Aller au contenu
Pourquijevote
Tous les transcripts
interviewBLAST (sur YouTube)· 24 novembre 2021 21 min

LE VÉRITABLE HÉRITAGE DE JEAN-MARIE LE PEN

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Mesdames, messieurs, bienvenue. Dans ce nouvel épisode des portraits, après notre vidéo polémique sur Georges Marchais… Et c’est comme Napoléon, ça a montré que les gens ne s’énervent jamais autant que quand on parle de mecs morts. C’est vrai mais aujourd’hui on va être un peu plus calme, un peu plus apaisé, on va prendre une figure un peu moins compliquée à gérer.

Jeanne au secours ! On va parler de Jean-Marie Le Pen. Qui en plus, lui, est dans la catégorie des presque morts.

On n’est pas sûrs. Regardez-le dans son ascenseur à vieux, on dirait qu'ils nous l'ont embaumé, comme Lénine. Ah non, c’est bon il bouge encore, il bouge son cul pour aller devant la télé et regarder Eric Zemmour.

Il va être peut-être plus intéressant sur l’immigration. Voyez, je trouve que c’est un contexte, c’est une ambiance. Il va parler de l’immigration à un moment donné.

Jean-Marie Le Pen ne loupe jamais un numéro de Face à l’info. Les extraits que vous venez de voir sont tirés de Complément d'enquête, une enquête extrêmement intéressante un travail de journaliste de qualité vraiment incroyable, vraiment stylé, quoi ! Ah je vois ce que tu fais, tu fais “Compliment d’enquête” en fait.

Oui mais l'enquête est intéressante en vrai, ils font un parallèle entre le style et l’idéologie du vieux borgne et du petit chauve. Je trouve que c’est tout de même un peu artificiel de faire venir des joueurs de l’étranger et de les baptiser Equipe de France. Je dis simplement : Une équipe de France avec huit joueurs noirs, c’est curieux.

C’est une invasion migratoire. La France, elle subit une vague migratoire phénoménale. On va commencer par dire une chose simple mais qui n’est pas souvent dite dans ces termes-là : le principal point commun entre Le Pen et Zemmour, c'est que ce sont de gros racistes.

Aujourd'hui, on dirait “essayistes controversés”, on dirait “polémistes sulfureux”, on dit qu'ils ont “le verbe haut”... c’est vrai que racistes, c'est plus simple on comprend tout de suite.

Bah oui, toute leur vision du monde est structurée autour du fait qu'ils n'aiment pas les noirs et les arabes, et qu’ils veulent une France blanche. Bon évidemment après, eux, ils vont dire qu'ils ne sont pas racistes. Je ne suis pas raciste.

Mais de toute façon, il ne peut pas être raciste, c'est interdit. Ce qui est interdit, c’est de dire des trucs frontalement racistes qui peuvent tomber sous le coup de la loi, l’appel à la discrimination, l’appel à la haine raciale. Quand Zemmour dit : Parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes.

Ça ne passe pas, il y a des lois qui bornent un peu ce qui peut être dit, Zemmour a été condamné pour cette phrase en 2011. Mais quand le Front National affirme que s'il y a 2 millions de chômeurs c'est qu'il y a deux millions d'immigrés de trop là, c'est légal. Là, ça peut se dire sans problème.

Ça va être tout l'enjeu pour Zemmour comme pour Le Pen, de faire ce numéro d'équilibriste pour produire des discours racistes qui sont diffusables en prime time. Si, quand ça rate, on parle pudiquement de dérapages, la plupart du temps, ça passe. Voilà.

Et si aujourd'hui Zemmour peut se permettre aujourd’hui d'aller aussi loin, c'est parce qu’il a bien regardé comment s’y prenait le vieux. On va vous donner un exemple, parce que quand on est obsédé par la pureté raciale, le vrai projet, c'est de renvoyer chez eux les gens qui ne correspondent pas à nos critères ethniques. Bon ben ça maintenant, va falloir aller le défendre dans l'espace public, il va falloir trouver une justification, un prétexte.

Les années 80, c'est l'apparition du chômage de masse, on ne parle que de ça, c'est la crise, et c'est donc le chômage qui va être invoqué par Le Pen pour rendre acceptable ce qui n'est au fond qu'un projet découlant d'un fantasme de pureté raciale. Quand il y a crise dans un pays, en particulier grave crise de l’emploi, et qu’il y a des millions de chômeurs et qu’il y a 6 millions d’immigrés, nous disons que l’emploi doit être réservé en priorité aux Français, et que si les immigrés doivent partir pour le leur laisser, ceci est, dans le fond, conforme à l’intérêt national de la France et des Français, et même conforme à une justice supérieure. Le Pen nous laisse libre d'imaginer quelle est cette justice supérieure, d'imaginer sur quoi elle est fondée.

Est ce que c'est sur une hiérarchie des peuples, sur un ordre racial inégalitaire ? On ne sait pas, de toute façon tout ça reste allusif. Qui peut penser un seul instant que l'engagement premier de Jean-Marie Le Pen, c'est la lutte pour l'emploi ?

Qui peut penser que son projet politique soit avant tout un projet de justice sociale ? Certains de ses électeurs peut-être, mais en tout cas pas Jean-Marie Le Pen lui-même, ni même les autres membres du Front National. Si Le Pen parlait déjà de remplacement de la population et d’incompatibilité culturelle dans les années 80, Zemmour a depuis passé une étape.

Il prend beaucoup moins le temps de s’embarrasser de la question sociale. S'il veut remigrer, déporter une partie de la population, ce n'est plus à cause des tensions sur le marché de l'emploi mais en raison d'une incompatibilité profonde entre les Français et ceux qu'il considère comme des immigrés. Oui et il n’a pas le droit de dire qu'il s'agit de préserver la race blanche il va donc parler de culture européenne, il va parler d’incompatibilité entre l’islam et la République, ce que ne fait même plus Marine Le Pen.

Donc Eric Zemmour et Jean-Marie Le Pen ont des justifications différentes mais le projet reste le même. C’est une stratégie depuis trente ans des gouvernements maghrébins et des gouvernements africains. Quand vous l’écoutez, est-ce que vous retrouvez des choses qui vous appartiennent ou qui vous sont familières ?

Sans doute, oui, mais c'est assez normal que des gens qui pensent la même chose s’expriment de la même manière. Donc, les deux hommes ont la même pensée, mais ce qui change aujourd’hui fondamentalement, c’est que maintenant l’extrême droite en la personne d’Eric Zemmour a une chance d'arriver au pouvoir, et le vieux Le Pen n'y est pas pour rien, c'est ce qu'on va vous expliquer aujourd'hui. Le 21 avril 2002 pour la première fois dans l'histoire de la Ve République, le candidat de l'extrême droite arrive au second tour.

C'est un coup de tonnerre, personne ne s'y attendait, pas même le premier intéressé, Jean-Marie Le Pen. C'est ce qu'explique Azzeddinne Ahmed-Chaouch dans son livre “Le testament du diable”, il y décrit un Le Pen “de marbre”, un Le Pen “anxieux”, il parle d'un Front National qui ne voulait pas de la victoire. “Rester dans le rôle de l'éternel contestataire, c'est beaucoup plus confortable.”, dira même Jean-Claude Martinez, un ex-lieutenant du président du FN.

Et oui, la vraie victoire politique de Le Pen ce n’est pas 2002, c'est ces décennies de présence médiatique, offertes à un homme indésirable, marginal, issu d'une famille politique dont la République ne voulait plus entendre parler. À la base personne ne souhaitait voir Le Pen devenir ce personnage de premier plan dont le souvenir hante encore tout le paysage politique français. Le phénomène Le Pen, c'est une création télévisuelle.

Avant ça c'était juste un agitateur, un vétéran de l'Algérie qui avait réussi à rassembler, sous la bannière du Front National, toute une galaxie de formations groupusculaires dont il était étonnamment le visage présentable. Le Front National se crée avec une idée qui s’appelle le “compromis national”. C’est l’idée qu’il faut unir toutes les familles de l’extrême droite derrière un mec, à l’époque, qui est le plus modéré à peu près, d’entre eux, il s’appelle Jean-Marie Le Pen.

C’est un modéré parce que le Front National, c’est les collabos, ce sont les très très durs qui se regroupent derrière Jean Marie Le Pen. A côté des collabos, des néonazis et des royalistes Jean-Marie Le Pen fait propre. Il a déjà été élu député sous la 4e République.

Avant ça, c’était un étudiant en droit d'extrême droite assez classique. Un étudiant en droit quoi… Donc dès le départ, dès les années 50, avant de devenir le diable qu'on connaît, il jouait déjà le jeu des institutions, contrairement à d’autres énergumènes qui le soutenaient et qui eux rêvaient encore à voix haute de la fin de la République. Est-ce que vous, vous vous considérez comme un démocrate ?

Oui, certainement. Et j’ai même argumenté bien souvent contre certaines écoles philosophiques de droite qui contestent la démocratie comme moyen de gouvernement. J’ai dit, je suis dans le fond un démocrate churchillien, c’est-à-dire que je me réfère aux fameux aphorismes de Churchill disant : “La démocratie, c’est probablement un très mauvais système mais je n’en connais pas d’autre.” Jean-Marie Le Pen est donc celui qui, dès son arrivée à la tête du FN, veut faire entrer l'extrême droite dans la République, lui donner une place dans le jeu des partis républicains.

Et ça, ça ne va pas du tout de soi pour une famille politique comme l'extrême droite. On y trouve des royalistes qui appellent la République “la gueuse” et qui voudraient sa chute, on trouve des nostalgiques de Vichy, on trouve des Waffen SS de la division Charlemagne...

Bref, Le Pen à son époque, c'est déjà une version soft de ces gens-là. Oui d'ailleurs Jean-Marie Le Pen n'a pas fait la seconde guerre mondiale et il va le rappeler souvent. Il n’a pas eu le temps d'être collabo, il avait 14 ans.

Mon nom, ma photographie, sont très souvent associés à des défilés de l’armée allemande ou à la photo d’Hitler, ou à d’autres photos du même genre. Jean-Marie Le Pen n’a strictement rien à voir avec tout cela. Et le nom de Le Pen est inscrit sur le monument aux morts de la Trinité-sur-Mer alors que celui de George Marchais n’a jamais été inscrit que sur les fiches de paie à Augsbourg de l’usine Messerschmitt pendant la guerre.

Oui, il parle du monument au mort parce que son père a sauté sur une mine dans l'Atlantique, en 42. Il était à la guerre ? Non.

Il était à la pêche dans un chalutier, voilà. Mais il est quand même sur le monument aux morts. Bon, on vous a dit que Le Pen, c'était le visage présentable des fachos, mais ça reste un facho.

Il est anti-avortement, homophobe, pour la peine de mort… Ah bah, c'est un facho mais dans la République. Sur tous ces sujets, il n’était pas si éloigné que ça des positions de la droite traditionnelle, mais il poussait toujours ça un cran plus loin tout en restant dans le cadre républicain. Ça, c'est le premier problème de Jean-Marie Le Pen.

Il est le représentant d'un courant, d'une famille politique qui a voulu faire tomber la République le 6 février 1934 avec les ligues fascistes, qui a réussi à faire tomber la République avec le régime de Vichy en 1940 et qui a provoqué des attentats pendant la guerre d'Algérie, y compris contre le général de Gaulle avec l'OAS. Donc, la question de savoir si Jean-Marie le Pen est un vrai démocrate, c'est une interrogation sincère de la part de ces journalistes. Dans leur tête pour eux l’extrême droite, c’est toujours les putschs, les bagarres de rue et les attentats.

D'ailleurs cette émission là, “l'heure de vérité” elle était prévue pour être diffusée le 6 février 1984, une date qui n'est pas anodine. Patatras ! On finit par se rendre compte que c’est le 50e anniversaire des émeutes sanglantes du 6 février 1934, qui virent l’extrême droite tenter de prendre d’assaut le Palais Bourbon en criant : “À bas la République parlementaire !”.” Cette anecdote nous est rapportée dans cet article d'Antoine Perraud pour Médiapart.

Finalement l'émission en question sera donc décalée d'une semaine, au 13 février 1984. Ce qui est intéressant là, c'est qu'à l'époque pour les commentateurs le lien entre le Pen et les putschistes de 34 est évident. Le Pen va donc devoir essayer de les rassurer.

La thèse de l'article d'Antoine Perraud, c'est que cette émission c'est un tournant dans la carrière du dirigeant frontiste, puisqu'il s'agit de sa première invitation dans une grande émission politique du service public. C'était un grand rendez-vous politique “l'heure de vérité”. Vous connaissez peut-être déjà le générique, vous avez peut-être déjà vu ce truc-là.

Pour des raisons évidentes de droits d'auteur, je vais vous le faire à la bouche. … … Je pense que c’est mieux si on a des problèmes de droits d’auteur. Arrête.

Comment il s'est retrouvé dans cette émission le borgne ? Bah c'est grâce à Tonton ! C'est grâce à Mitterrand !

Tu l’as connu toi, Mitterrand? C’était mon président de quand j’étais petit. Nous on faisait la boite à camembert, “et hop c'est la quéquette à Mitterrand”.

Ah nous, c'était la quéquette à Jacques Chirac. C'est fou, ça ! Toujours dans “Le testament du diable”, on apprend une histoire intéressante.

On apprend que Jean-Marie Le Pen a écrit lui-même à Mitterrand en 1981 pour demander à avoir plus de temps d’antenne. “Dans le courrier, j'ai indiqué au président que nous étions victimes d'ostracisme dans les médias n’est-ce pas ?.

A titre d'exemple, nous venions de faire un congrès et il n'y avait pas eu un seul mot, un seul écho dans la presse.” Réaction immédiate du président socialiste, pour emmerder la droite, il va le faire inviter dans plusieurs émissions. Deux émissions de cinq minutes sur la deux et la trois d'abord, puis, selon une correspondance révélée par les auteurs de ce bouquin, Mitterrand a imposé la présence de Le Pen sur TF1 en 1982.

Et un des tournants de la banalisation de Le Pen à la télé, c'est donc “ l'heure de vérité” en 1984 où Le Pen va avoir une heure vingt pour montrer à quel point il est un homme politique respectable. Et il va y aller neuf fois à “l'heure de vérité”. Alors qu'au début sa présence sur le plateau a provoqué des résistances : Cette invitation, vous le savez, elle ne fait pas plaisir à tout le monde.

Il y a actuellement devant cette maison, des manifestations. Le Parti communiste la considère comme indécente et appelle au boycott. L’Humanité écrit de vous : “Cet homme est dangereux parce que la politique qu’il défend est dangereuse.” Et le Nouvel Observateur ajoute : “Il aurait mieux valu l’ignorer.” Vous noterez qu’ici on parle des résistances venant de la part des citoyens, des partis, des syndicats, des associations.

Les journalistes, eux, étaient présents sur le plateau, ils ont fait leur travail et il l’ont fait avec d'autant plus d'entrain que la présence de Le Pen leur offrait certains avantages. Premièrement, le dispositif leur permettait, en effet, de se poser en repère moral. Ils ne vont pas lâcher Le Pen, sur son antisémitisme, sur ses liens avec le reste de l'extrême droite, ils vont le confronter à certaines de ses citations les plus accablantes.

Bref, le rempart c'est eux, ils font barrage, sauf que, trop tard, Le Pen est déjà dans le salon de millions de Français. Deuxième avantage pour les journalistes, les gens veulent voir le monstre, et les audiences sont excellentes d'autant plus que le monstre est un bon client. Il a de la répartie, il esquive les chausse-trapes, il a toujours le bon mot, il sait créer l'événement, quitte à détourner l'émission et à esquiver certaines questions.

Comme lors de ce moment étonnant où Jean-Marie Le Pen se lève et prend une pose solennelle. En mémoire de tous ceux qui sont tombés, des dizaines de millions d’hommes, tombés dans le monde sous la dictature communiste, et d’avoir une pensée fraternelle à l’égard des millions d’hommes qui sont dans les camps et au goulag. Moi je suis journaliste et je continue à poser mes questions, si vous le voulez bien.

Je voudrais aborder les thèmes économiques. Voilà, ça, c'était la première étape de la quête de respectabilité de Jean-Marie Le Pen, il fallait se faire inviter par les journalistes, toujours créer l'événement en essayant malgré tout de ne jamais déraper. Les provocations étaient nombreuses mais la plupart du temps, elles étaient maîtrisées.

Quand soudain. Enfin soudain… en 1987, trois ans plus tard. Quand soudain, en 1987.

Je ne dis pas que les chambres à gaz n’ont pas existé. Je n’ai pas pu moi-même en voir, je n’ai pas étudié spécialement la question, mais je crois que c’est un point de détail de l’histoire de la deuxième guerre mondiale. Quand Jean-Marie Le Pen sort ces propos révisionnistes, ça n'a rien d'un calcul.

Nous, ce qu'on a lu, c'est qu’il n’avait pas envie de venir à cette émission, il avait 39 de fièvre, il était crevé, il ne s’attendait pas du tout à ce qui allait suivre. En l’occurrence une shitstorm. C’est la colère quasi générale en France à la suite des propos de monsieur Le Pen qui a mis en doute l’existence des chambres à gaz.

Il a dit : “Je n’ai pas vu les chambres à gaz”. On sait très bien que c’est toute la thèse des révisionnistes. On est horrifié.

On est, ce n’est même pas horrifié, c’est une immense douleur. Vous pensez que c’est une gaffe ou une déclaration volontaire. Je pense que monsieur Le Pen est trop habile pour faire des gaffes.

Je pense que ce qu’il a dit, il l’a médité au préalable. Et pourtant non, comme on vous l'a dit ce n'était visiblement pas préparé. Mais il le pensait ce qu'il a dit ?

Oui mais il n’avait pas prévu de le dire. “En quarante ans de vie politique, c'est la plus grosse connerie que j'ai jamais sortie,n’est-ce-pas?”.

Ça il l'aurait dit à son conseiller de l'époque, Lorrain de Saint-Affrique. Mais voilà, Le Pen ne peut plus reculer, des antisémites et des révisionnistes y'en a plein au Front National et sa base militante ne comprendrait pas qu’il s'agenouille à la première injonction du système. Alors Le Pen se défend, il va crier au complot.

J’accuse le lobby de l’immigration, véritable syndicat anti Le Pen, d’avoir organisé et conduit contre moi ce procès en sorcellerie. Il dit qu'il n’est pas antisémite, et il va en même défendre la thèse selon laquelle le tollé qui a suivi sa déclaration a été orchestré par le Mossad et par l’État d’Israël. Ce n’est même pas une vanne.

Après cet épisode, Jean-Marie Le Pen ne peut plus envisager de se fondre pleinement dans le paysage politique de la Ve République. Il ne peut plus envisager d'alliance avec la droite traditionnelle, comme il l'avait fait quelques années auparavant à Dreux. L'affaire du “point de détail” va le condamner à accepter une certaine forme de marginalité.

Mais très vite, une idée va faire son chemin : Jean-Marie Le Pen va comprendre que ces dérapages, contrôlés ou non, lui permettent d'occuper l'espace médiatique. Même si c'est en mal, on parle de lui partout. Du coup, dans les années qui vont suivre on va avoir droit à de nombreuses petites phrases, cette fois-ci mûrement réfléchies, des petites phrases qui à chaque fois vont repousser les limites de ce qui peut être dit dans l'espace public.

Monsieur Durafour Crématoire, merci de cet aveu. Je crois à l’inégalité des races, oui bien sûr, c’est évident. Toute l’histoire le démontre, elles n’ont pas la même capacité ni le même niveau d’évolution historique.

Le scénario est bien rôdé, après chaque “petite phrase”, l'indignation devient générale et Le Pen a droit à son petit sujet au 20 heures. Systématiquement. La Commission nationale consultative des droits de l’homme a qualifié de “politiquement abjectes” les dernières déclarations de Jean-Marie Le Pen sur l’inégalité des races.

Le point avec Jeff Wittenberg et Guilaine Chenu. Jean Marie Le Pen persiste et signe. “Je ne crois pas à l’égalité des races.” Une phrase qu’il a répétée hier soir à Toulon.

Mais cette stratégie a des limites, des limites que beaucoup vont pointer du doigt à partir des années 90, à commencer par un jeune journaliste du Figaro que vous reconnaitrez peut-être. Est-ce que vous ne regrettez pas votre attitude dans les années 80, vos bons mots qui vous ont un peu mis à la marge de la société politique française, et qui vous ont empêché de rentrer dans une grande alliance à droite. Ecoutez.

Je crois que ces bons mots étaient un simple prétexte pour persécuter le national que je suis. Zemmour n'est pas le seul à critiquer la méthode Le Pen, Bruno Mégret, un de ses lieutenants va même tenter de prendre sa place à la tête du FN avant de partir avec armes et bagages pour fonder le MNR qui se présentera au premier tour de l'élection de 2002. Il y avait deux lignes politiques à l’époque.

La mienne, c’était de faire du Front national un grand parti capable de gouverner, dédiaboliser, qui puisse passer des alliances et se développer. Et puis Le Pen qui faisait de la provocation, qui considérait le Front national comme faisant partie de son patrimoine personnel et qui voulait continuer d’en jouir tranquillement. La fronde de Bruno Mégret a fait long feu et c'est bien Jean-Marie Le Pen qu’on va retrouver au second tour de l'élection présidentielle en 2002 face à Jacques Chirac.

D'ailleurs, tout le monde a oublié Mégret, alors que Jean-Marie Le Pen a durablement marqué les esprits. Si les partis politiques lui tournaient le dos et le méprisaient, les journalistes, eux, accouraient pour documenter ses tribulations et ses errements. Certains de ces journalistes, comme ici Yves Mourousi, ont même parfois contribué à le rendre sympathique, en l'interviewant chez lui dans “Question à domicile”, le cul sur le bureau.

On est pourtant là en 1988, après l’affaire du “point de détail”. Le bonheur, c’est d’être riche ? Non, sûrement pas.

Je ne sais pas ce que c’est d’être riche d’abord, parce que...

Vous l'êtes ou pas ? Oh bah non, je ne le suis pas. Vous pouvez me sortir ce que vous avez dans vos poches ?

C’est un peu indiscret, non ? C'est là qu'on voit que Karine Lemarchand n’a rien inventé. Bonjour Marine.

Bonjour Karine. Salut Yael ! Salut Christelle !

Pendant le confinement vous avez fait quoi ? J’ai bossé, j’ai bouquiné, et j’ai passé le diplôme d’éleveuse de chats. Le père Le Pen avait un véritable pouvoir de séduction y compris auprès de journalistes qui lui étaient hostiles dont certains ont fini par admettre qu’ils avaient eu avec lui une sorte de “syndrome de Stockholm”.

Ce fut le cas de Serge Moati, un journaliste pourtant juif et de gauche. Pour lui, Le Pen est “cultivé, intelligent, un excellent conteur”. Les deux hommes passent du bon temps ensemble.

J’avoue que je me suis marré. “Le Pen promet qu’il va “aller casser du Viet”. On rit, on ne devrait pas.” Au soir du 21 avril 2002, Moati est le seul journaliste présent aux côtés de Le Pen.

Les images feront le tour du monde. “Atteint de plein fouet par le fameux “syndrome de Stockholm”. Je suis content.” Jean-Marie Le Pen n’est jamais parvenu au pouvoir.

Mais en près de 60 ans de vie politique et particulièrement à partir des années 80, il aura fait sauter de nombreuses digues. La digue médiatique d'abord, avec le coup de main originel de Mitterrand, il a réussi à s'imposer sur les plateaux télé, malgré les réticences des débuts, malgré les protestations de la société civile et grâce à la complaisance de journalistes qui voyaient en lui une curiosité qu'on adorait détester. La deuxième digue que le Pen a réussie à faire sauter, c'est la digue idéologique.

Il a réussi à imposer ses thèmes. Sa vraie victoire en 2002, par exemple, ce n’est pas d'avoir été qualifié pour le second tour, c'est d'avoir imposé l'insécurité comme thème majeur de la campagne présidentielle. Vous voyez bien qu'aujourd'hui on ne parle plus que d'identité, d'immigration, d'Islam ou de sécurité.

Eh bien, c’est lui qui pendant des années a porté systématiquement ces thèmes dans les campagnes électorales ou pendant les débats télés. Et à chaque fois qu'il tirait le débat vers l'extrême droite, la droite lui emboitait le pas parce que le Front national avait un électorat, un électorat dont la droite avait besoin. Certains ce sont d'ailleurs inspirés du style Le Pen pour séduire les électeurs, à grand coup de propositions sécuritaires et de petites phrases.

Et de trucs racistes… Vous en avez assez hein ? Vous avez assez de cette bande de racailles ? On va vous en débarrasser.

Une petite phrase, et une heure de visite. Cette influence des idées de l'extrême droite dans le débat public, Robert Badinter l'avait qualifiée en 1997 de “lepénisation des esprits”. Le nom de Jean Marie Le Pen est devenu un adjectif pour désigner la progression d'idées racistes.

Si ça c'est pas une preuve de son influence sur le débat public, je ne sais pas ce qu'il vous faut. Seulement imaginez aujourd'hui un autre facho qui arriverait après tout le travail de sape effectué par le vieux Le Pen. Il arriverait dans un système politique et médiatique droitisé qui a perdu beaucoup de ses repères, qui n'a plus de système immunitaire.

Et mieux, cette personne trouverait même des chaînes de télévision ou des radios qui diffusent et favorisent chaque jour les idées de l'extrême droite. En 1984, à l’époque de “l'Heure de vérité” les propos de Jean-Marie Le Pen sont encore perçus comme intolérables. On lui fait la leçon, on fait même son procès.

Je pensais que monsieur Servan Schreiber était là à raison de ces compétences économiques et je m’aperçois que c’est un procureur de l’antiracisme. Seulement aujourd'hui il n'y a plus de procureur. Aujourd’hui il n’y a plus que des passe-plats.

On commente sur les plateaux les sorties sur la “remigration”, le “grand remplacement” ou les “immigrés qui sont tous des assassins et des violeurs”. On commente tout ça comme si on parlait de la météo. On a pu entendre que le FN ne pouvait pas arriver au pouvoir précisément à cause de Jean-Marie Le Pen.

D'ailleurs sa fille a dû s'en débarrasser. Mais aujourd'hui, si Eric Zemmour est aux portes du pouvoir, c'est peut-être bien grâce à Jean-Marie Le Pen et à son travail patient et méthodique. Le Pen va bientôt crever, il n'aura jamais été président, mais ses mots et ses thèmes ont durablement pourri le débat politique dans ce pays.

L'héritage de Le Pen, ce n’est pas un nom, un parti ou une stratégie, non, l'héritage de Le Pen, c'est cette ambiance de merde que vous sentez en ce moment. Le Pen a rempli sa mission. L'extrême droite est vraiment entrée dans la République, elle est vraiment entrée dans les institutions.

Maintenant la question qu’on peut se poser : Est-ce que la République peut survivre à l'extrême droite ? Merci d’avoir suivi ce deuxième épisode des Portraits. Si ça vous a plu n’hésitez pas à activer la cloche et à vous abonner à la chaîne Youtube de Blast.

Si ça ne vous a plu, vous pouvez cliquer sur le pouce rouge, mettre un commentaire, vous pouvez même faire une vidéo de réponse, allez-y, on sent que ça vous fait du bien. De toute façon, nous on s’en fout, on n’est pas là pour se faire des amis. Allez, à la prochaine fois.