Pierre-André de Chalendar, président de l’Institut de l’Entreprise – 02/07
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« Nous avons cessé de produire »
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« Il y a un sujet de perception par les politiques qui n'ont pas le courage de faire les réformes qu'il faut sur le plan des dépenses »
- 3:33PrésentateurFait
« L'Allemagne est beaucoup plus touchée que la France parce que l'Allemagne a encore une partie très importante de son économie qui est dans l'industrie »
- 11:27PrésentateurChiffre
« Les cotisations sociales en France sont très élevées »
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Au retour ici à Aix, en Provence, où nous sommes donc pour les rencontres économiques, mon invité c'est Pierre-André Tchalandard, le président de l'Institut d'entreprise, président du conseil d'administration de l'équipementier Forvia et président d'honneur de Saint-Gobain. Bonjour Pierre-André Tchalandard. Bonjour. Merci d'être avec nous. Beaucoup de questions parce que vous, vous représentez l'industriel, les industriels et les patrons. Et les patrons, ils ne sont pas forcément très très contents de ce qu'ils voient en tous les cas dans les différents programmes des candidats à l'élection présidentielle. Alors certains vous satisfont plus que l'autre.
Je voudrais qu'on en parle parce qu'on est vraiment face à un moment très important pour vous, pour cette présidentielle. Vous avez écrit une tribune, je la trouvais très intéressante, qui était dans le point où vous disiez mais attendez, un, nous avons cessé de produire, puis deux, il faut arrêter de prendre les entreprises comme des variables d'ajustement budgétaire. Est-ce que là c'est un peu le message que vous voulez faire passer ici à Aix ?
C'est ce qui s'est passé sur le budget 2026, in fine. Comme on n'a pas du tout bougé sur les dépenses publiques et qu'il fallait quand même boucler le budget, in fine c'est des entreprises qui ont fait la variable d'ajustement. Et on a tendance, les politiques ont tendance à traiter les entreprises comme les vaches à l'air alors qu'elles sont déjà très corsetées. Donc oui, c'est un vrai sujet. Et je pense que les Français, eux, ils font plus confiance à l'entreprise. Donc il y a un sujet de perception par les politiques qui n'ont pas le courage de faire les réformes qu'il faut sur le plan des dépenses, in fine, de faire l'ajustement.
Et donc, oui, les entreprises sont inquiètes parce que la situation politique à l'Assemblée, elle n'a pas changé par rapport à l'année dernière et que le budget 2027, il se présente dans des conditions difficiles. Donc, et si vous voulez, on se dit que ça fait maintenant un moment qu'on n'a plus de réformes et qu'on va encore avoir un an sans réformes. Voilà, donc c'est vrai que les entreprises, elles sont inquiètes.
Oui, et puis surtout devant le budget 2027 parce qu'on ne sait pas si, un, il y aura une majorité pour la voter. Si on est en loi spéciale, ça sera presque encore pire parce qu'à ce moment-là, toutes les taxes sur les grandes entreprises, ça va être compliqué aussi. C'est ça qui vous inquiète en tous les cas pour les prochains mois à venir ?
Oui, c'est pas très... Et puis surtout, si vous voulez, le fait que depuis maintenant 2-3 ans, la France fait du surplace alors que les autres pays avancent. Et donc, en gros, ça veut dire qu'on prend du retard. Et on prend du retard. Et aujourd'hui, les entreprises, elles se sont adaptées à énormément de crises. Elles ont fait preuve d'une grande résilience. Mais la situation française les inquiète. Et donc, alors que la situation dans le monde, elle est compliquée. Mais vis-à-vis des entreprises, il y a beaucoup de pays qui prennent mieux en compte les besoins des entreprises que la France aujourd'hui.
Oui, on a vu là le chancelier allemand qui est fragilisé aussi dans sa majorité politique. On l'a accusé de rien faire. Et là, finalement, il a affiché un discours avec des réformes quand même assez fortes, notamment des réformes structurelles sur les retraites. Alors aussi, sur une hausse d'impôt pour les plus aisés. Et puis, on voit bien qu'il y a la question qui se pose de qu'est-ce qui va se passer pour la compétitivité, que le problème, il est encore plus fort presque en Allemagne, d'un pays industriel, qu'en France, paradoxalement.
Pourquoi ? Si on prend... Depuis quelques années, la France avait un retard et une désinstruction qui avait été beaucoup plus forte. Elle a été arrêtée. Je crois que les réformes qui ont été faites en 2017 et 2018 ont été importantes et on l'a vu jusqu'en 2022. Et donc, on a un peu amélioré notre situation, pas par rapport au monde, mais par rapport à l'Europe. Et puis, il y a eu la crise ukrainienne qui a fait apparaître un vrai problème du business model allemand. Et aujourd'hui, l'Allemagne est beaucoup plus touchée que la France parce que l'Allemagne a encore une partie très importante de son économie qui est dans l'industrie. Non, on ne l'a plus.
Et que l'industrie, elle a ce problème que nous n'avons pas de l'énergie. Et elle a ce problème que nous avons, mais qu'elle a encore beaucoup plus important, qui est le rouleau compresseur chinois qui est en train de balayer toute une série de secteurs. Et donc, l'Allemagne, c'est très important ce qui se passe en Allemagne, puisque l'Allemagne a toujours été très libre-échangiste. Et là, elle s'aperçoit que ça ne marche pas. Et donc, il y a une tension entre ceux qui disent qu'il faut rester comme avant et ceux qui disent que c'est peut-être les Français qui ont raison et vis-à-vis des Chinois, il faut probablement changer de logiciel.
Oui, et du reste, il y a des réunions très importantes. Et pour l'instant, sur l'accord qui n'a pas encore été signé avec les Chinois, parce que c'était les Allemands qui bloquaient.
Tout à fait.
Et que là, les Allemands, ils sont en train de se rendre compte que leur industrie, évidemment, part un peu à volo.
J'espère qu'ils vont bouger, mais ce n'est pas encore...
Parce qu'on est coincés, nous, les Européens, on est un peu dans une pince économique, si vous me permettez cette expression, entre les Chinois et les Américains. Non, ce qui s'est passé... Et que nous, on est au milieu et que finalement, il faut bien qu'on essaie de trouver une solution, non ?
Ce qui s'est passé, si vous voulez, surtout sur beaucoup de domaines industriels, c'est deux choses. Donc, premièrement, les Américains se sont complètement refermés. Et donc, les surcapacités chinoises, elles vont où ? Elles vont en Europe. Et l'Europe ne s'est pas protégée. Ça, c'est le premier phénomène. Et le deuxième phénomène, c'est qu'on a sous-estimé les progrès technologiques absolument considérables qu'a fait la Chine, qui ont été, comme le montre l'OCDE, très subventionnées, mais qui font qu'aujourd'hui, dans beaucoup de domaines... On parle beaucoup de l'industrie automobile, là, c'est très flagrant, mais c'est comme ça, dans beaucoup de domaines.
Les produits chinois, avec en plus un taux de change, qui est la première chose qu'a dit le chancelier, qui est quand même très important, un changement pour l'Allemagne.
C'est qu'on a un euro qui est très fort par rapport au M&B.
Tout à fait. Et donc, si vous voulez, on a une invasion des produits chinois en Europe, dans beaucoup de secteurs industriels.
Mais parce qu'aussi, et vous l'avez dit, à l'instant, Pierre-André Tchendard, ce qui est un... c'est qu'ils ont fait une révolution technologique d'innovation absolument considérable. Oui. Et que nous, on ne l'a pas fait.
Pendant longtemps, on a cru que les Chinois nous copiaient. Et en fait, aujourd'hui, on ne peut pas dire qu'ils copient. Ah non, mais c'est l'inverse. Et quand vous regardez les dépenses de R&D des Chinois, de recherche et développement, elles sont très au-dessus des nôtres. Et donc, ils sont en avance. Ils ont une concurrence très importante. C'est un mélange entre un système politique très autoritaire et un système capitaliste très, très concurrentiel et qui est très favorable à l'innovation.
Et vous, vous êtes dans quelle position ? Est-ce que vous êtes pour...
Moi, je pense qu'il faut se protéger.
Alors, on se protège comment ? C'est-à-dire, on met quoi aux barrières ?
Si vous voulez, il faut comprendre qu'aujourd'hui, on est dans la situation... Ce n'est pas très agréable à dire, mais on est dans beaucoup de domaines dans la situation d'un pays émergent. La Chine, il y a 25 ans, qu'est-ce qu'ils ont fait, les Chinois, pour se développer dans cette situation ? Ils ont dit, OK, vous pouvez venir, les Européens, mais vous prenez dans des JV où vous êtes minoritaire et vous transférez la technologie. Et donc, je pense que nous, il faut se protéger d'une manière ou d'une autre. Il y a le taux de change, ce n'est pas très facile à obtenir, mais il y a les droits de douane.
Et puis, il y a toutes les règles qui me paraissent intéressantes sur le contenu local, ce qu'ont fait les Américains. En gros, si vous voulez, nous, on est le déversoir des surcapacités chinoises, parce que l'économie chinoise ne va pas si bien que ça. Donc, ils ont un modèle qui est tout entier tourné vers l'industrie et vers l'exportation.
Oui. Et je peux vous confirmer, tout le monde vous dit que, par exemple, les navires sont pleins de marchandises chinoises et qui déversent leurs produits, leurs marchandises en Europe.
Et alors, si vous prenez l'exemple de l'automobile, en plus, dans l'automobile, si vous voulez, l'Europe a dit, au lieu de donner un objectif sur le plan neutre, sur le plan technologique, qui est en gros dire qu'il faut réduire les émissions de CO2. On a dit comment il faut les faire. Et donc, on a dit l'électrique, alors qu'on n'était pas bon en Europe par rapport aux Chinois. Et on n'était pas prêt. Et on n'était pas prêt. Voilà. Donc, on a un vrai problème.
Mais donc, par exemple, si on reste dans le secteur de l'automobile, parce que maintenant, vous êtes président du conseil d'administration de Forvia, qui est le grand équipementier automobile français, mais il travaille déjà beaucoup avec les Chinois. Oui, oui. Et quand je m'en souviens, j'avais posé la question aux dirigeants à l'époque de Forvia et qui me disaient, mais nous, on est pour travailler avec des Chinois parce qu'on en a besoin.
Mais on travaille avec les Chinois en Chine. Oui. Et on travaille avec les Européens en Europe. Là, moi, je parle de... Ce que je viens de vous dire, c'est pour l'ensemble de l'industrie automobile et toute la chaîne de valeur.
Est-ce que vous êtes pour faire... Enfin, vous me direz que c'est difficile de vous prononcer. Mais il y a tout un débat, vous savez. Donc, Stellantis a ouvert une de ses usines, notamment aux Chinois, pour qu'ils viennent produire en France. Si vous voulez... Alors, est-ce que c'est une bonne idée ? Il y a d'autres constructeurs qui disent, mais attendez, on ne peut pas faire ça.
Mais c'est ce que je vous disais. Pourquoi pas ? À condition qu'il y ait des règles et où les bonnes technologies sont transférées. Et à condition aussi que les Chinois qui sont en Europe, ils achètent leurs équipements en Europe. C'est ce qu'ont fait les Américains. Et c'est ce que font les Chinois en Chine. Et vous croyez qu'ils l'accepteraient ? C'est à l'Europe de le décider.
Et donc, il faut que les Allemands signent.
Les Allemands, ils sont en train d'évoluer. Là-dessus, c'est un peu compliqué encore. Mais c'est un petit peu l'idée qu'a eue la Commission avec l'acte industriel. Les propositions de la Commission du commissaire séjourné, et qui vont maintenant passer au Parlement. Donc, les débats vont avoir lieu bientôt.
Oui. Il faut voir aussi que le Made in Europe, il faut dire qu'on a une version quand même très très élargie de l'Europe.
Alors, ça fait partie de tout ça. Quand on rentre dans l'État, c'est très compliqué. Mais je pense que ça va dans le bon sens. Et que l'Allemagne est en train, et l'Allemagne est clé. Parce qu'aujourd'hui, l'Europe est allemande, sur le plan du pouvoir. C'est souvent les Français qui ont les bonnes idées, mais c'est les Allemands qui décident. Parce qu'on est plus crédibles, compte tenu de la situation de nos comptes à nous. Et donc, il faut que les Allemands bougent.
Et là, qu'est-ce que vous allez dire ? Vous allez rencontrer différents candidats à l'élection présidentielle. Il y a beaucoup de politique. Je le disais avec Jean-Héry Vellorenzi. Qu'est-ce que vous avez envie de faire passer ? C'est-à-dire la forme structurelle, la compétitivité ?
OK, mais quoi particulièrement ? À l'Institut de l'entreprise, pour préparer un peu ces échéances, on s'est concentré sur plusieurs sujets. On n'a pas traité le sujet de la dette et des finances publiques. Il y a beaucoup de gens qui le... Il est majeur. Mais on s'est concentré sur ce qu'il fallait faire dans plusieurs domaines qui intéressent l'entreprise, mais qui devraient être de politique publique, l'éducation, la santé, l'innovation et le travail. Et donc, on va... On a, sur certains, déjà commencé à publier nos travaux. On va le faire à la rentrée. Et on a commencé à en discuter.
On va en discuter avec les différents candidats pour essayer de les alimenter en idée sur ce qui nous paraît bon à faire pour la France.
Tiens, juste une dernière question là-dessus. Le travail, puisque vous parlez de travail. On voit bien qu'une des grandes questions pour les Français et puis pour les entreprises, c'est de savoir comment rapprocher, dans la feuille de paye, le brut du net. Oui. On fait comment ? Vous êtes d'accord qu'il y a un problème ? Les augmentations ont comparé... On comparait les augmentations de salaire, notamment en Allemagne, en Europe et en France. Et nous, c'était... On était les plus bas en termes d'augmentation de salaire des Français.
Moi, j'ai une solution là-dessus, qui est de dire qu'une des raisons, c'est parce que les cotisations sociales en France sont très élevées. C'est parce qu'il faut revoir la manière dont est financé notre modèle social. Il y a des... De mon point de vue, il y a des éléments de ce modèle social qui ne relèvent pas du travail, la santé, la famille, alors que les retraites et le chômage, ça relève du travail. Et donc, il faut trouver d'autres assiettes en baissant les cotisations sociales et donc augmenter le pouvoir d'achat et le salaire net par rapport au brut.
Mais alors, vous faites quoi ? Vous comptez la TVA ?
Oui, tout à fait. C'est le seul impôt sur lequel on est très en dessous de la moyenne européenne. Et je pense que si on ne touche pas au taux réduit, on peut avoir quelque chose qui, socialement, est tout à fait acceptable. Ça n'a pas bonne presse en France, mais j'observe qu'il y a des tabous qui tombent. Il y a un an, le tabou sur la retraite par capitalisation, il était encore là. Il a tombé. Je pense que de la TVA, il va falloir qu'on fasse tomber ce tabou.
Juste un point, quand même. Je reviens sur l'industrie et la désindustrialisation. Est-ce qu'on va, certains économistes le disent, on va vers une nouvelle vague de désindustrialisation ? Est-ce que vous le sentez ? Là, on revient à côté chinois.
En Allemagne, c'est très très fort en ce moment. En Allemagne, il y a 10 000 emplois par mois qui disparaissent. Donc j'espère que les Allemands vont se réveiller rapidement. Et chez nous, en France ? Chez nous, c'est moins parce qu'on avait désindustrialisé déjà. Mais ce n'est pas bon. Oui, oui. La vague chinoise est terrible en ce moment.
Comment vous dites ? Vous disiez tout à l'heure, mais on a fait des choses qu'en 2022 pour réindustrialiser la France. OK. On est toujours en dessous de 10. Je veux dire, on est monté une fois à 11. On est en dessous de 10. On s'était remis à peu près dans les clous. 10% du PIB, je précise.
On s'était rapproché de la moyenne européenne. Aujourd'hui, le sujet, il est l'Europe par rapport à la Chine. Il est beaucoup plus prégnant, le sujet Europe par rapport à la Chine, qu'il n'était il y a 5 ans.
Merci beaucoup, Pierre-André Chandard, d'avoir été avec nous. Je rappelle que vous êtes président de l'Institut d'entreprise, président du conseil d'administration de Forvia et président d'honneur de Saint-Gobain.