Michèle Halberstadt - Jean Labadie - Dimitri Rassam : Cannes, "c'est le moment le plus important de l'année"
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Questions et réponses
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Si vous deviez nous résumer en 3 mots la 76e édition, vous choisiriez lesquelles ?
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Cette sélection 2023 est-elle un bon cru ou c'est de votre faute ?
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Vous avez décidé de le rajeunir, le jury. Pour quelle raison ? Est-ce que vous cédez au jeunisme ?
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Vous déclarez récemment que le festival de Cannes a toujours été politique. Il le sera encore cette année. La guerre d'Ukraine est encore là.
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Le festival est politique, il est aussi polémique, et on peut dire d'ailleurs que c'est bien. Ça veut dire que le cinéma est vivant.
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Vous assumez vos choix, Thierry Frémaux, même s'ils font des vagues ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
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« Début de cycle, puisque l'an dernier c'était la 75e. Donc là, on ouvre une nouvelle décennie. »
- 2:01InvitéFait
« Un film qui vient de Mongolie, un film qui vient du Congo, du Sénégal, du Chili. »
- 4:08InvitéFait
« L'Ukraine est un pays en guerre, donc ils n'ont pas tourné beaucoup de films, et quasiment pas tourné cette année. »
- 4:22InvitéFait
« L'origine de Cannes est politique, en 1939 contre Venise, Mussolini, Goebbels, et en 1946, sur cette grande idée d'espérance de l'après-guerre. »
- 5:39InvitéFait
« Moi, s'il y a quelqu'un dans le monde qui ne s'est pas intéressé du tout au procès que Johnny Depp a eu avec son épouse et ses conséquences, c'est moi. »
- 6:04InvitéFait
« Quant au retour de Catherine Corsini, c'est une histoire quand même assez complexe. »
- 7:24InvitéFait
« Je ne suis pas le producteur. Le producteur, c'est Pascal Cochteux, Why Not ? »
- 7:54InvitéFait
« Et puis finalement, il ne faut pas oublier qu'il a été jugé, et qu'il a été jugé innocent. »
- 8:41InvitéFait
« C'est l'idée que c'est le moment le plus important de l'année où vous montrez votre travail. »
- 12:05InvitéFait
« Vous avez d'un coup 2 800 personnes qui oublient d'être professionnels et deviennent un public. »
- 13:34InvitéChiffre
« En avril, il y a eu Mario Bros et les trois mousquetaires, c'est les deux films qui ont fait que les entrées sont montées. »
- 20:31InvitéFait
« Personne n'a envie de se faire chier à produire et à acheter non plus. »
- 21:45InvitéFait
« Je pense qu'effectivement, on ne peut pas laisser des multinationales diriger le cinéma. »
Temps de parole
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Oui, en direct de Cannes, alors que démarre ce soir la 76e édition du festival. On est ce matin avec Léa Salamé dans un palais des festivals encore vide. Il est tôt, mais ce soir, c'est la première montée des marches pour le film qui fera l'ouverture du festival Jeanne Dubarry de Maïouen. Et dans ce grand entretien, on va parler de la situation du cinéma qui va mieux en 2023, de l'importance du festival de Cannes dans l'industrie du cinéma et des polémiques, évidemment, parce qu'il n'y a pas de Cannes sans polémique. Avec nous ce matin, Michèle Albertstadt, productrice, distributrice avec votre société ARP. Vous présentez quatre films cette année à Cannes. Bonjour à vous. Bonjour.
Bonjour Jean Labadie. Vous êtes producteur et distributeur également avec votre société Le Pacte. Vous avez sept films à Cannes cette année, dont le film d'ouverture Jeanne Dubarry. Bonjour à vous.
Bonjour.
Et enfin, Dimitri Rassam, producteur de ce qui est déjà l'un des succès de l'année en salle, Les Trois Mousquetaires. Et vous venez tout juste de dépasser les 3 millions d'entrées. C'est aussi le film français qui a été le plus vu à l'étranger en 2023. Bonjour. Bonjour. Et bienvenue donc à tous au micro d'Inter. Avant de vous donner la parole à tous les 3, on veut saluer avec Léa Le Boss, Thierry Frémaux, de passage quelques instants dans le studio d'Inter. Bonjour, monsieur le délégué général du festival. Merci d'être là. C'est le calme avant la quinzaine. Jusqu'ici, tout va bien ?
Oui, oui. C'est calme un peu avant et c'est excité un peu avant. Et pareil pendant.
D'accord. Si vous deviez nous résumer en 3 mots la 76e édition, vous choisiriez lesquelles ?
Début de cycle, puisque l'an dernier c'était la 75e. Donc là, on ouvre une nouvelle décennie. Le jury témoigne de ça, de cette volonté de renouveler un peu. Et la compétition aussi, parce qu'il y a à la fois des vétérans. On retrouve Marco Bellocchio, Martin Scorsese, Aki Korismaki, Nani Moretti, etc. Ken Loach. Ken Loach. Oh mais j'en oublie, je n'aurais pas dû commencer à citer. Et puis il y a toute une série de jeunes gens qui ont élargi aussi géographiquement la sélection officielle. Un film qui vient de Mongolie, un film qui vient du Congo, du Sénégal, du Chili. Et tout ça, ça dit des choses déjà.
A vos débuts comme patron du festival, il y a 16 ans, comme délégué général du festival, parce que le président c'était à l'époque Gilles Jacob. Il vous avait dit, quand la sélection sera bonne, ce sera grâce au film. Si elle n'est pas bonne, ce sera de votre faute. Cette sélection 2023 est-elle un bon cru ou c'est de votre faute ?
C'est impossible vraiment à deviner. C'est-à-dire que moi les films, je les aime tous. Donc si l'une de vos questions est, quel est votre film préféré ? Je ne répondrai pas.
Non, ce n'était pas la question.
Et on ne sait jamais à l'avance. C'est ça qui est formidable. C'est aussi cette incertitude géniale. C'est quand même la clameur du public, des festivaliers, des critiques, qui va faire ou pas le destin d'un film. L'an dernier, puisque Rubén Osloun était là, son film, sans film, quand on l'a vu, on s'est dit, ça passe ou ça casse. Et si ça passait, le film pouvait se retrouver très haut. Il s'est retrouvé très haut. Mais vraiment, un jury, c'est pareil. Il est impossible de deviner ses sentiments à l'avance.
Alors vous avez décidé de le rajeunir, le jury. La moyenne d'âge est cette année de 38 ans. Pour quelle raison ? Est-ce que vous cédez au jeunisme ? Ou est-ce pour compenser l'âge moyen des spectateurs en salle ?
Et encore, il serait plus jeune encore si Atik Rahimi, l'écrivain, n'avait pas, on s'est moqué de lui toute la soirée d'hier, n'avait pas augmenté la moyenne d'âge. Oui, c'est une volonté, pas de céder au jeunisme, mais de montrer qu'on n'est pas que dans une sorte de défilé people. Et avoir quelqu'un comme Denis Ménochet, ou voir revenir Julia Ducourneau, deux ans après sa Palme d'Or, elle a existé fortement avec sa Palme d'Or, elle a disparu, elle est en résidence à New York. Et c'est formidable de la voir là, comme d'avoir, oui, ces gens dont je crois l'apparition a surpris.
Vous déclarez récemment, Thierry Frémaux, que le festival de Cannes a toujours été politique. Il le sera encore cette année. La guerre d'Ukraine est encore là. Elle était très marquée, la précédente édition par la guerre.
Oui, alors l'Ukraine est un pays en guerre, donc ils n'ont pas tourné beaucoup de films, et quasiment pas tourné cette année. Ça aussi, il faut le dire, c'est aussi la preuve, la conséquence, que c'est un pays... Mais oui, le festival a toujours parlé par la voix des cinéastes. L'origine de Cannes est politique, en 1939 contre Venise, Mussolini, Goebbels, et en 1946, sur cette grande idée d'espérance de l'après-guerre, La bataille du rail a été un des premiers films récompensés. Ça n'a jamais cessé Vajda, qui vient six mois après le coup d'État de Jaruzelski, en mai 1981, et qui gagne la Palme d'Or. Et le festival n'est que l'écho de la voix des artistes.
Les artistes, eux, parlent du monde qui les entoure.
Le festival est politique, il est aussi polémique, et on peut dire d'ailleurs que c'est bien. Ça veut dire que le cinéma est vivant, qu'il reflète les tourments, les interrogations de l'époque. Cette année, c'est la présence du retour de Catherine Corsini, que vous avez décidé de maintenir en compétition, malgré les accusations de harcèlement moral et une scène de sexe avec mineur démentie par la réalisatrice. Il y a le choix du film de Maïwen avec Johnny Depp en ouverture, choix critiqué parce que Johnny Depp a été accusé de violence par son ex-femme. Vous assumez vos choix, Thierry Frémaux, même s'ils font des vagues ?
Oui, de toute façon, on assume nos choix, mais en l'occurrence, les deux films dont vous parlez, c'est drôle parce que lorsqu'on les a vus... Alors moi, s'il y a quelqu'un dans le monde qui ne s'est pas intéressé du tout au procès que Johnny Depp a eu avec son épouse et ses conséquences, c'est moi. Donc franchement, je n'étais pas vraiment au courant de tout ça. On avait accueilli Johnny Depp il y a quelques années pour Pirates des Caraïbes et donc c'est le film qui a été choisi. En fait, on reste un peu dans le cadre de la loi. Si jamais le film avait été interdit ou si on nous avait interdit de le sélectionner, alors on n'aurait pas bravé quelque interdiction que ce soit.
Quant au retour de Catherine Corsini, c'est une histoire quand même assez complexe. Je ne sais pas ce qui a pu se passer sur ce tournage, pas autant qu'on l'a dit. On est quand même entre le procès en sorcellerie et la rumeur d'Orléans. A ce point ? Ah oui, oui. On a fait une enquête d'une semaine. J'ai dit à la production réalisatrice, défendez-vous parce qu'on va chercher vos accusateurs. Et on a demandé aux accusateurs qu'on ne connaît pas, qui ne se sont pas manifestés, de le faire et de dire. Et voilà. Donc je crois que tout va rentrer dans l'ordre. Le film est très très beau.
Bon, merci Thierry Frémot. On va vous laisser filer. Il ne va pas trop vous manquer Pierre Lescure cette année ? Merci. Puisque pour la première fois, c'est une femme qui dirige le Festival de Cannes. La tête a changé. C'est Iris Knobloch.
D'abord, ça se passe très très bien avec elle. Elle connaissait le Festival de l'extérieur. Et puis Pierre est toujours président d'honneur. Et puis il sera là, puisque, comme vous le savez, France Télévisions est le partenaire du Festival de Cannes. Et il sera là avec Babette Lemoyne, tous les jours.
Très bien. Merci à vous et très bon festival, Thierry Frémot. Et peut-être, Jean Labadie, vous avez écouté Thierry Frémot, évidemment. Et on va parler de la polémique. Et ensuite, on va parler du cinéma. Un mot, puisque c'est vous qui êtes le producteur du film de Maïwen, qui va faire l'ouverture tout à l'heure. Quand vous entendez tout ce que vous entendez sur Johnny Depp, sur sa présence, qu'est-ce que vous avez envie de répondre ce matin ?
Je ne suis pas le producteur. Le producteur, c'est Pascal Cochteux, Why Not ? Je voudrais dire d'abord que c'est le plus gros film indépendant de l'année en termes de financement, puisque tous les gens qui sont autour du film, que ce soit Vincent Marabal ou nous, nous sommes des indépendants liés à... Vous êtes le distributeur du film. Je suis le distributeur, je ne suis pas producteur. Quand le choix a été fait par Maïwen de prendre Johnny Depp, c'est vrai qu'on a suivi, nous, le procès, avec un peu d'inquiétude. Et puis finalement, il ne faut pas oublier qu'il a été jugé, et qu'il a été jugé innocent. Donc je ne sais pas pourquoi il y a encore cette polémique.
Vous ne comprenez pas, en fait, c'est ça ?
Non, mais je comprends l'accusation. Mais une fois qu'il est jugé et innocent, je crois qu'on peut arrêter de parler de cette polémique. Maintenant, place au film.
Place au film et place à Cannes, Nicolas. Place à Cannes, déjà. Oui, que représente Cannes pour vous trois ? Du business, du travail ? Parce qu'à côté des films en compétition, il y a le marché du film, qui est le marché, le marché le plus important qui soit en la matière. Michel Elberstadt, Cannes, pour la profession, c'est comme le mondial de l'auto pour Renault, Peugeot, Stellantis. C'est plus sexy, quand même. Oui, peut-être. Mais c'est quand même ça l'idée ?
Oui, c'est l'idée que c'est le moment le plus important de l'année. où vous montrez votre travail, les films que vous avez acquis, les films sur lesquels vous avez travaillé, et que vous venez chercher le financement des prochains. Bien sûr, oui, c'est le moment où tout se cristallise. Donc, c'est du boulot pour vous ? Énormément. C'est du matin au soir. Absolument. Et ça a démarré, d'ailleurs, depuis deux jours. Nous, on voit des films déjà depuis dimanche. Parce qu'il y a une association des cinémas à réessais qui présente certains films. Oui, les rendez-vous ont démarré dimanche soir, bien sûr.
Dimitri Rassam, vous êtes à Cannes, mais cette année, vous n'avez pas de films sélectionnés. Mais c'est quand même du boulot. Pendant 15 jours, vous allez enchaîner les rendez-vous. C'est ça qui est raconté pour ceux qui ne s'imaginent pas comment ça se passe. Parce qu'on voit les images du tapis rouge, mais en fait, pour les professionnels du cinéma, c'est un vrai business.
C'est vraiment un rendez-vous incontournable parce qu'on a, dans le même endroit, réuni autour d'une envie de cinéma tous ceux qui font le cinéma à l'échelle française et à l'échelle mondiale. Donc, on les rencontre. Pour certains, on leur propose de futurs projets. On partage ce qu'on a effectivement fait. C'est-à-dire qu'on peut présenter à divers stades d'avancement soit un film fini, soit ce qu'on appelle un promo release, qui sont une sorte de méga bande-annonce de notre film. et on vient effectivement coaguler ceux qui seront les champions du film. Et puis, il y a une émulation aussi incroyable.
C'est-à-dire que plus qu'une compétition, il y a vraiment une envie de cinéma et on suit ce qui se fait. On est au contact de... Voilà, où vont les films ?
Vous voyez combien de films, par exemple, en 10 jours ?
Alors, pour être tout à fait honnête, je n'en vois pas autant que ce que je souhaiterais parce qu'on est beaucoup, beaucoup en rendez-vous. Je vais dire que... Vous aussi ? Ah non, moi, j'en vois plein. Ah, vous en voyez 5 par jour ? Moi, je ne vois que les nôtres. Que les vôtres ? Parce que je suis très mauvais. Le reste ne vous intéresse pas. Non, non. Ce n'est pas ça. C'est une compétition. On a envie de gagner. Et donc, les films des autres, je les aime après. Ah oui ? Pendant la compétition. Oui, complètement dans la compétition. Ah oui, totalement. Ils sont fous des autres. Non, je ne m'en fous pas. Non, je déconne. Non, mais au contraire.
Au contraire, moi, je vais à 8h30 voir les films du matin et je fais les rendez-vous l'après-midi et on retourne le cinéma le soir. Tu peux très bien faire les deux. Ce qui est génial, c'est qu'il y a plusieurs festivals. Au cœur du festival et évidemment le festival du film. Et quand on a un film en compétition ou en sélection, évidemment, on vit ça de façon extrêmement intense. Moi, je n'ai pas eu autant l'occasion que Jean et Michel de vivre ça, mais c'est extrêmement précieux, cette salle, cet écran. C'est fantastique. À côté de ça, il y a donc le marché. Et puis, il y a encore les à-côtés où de temps en temps, on peut se retrouver à faire des rencontres improbables.
Donc, tout ça se rencontre. Après, on vient tous un peu disciplinés quand même pour bosser. C'est-à-dire qu'en tout cas, nous trois dans le studio, c'est aussi un rendez-vous vraiment très important sur le destin de l'activité qu'on peut avoir en tant que producteur, de distributeur, de vendeur étranger. C'est de repérer les talents, les réalisateurs, les acteurs, c'est ça ? Oui, et puis surtout, c'est encore une fois, c'est le champ des possibles. C'est-à-dire que c'est là où naissent les films. C'est-à-dire que c'est là où on vient célébrer le cinéma, mais c'est aussi ce qui rend possible des films. Et moi, par exemple, Le Petit Prince est né à Cannes.
On était venus avec notre petite mallette, on a présenté ce qu'on allait faire. Du monde entier qui ont dit voilà, on va le prendre. Et c'est aussi ça l'enjeu qui peut se jouer sur un film. J'imagine que c'est le cas, par exemple, pour Jean et Vincent Maraval. C'est-à-dire qu'on présente un film, il y a déjà des territoires qui sont vendus, mais il va se décider la carrière internationale du film en fonction de la réaction dans la salle. C'est assez fou à vivre. C'est quand même le test screening le plus cher du monde. C'est-à-dire que vous avez d'un coup 2 800 personnes qui oublient d'être professionnels et deviennent un public. Et ce soir, par exemple, nous, on présente le film.
En même temps, il sort en salle sur 880 écrans. Et donc, c'est un truc de dingue pour le metteur en scène, pour toute l'équipe. C'est une idée qui est chez Maïwen depuis 15 ans qui s'est réalisée depuis 3 ou 4 ans avec beaucoup d'incertitude parce que, comme le savent Dimitri et Michel, il faut qu'on trouve l'argent pour faire les films. C'est très important de les faire dans de bonnes conditions.
Alors, justement, parlons des salles. En octobre dernier, on avait consacré une matinale particulièrement alarmiste à la situation du cinéma en France. En septembre, les salles de cinéma avaient connu leur fréquentation la plus basse depuis 1980, vous le savez, avec une baisse massive de la fréquentation qui était de moins 35%. Une partie du milieu du cinéma avait appelé alors à des états généraux. Mais ça va mieux. Aujourd'hui, il y a eu une fréquentation record des salles en avril. On a même dépassé les niveaux d'avant Covid. Alors, dites-nous, est-ce qu'on y est ? Est-ce que la page est désormais tournée ?
Michel Albert-Stadt, est-ce que le cinéma dont on ne cesse de proclamer la mort est là, bien là et vivant ?
C'est comme d'habitude, ça dépend de l'offre. En avril, il y a eu Mario Bros et les trois mousquetaires, c'est les deux films qui ont fait que les entrées sont montées. Quand il y a de l'offre, il y a des spectateurs. Nous, ce qui nous inquiète, parce qu'on est quand même tous les trois aussi très concernés par le cinéma d'auteurs, c'est ces films-là. Bizarrement, pendant le Covid, on s'est dit, bon, les premiers qui vont revenir, c'est les plus vieux puisqu'ils sont vaccinés, les premiers. Et c'est eux, le gros des spectateurs de la compétition. T'en as plusieurs, moi aussi, cette année. Et ils sont revenus ? Mais non, c'est ceux-là qui sont le moins revenus, bizarrement.
C'est les adultes et les ados qui sont revenus. Et c'est cette tranche-là qui a du mal à revenir. Bon, ça va, on a eu des signes encourageants, mais on a des films qui ont bien marché, des films d'auteurs, comme un film chinois totalement improbable qui s'appelle Le retour des hirondelles, comme Mio, le film de Skolimowski, comme Nostalgia, le film italien de Martin. Ça, c'est des films qui ont fait 150 000, 200 000 entrées. On n'avait pas vu ça depuis longtemps pour un film d'auteur. Mais ce n'est pas pour ça que c'est gagné. Ça dépend des films. Vous savez, nous, c'est pareil. Chaque film, on remet la couronne en jeu de est-ce que ça va marcher ? Est-ce qu'on peut continuer ?
Est-ce qu'on peut acheter le prochain ? Est-ce qu'on fera assez d'entrées ?
Donc, attention à la manière dont on lit ce fameux mois d'avril. Absolument. Jean l'avait dit, qu'est-ce que vous en pensez ? Est-ce que vous êtes plutôt confiant ? Vous vous dites la page Covid, qui a quand même beaucoup fait de mal vous avez des inquiétudes sur les films d'art et d'essai, sur aussi les films du milieu, comme on appelle, c'est-à-dire ceux qui font l'excription culturelle française, ceux qui sont avec un budget en dessous de 3 millions. Vous êtes inquiet que ce soit uniquement les gros blockbusters ou les grands films familiaux à gros budget qui marchent ou non ? Vous êtes plutôt...
Moi, je suis toujours confiant. Confiant. Depuis toujours, on a continué à investir énormément, à prendre énormément de risques. J'aurais rappelé quand même que ma première société qui s'appelait Backfilm, qui s'appelle toujours Backfilm, mais ce n'est plus la mienne, en 1986, quand on a démarré, il y avait 175 millions de spectateurs. En 1990, il y en avait 110 millions. C'est-à-dire que la chute qui a eu lieu à l'époque, avec l'ouverture de toutes les télévisions, a été bien plus grave que ce qu'on vit aujourd'hui. Donc moi, j'ai une confiance énorme, d'abord parce qu'on a un réseau d'exploitation extraordinaire en France.
Moi, toutes les semaines, je regarde le film français et je vois qu'il y a quelqu'un qui construit un multiplex dans une ville de 10 000 habitants. Donc la confiance, elle est là. On est suivi par les politiques, on est suivi par les municipalités et on arrive quand même à financer des films tout le temps. On a, nous, déjà un programme qui est prêt jusqu'à l'année prochaine. sauf si Dimitri me propose un nouveau film. Je ne sais pas, il faut proposer un nouveau film. Moi, j'adorerais travailler avec Jean, c'est un grand distributeur. Il est là pour ça.
C'est un speed dating.
Non, mais il y a quand même une polarisation assez violente dans le marché, on le constate. C'est-à-dire ? C'est-à-dire que les succès sont peut-être des succès un peu plus importants mais les échecs sont un peu plus violents. Et puis vous soulignez effectivement le retour à un niveau d'entrée similaire pré-Covid en France, mais ce n'est pas le cas dans le reste de l'Europe. On reste environ à moins 30%. Donc c'est quand même un... Il y a une convalescence toujours en cours.
Donc aujourd'hui, on a effectivement quelque chose de français, de précieux à préserver parce que ça nous permet, parce qu'on va peut-être un peu mieux que les autres, d'être à nouveau forces de proposition et sans chauvinisme aucun, toute l'Europe regarde quand même ce qu'on fait nous en termes de modèles de création. Et donc ce qui se joue, c'est la diversité, c'est de continuer effectivement à faire des films qui soient riches en termes d'offres parce que je pense que ça se joue beaucoup là. Et effectivement, il y a des succès très forts, y compris dans le cinéma d'auteur, mais ils ont tendance à se concentrer sur moins de titres. Au cours de cette matinale,
Jérôme Cédoux avait parié que 2023 serait une bonne année parce qu'elle proposerait des grands films français à gros budget qui attirerait à nouveau les spectateurs. Il n'y a pas eu tort puisque deux des gros films qu'il a présentés, Astérix, Les Trois Mousquetaires ont très bien marché. Est-ce que vous y voyez une loi par exemple ? Non. Il faut mettre le paquet sur des gros blockbusters familiaux pour tirer. À gros budget. À gros budget pour tirer la machine.
Il faut mettre le paquet tout court en fait. Ce que Jean vient de dire, c'est ce qu'ils ont fait sur Maywen. Je veux dire par là, c'est qu'aujourd'hui, il faut des locomotives. Ça c'est certain. J'aurais articulé les choses un tout petit peu différemment. Je ne suis pas en désaccord du tout avec Jérôme sur le fait qu'il faut des locomotives populaires qui permettent à un certain public de revenir en salle et on a besoin de cela. Mais quelque part, il faut qu'on maintienne une envie de cinéma large. Donc aujourd'hui, il y a des films comme Le Janéry qui a fait un très beau succès. Je verrai toujours vos visages
et le Ozone aussi. Le Ozone.
Ce qu'on voit, je veux parler, c'est qu'il y a effectivement un retour à l'événement et qu'on a besoin de justifier le fait d'aller en salle pour voir quelque chose d'un peu exceptionnel par son sujet, par sa forme. Mais oui, l'année est bien partie.
Je voudrais vous faire réagir à tous les trois sur ce qu'avait déclaré à l'époque Jérôme Sedou dans cette matinale. Je ne sais pas si vous l'avez entendu, mais elle avait fait beaucoup de bruit. Il avait notamment une altercation avec Nicole Garcia. Il avait expliqué en substance que si l'année 2022 l'année dernière était mauvaise, ce n'était pas à cause du Covid, mais à cause du nombre de films, trop de films produits et de la qualité des films. Il avait dit cette phrase « Nous devons nous remettre en cause. Les gens ne veulent pas se faire chier quand ils vont au cinéma. Le public ne vient pas en salle parce que les films qui sortent ne sont pas bons.
» Est-ce que ça vous avait fait bondir quand vous aviez entendu ça à la radio ? Jean Labadie.
Le fait que cette idée qu'il y a trop de films m'a toujours fait marrer parce que je voudrais savoir quels sont les films qu'il faut éliminer. Et Jérôme Sedou qui a un circuit de salle extrêmement important, par exemple, il passe tous nos films et il est très content de les passer. Et il ne sait pas, comme d'ailleurs la plupart d'entre nous, ce qui va se passer. Nous, le mercredi matin à 10h, on regarde les chiffres des Halles. Et des fois, vous faites 37 entrées et vous dites « Waouh ! » Génial ! Ça ne paraît rien, mais ça veut dire qu'on ne sait pas. On n'a aucune idée de ce qui va se passer. Et tant mieux, on a des surprises tout le temps. Le tout, c'est ce qui fait la force du cinéma.
En France, c'est la diversité. C'est-à-dire qu'on peut sortir un film de 3h30 de Claude Lanzmann et un blockbuster la même semaine et le passer dans la plupart des salles. C'est ça qui fait le succès du cinéma français et c'est ce qui manque dans les autres pays. Ce qui manque en Angleterre, ce qui manque en Italie. Il n'y a plus d'offres. Quand même, il n'y a plus d'offres. Il n'y a plus d'offres en Angleterre. En Italie, il y a 150 salles qui ont fermé depuis le Covid. En France, il y en a 80 qui ont ouvert depuis le Covid. C'est ça qui est extraordinaire.
Et sur l'idée que les gens ne veulent pas aller au cinéma pour se faire chier parce qu'il y a la question du nombre de films sur laquelle répond Jean Labadime et Michel Albert Statt sur ce constat-là qu'il avait formulé mais sans langue de bois.
Mais personne n'a envie de se faire chier à produire et à acheter non plus. Je veux dire, personne n'a envie de s'ennuyer au cinéma. C'est une question de goût. Qui a envie de s'emmerder au théâtre ? Voilà. Au foot ? Peut-être qu'il y a des trucs qui ne plaisent pas à Jérôme Cédoux et qui marchent quand même. C'est une question de goût. Peut-être qu'il préfère les blondes et c'est les brunes qui en ce moment sont à la mode. J'en sais rien. C'est une question de goût et d'offre. Mais qui est l'arbitre des élégances et du goût ? Personne. C'est le public.
Et vous savez, en Amérique, ils font des tests dans tous les sens pour les films pour savoir si le montage est bon, si la fin est bonne, etc. Pareil, ils ont le même taux d'échec là-bas qu'ici. S'il y avait une formule, il y a longtemps qu'on l'aurait trouvée et qu'on l'appliquerait. Il n'y a pas de formule. C'est ça qui est beau dans le métier qu'on fait. C'est du casino à chaque fois. C'est la roulette. On fait tous ce qu'on peut au mieux de ce qu'on peut et on croit dans les films qu'on présente. Et vraiment, gens comme Dimitri, comme moi, on n'a jamais fait des films qu'on n'aime pas. On est à fond, on y croit. Mais maintenant, c'est le public qui décide et comment il sait ?
Le public, il sait. C'est comme ça.
Il y a la question et c'est la question à chaque fois qu'on fait une table ronde sur le cinéma, sur la concurrence des plateformes, l'importance que prend Netflix et les autres. Il y a ce matin dans la libération une pétition de 500 cinéastes de voir leurs droits d'auteurs bafoués par les grandes plateformes comme Netflix ou Amazon. Ils ont raison de s'inquiéter ? Ils ont raison ? Vous comprenez ?
Je pense qu'effectivement, on ne peut pas laisser des multinationales diriger le cinéma. Et d'ailleurs, au début, on était très inquiets de l'arrivée des plateformes, surtout qu'elles sont arrivées, elles ont été propulsées par le Covid. Mais aujourd'hui, on se rend compte quand même que beaucoup de cinéastes voient qu'un film qui passe sur une plateforme, il existe une journée et après il disparaît. Pour marquer qu'ils n'en font pas deux, les grands cinéastes. À part Scorsese, qui est passé quand même de Netflix à Apple parce qu'Apple lui donne une sortie sale.
Mais les Cohen, etc., ils en font un, leur pet project, le truc qu'ils avaient envie de faire, par exemple, Sorrentino, il en avait fait un parce que c'était un truc hyper autobiographique, il voulait beaucoup d'argent, il savait que ce n'était pas commercialement viable, il l'a fait chez Netflix, il est parti. Les films n'existent pas quand ils sont sur la plateforme. Ils rentrent dans une espèce d'algorithme et de grandes machines, mais il n'y a pas la presse, il n'y a pas la critique, il n'y a pas la sacralisation qu'apporte la salle.
Dimitri Rassam, sur les plateformes, votre position ?
Non, mais je pense qu'on en vit un moment un peu darwinien, c'est-à-dire qu'il a quand même fallu se remettre en question. C'est-à-dire que ce qui justifie la salle doit être exceptionnel et je pense que ça s'articule sur ça, pas exactement uniquement d'une logique budgétaire, mais il doit y avoir une proposition forte. Je suis d'accord avec dire, par exemple, il y a un film de Sorrentino ou La main de Dieu que j'ai trouvé formidable, je sais qu'il aurait dû avoir une vie en salle et s'inscrire dans notre patrimoine culturel de façon autre parce que ça n'imprime pas pareil.
D'ailleurs, ce constat, aujourd'hui, il est partagé par les plateformes elles-mêmes, à l'exception d'une dont le logo est rouge. Ils sont quand même aujourd'hui beaucoup, beaucoup en train de se remettre en question eux-mêmes et j'en parlais de l'arrivée de la télé. On a toujours vécu, quand je dis le on, c'est le cinéma de façon très large, mais ces bouleversements. Ça existe depuis quasiment la naissance du cinéma. La mort du cinéma a été annoncée dix ans après sa naissance. Donc, ça fait un siècle qu'il meurt et qu'il renaît. Donc, de ce point de vue-là, c'est intéressant d'avoir ces moments où il y a des champs des possibles qui s'élargissent.
Après, c'est un peu brutal et c'est pour ça, encore une fois, j'insiste effectivement, en France, on a un système qui permet à des acteurs indépendants qui ont peut-être moins de capitaux d'entrer dans le marché. Donc, il faut eux-mêmes qu'ils se renforcent, mais ça, il faut qu'on le préserve. Il faut qu'on préserve le fait qu'on puisse tous proposer.
où elle annonce vouloir politiser son arrêt du cinéma. Je la cite pour dénoncer la complaisance généralisée du métier vis-à-vis des agresseurs sexuels et plus généralement la manière dont ce milieu collabore avec l'ordre mortifère, écocide, raciste du monde tel qu'il est. Fin de citation. Comment avez-vous reçu cette missive, Michèle Albertstadt ?
Avec de la peine, parce que c'est une immense actrice et qu'elle va nous manquer. Maintenant, si elle est malheureuse dans le cinéma, elle a raison de ne pas y rester. J'y trouve une amertume que j'ai du mal à comprendre, mais c'est triste. Je trouve ça profondément triste personnellement. Jean Labadier ? Moi, je vais la regretter aussi et j'espère qu'elle va changer d'avis et qu'elle va revenir parce qu'effectivement, c'est un talent immense. Après, je trouve que l'accusation est un peu forte et franchement, je trouve que notre métier est accusé et mis devant la scène de manière un peu injuste. On n'est pas...
Et malheureusement, tous les métiers font face à des problèmes de dirigeants, de patrons abusants.
Vous êtes un métier qui attire la lumière. C'est normal qu'il y ait un prêt à payer davantage que d'autres métiers, non ?
On est ravis d'attirer la lumière et elle va s'ouvrir dès ce soir.
La lumière avec le film de Maïwenn. Je voudrais juste préciser Mitra Rassam, vous ne présentez pas de film cette année mais vous assisterez à la projection d'un documentaire sur votre famille, la saga Rassam Berry, le cinéma dans les veines de Michel Denisot et Florent Maillet qui raconte l'histoire incroyable de votre famille, c'est-à-dire avec votre père Jean-Pierre Rassam, votre mère Carole Bouquet, votre oncle Paul Rassam, Thomas Langman, votre cousin et Claude Berry et toute la famille Berry. C'est dur de porter tout ça.
Je ne sais pas ce que je pense de ça. Oui, effectivement. Il y a au centre de tout ça mon oncle Paul qui est quelqu'un de merveilleux et que Jean et Michel connaissent bien et qui a fait ce métier dans l'ombre depuis maintenant presque quatre décennies. Donc, c'était vraiment une façon aussi de lui rendre hommage.
Et à qui ? Beaucoup de réalisateurs lui doivent beaucoup. Coppola, Oliver Stone,
Soderbergh avec lequel il avait gagné pour Sex, Lies & Videotape. Mais voilà. Donc, c'est émouvant. Je n'ai pas vu le documentaire. Je suis curieux de voir ce que ça va être. Merci à tous les trois.
Michel Elberstadt, Jean Labadi, Dimitri Rassam. Bon festival. Merci. Merci. Il est 8h45. Bonne chance. Vous gagnez. Oui, c'est vrai. On oublie la compétition. Jean Labadi veut gagner. On a eu le plaisir de la conversation. On a oublié la compétition. 8h49.