécessaire pour réussir à l'école. Mais il y a plein d'intelligences dont on fait preuve tous les jours qu'ils ne sont pas mesurés par le QI. Il y a plus grand monde parmi les spécialistes qui considère que le QI, c'est l'intelligence. C'est plus compliqué que ça. De toute façon, l'intelligence n'est pas le contraire de la connerie.
C'est quoi le contraire de la connerie ?
Alors, moi, je pense que c'est la sagesse. La sagesse. Voilà. Parce qu'on peut être très intelligent et raconter des grosses conneries. On a vu des gens très, très intelligents barder de diplômes, fonder des partis politiques stupides, déblatérer des conneries dans les micros, comme moi, je le fais. Moi, je ne suis pas très intelligent. Ce n'est pas grave. Mais voilà, on voit qu'il y a une contradiction parfois entre l'intelligence supposée de quelqu'un et les trucs aberrants qu'il peut sortir. Tandis que la connerie, pour moi, à force d'interroger des gens, des spécialistes là-dessus, c'est plutôt l'inverse de la sagesse.
C'est ce qu'on appelait la folie avant que ça devienne un terme médical. C'est-à-dire, c'est... Où est-ce qu'il nous éloigne de la sagesse ? Alors que la sagesse, c'est quoi ? C'est plutôt être heureux et ne pas causer de mal en soi ni autour de soi, être mesuré. C'est le contraire de la connerie. La connerie, c'est nuisible. Ça nous nuit à nous-mêmes, ça nous fait du mal à nous-mêmes, ça fait du mal aux autres, c'est du gâchis, sans raison valable. C'est ça le problème. Un con qui fait une connerie, on se dit ok, c'est cohérent. Quelqu'un d'intelligent qui fait une connerie et qui fait du mal aux autres, c'est là où la connerie est vraiment nocive.
C'est du gâchis, ça pourrait ne pas exister. Pourtant, c'est plus fort que nous. On coule le Titanic quand on est monté dedans.
Mais ces facteurs-là que l'on pointe pour expliquer cette baisse du QI, la faillite de certains systèmes éducatifs, ça compte vraiment aujourd'hui ?
Alors, j'ai offert une réponse peut-être très con, mais ce ne sera peut-être pas la première de l'interview. Ça compte, mais en même temps, est-ce que le système éducatif est vraiment adapté au XXIe siècle ? Est-ce que vraiment, on arrive à intéresser les enfants à des choses qui leur parlent ? Je ne vais pas citer d'exemple, parce que j'ai une prof de français dans mon entourage. Moi-même, je me dis, attends, est-ce que c'est vraiment nécessaire qu'ils apprennent ça, ça, ça ? Alors que moi, j'adore la littérature. Mais est-ce qu'ils sont vraiment nécessaires ? Il y avait une chanson de Renault comme ça. T'as qu'à peser mon cartable, il est lourd comme un cheval mort.
8 kilos d'indispensables théorèmes de Pythagore. Moi, quand j'étais gamin, je n'avais pas envie d'étudier ça. Peut-être que mon QI était désastreux. Parce que je suis vraiment aussi con qu'un autre. Oui, mais peut-être pas plus.
Le triomphe des réseaux sociaux. Est-ce qu'on n'a pas donné une visibilité, une caisse de résonance incroyable au con ?
Mais on donne une caisse de résonance incroyable à tout. Même aux plus brillants intellectuels, même aux perles de sagesse, même aux grands maîtres spirituels.
Oui, mais là, les réseaux sociaux, tout le monde a le droit de prendre la parole. Et quasiment rendu sur le même pied d'égalité que les autres.
Mais justement, tout le monde s'attaque aux réseaux sociaux. Moi, je ne suis pas dessus. Mais tout le monde s'y attaque. Je ne dis pas qu'il ne faut pas y être. Tout le monde s'attaque comme par hasard. C'est la plus extraordinaire invention qu'on ait trouvé en matière de liberté d'expression. Tout le monde peut dire ce qu'il pense au monde entier. C'est quand même inouï. Mais ce n'est pas parce qu'on a la liberté d'expression qu'on dit des choses intéressantes. Oui. La liberté d'expression, c'est aussi pour dire des conneries, que je sache. D'ailleurs, on ne se prive pas.
Mais donc, je me méfie de tous ceux qui crient à rose sur les réseaux sociaux parce qu'il ne tient qu'à nous de regarder les réseaux sociaux qui nous intéressent et qui disent des choses intéressantes. Il y a aussi le bien de négativité. Ça consiste à focaliser notre attention sur ce qui nous énerve ou sur ce qui nous menace. Et quand on rentre chez nous le soir, invariablement, on dit « Ah, j'ai vu l'autre con, il m'a fait ça, ça, ça, ça. » Ok. Tu as vu dix personnes intéressantes, tu n'en parles pas. En tout cas, pas spontanément, pas en premier. Donc, en priorité, on se focalise sur le plus mauvais. N'empêche que les réseaux sociaux, c'est capable du meilleur aussi.
MeToo, ça n'aurait pas existé sans les réseaux. On ne va pas condamner les réseaux. C'est comme si on condamnait, je ne sais pas, on condamne les livres parce qu'il y a un abruti qui a écrit Mein Kampf. Ben non. Là, c'est pareil. On ne va pas condamner les réseaux parce que les gens disaient « Connerie dessus ». Encore heureux qu'ils puissent en dire. Enfin quoi ?
Et sur l'intelligence artificielle dont on parle énormément également en ce moment, vous tenez à peu près le même discours. Enfin, on lit plein de choses dans ce hors-série de sciences humaines. À la fois, l'intelligence artificielle fait de nous des assistés cognitifs. L'IA accusait de produire de la paresse intellectuelle, mais pas seulement.
On accusait déjà les livres de produire de la paresse intellectuelle parce qu'on n'avait plus besoin de retenir des choses. C'était écrit. Donc là, on nous dit « Ah bah oui, mais l'intelligence artificielle va penser à notre place ». Peut-être, mais en attendant, c'est trop tôt pour le dire. On raconte beaucoup de conneries sur elle. Elle vient à peine d'émerger. Alors, elle commence déjà à causer des dégâts. Il y a des gens qui sont amoureux de l'intelligence artificielle. Je ne sais pas si c'est une bonne idée, mais après tout, ça ne me regarde pas. En même temps, l'intelligence artificielle, on dénonce les conneries qu'elle peut dire. Mais pourquoi elle les dit ?
Peut-être qu'on ne pose pas les bonnes questions. Peut-être qu'on s'en sert mal. Et puis peut-être que pour répondre, elle va puiser dans une banque de données qui s'appelle la production humaine. Elle va chercher sur Internet ce que nous, on a produit. Peut-être qu'elle synthétise nos conneries parfois. C'est tout. Donc c'est un outil. Il n'est ni bon, ni mauvais. À nous, comme les réseaux sociaux, comme toutes les technologies, à nous de décider ce qu'on en fait, à nous de décider l'énergie atomique, on fait une bombe ou l'électricité.
On parlait de QI tout à l'heure, d'intelligence. Et vous posez cette question, l'intelligence immuniste-t-elle de la connerie ? Avec des exemples. Par exemple, Einstein était-il con ?
Il était moins con que moi. C'est déjà ça. Non, non. Il n'était évidemment pas con du tout si on parle d'intelligence. Après, si on va voir dans sa vie privée, ce n'était pas brillant. Le problème, quand on parle des cons, et moi, plus ça va, plus je préfère parler de connerie plutôt que de con, parce que les cons, on a l'impression quels que soient les domaines, quelle que soit l'heure de la journée. Non, c'est faux. On a tous une connerie à géométrie variable qui s'exprime plus ou moins dans certains domaines face à certaines thématiques qui nous sont plus ou moins épidermiques, face à certaines personnes. Bon, voilà.
Quelqu'un qui soit intégralement con, ça n'existe pas et comme par hasard, ce ne serait pas nous. Quand on parle de connerie, on peut se sentir concerné, même par accident.
Quand on parle de personnes très intelligentes ou en tout cas qu'on qualifiait de telles, il y a les biais médicaux. Il y a un article sur les biais médicaux qui est très intéressant dans votre hors-série, des biais médicaux liés au genre. C'est notamment les médecins qui ne prennent pas en compte la douleur ressentie par les femmes, par exemple, et qui soignent moins bien les femmes que les hommes.
Alors, je crois me souvenir même que les femmes médecins tombent dans ce biais-là aussi. Elles aussi. C'est-à-dire qu'on soit homme ou femme. Si on a quelqu'un qui souffre en face de nous, on va lui prescrire davantage d'antidouleurs si c'est un homme que si c'est une femme. Parce que la femme, c'est un peu une chochotte. « Oh oui, ça va, elle s'écoute un peu. Les douleurs menstruels, c'est pas grand-chose, vous avez l'habitude. » Tandis qu'un mec pour qui souffre, c'est qu'il doit douiller. Alors lui, on va lui prescrire quelque chose. C'est encore très commun.
Aaron James, il met le doigt aussi pour expliquer la persistance de la connerie sur le comportement des primates, les comportements de domination masculine. Est-ce que c'est l'affaire des hommes, la connerie ?
Non, c'est aussi l'affaire des femmes, je vous rassure.
Il y a un très bon papier qui s'appelle « Con et conne ».
C'est gentil, c'est moi qui l'écris.
Quelle différence ?
Quelle différence ?
Mais est-ce que c'est l'affaire des hommes ? D'abord, répondez à cette question.
Non, non, c'est pas l'affaire des hommes. C'est l'affaire des hommes et des femmes à égalité. Simplement, elles s'expriment différemment suivant qu'on est un homme ou une femme à cause de la culture. Quand on est un homme, on tolère un peu plus, parfois on encourage le fait qu'on est un peu dominateur, qu'on est agressif, qu'il ne faut pas se laisser faire, qu'on conduit mal.
Vous rappelez des chiffres quand même, c'est assez effrayant. Les hommes sont responsables de 80% des accidents de voiture, 90% des homicides, 90% des violences conjugales, 90% des détenus en prison sont des hommes, 80% des trolls sur les réseaux sociaux sont des hommes.
Vous cumulez quand même. Ben oui, il y en a qui font tout ça à la fois peut-être. Non, mais c'est aussi parce que la culture nous autorise. La femme est censée être plus mesurée, plus cérébrale, plus émotive, elle s'exprime avec des mots, avec les mecs, ça a une énergie à revendre, vous comprenez ? Alors bon, c'est difficile à canaliser. C'est comme ça dès l'enfance,
on éduque les enfants comme ça.
Mais qu'on les éduque ou pas, ils voient ça partout, ils voient ça dans les séries, ils voient ça dans le cours de récré, on sait que le harcèlement, dès la maternelle, les garçons cognent ou insultent frontalement avec les filles, elles ne peuvent pas faire ça, elles biaisent, elles insultent mais dans le dos, ou alors elles jouent sur la réputation, la popularité, ou alors elles jouent sur des logiques d'exclusion. T'es ma copine ? Ah finalement non, ça c'est une forme de harcèlement qui est très discrète, très subtile, autorisée.
Dans cet article, vous dites que pour les femmes, jouer la conne, ça peut être extrêmement intelligent quand même.
Ah bah oui, bien sûr. À partir du moment où on a compris que ces messieurs adorent les connes, ces messieurs adorent les connes, surtout les connes qui rient à leurs blagues. Vous êtes en train de rire aux miennes, mais vous n'êtes pas connes pour autant.
Je ne sais pas.
Je ne sais pas. Non, non, je vous rassure, sinon je ne serais pas vieux. Donc ces messieurs adorent rire aux blagues des femmes, mais ils n'aiment pas trop les femmes qui ont de l'humour elles-mêmes. Pas trop, pas trop, parce qu'elles sont trop intelligentes, c'est un peu intimidant. Donc, ils aiment bien les connes. Donc, il y a des femmes qui en jouent, bien sûr. Ah bah oui, qu'est-ce que t'es drôle. C'est toujours préférable pour être accepté dans un milieu très masculin. Mais du coup, ça renforce le stéréotype si les femmes sont « sois belle et tais-toi, c'est très bien ». C'est ce qu'on appelle la menace du stéréotype.
En psycho, ça veut dire qu'on se conforme au stéréotype qui nous concerne parce qu'on se dit finalement, un, ça peut être utile, deux, il n'y a peut-être pas plus mauvaises que les hommes lorsqu'on leur fait faire des maths. Des maths, oui, effectivement. Surtout si on leur rappelle avant que généralement, les femmes réussissent moins bien. Et bien là, elles se plantent plus.
Dernière question que j'aimerais aborder, il nous reste quelques secondes. Comment rendre un enfant stupide ? Alors, on pense évidemment aux écrans, aux réseaux sociaux, vous vous dites « c'est pas tant ça, c'est plus la surprotection. »
Oui, d'après les psyches très différents que j'ai interrogés, c'est plutôt la surprotection. C'est « mon pauvre vieux, le monde est mauvais, sans moi, tu ne vas pas t'en sortir, ne t'étaches pas de moi. » Et puis, ça c'est un problème avec les écrans aussi, c'est que le monde est mauvais, donc ne sors pas trop. Reste dans ta chambre, là tu es en sécurité, je sais où tu es. Va sur tes écrans. Ah oui, mais sur les écrans, ils trouvent bien plus de danger qu'à l'extérieur parfois. S'il n'est pas éduqué, s'il n'est pas accompagné. On parle d'interdire les réseaux sociaux, par exemple, pour les enfants, ça va les rendre encore plus attractifs, je pense.
Pour eux, ils vont trouver le moyen d'y aller. Donc, il faut plutôt les accompagner. Je ne sais pas s'il faut interdire, je n'ai pas la science infuse, mais il faut en tout cas les accompagner à fond. Pas que ce soit une nounou de substitution en disant « t'es sur les écrans, tu nous fous la paix comme ça ». Ben non, il faut parler avec lui de ce qu'il voit sur les écrans. De toute façon, il n'y a pas de secret. L'éducation, c'est surtout montrer l'exemple et pas donner des leçons.
L'écrivain et scénariste Jean-Claude Carrière disait « la pire connerie, c'est de se croire intelligent ». On sent quand même un peu moins bête quand on a lu votre hors-série de sciences humaines « Psychologie de la connerie, vieille souche et nouveau variant ». Je vous en recommande chaudement la lecture cet été si vous voulez aller plus loin. Jean-François Marmion, vous avez signé aussi pas mal d'ouvrages sur la connerie, « Psychologie de la connerie » en 2018, « Histoire universelle de la connerie » en 2019 et d'autres déclinaisons. Merci beaucoup d'être venu ce matin. Merci à vous. Et bonne journée. Sous-titrage Société Radio-Canada