ALAIN KRIVINE : LE TROTSKISME PERMANENT
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
Alors aujourd'hui, c'est un portrait qui me tient beaucoup à cœur. On va faire sans doute un des hommes de gauche qui m'a le plus inspiré, pour lequel j'ai le plus de respect encore aujourd'hui. Lionel Jospin.
Et non, et non. C'est ça, la feinte. C'était des blagues pour Jospin.
Aujourd'hui, on va parler d'Alain Krivine. Mesdames, messieurs, bienvenue. Après vous avoir fait le portrait d'Arlette Laguiller et de son organisation Lutte Ouvrière, On va aujourd'hui s'attaquer à une autre figure du trotskisme français, Alain Krivine et sa ligue communiste révolutionnaire, la LCR, qui aujourd'hui est devenue le NPA.
Alors la première question déjà, pourquoi il y a deux partis différents à la base ? Tout le monde est trotskiste, tout le monde est révolutionnaire, ils auraient pu se mettre d'accord. Et ils l'ont fait d'ailleurs de temps en temps, notamment pour les européennes de 99 par exemple, ils étaient partis ensemble et ils ont été élus ensemble sur une liste LCR-LO.
Ça a d'ailleurs été le premier et le dernier mandat d'Alain Krivine qui pour la première fois, à 58 ans, a pu fréquenter de près ces députés, ces élus, qu'il avait passé sa vie à critiquer. S'il ne participe pas à la moitié des votes, on lui retire la moitié de son indemnité. Donc ça pousse encore plus à la motivation civique d'aller voter.
Assidu comme les autres, mais Alain Krivine reverse l'intégralité de ses indemnités parlementaires à son parti. Tout comme Arlette Laguiller. Les députés d'extrême-gauche participent à la plupart des votes, souvent seuls contre tous, sans jamais perdre de vue leur idéal révolutionnaire.
Alors ça c'est un autre point commun entre Krivine et Laguiller, aucun des deux n'a trahi cet engagement révolutionnaire, communiste, trotskiste. Oui mais ça répond pas à la question. Pourquoi il y a deux partis différents ?
C'était quoi la divergence à la base ? La divergence c'est la façon de faire de la politique. Disons qu'à la LCR on est très unitaire, chaque fois qu'on peut faire l'unité, même avec des gens avec qui on est en désaccord, par exemple, pour le non-référendum, on a été en plein avec d'autres forces de gauche à créer des collectifs pour le non-référendum, on a gagné.
Le reproche qu'on fait à Lutte Ouvrière, c'est de ne pas avoir participé à ces comités. Donc on a des désaccords sur la façon de faire de la politique. En effet, parmi les organisations d'extrême-gauche, la LCR a pu parfois être présentée comme la plus ouverte, la plus sympa, la plus présentable.
On vous renvoie à notre portrait de Laguiller, chez LO, il y avait au contraire une culture du secret, quelque chose de très rigide, très austère. Bon ben à côté, Krivine, pour un mec d'extrême-gauche, il avait l'air sympa, ouvert et savait se faire apprécier, même par ses adversaires politiques. Pour ce que je le connaissais, puisque moi je l'ai combattu, puisque j'étais membre d'une autre organisation trotskiste, pour ce que je le connaissais en privé, puisque je l'ai rencontré plusieurs fois en privé, il n'était pas du tout l'homme public.
En privé, il était curieux de tous. Il avait une vision à 360 degrés de l'ensemble de la gauche. Ce n'était pas un sectaire.
Attention, il était ouvert et sympa, mais c'était pas un modéré. C'était bel et bien un trotskiste et un révolutionnaire. Oui, même s'il était ouvert et sympa, rassurez-vous, il était sérieux, il faisait même peur à ses adversaires.
Les militants révolutionnaires comprennent que pour renverser une telle société qui ne vit que grâce à l'utilisation permanente de la violence, ils seront amenés, eux aussi, à utiliser une violence révolutionnaire de masse visant à détruire l'Etat bourgeois et à supprimer toutes les causes de violences effectives, c'est-à-dire l'exploitation de l’homme par l’homme. Maintenant que vous situez un peu mieux le bonhomme, on va retracer son parcours pour voir ce qu'il a incarné pendant des décennies à la gauche de la gauche française. Ils ne faut pas s'arrêter pour une quelconque perspective électorale.
Demain, de nouvelles luttes éclateront dans le pays. Les Français le découvrent en 1969, à l'élection présidentielle. Pour la première fois, ils vont voir à la télé un candidat communiste plus à gauche que le PCF, un candidat d'extrême gauche même, c'est une première dans la 5ème République.
Nous nous apercevons, et il est clair aujourd'hui, que le titre de communiste ne se mérite pas en achetant une carte. Ce n'est pas un monopole d'un parti, c'est un titre qui se mérite à travers la participation aux actions de la classe ouvrière. C'est un titre qui se gagne dans la lutte de classe.
On avait le droit à trois prises, assis derrière un truc comme un crétin, il fallait débiter son machin, et quand je regarde aujourd'hui j'ai honte, c'est inaudible. Non, non, mais on s'adresse à des millions de gens qui sont en train de bouffer leur potage le soir, ou de jouer ou de je sais pas quoi, et moi j'arrivais avec mon discours de 68, Alors oui, ça se voit peut-être pas avec sa cravate, mais Alain Krivine, c'est un soixante-huitard, un vrai. Et c'est aussi un trotskiste.
Donc ça veut dire qu'il va en profiter pour parler de politique internationale et de révolution. Et qu'il va passer un temps fou à expliquer que les vrais socialistes, c'est eux, et pas les staliniens, comme si les gens en avaient quelque chose à foutre. Pour nous, le socialisme, ça ne peut pas être un régime qui met, comme en Union soviétique, les intellectuels en prison, qui empêche toute démocratie ouvrière, qui n'hésite pas à rétablir ce qu'il appelle la légalité d'un pays frère, en envoyant des troupes d'occupation comme cela a été fait en Tchécoslovaquie.
Bon là, il parlait du printemps de Prague, alors ça ne parlait peut-être pas à tout le monde, mais les trotskistes, ils sont comme ça, ils sont souvent passionnés d'international. Bon, depuis le début, là, on dit trotskiste, trotskiste, mais on n'a pas défini. Bon, très simplement alors, les trotskistes, c'est des communistes révolutionnaires qui pensent que la révolution russe a été corrompue par le stalinisme, mais qui se disent que la révolution mondiale est toujours à l'ordre du jour.
Et c'est pour ça que le point commun entre tous les trotskistes, c'est déjà la critique du Parti communiste, de la bureaucratie, de l'autoritarisme à l'œuvre dans le monde du socialisme réel. Les trotskistes sont forcément internationalistes, critiquent des impérialismes et des colonialismes, dénonçant aussi bien les chars russes dans Prague que le contingent français en Algérie. D'ailleurs, c'est la question de la lutte de libération nationale en Algérie qui poussera Alain Krivine vers le trotskisme.
Ouais, parce que Krivine au départ, il vient du PCF et de ses organisations de jeunesse. Et il le dira lui-même, au départ, Krivine, c'était un bon stalinien. Sauf qu'à l'occasion d'un voyage en URSS organisé par le parti, Krivine a rencontré des Algériens du FLN qui se sont montrés assez déçus de la position du Parti communiste français sur la question algérienne.
Et c'est là où on s'est fait engueuler, où les Algériens nous ont dit "ce que vous faites sur l'Algérie ok, mais par rapport au Vietnam c'est que dalle, pendant la guerre d'Indochine vous avez jeté des armes à la mer, vous ne le faites pas pour la guerre d'Algérie, c'est scandaleux". Et là, ça l'a fait réfléchir. Krivine, c'est pas le genre de mec qui suit bêtement la ligne du parti.
Donc c'est ça qui va le conduire à se rapprocher des mouvements trotskistes et à essayer de peser depuis l'intérieur de l’UEC, l'union des étudiants communistes. En octobre 1960, contre l'avis du PCF, le bureau national de l'UEC a appelé à la manifestation organisée par l'UNEF contre la politique algérienne du gouvernement. Malgré les mises en garde de la direction du PCF, ce sont les militants de l'UEC, dont Alain Krivine, qui, aux côtés de la gauche syndicale, UNEF, créent et développent le Front universitaire antifasciste, FUA, qui combat sur le terrain les partisans de l'OAS.
Bon désolé, il y a beaucoup d'acronymes. L'OAS, c'est l'Organisation armée secrète, un groupe terroriste d'extrême droite opposé à l'indépendance de l'Algérie. Alors ça, c'est la base de l'engagement de Krivine et de ses frères d'ailleurs, la lutte contre l'extrême droite et le fascisme.
Comme Trotsky, les Krivine sont une famille juive d'origine ukrainienne, donc pour eux, le nazisme, le fascisme, c'est des trucs très concrets. Ouais, c'est d'autant plus concret que Alain Krivine, il est né en 41 dans le Paris occupé. C'est là qu'un jour la Gestapo débarque dans l'appartement où il ne restait que votre mère, Hubert, et vous, dans des berceaux donc, Et les nazis disent de "beaux enfants" et ils s'en vont, pourquoi ?
Ben peut-être parce qu’on était beaux et qu'ils avaient du goût. Et votre mère, comment elle expliquait ça ? Rien, elle expliquait pas, elle était peut-être flattée.
Je veux dire, ils étaient pas venus pour les bébés, là, c'est plus tard qu’on arrêtait les bébés. Ils étaient venus visiblement pour arrêter mon père. C'est vraiment marqué par cette histoire familiale qu'il entre en politique.
Et cette lutte contre l'extrême droite, ça va être un des fils conducteurs de son engagement. Vous vous souvenez de notre vidéo sur Madelin avec ses potes néo-nazis d'Occident ? La vidéo est toujours dispo sur le site de Blast.
Eh ben, Krivine était sans doute en face d'eux, ils se sont peut-être même déjà croisés dans des bagarres. À l'époque, l'idée, l'extrême droite n'avait pas l'audience de masse qu'elle avait aujourd'hui, et nous on s'en tenait au vieux mot d'ordre du mouvement ouvrier, écraser le fascisme dans l'œuf, et l'idée c'est d'attaquer tous les meetings d'extrême droite pour les empêcher de se développer, et surtout pour dire aux gens "vous allez pas à un meeting normal, si vous y allez, vous passez entre deux rangées de CRS, ça vous prouve qu'il y a un problème d'aller à un meeting de l'extrême droite, C'est différent de la droite, c'est différent du reste. On voulait vraiment singulariser ça en disant "le fascisme c'est exceptionnel et pas acceptable".
Bon, la bagarre contre le fascisme, OK, mais ils se bagarraient aussi contre les flics. Ah mais ça c'est normal, c'est la culture de mai 68. En 1968, ça fait déjà trois ans que Krivine et ses potes ont été exclus des orgas communistes officielles.
Ils ont donc fondé une nouvelle orga, une orga de jeunesse qu'ils ont appelée la JCR, la Jeunesse Communiste Révolutionnaire. Et cette formation, elle va jouer un rôle important dans le mouvement étudiant et dans les événements de mai. Quand arrive mai 68, Krivine n'est plus un étudiant.
Il bosse dans l'édition et il va abandonner son poste pour ne pas manquer ce moment historique. Krivine ne croit pas que l'heure de la Révolution soit venue, mais ce militant aguerrit sent qu'il se passe quelque chose et qu'il y a un coup à jouer. J'y aurais quand même peu cru parce que j'avais une solide formation politique qui me faisait dire qu'une situation révolutionnaire demande qu'il y ait une ou plusieurs organisations révolutionnaires qui y croient.
Et ça, je savais qu'on ne l'avait pas. Bon, j'étais plus ou moins à la direction des JCR, je connaissais notre force et notre faiblesse. et nos faiblesses.
Et parmi ces faiblesses, il y avait cette implantation minable en milieu ouvrier. Bon, on est d'accord, Krivine et ses copains trotskistes dissidents du PCF, passionnés d'international, critiques de la bureaucratie communiste, c'est pas la classe ouvrière. C'est des intellos, c'est des étudiants.
Krivine lui-même est fils de dentiste. Oui, donc la greffe avec le mouvement ouvrier en 68, elle ne va pas vraiment prendre. Il va y avoir des tentatives, mais bon, les orgas structurantes du prolétariat, elles seront un peu méfiantes.
Un exemple concret, le 17 mai 68, les étudiants apprennent le début de l'occupation des usines Renault-Billancourt. Ils décident de s'y rendre, pleins d'enthousiasme pour créer la convergence des luttes entre ouvriers et étudiants. Bon, l'accueil est plus ou moins mitigé.
Je suis ravie de faire partie de cette aventure qui est avant tout humaine. Et puis voilà, enchantée, moi c'est Annick. Ça suffit hein, tu te fous de la gueule des gens !
C'est le parti communiste qui nous a dit qu'il y avait une unité possible. Oh oh oh ! T'as vu ça.
L'unité, crois moi, avec des loulous comme toi, zéro. Accueil plus ou moins mitigé. Tais-toi maintenant.
Depuis plusieurs jours, ils avaient subi le bourrage de crâne du PCF et de la CGT qui leur demandaient de se méfier des petits bourgeois gauchistes. Ce fut une vraie douche froide pour les étudiants qui faisaient là leur première expérience des méfaits de la politique des bureaucrates. Malgré tout, dans le Paris de mai 68, l'effervescence est réelle.
Les AG sont quotidiennes, il y a des manifs partout, Krivine est dans tous les mauvais coups, que ce soit dans la cour de la Sorbonne ou pendant la nuit des barricades, les militants de la JCR sont très identifiés et gagnent en notoriété. Alors oui, ils ont fait parler d'eux, mais peut-être un peu trop. En juin 68, quand la poussière retombe, le pouvoir choisit de dissoudre une douzaine d'organisations d'extrême-gauche, dont la JCR de Krivine et de ses camarades.
Krivine va même faire quelques semaines de prison à la Santé, mais ça va, il le vit pas trop mal, il bouquine...
Et puis de toute façon, moins d'un an après leur dissolution, les jeunes trotskistes se remettent en selle, ils créent un nouveau parti, la Ligue Communiste, qui n'est plus une orga de jeunesse et qui s'appuie notamment sur un journal pour diffuser ses idées révolutionnaires dans la société française. Ce journal, c'est Rouge, dans lequel un célèbre journaliste va faire ses premiers pas. Alors Rouge, c'était un hebdomadaire, fait avec toutes sortes de bonnes volontés.
Il y avait en tout, à cette époque-là, 120-130 permanents, c'est-à-dire qu'il y avait une vingtaine ou une trentaine de permanents pour le parti, pour l'organisation, ses secteurs d'activité, etc. et une centaine pour le journal. Eh oui, vous avez bien reconnu Edwy Plenel, c'est un peu le Denis Robert de Mediapart.
D'ailleurs, ce ne sera pas le seul journaliste à avoir découvert sa vocation grâce à Rouge. On était des formidables influenceurs, comme on dirait aujourd'hui sur Instagram. Ceci dit, la Ligue communiste n'est pas un parti de masse.
Ses militants viennent essentiellement du monde des arts, de la culture, c'est des étudiants. C'est des gens qui s'intègrent assez bien dans le paysage de la gauche intello. La rive gauche subversive qui accueille d'ailleurs assez favorablement la candidature du jeune Alain Krivine à l'élection présidentielle.
Le candidat hors normes s'attire les faveurs du tout Saint-Germain-des-Prés. Artistes, intellectuels, se mettent au service du révolutionnaire de 28 ans et de son équipe. On était très entourés.
C'était d'ailleurs une marque de sympathie formidable. On a été hébergés les uns les autres. Qui chez Marguerite Duras, qui chez Juliette Gréco ?
Alors tout ça alimente évidemment les critiques du PCF contre la Ligue. C'est des rigolos, c'est des gamins, ils mangent même pas de saucisses. Sauf que les trotskistes, ce sont quand même des léninistes.
C'est pas des hippies qui font n'importe quoi. La Ligue Communiste aime avoir des militants sérieux, des militants formés. Intégrer la ligue des communistes n’est pas chose facile.
Il faut suivre une formation théorique exigeante. Apprendre par coeur les écrits de Trotsky et Lénine. Faire des exposés sur l’histoire des révolutions et la lutte des classes.
Tout ça donne évidemment une culture du débat assez particulière. Il faut écouter des trotskistes, entre eux s'adonner à l'art délicat de la dispute. On vous en a trouvé une de dispute dans le documentaire « Alain Krivine, profession militant » réalisé par Aubin Hellot.
Vous allez voir, c'est assez mouvementé, c'est surtout incompréhensible pour qui n'a pas les références. Vous nous faites penser à Pleyel. Pleyel ?
Amsterdam-Pleyel ? Oui, Amsterdam-Pleyel. Mais y'a pas que du mal dans Amsterdam-Pleyel.
Bon, c'est une belle ville. Si tu veux prendre la tradition trotskiste là-dessus, faut la prendre en entier. Oui, oui, bien sûr.
Y'a pas que du mal. Par contre, dans l'écriture trotskiste, il y a des critiques effectivement qui sont... qui sont excessives sur Amsterdam-Pleyel.
Ah bon ? Ah bon, mais faut le dire. Bon, il ne faut pas faire une lecture.
Non, non, mais ne fait pas une lecture. Mais ne fait pas de la tradition trotskiste sur les courants...
Mais, vous, vous dites qu'il y a un tournant. Je vous dis, vous, vous tournez là-dessus. Bon, ça, c'est assez folklorique.
Bien sûr, le goût de l'exégèse des grands textes marxistes et de la polémique, ça reste un trait assez marquant de la culture trotskiste. Mais ils ne font pas que ça à la Ligue. Bah non, ils veulent surtout faire la révolution.
Pour eux, mai 68, c'était juste une répétition générale. Maintenant, il faut s'organiser pour la suite. Et nous pensons que mai 68 rend tout à fait actuelle la fameuse phrase de Che Guevara, "Le devoir de tout révolutionnaire est de faire la révolution".
En effet, nous ne pensons pas que les idées que nous diffusons ont une force par elles-mêmes, qu'elles vont germer, fructifier d'elles-mêmes. Nous savons que pour les mettre au feu de la pratique, pour les appliquer, pour les faire entrer effectivement aujourd'hui comme une force dans les masses, il faut derrière regrouper les militants, les organiser pour opposer au front de la bourgeoisie, la force organisée des travailleurs qui fasse triompher et jusqu'à sa victoire finale, le combat de mai et juin 1968. Il ne s'agissait pas simplement d'avoir des baroudeurs, mais des gens capables de monter des actions politiques, des coups politiques où la violence intervenait.
On l’a réalisé en réalité dans les années qui ont suivi, jusqu'à se doter d'une structure d'intervention qui relevait de la petite armée privée. Mais révolutionner au sens changer complètement le fonctionnement de la société. C'est-à-dire travailler pour une société qui fonctionne pour la satisfaction des besoins démocratiquement décidés par les gens et pas pour la concurrence et le profit en gros.
Donc c'est ça pour moi la révolution. Mais donc c'est créer une réaction révolutionnaire et qui arrive dans les mouvements sociaux à pousser vers ce but qui peut-être sera atteint un jour. Donc vous l'avez entendu, pour Krivine être révolutionnaire, ça ne veut pas forcément dire prendre le palais d'hiver, prendre les fusils tout de suite.
Par contre, vous avez aussi entendu Henri Weber qui dit que bon, quand même, autant avoir un bon service d'ordre. D'ailleurs, ça, c'est un vrai débat dans la gauche des années 70. Que ce soit en Allemagne ou au Japon, il y a des orgas révolutionnaires qui ont recours au terrorisme.
Et ça, pour Krivine, c'est une impasse. Oui, alors ça, il y a des groupes qui ont été tentés plus tard. Par exemple, ça a été le cas des Brigades Rouges en Italie.
Ça a été le cas d'Action Directe en France à une autre échelle. Mais je veux dire, ce genre d'action, moi je me rappelle les polémiques avec Action Directe, qui étaient très très violentes, nous on était absolument contre. Cette idée qu'on allait détruire le capitalisme en commençant par buter les patrons et les flics les uns après les autres, était aberrant, complètement aberrant, et nous on s'est vraiment battu contre.
Bon par contre, il y a violence et violence. Ok on va pas poser de bombes, mais s'il faut aller au contact avec les fachos, avec la police, ça ça va. C'était comme ça pendant les années 60, ça continue avec 68.
Les années 70, c'était toujours un peu la castagne, et tout ça a culminé en 1973 avec le fameux meeting d'ordre nouveau. Nous organiserons une vaste campagne de pétitions pour exiger l'arrêt immédiat de toute immigration pendant un an. Toutes les organisations décident d'empêcher ce meeting et de mobiliser l’ensemble, par des tracts, pourquoi on interdisait ce meeting.
C'est le tout début du Front National. "Le fascisme ne passera pas !" Au bureau politique de la Ligue, on discutait, un, si on y va, deux, comment, casqués, pas casqués, trois, cocktails Molotov ou pas, et on savait que la police allait les protéger, c'est la mutualité, c'est un grand truc à Paris.
Bon, finalement, il y a eu un vote majoritaire, moi j'étais partisan de ça aussi, c'est d'y aller, d'y aller casqué, et puis je sais même qu'il y a eu un vote sur le nombre de cocktails Molotov, c'est pas la peine de le cacher, on a dit "si la police attaque, face aux fascistes, il faut se défendre, etc." Alors, si vous voulez savoir, ils avaient voté 400. Les militants organisés avaient donc préparé 400 cocktails molotovs à balancer sur les forces de l'ordre et les fascistes.
Et le problème, c'est que la police n'est pas venue en nombre. Du coup, il y a eu vraiment 3 à 5 000 militants d'extrême gauche qui ont débarqué avec des cocktails molotovs. Bon, ça s'est pas bien passé.
Tout ça, c'est raconté dans un article de Mathieu Dejean pour Mediapart. Allez le lire, c'est impressionnant. On voit que les militants de la Ligue communiste étaient très organisés.
C'était quasiment une organisation militaire avec des caches d'armes, des plans dessinés, des faux lieux de rendez-vous pour semer la police, une police dont la radio avait été mise sous écoute par les révolutionnaires. Les militants de l'époque prenaient le fascisme très au sérieux. On est moins de 30 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le souvenir de l'extrême droite au pouvoir est encore vif.
Et puis chez les trotskistes, il y avait quand même pas mal de juifs, comme Krivine, des gens qui avaient été évidemment marqués par l'histoire de l'occupation, les déportations, la Shoah...
Le noyau dirigeant de la Ligue communiste était en grande partie l'héritier du Yiddishland révolutionnaire, ancré dans la culture politique d'un mouvement ouvrier juif diasporique, qui refusait de se dissoudre dans le nationalisme du mouvement sioniste. Nous vengerons nos pères, documentaire de 2017 réalisé par la génération suivante, montre le poids de la mémoire du génocide et le rôle primordial de l'antifascisme dans l'engagement au sein de la Ligue des années 70. Revenons quand même à cette attaque du meeting d'ordre nouveau à la mutualité en 1973.
On vous a trouvé des images dans le documentaire "Mourir à 30 ans" de Romain Goupil, un ancien de la Ligue devenu depuis macroniste. Vous allez voir une action antifasciste comme on n'en voit plus, une action si spectaculaire et si violente qu'elle fera une centaine de blessés du côté de la police et provoquera par la suite la dissolution d'Ordre Nouveau et de la Ligue. Et Krivine refera un petit tour en prison alors qu'il n'était même pas là ce jour-là, mais enfin bon...
Le 21 juin a été un tournant dans l'histoire de la Ligue, ça a été la liquidation de tout le passé un peu estudiantin, bon, spectaculaire, disons gauchiste, disons le terme. Donc voilà, à nouveau, dissolution, dissolution cette fois de la Ligue communiste. Bon, qu'est-ce qu'ils vont faire du coup ?
Eh ben, ils vont rajouter un R. Eh oui, c'est la création de la Ligue communiste révolutionnaire. Alors attention, rien à voir avec la Ligue communiste.
Bon, pendant quelques mois, ça s'est appelé le Front communiste révolutionnaire, mais globalement, c'est les mêmes militants. et puis encore une fois, c'est Krivine qui va aller à la télé pour la campagne présidentielle de 1974. Je crois qu'on a expliqué pendant toute une époque que les gauchistes étaient des casseurs, des briseurs de vitrine, des drogués qui n'avaient pas de programme, qui étaient des irresponsables, comme on dit.
Eh bien, nous avons en fait un programme, nous avons des perspectives et il y a aujourd'hui, je crois, un éclaircissement qui se fait dans la conscience de beaucoup de Français. C'est pas pour rien qu'il parle de programme à ce moment-là, Parce que la nouveauté dans le débat de l'époque, c'est que le PS et le PCF ont un programme commun. Un programme qui, sur le papier, est censé construire le socialisme, mais bon, entre les staliniens du PCF et les bourgeois du PS, évidemment, chez Krivine et ses potes, on est plutôt méfiant.
Et c'est évidemment ce que va dire le candidat pendant sa campagne. Ce ne sont donc pas les objectifs du programme commun qui sont utopiques. Ce qui est utopique, c'est de prétendre réellement changer les conditions de vie des travailleurs, sans expliquer que les ressources qui existent ne pourront être prises et trouvées qu'en détruisant la logique du système capitaliste.
Tout cela, les bourgeois le savent très bien. Mais alors pourquoi le cacher aux travailleurs ? Mitterrand peut comprendre.
Il veut être un bon gestionnaire de la société capitaliste. Mais les autres ? Ceux qui disent qu'ils veulent aller au socialisme.
Qui croient-ils trompés ? Bon, finalement, il avait raison. on n'est pas vraiment allé au socialisme avec le PS.
Et si la gauche n'est pas arrivée au pouvoir à ce moment-là, en tout cas c'est pas de la faute de Krivine, parce qu'il a fait 0,37 %, encore moins bien qu'en 69 où là il avait fait 1,06. En 74 d'ailleurs, il y avait aussi René Dumont. Et puis pour la première fois, Arlette Laguiller, c'était la ZAD cette élection.
Krivine n'était plus le seul à gauche à utiliser la présidentielle pour venir faire son petit numéro à la télé. On n'est pas électoraliste, mais la participation aux élections, sauf exception nous on est pour, L'électoralisme c'est de dire aux gens, c'est par les élections qu'on va changer votre situation. Ça c'est absurde.
Nous on dit toujours c'est par le mouvement de masse, le mouvement social. Mais aller aux élections, parce que les gens y croient, c'est aussi un thermomètre, c'est une façon de faire connaître. Moi je sais que j'ai été élu député européen, je n’ai jamais fait croire que c'est par le Parlement européen et mon élection qu'on allait changer quoi que ce soit au Parlement européen.
Mais je veux dire, on peut utiliser son mandat comme un délégué syndical. C'est tout bête, mais le fait qu'on ait eu des élus au Parlement européen, qu'on ait une centaine aujourd'hui d'élus dans les conseils municipaux, ça donne une certaine crédibilité. Tout le problème est de savoir qu'est-ce qu'on fait de son mandat et comment on se conduit.
Bon, il a fini par être élu au Parlement européen, mais c'était en 1999. Qu'est-ce qu'il a fait pendant les années 80 ? Qu'est-ce qu'il a fait pendant les années 90 ?
Comment il a bien pu s'occuper si, comme les autres, il ne s'est pas résigné ? Il avait de quoi s'occuper. Il avait son orga, il avait son journal, Rouge toujours, dont il était salarié.
Ça a été son seul emploi rémunéré pendant des décennies. Les années 70 ont été mouvementées. C'était des années de débat et la LCR, comme on vous l'a déjà dit, était l'organisation trotskiste la plus ouverte au changement de société.
C'est Krivine, le premier politique, qui va proposer la dépénalisation de l'homosexualité, qui n'arrivera que dix ans plus tard, et c'est à la Ligue que les mouvements féministes vont trouver un espace politique pour leur lutte, même si, évidemment, ça n'a pas toujours été simple. En ce qui concerne le féminisme, en théorie on était pour l'égalité, etc. En pratique, c'était pas du tout le cas, puisque les mecs qui dirigeaient l'organisation, les femmes, elles avaient un rôle à peu près identique aux autres organisations.
Il a fallu que les camarades femmes se battent. Elles ont exigé au départ ce qu'on appelait les réunions non mixtes, qui choquaient les mecs, qui disaient "Comment ? On est dans le même parti, hommes et femmes.
C'est quoi ces réunions uniquement de femmes, de bonnes femmes ?" disaient certains, qui discutent entre elles, sans nous et tout. Mais les copines ont exigé ça.
Et on n'est pas arrivé tout de suite à la parité, maintenant c'est une évidence. Et puis bon, tout ça nous amène aux années 80. Et là, problème, la gauche est au pouvoir. donc les révolutionnaires sont un peu emmerdés.
En 80, ils n'arrivent pas à avoir les 500 signatures pour se présenter, avant il en fallait 100, maintenant c'est 500. Et puis bon, la société change. Ça y est, c'en est fini des années 70 et de la perspective d'une révolution prochaine.
C'est pendant les années 80 que beaucoup de trotskistes de la ligue vont devenir d'anciens trotskistes et finalement s'intégrer à la société, dans les arts, dans la politique, dans les médias. Edwy Plenel intègre la rédaction du Monde en 1980, Michel Field rejoint France Culture en 1984, Julien Dray rejoint le PS en 80 et Henri Weber, un compagnon de route important d'Alain Krivine, et ce depuis mai 68, finit par lui aussi rejoindre le PS en 1988. Bref, c'est un peu la débandade.
Mais Krivine, lui, ne désarme pas. Lui, il est toujours là avec son camarade Daniel Bensaïd. Et l'organisation va accompagner les luttes des années 80, les grèves, le mouvement antiraciste, le mouvement indépendantiste en Nouvelle-Calédonie.
Et puis un jour, en 88, il y a un petit jeune de 14 ans qui va vouloir rejoindre la Ligue. Ce petit jeune, c'est Olivier Besancenot. Ouais, il était plus jeune que Manes Nadel.
J'ai pris la route en sens interdit en fait, je suis rentré à un moment où plus grand monde rentrait, mais mine de rien, en voyant des gens de ma génération qui commençaient à revenir à la Ligue, j'ai dit "Tiens, il y a un petit truc". Dans les années 90, la gauche communiste doit digérer la chute du mur. Les trotskistes évidemment disent que de toute façon ils avaient raison, que c'est un État ouvrier dégénéré, etc.
Mais enfin bon, la gauche se retrouve quand même en panne d'imaginaire, alors même qu'il s'agit de résister aux assauts et aux tentations des idées néolibérales qui déferlaient sur la planète depuis les années 80. Alors la LCR va faire comme elle a toujours fait, s'adapter en investissant tous les mouvements sociaux de son époque. En 1995 arrive le plan Juppé, dont on vous a déjà parlé ici, et là, Krivine sent que quelque chose est en train de se passer dans le pays.
Il avait même dit, "je dirais pas que c'est mai 68, mais je pense qu'il y a un truc important qui est en train de venir, il faut le prendre au sérieux". Je me souviens qu'il s'était fait allumer, en fait, il avait eu du pif, quoi. Il avait senti un truc que personne... que personne n'osait formuler de cette manière-là.
Pendant trois semaines, Le pays est paralysé par des manifestations monstres. 25 ans après les barricades du quartier latin, Alain Krivine va renouer avec son terrain de jeu favori, la rue. À cette époque, le mouvement social est en train de changer.
Les partis séduisent moins les militants et les modalités d'engagement évoluent. Les jeunes notamment se dirigent vers les associations, ils se spécialisent. Il y a le mouvement pour le droit au logement, celui pour les chômeurs, celui des sans-papiers.
Et toutes ces luttes nouvelles, la LCR va les accompagner, encourageant ces militants à rejoindre ces associations, à participer à toutes ces mobilisations. Plus de 2000 sans papiers sympathisants ont manifesté cet après-midi devant l’église Saint-Bernard à Paris. Il y a deux ans, l’église était occupée par plus de 300 Africains qui demandaient leur régularisation.
Après des semaines d’occupation, ils étaient expulsés manu militari par les forces de l’ordre. Vous voyez, là aussi il y a Krivine, tout à gauche de l'image, il est toujours là, dès qu'il y a une manif, il est là. Vous aviez des centaines de personnes qu'on ne connaissait pas venir spontanément parce qu'ils avaient des valeurs dans la tête à défendre.
Quand on dit "nous on rêve d'une nouvelle société", C'est pas de l'utopie. Ça commence à se réaliser maintenant. Et c'est pour ça qu'on vous demande de venir nous aider à changer la Ligue, à renforcer la Ligue, à travailler avec la Ligue.
Pour nous, la Ligue, c'est un outil pour changer cette société et faire en sorte qu'enfin, ce qui pour certains est un cauchemar, devienne véritablement la réalité, c'est-à-dire une société socialiste et communiste. Bien entendu, la Ligue sera partie prenante du mouvement altermondialiste, d'autant plus qu'en tant que trotskiste, l'internationalisme c'est au cœur de leur culture, ils vont investir Attac, l’association, et ils vont être présents à tous les contre sommets, et tout ça nous amène en 2002. Et en 2002, il y a une présidentielle et la Ligue va choisir de présenter un candidat, ce qu'elle n'avait pas réussi à faire depuis 1974.
Et alors là, petit incise personnel par honnêteté journalistique, moi c'est à ce moment-là, j'ai 15-16 ans, je rentre aux jeunesses communistes révolutionnaires, Eh ben ça tombe bien parce que je suis jeune, mais le candidat lui aussi il est jeune. On va faire la campagne d'Olivier Besancenot. Vous êtes trotskiste, candidat de la Ligue Communiste Révolutionnaire, vous avez pris le relais d'Alain Krivine.
Il y aura probablement trois candidats trotskistes à cette campagne électorale. Vous-même, Arlette Laguiller et puis Daniel Gluckstein. Est-ce qu'il n'y en a pas un ou deux de trop ?
Écoutez, nous on avait proposé un accord unitaire à Arlette Laguiller autour de sa candidature qu'elle a malheureusement refusée. Maintenant, à la différence d'Arlette Laguiller, je pense que l'extrême gauche doit être présente dans les combats contre la mondialisation, dans les rues de Barcelone, par exemple, où il y a eu près de 350 000 manifestants. Et à la différence d'Arlette Laguiller aussi, je pense que l'heure est au rassemblement unitaire de tous ceux qui s'opposent au capitalisme et de tous ceux qui s'opposent à la politique actuelle du gouvernement.
Donc, pour notre part, on verra quel est l'espace politique qu'occupent ensemble les deux courants principales de l'extrême gauche, c'est-à-dire Lutte Ouvrière et la LCR. Eh oui, pour la première fois, il y a un espace pour la gauche anticapitaliste. Laguiller va faire 5,72% et Besancenot fera 4,25%.
L'extrême-gauche en France, à ce moment-là, c'est près de 10% des votants et c'est pas mal. Mais il y a plus important encore. Les deux candidats de la gauche révolutionnaire ont obtenu chacun de leur côté un résultat supérieur à celui du candidat du Parti communiste français, Robert Hue.
J'ai immédiatement pensé à ce jour de février 1966 où j'ai été exclu de l'Union des étudiants communistes, puis plus tard du PCF. Dans les années qui vont suivre, il y aura une vraie dynamique autour de la Ligue, autour d'Olivier Besancenot, et il y a pas mal de gens qui vont les rejoindre, dont Danièle Obono, l'Insoumise, qui va rejoindre la Ligue en 2004. Mais je crois que ce qu'a construit Alain Krivine avec la LCR et qui a donné notamment le résultat d'Olivier Besancenot en 2002, puis ensuite en 2007, c'est justement l'idée qu'avoir un discours radical dans l'opposition au capitalisme, etc. pouvait avoir un écho bien plus large que l'espace de cette extrême gauche-là.
La chose la meilleure qu'il ait faite dans toute sa carrière, c'est de partir et de laisser Besancenot à la place. Il est passé d'un et demi à 5%. Vous auriez dû le faire bien avant, mon vieux !
Et ensuite, vous allez souhaiter, si Besancenot fait un score trop grand, qu'il se barre aussi, parce que ce ne sont pas vos idées. Mais non, mais pas du tout, ce n'est pas sur vos idées que je vous en veux. C'est sur le fait que vous êtes archaïque.
Appelez ça la Ligue Communiste Révolutionnaire, pourquoi vous gardez "Communiste" et même "Révolutionnaire" ? On peut changer le nom, si ça vous fait plaisir, on changera le nom. Et oui, ils vont finir par le changer le nom.
En 2009, la LCR va s'autodissoudre et la plupart de ses militants vont cofonder le NPA avec d'autres petites organisations anticapitalistes. Mais Krivine, il était toujours là. Il a toujours répondu présent, comme à l'UEC, comme à la JCR, comme à la Ligue Communiste et comme à la Ligue Communiste Révolutionnaire.
Il répondait toujours présent, même pour effectuer les tâches militantes les plus ordinaires. Et les militants du NPA ne tarissent pas d'éloge à l'endroit d'Alain Krivine. Alain Krivine, c'est un homme très sympathique et très généreux.
C'est quelqu'un de très humain, voilà. C'est quelqu'un qui n'a pas...
Je pense qu'il est resté le même depuis... 30 ou 40 ans, qui fait...
Qui dit ce qu'il dit. Voilà. Je ne sais pas comment dire...
C'est un inamovible. Un inamovible qui fait toujours figure de maître à penser dans la politique d'extrême-gauche. Le jour où vous allez mourir, qu'est-ce que vous voulez qu'on écrive sur votre tombe ?
Il faut écrire, je vais apparaître comme un vieux schnock, mais pas du tout, « Ce n'est qu'un début, continuons le combat ». Très bien, c'est une très bonne épitaphe. Alain Krivine s'est éteint le 12 mars 2022.
Et les images de ses funérailles donnent une bonne idée de l'importance qu'il a eue pour toute la gauche française. On y retrouve Gérard Filoche, Edwy Plenel, Xavier Mathieu et bien d'autres, mais aussi une importante délégation d'Insoumis autour de Jean-Luc Mélenchon. Pour Danièle Obono par exemple, ce sont les scores importants de Besancenot qui ont rendu possible la rupture de Mélenchon avec le PS.
Alain Krivine et La Ligue ont montré qu'il y avait un espace dans ce pays pour les idées anticapitalistes. Et c'est ça, en fait, je crois, qui a fait ensuite que, pour Jean-Luc Mélenchon, c'est devenu possible d'envisager la rupture qui s'est faite ensuite. Toute la gauche, à ce moment-là, a rendu hommage à Krivine, dressant le portrait d'un homme qui n'a jamais cédé, jamais trahi, jamais baissé les armes, même quand plus personne n'y croyait.
Je me souviens qu'il me disait ça, il me disait...
Parce que des fois, forcément, des claques, des hauts, des bas, on a connu des moments de doute politique, dans le bon sens du terme, on en a connu aussi, des revers, on en a connu, puis il y a des fois, je disais, bon, là, je crois que je vais me mettre au vert deux, trois jours, il me dit "non, non, fais pas ça". Je lui dis "pourquoi ?" Il me dit "il faut pas s'arrêter.
Si tu t'arrêtes, c'est terminé". Et ça aussi, c'est sans doute l'héritage du trotskisme, ce courant éternellement minoritaire, mais jamais résigné. Alors, il y en a qui vont voir ça comme du dogmatisme, mais d'autres, au contraire, vont saluer la constance, le courage, l'intégrité de cette famille politique si particulière. quels qu'en aient été les variantes sectaires, nées de situations minoritaires voire groupusculaires, le trotskisme, dont Alain Krivine est indissociable, fut une insurrection éthique qui obligeait à affronter la vérité d'un système totalitaire au lieu de céder à l'alignement au prix de l'aveuglement et du mensonge.
Le parcours de Krivine a été une longue ligne de crête. Sa force aura été de toujours garder le cap, l'espérance révolutionnaire, tout en sachant s'adapter à chaque décennie. Les années 60 et 70 étaient tumultueuses, alors il fallait s'organiser, battre le pavé, monter des barricades, muscler le service d'ordre et les mots d'ordre.
Les décennies suivantes étaient moins propices aux affrontements, aux changements. Alors était venu le moment de faire la taupe, de creuser sous terre le chemin vers la révolution. Et c'est bien ça qu'on attend finalement d'un militant, d'un grand dirigeant politique, qu'il sache sans dogmatisme, comprendre son époque, ses contemporains et qu'il sache tracer un chemin d'échec en échec vers la victoire finale. et même si c'est au prix d'une lente impatience.
Bon voilà, c'était mon dernier portrait pour Blast. Eh oui, mais ce n'est pas mon dernier portrait. Usul le sera remplacé par Modiiie, que vous connaissez peut-être, pour ses streams et ses émissions.
Mais n'hésitez pas à soutenir Blast, qui comme vous le voyez, s'adapte. Voilà, je vais être remplacé par quelqu'un de plus jeune, moi aussi, comme Krivine fut un temps. Et après, je vais mourir.
Et Jean-Luc Mélenchon ne sera pas à ton enterrement parce qu'il te boude. Ouais, j'espère qu'il y aura Voltuan quand même. Donnez de l'argent à Blast, merci.
Alain Krivine