Téhéran, 1943 : la conférence qui a changé le monde, une fiction en direct
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France Culture. Les matins de France Culture. Guillaume Erner. Imaginez une pièce immense, c'est ce qu'on appelle ici les studios moyens. Je suis en face de quatre comédiens. Il arrive qu'une radio, face à son tour de l'histoire, donne à entendre de l'histoire. Non pas qu'elle la commente, non pas qu'elle la commémore, qu'elle la fasse. On va la remettre dans vos oreilles, dans la bouche des femmes et des hommes qui l'ont faite. C'est une première. Ces mots qui dorment depuis 83 ans. Dans des comptes rendus diplomatiques, Churchill, Roosevelt, Staline sont en face de moi. Ils vont retrouver leur tranchant d'origine. Nous sommes en fin 1943. La guerre n'avait pas fini de saigner l'Europe.
Que déjà, trois hommes se penchaient sur sa dépouille pour décider ce qu'on en ferait. Cela s'appelait la conférence de Téhéran. Quatre jours, trois hommes et ce silence autour des millions de morts qui n'avaient pas fini pour certains de mourir. L'adaptation est d'Ariel Meyer-McLeod, d'après le verbatim des conférences de la Seconde Guerre mondiale, traduit par Bernard Kreiz et préfacé par Guillaume Piketty. Tout cela est paru aux belles lettres du 28 novembre au 1er décembre 1943. Pour la première fois, il se rencontre. Trois hommes, trois empires, trois solitudes aussi. Une seule volonté affichée. En finir avec le troisième Reich et derrière, des calculs.
Des calculs qui n'ont en commun que de n'être pas avoibles. Alliés, le mot est mince. L'alliance est une suspension provisoire de la défiance. Et ces trois hommes le savent. Le seul fait terrestre que l'on tue vraiment des Allemands, il se trouve à l'est. Stalingrad, Kursk, l'armée rouge payent pour tout le monde dans la neige et la boue et elle gagne seule. Vous allez entendre une adaptation, donc je l'ai dit d'Ariel Meyer-McLeod, une réalisation de Sophie Aude-Picon, Winston Churchill sera Frédéric Pierrot, Joseph Staline, Eric Erson-Macarel, Franklin Roosevelt, Marcel Bozonet.
Et pour vous guider à travers ces heures où l'histoire bascule une voix, celle d'Irène Jacob, témoin imaginé de la scène. Quatre jours, trois hommes et un siècle qui se joue, qui se joue jusqu'à aujourd'hui ce matin sur France Culture. Vous allez entendre l'histoire, l'instant rare où celle-ci bascule. C'est aujourd'hui et maintenant cette conférence de Téhéran Action.
28 novembre 1943. Nous sommes à l'ambassade soviétique de Téhéran. Il est 15 heures. Un peu avant l'ouverture officielle de la conférence qui va réunir pour la première fois depuis le début de la guerre les trois puissances alliées, l'URSS, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Juste avant ce moment historique, Roosevelt et Staline se rencontrent de manière informelle, sans Churchill. Vous, Marcel, vous serez Roosevelt. C'est un homme malade. Il a décidé de loger à l'ambassade soviétique, officiellement pour des raisons de sécurité, mais aussi probablement pour faciliter les contacts directs avec Staline. Maréchade Staline, heureux de vous voir. J'espérais cette rencontre depuis longtemps.
Et vous, Eric, vous serez Staline. Lui est en pleine forme, déjà installé depuis deux jours dans l'incirte soviétique de Téhéran, chez lui, en quelque sorte. Très heureux, moi aussi, président Roosevelt. J'aurais voulu que cette rencontre puisse se faire plus tôt, mais j'ai été, vous le savez, très occupé par des questions militaires. Oui, oui, bien sûr, je sais. Quels sont les nouvelles sur le front germano-soviétique ? Notre armée vient de perdre Jitomir, un important nœud ferroviaire. Je vois. Et quel temps fait-il sur le front ? Agréable en Ukraine. Ailleurs, il y a de la boue, mais le sol n'est pas encore gelé.
On constate l'importance stratégique des conditions météorologiques pour les combattants du front de l'Est. Nous allons ouvrir un nouveau front à l'Ouest pour soulager l'armée soviétique à l'Est. Si c'était possible, ce serait bien. Oui, mais il faudra transférer 2 millions d'hommes et cela nécessite des moyens de transport. Oui, je comprends très bien. Nous construisons des navires à un rythme satisfaisant. Après la guerre, nous nous retrouverons d'ailleurs avec une flotte marchande très importante. Nous avons l'intention d'en remettre une partie aux Nations Unies et ce sera aussi l'occasion pour l'Union soviétique, si elle le souhaite, de développer son transport maritime.
Ce serait une bonne chose. La Russie sera un grand marché pour les États-Unis après la guerre. Je suis heureux de l'entendre. De notre côté, nous aurons besoin de matières premières. Je pense qu'on pourra établir des relations commerciales étroites entre nos deux pays. Je l'espère. Mais dites-moi, que se passe-t-il au Liban ? Qui est responsable des récents événements ? Les Français, sans aucune hésitation. Ils ont arrêté des membres du nouveau gouvernement libanais sous prétexte qu'il avait légèrement modifié la Constitution. Le calme est revenu après un ultimatum des Anglais. Vous n'avez jamais rencontré De Gaulle, je crois. Laissez-moi vous dire qu'il ne vous plairait pas.
Non, je ne le connais pas personnellement. Mais d'après moi, il ne représente qu'une petite partie de la France. La France sympathique. Alors que la France réelle, elle, est engagée avec Pétain pour aider l'Allemagne en mettant à sa disposition les ports français, du matériel, des machines. Le problème avec De Gaulle, c'est son absence de lien avec cette France réelle, qui devrait, je trouve, être punie pour son attitude pendant la guerre. Il pense pouvoir agir comme s'il était à la tête d'un grand État, alors qu'en réalité, il commande une petite puissance. Le peuple français a incontestablement des qualités.
Mais il aurait besoin de dirigeants nouveaux, de préférence des jeunes de moins de 40 ans qui n'est occupé aucun poste dans le gouvernement précédent. Les Français se croient plus intelligents que les Alliés. Ils s'imaginent apparemment qu'on va leur servir la France sur un plateau, alors qu'ils ne veulent pas combattre à nos côtés et préfèrent collaborer avec les Allemands. Je suis d'accord avec vous. Notre ami Churchill estime que la France va totalement ressusciter et redevenir bientôt une grande puissance. mais je pense, moi, qu'il lui faudra des années pour se remettre. En tout cas, la France ne doit pas récupérer ses colonies en Indochine.
Elle doit payer pour sa collaboration criminelle avec l'Allemagne. Pour les plus jeunes de nos auditeurs, je rappelle que l'Indochine, qui comprend les actuels Vietnam, Laos et Cambodge, était sous domination coloniale française depuis les années 1880 et que le Japon l'occupait depuis 1940. En Indochine, il faudrait nommer des administrateurs pour gérer le pays et préparer le peuple à l'indépendance. Cela serait aussi pertinent pour les autres colonies. Mais Churchill ne veut pas en entendre parler. Il craint qu'il faille appliquer ce même principe à ses propres colonies. Il vaut mieux ne pas parler de l'Inde avec Churchill. Oui. L'Inde est le point sensible de Churchill.
Suite à cette discussion, Roosevelt et Staline se rendent probablement ensemble à l'ouverture officielle de la conférence de Téhéran qui débute à 16h et se prolongera jusqu'à 19h30. Le président Roosevelt prend l'initiative de parler le premier. Oui, je suis le plus jeune chef de gouvernement ici présent. Les membres de cette nouvelle famille réunis autour de cette table sont là dans un seul but. gagner la guerre le plus vite possible. Nous nous adresserons les uns aux autres comme à des amis, avec sincérité et en toute franchise. Monsieur Churchill souhaite-t-il dire quelques mots ? Il nous faut donc un Churchill ? Ce sera vous, Frédéric. À vous, Monsieur Churchill. Oui.
Il s'agit de la plus grande concentration de force mondiale qui ait jamais existé dans l'histoire. Je prie pour que nous soyons dignes de cette occasion remarquable qui nous a été accordée par Dieu de servir l'humanité. Marisol Staline. Je salue cette conférence. Nous sommes choyés par l'histoire et nous avons entre nos mains de grandes opportunités. Commençons notre travail. Très bien. Alors, abordons tout de suite la question cruciale pour l'Union soviétique, le débarquement des forces anglo-américaines sur les côtes de la Manche. Notre objectif, je le rappelle, n'est pas seulement de traverser la Manche mais de poursuivre l'ennemi jusqu'au cœur du territoire.
Nos plans sont prêts depuis un an et demi mais faute de bateaux nécessaires à l'opération, nous n'avons jusqu'ici pas encore pu fixer une natte. Nous envisageons le 1er mai 1944. J'aimerais l'avis de nos collègues soviétiques sur un point. les Britanniques et nous avons actuellement des forces navales en Méditerranée. Si nous entreprenons des opérations dans ce secteur, le débarquement en France devra être reporté de 2 ou 3 mois faute de navires suffisants.
D'un côté, nous ne voulons pas différer la date de l'opération mais d'un autre côté, les forces anglo-américaines pourraient être employées en Italie, dans l'Adriatique, dans la mer Égée et en soutien de la Turquie si elle entrait en guerre. Nous voulons aider nos amis soviétiques en soulageant le front de l'Est. La question est donc de savoir comment utiliser nos forces pour faciliter leur position. Nous devons décider de tout cela ici. M. Churchill, voulez-vous ajouter quelque chose ? Je suis entièrement d'accord avec vous, Président Roosevelt. Et vous ? Maréchal Stalin ? J'ai plusieurs remarques à faire.
Mais d'abord, quelques mots sur la façon dont nous conduisons les opérations depuis l'offensive allemande du mois de juillet. Excusez-moi, Maréchal, juste quelques précisions pour nos auditeurs. Après l'invasion de l'URSS par l'Allemagne nazie en juin 1941, opération dite Barbarossa, l'armée rouge a subi d'importants revers avant de stopper les forces de l'Axe à Stalingrad en février 1943. Mais depuis, l'armée rouge a repris l'initiative à la bataille de Kursk qui s'est déroulée du 5 juillet au 23 août, soit trois mois avant notre conférence. Et cette victoire soviétique a ouvert une série d'offensives majeures marquant un tournant stratégique sur le front de l'Est.
Oui, j'entre peut-être trop dans les détails. Je peux abréger mon intervention. Nous sommes prêts à entendre tout ce que vous avez à nous dire. C'est l'armée allemande, comme cela vient d'être précisé. Nous sommes donc assez facilement passés à l'offensive. Les Allemands se sont révélés plus faibles que nous le pensions. Et nous avons nous-mêmes été surpris, je dois dire, par les succès que nous avons remportés. Aujourd'hui, nous avons plus de divisions que les Allemands. Mais cela ne va pas durer. Les Allemands détruisent tout de façon barbare quand ils se retirent. Et ces dernières semaines, ils ont repris l'offensive en Ukraine. Nous sommes donc face à certaines difficultés.
Concernant les opérations anglo-américaines en Europe, voici notre position. Nous, les Russes, nous estimons que les opérations en Italie ont pour seul intérêt de garantir la libre navigation des alliés en Méditerranée. Elles sont en revanche totalement inutiles pour mener des attaques ultérieures contre l'Allemagne, puisque les Alpes bloquent le passage. Donc, nous, les Russes, nous considérons qu'il faut attaquer l'ennemi au nord-ouest de la France. Voilà tout ce que j'ai à dire. Le débarquement dans le nord-ouest de la France est décidé depuis longtemps et nous nous y préparons, maréchal. Il n'a pas pu être mené en 1943, il le sera en 1944, mais l'opération Overlord...
Overlord est le nom donné au débarquement. L'opération Overlord, disais-je, n'aura pas lieu avant six mois. Elle impliquera environ un million d'hommes. Que faire d'ici là ? Comment utiliser au mieux nos forces qui sont actuellement en Méditerranée en aidant les Russes sans pour autant porter préjudice à Overlord ? J'avoue que nous sommes déçus de ne pas avoir encore pris Rome. Encore une précision, si vous permettez. La prise de Rome dont parle Churchill est un objectif symbolique majeur de la campagne d'Italie engagée par les Alliés quelques mois plus tôt. Mais bon, l'avancée est lente. Rome ne sera prise que le 4 juin 1944, soit deux jours avant le débarquement de Normandie.
Notre premier objectif est de prendre Rome. La bataille décisive aura lieu en janvier 1944. Ces opérations en Méditerranée, qui pourraient en effet retarder un peu la traversée de la Manche, présentent-elles un intérêt pour le gouvernement soviétique ? Notre décision n'est pas définitive et nous sommes venus ici pour en discuter. Alors, pour être sûr de comprendre, avant Overlord, il est donc prévu que vous preniez Rome et ensuite que vous restiez sur vos positions en mode défensif en Italie. Oui, c'est cela. Et, ai-je bien compris qu'en dehors de la prise de Rome, il est prévu de mener une opération dans le secteur de l'Adriatique ainsi qu'une autre dans le sud de la France ? Exactement.
Le plan consiste à mener une attaque dans le sud de la France au moment où l'opération Overlord sera lancée. Alors, voilà mon avis. Overlord doit être la priorité en 1944. Et si, comme le propose Churchill, un débarquement dans le sud de la France avait lieu en même temps, cela permettrait en effet aux deux groupes armés d'opérer une jonction à l'intérieur du territoire. Il faut donc se limiter à ces deux opérations Overlord et le sud de la France. Donc la prise de Rome est inutile et ne serait qu'une diversion. Oui, je partage ces réflexions Maréchal Staline. Il n'est bien sûr pas souhaitable de disperser nos forces.
Mais si pendant les six mois qui précèdent Overlord, l'armée britannique reste inactive et n'exerce aucune pression sur l'ennemi, je crains que le Parlement me reproche de ne pas porter assistance aux russes. Je répète, Overlord est une opération majeure. Il faut donc passer à la défensive en Italie, renoncer à la prise de Rome et commencer une opération dans le sud de la France après le débarquement dans le nord. Ce plan est le seul qui garantisse le succès d'Overlord. Mais renoncer à prendre Rome serait pour nous un échec Maréchal. Je ne pourrais l'expliquer à la chambre. S'il y a des opérations en Méditerranée, Churchill, cela repoussera la date de l'opération Overlord.
Je ne souhaite pas retarder Overlord. Je suis d'accord. Mais je ne peux pas sacrifier les opérations en Méditerranée uniquement pour maintenir la date du 1er mai que vous envisagez, président Roosevelt. nous allons bien sûr trouver un terrain d'entente. Cette question va être examinée par nos spécialistes militaires. Malgré nos sentiments d'amitié, nous avons aussi des désaccords, c'est bien normal. Il va nous falloir du temps, de la patience. C'est juste. Les experts militaires se réunissent donc demain matin et la séance de la conférence aura lieu à 16h.
Malgré la satisfaction qu'éprouvent les protagonistes à se rencontrer pour la première fois et la conscience qu'ils ont de vivre un moment historique, cette première journée révèle les divergences stratégiques entre Churchill et Staline. Elle laisse également deviner que Roosevelt comme Staline n'est pas vraiment convaincu de la nécessité des opérations en Méditerranée prônées par Churchill. A vous, Guillaume Erner.
Merci beaucoup. Narratrice, autrement dit, Irène Jacob, témoin imaginé de cette conférence de Téhéran. Vous avez entendu également Churchill, Frédéric Pierrot, Staline, Eric, Erson, Macarell, Franklin Roosevelt, Marcel Bozonet. La suite de cette conférence de Téhéran dans une vingtaine de minutes de minutes juste après le journal. Huit heures sur France Culture. Les matins de France Culture. Guillaume Erner. Par la magie des fictions de France Culture, nous voici à nouveau fin 1943 à la conférence de Téhéran. Deuxième partie, une adaptation d'Ariel Meyer-Macléod, une réalisation de Sophia Haute-Picon.
Vous allez entendre Churchill, Frédéric Pierrot, Staline, Eric, Erson Macarell, Franklin Roosevelt, Marcel Bozonet et une voix, un témoin imaginé de cette scène, Irène Jacob. Action à nouveau.
Le 29 novembre 1943, Staline et Roosevelt se rencontrent à nouveau de manière informelle sans Churchill. Il est 14h30. Il n'aborde pas le sujet qui fâche. Roosevelt tient à partager une autre préoccupation. Maréchal Staline, parlons, si vous le voulez bien, de la future organisation du monde. La question n'est évidemment pas urgente. Rien n'empêche d'en parler. Après la guerre, il faudra créer une organisation qui puisse garantir une paix durable. Cette organisation serait fondée sur les principes des Nations Unies, mais ne ressemblerait pas à la société des nations. Une organisation européenne ou mondiale ? Mondiale. Elle réunirait environ 35 nations.
Elle aurait un comité exécutif de 10 ou 11 pays et surtout une commission chargée de la paix constituée uniquement de 4 pays. Et cette organisation pourra-t-elle prendre des décisions contraignantes ? Je veux dire, si un pays refusait d'exécuter une de ces décisions, que se passerait-il ? Il serait interdit aux pays en question de participer aux futures décisions. Contraignantes, donc. Laissez-moi vous donner un exemple. En 1935, lorsque l'Italie a attaqué l'Abyssinie, j'ai demandé à la France et à l'Angleterre de fermer le canal de Suez pour empêcher l'Italie de poursuivre cette guerre. Mais ni l'Angleterre ni la France n'ont fait quoi que ce soit.
Elles se sont contentées de transmettre cette question à la société des nations, si bien que l'Italie a poursuivi son agression. La commission que je propose maintenant, qui n'est composée que de quatre pays, aura la possibilité de prendre rapidement la décision de fermer le canal de Suez. Je comprends. Mais dites-moi, dans l'hypothèse d'une organisation mondiale telle que vous la proposez, est-ce que les Américains enverraient des troupes en Europe ? Pas forcément. Si l'usage de la force se révélait nécessaire, les Etats-Unis pourraient proposer leurs avions et leurs navires, mais ce serait à l'Angleterre et à la Russie d'engager leurs troupes.
Mais toutes ces réflexions doivent bien sûr être élaborées en détail. Je veux avant tout éviter les erreurs du passé. Oui, oui, je comprends. Hier, après le déjeuner, vous étiez déjà parti, président. J'ai abordé la question du futur maintien de la paix avec Churchill. Il estime que l'Allemagne ne pourra pas se rétablir rapidement et je ne suis absolument pas d'accord. Quels que soient les interdits que nous imposions à l'Allemagne, elle pourra les contourner. Nous pouvons, par exemple, interdire la construction d'avions, mais nous ne pouvons pas fermer les usines de meubles. Et tout le monde sait qu'on peut rapidement transformer des usines de meubles en usines de construction aéronautique.
L'Allemagne pourrait se rétablir et se lancer dans une nouvelle agression. Il faudra donc que l'organisation que vous proposez ait le droit d'occuper des centres importants sur le plan stratégique. Voilà mes réflexions. Je suis d'accord à 100%. Nous voilà donc totalement protégés. A 16h, ce même après-midi du 29 novembre, se tient la deuxième séance de la conférence des chefs de gouvernement de l'URSS, des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne. Séance qui s'annonce ouleuse au vu des divergences stratégiques apparues la veille entre Staline et Churchill. Staline prend d'emblée la main. J'aimerais savoir qui sera nommé commandant de l'opération Overlord.
La question n'a pas encore été tranchée, maréchal Staline. Alors Overlord sera un fiasco ? Nous avons déjà un responsable des préparatifs, le général Morgan. Il se pourrait que le général Morgan considère que l'opération est prête, mais que le commandant en chef, une fois nommé, estime qu'elle ne l'est pas. Il faut donc qu'une seule et même personne soit responsable à la fois des préparatifs et de la conduite de l'opération. Cette nomination dépend justement de nos discussions, maréchal. Je veux qu'on me comprenne bien, Churchill. Les Russes n'ont pas la prétention de vouloir participer à la nomination du commandant en chef, mais ils veulent savoir au plus vite qui ce sera.
Président Roosevelt, vous serez sans doute d'accord avec moi pour dire que nous communiquerons un nom d'ici 15 jours ? Le président Roosevelt semble d'accord. Les problèmes auxquels nous devons faire face sont nombreux et complexes. Et j'avoue être inquiet. cette conférence représente un espoir pour des millions d'hommes et de femmes et nous ne pouvons pas la quitter sans un accord complet à la fois sur les questions politiques et militaires. J'ai longuement étudié la situation en Méditerranée avec mon état-major. Nous disposons là-bas d'une armée importante, je l'ai déjà dit, et nous voulons qu'elle reste active.
Nous demandons donc à nos alliés russes d'examiner comment utiliser au mieux ces forces dans le secteur où elles se trouvent. Maréchal, nous sommes très admiratifs de l'expérience militaire de nos alliés russes et nous aimerions vous entendre sur la situation stratégique globale. C'est très simple. Nous considérons que l'opération Overlord est la seule question fondamentale et décisive. Et si une commission militaire devait se réunir, ce que je ne pense pas nécessaire, il faut qu'elle ait des directives précises. Premièrement, évaluer les conditions nécessaires pour ne pas différer Overlord au-delà du mois de mai.
Deuxièmement, envisager un débarquement dans le sud de la France en soutien à Overlord qui en garantirait le succès alors que la prise de Rome ne serait qu'une opération de diversion. Et troisièmement, nommer au plus vite un commandant en chef de l'opération Overlord. Voilà, les trois directives pour la commission militaire. Et je demande à la conférence de tenir compte de ces réflexions. Nous devons encore nous mettre d'accord sur la date de cette opération. Le 1er mai, le 10, le 15, Churchill. Je ne peux pas prendre un tel engagement. Si Overlord a lieu au mois d'août, comme Churchill l'a proposé hier, l'opération sera un échec à cause du mauvais temps.
Nos points de vue ne sont pas aussi divergents qu'il y paraît. je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour mener à bien l'opération Overlord à la date la plus proche possible. Mais je pense que les opérations en Méditerranée ne doivent pas être balayées simplement parce qu'elles retarderaient Overlord de deux ou trois mois. Les nombreuses troupes britanniques ne peuvent pas rester oisives six mois. Avec nos alliés américains, nous espérons détruire les divisions allemandes en Italie, ce qui aidera considérablement nos amis russes. D'après M. Churchill, les russes voudraient que les anglais restent oisifs.
Le maréchal Staline voudra bien se rappeler que déjà à la conférence de Moscou qui s'est tenue le mois dernier, nous avons indiqué les conditions nécessaires à la réussite d'Overlord. Nous devons immobiliser le plus possible de divisions allemandes en Italie et dans les Balkans. si nous restons passifs sur le front italien, les allemands feront revenir leurs troupes en France et cela mettra en péril Overlord. Finalement, j'accepte que nous donnions des directives à la commission militaire. Maréchal, vous avez formulé les vôtres et je suggère que conjointement avec les américains, nous élaborions nos propres directives. Jusqu'à quand avez-vous l'intention de rester à Téhéran ?
Je suis prêt à cesser de manger jusqu'à ce que ces directives soient élaborées. Il s'agit de savoir quand nous avons l'intention d'achever notre conférence. Je suis prêt à rester à Téhéran aussi longtemps que le maréchal Staline y restera. Je suis prêt à rester pour toujours à Téhéran si nécessaire. Si nous donnons tous les trois des instructions à notre commission militaire, elle sera apte à discuter de ces questions rapidement. On n'a pas besoin de commission militaire. Nous pouvons résoudre tous les problèmes ici à la conférence. La question de la date du commandant en chef et celle d'une opération de soutien dans le sud de la France.
Nous les Russes ne pouvons rester indéfiniment à Téhéran. Nous étions convenus de trois ou quatre jours. Alors voilà ma proposition de directive pour simplifier les travaux de la commission militaire. Elle doit considérer l'opération Overlord comme centrale et présenter des propositions sur les opérations de soutien en Méditerranée tout en gardant à l'esprit que ces soutiens peuvent retarder Overlord. Je dois prendre le temps de réfléchir à cette proposition. Un examen des questions stratégiques par la commission militaire... Pas d'examen. Nous pouvons résoudre ces questions nous-mêmes. Nous avons plus de légitimité que n'importe quelle commission militaire.
Si je peux poser une question imprudente, les anglais croient-ils vraiment à l'opération Overlord ou bien en parlent-ils seulement pour rassurer les russes ? On imagine un grand silence après cette intervention de Staline. Roosevelt reprend la parole pour essayer de détendre l'atmosphère sans doute. Nous sommes tous affamés je crois. Et si nous allions maintenant honorer le dîner que nous offre le maréchal de Staline. Je propose que le président Roosevelt et moi-même coordonnions nos points de vue. Nous vous ferons part ensuite de notre proposition commune. Ça simplifierait nos discussions. Le dîner parviendra peut-être à détendre l'atmosphère pour le moins orageuse.
D'autant que les repas offerts par Staline sont copieux et rythmés de forces toast portées, on l'imagine, à la victoire prochaine. Mais de ce dîner nous ne saurons rien. Ni de la discussion entre Roosevelt et Churchill. Toujours est-il que le lendemain, 30 novembre 43, il est 12h40, lorsque Staline rencontre informellement Churchill, sans Roosevelt. Churchill commence par une information disons surprenante. « Je tiens avant tout à vous signaler, maréchal, que je suis à moitié américain par ma mère. Je suis au courant. J'ai beaucoup d'amitié pour les Américains et je suis parfaitement loyal vis-à-vis d'eux.
Il ne faudrait donc pas mal interpréter ce que j'ai à vous dire, mais il y a certaines choses dont il vaut mieux parler face à face. Je voudrais que vous sachiez que si la situation en Méditerranée me préoccupe autant, c'est parce qu'il y a là-bas trois ou quatre fois plus de soldats anglais que de soldats américains. Cette immense armée britannique ne doit pas rester inactive. Vous pensez peut-être, maréchal, que je n'accorde pas suffisamment d'attention à l'opération Overlord. Ce n'est pas le cas. Je pense pouvoir obtenir les moyens nécessaires en Méditerranée tout en maintenant la date du déclenchement d'Overlord pour laquelle les Anglais seront prêts.
Le maréchal Staline a-t-il des questions ? L'armée rouge compte sur le débarquement dans le nord de la France. Si cette opération n'a pas lieu au mois de mai, elle n'aura jamais lieu à cause de la météo. Et si cette opération n'a pas lieu, je dois vous prévenir que cela provoquera de la déception et beaucoup de rancune. Aura-t-elle lieu ou pas ? Si elle a lieu, c'est bien. Sinon, je veux le savoir à l'avance. C'est la seule question importante. L'opération aura lieu, bien entendu. À condition toutefois que l'armée allemande ne soit pas à ce moment-là plus importante que celle des alliés.
Manière pour Churchill de dire que, malgré tout, les opérations en Méditerranée sont nécessaires, ne serait-ce que pour réduire le nombre de divisions allemandes disponibles. les trois dirigeants. Les trois dirigeants se retrouvent pour déjeuner à 13h40. Roosevelt veut communiquer au maréchal Staline une nouvelle qui, dit-il, lui sera agréable. Monsieur le Président, je vous laisse la parole. Aujourd'hui, les états-majors interalliés, avec la participation de Churchill, ont adopté la proposition suivante. L'opération Overlord est prévue pour le mois de mai 1944 et se déroulera avec le soutien d'un débarquement dans le sud de la France.
La force de cette opération de soutien dépendra des moyens de débarquement qui seront disponibles à ce moment-là. Nous assistons à un moment de situation, à un retournement spectaculaire. Churchill a rendu les armes. Il faut dire que ni Roosevelt ni même les généraux britanniques n'envisageaient d'un bon oeil ce qu'ils estimaient être les caprices du Premier ministre. Tout pourra maintenant avancer très vite. Je suis satisfait de cette décision. La date exacte du début de l'opération dépendra apparemment de la phase de la Lune. Et je vous annonce que lorsque les opérations de débarquement commenceront en France, les Russes lanceront une puissante offensive contre les Allemands.
Cette offensive sera l'opération Bagration, lancée par l'armée rouge le 22 juin 1944 sur un front de 1000 km. Elle empêchera la Wehrmacht d'envoyer des renforts vers l'ouest. En deux mois, les soviétiques avanceront de 600 km provoquant la plus grande défaite militaire de l'histoire allemande et accélérant l'effondrement de la Wehrmacht sur le front est. à 16h30 débute la troisième séance de la conférence qui enterrinera officiellement l'annonce de Roosevelt. Le lancement de l'opération Overlord en mai 1944 et un débarquement dans le sud de la France. Ces décisions sont essentielles et j'ai bien conscience de la difficulté de leur mise en oeuvre.
Je l'ai déjà dit pendant le déjeuner et je le répète ici devant la conférence, au moment du débarquement, les russes s'engagent à entreprendre une grande offensive contre les allemands pour les bloquer sur le front de l'est et les empêcher de transférer des forces à l'ouest. Je suis extrêmement satisfait par cette déclaration maréchal Staline. Nos nations ont maintenant compris, je crois, la nécessité d'une action conjointe. Nous avons pris aujourd'hui une décision militaire importante. Je propose que nous abordions maintenant les questions politiques. Nous aurons ainsi un accord total et pourrons l'annoncer publiquement à l'issue de la conférence.
Nos états-majors peuvent déjà rédiger un communiqué concernant les opérations militaires. Oui, il doit être bref et mystificateur. Mais sans mysticisme ! L'ennemi sera bientôt au courant de nos préparatifs. On ne cache pas une aussi grosse opération dans une boîte à chaussures. Nos états-majors trouveront comment camoufler les préparatifs pour tromper l'ennemi. Churchill anticipe ici les opérations de tromperie qui seront formalisées début 44 pour dissimuler le lieu réel du débarquement de juin en simulant des offensives en Norvège et dans le Pas-de-Calais. Dans ce genre de cas, nous, les Russes, savons très bien comment leur est l'ennemi.
Nous construisons des maquettes de tanks, des maquettes d'avions. Nous créons de faux aérodromes et ensuite, nous mettons ces maquettes en mouvement à l'aide de tracteurs et nous nous assurons que le renseignement ennemi en soit informé. En outre, nous trompons l'ennemi à l'aide de la radio. Dans les secteurs où aucune offensive n'est prévue, nos stations de radio échangent en permanence des messages qui sont très vite repérés par l'ennemi. Et comme il a l'impression que de grandes forces sont déployées à cet endroit, il bombarde parfois nuit et jour des lieux qui, en réalité, sont totalement vides. Mieux vaut un bon mensonge qu'une vérité qui tue.
Un accord ayant été trouvé concernant la stratégie à adopter pour gagner la guerre, la défaite de ce qu'il reste de l'axe ne fait aucun doute. Se pose maintenant la question de la reconfiguration de l'ordre international après la guerre. Contribuant ô combien à cette future victoire, Staline sait qu'il dispose d'atouts considérables pour imposer ses volontés. Et Churchill a une conscience aiguë des appétits soviétiques, notamment concernant la Pologne. Roosevelt aborde ce sujet qu'il sait hautement inflammable. J'espère que le gouvernement soviétique reprendra ses relations avec le gouvernement polonais exilé à Londres. La réaction de Staline est cinglante.
Les agents du gouvernement polonais en exil sont en relation avec les Allemands. Ils tuent les résistants. Vous ne pouvez pas imaginer ce qu'ils font là-bas. Il faut savoir qu'en avril 1943, le gouvernement polonais en exil a demandé une enquête internationale après la découverte par les Allemands des fosses de Katyn où sont enterrés environ 22 000 officiers polonais exécutés en 40 par le NKVD, la police secrète soviétique. L'URSS nie toute responsabilité, accuse les Polonais de collusion avec la propagande nazie et travaille à mettre en place ce qui sera dès 1944, le gouvernement dit de Lublin, entièrement inféodé à Moscou. La Pologne est une question importante pour nous, maréchal.
Mon prédécesseur, Chamberlain, qui avait refusé de se battre pour la Tchécoslovaquie qu'il a offerte à Hitler lors de la conférence de Munich. Ce même Chamberlain a soudain donné en 1939 des garanties à la Pologne en cas d'invasion allemande. Pour tenir notre promesse, nous avons donc déclaré la guerre à l'Allemagne et incité la France à faire de même. La France s'est écroulée, mais nous, nous nous sommes révélés être de vaillants combattants grâce à notre position insulaire. La Pologne étant la raison de notre entrée en guerre et de notre effort actuel, nous sommes très concernés par son sort. Nous sommes pour le rétablissement et le renforcement de la Pologne.
Mais il y a une différence entre la Pologne et le gouvernement des émigrés polonais de Londres. Si nous avons rompu les relations avec ce gouvernement, ce n'est pas au nom de je ne sais quel caprice, mais parce que ce gouvernement s'est joint à Hitler pour calomnier l'Union soviétique. Nous voulons la garantie que le gouvernement des émigrés polonais va vraiment appeler à la lutte contre les Allemands au lieu de s'occuper de la mise au point de je ne sais quelle machination. Si nous obtenons cette garantie, nous serons prêts à négocier avec lui. La marge de manœuvre de Churchill semble très réduite. Passons à la question suivante.
Et quel est le point de vue des Russes sur les frontières de la Pologne ? Nous, nous estimons que la Pologne devra être satisfaite aux dépens de l'Allemagne. J'insiste sur le fait que nous voulons une Pologne forte et indépendante, une Pologne amicale vis-à-vis de la Russie. Les terres ukrainiennes doivent revenir à l'Ukraine. Les terres biélorusses à la Biélorussie. Autrement dit, entre nous et la Pologne doit exister la frontière de 1939 établie par la Constitution soviétique. Le gouvernement soviétique considère qu'elle est juste.
Staline évoque ici ce qu'on appelle la ligne Curzon modifiée, fixée après l'invasion soviétique du 17 septembre 1939, qui stipule l'annexion par l'URSS des régions orientales de la Pologne et leur intégration république soviétique d'Ukraine et de Biélorussie. Avançons. Quels sont les autres points dont nous devons discuter ? La partition de l'Allemagne. Je suis pour la partition de l'Allemagne. Mais j'aimerais revenir à la question polonaise qui me semble plus urgente. Churchill fait alors une proposition concernant les futures frontières de la Pologne, ajoutant que le projet final du tracé nécessite une étude approfondie et d'éventuels transferts de population.
La proposition semble convenir à Staline. A quelques points près cependant. Tout à fait. Nous voulons les ports de Königsberg et de Mémel. Nous voulons aussi le territoire attenant de la Prusse orientale. D'autant qu'historiquement ce sont depuis toujours des terres slaves. Si les Anglais sont d'accord pour nous laisser les territoires en question, nous serons d'accord avec la formule proposée par Churchill. C'est une proposition très intéressante que je ne manquerai pas d'étudier. A la conférence de Potsdam qui se tiendra en 1945 une fois l'Allemagne vaincue, Staline obtiendra exactement ce qu'ils demandent.
La conférence de Téhéran a donné lieu à un communiqué des trois puissances alliées dans lequel elles formulent et confirment leur politique commune célébrant leur entente mutuelle, leur certitude de la victoire et l'assurance de la paix à venir.
Merci mille fois c'était absolument merveilleux. Merci Irène Jacob, Marcel Bozonet, Éric Herson-Macarelle, Frédéric Pierrot, Ariel Meyer-Macléod et Sophie-Aude Picon. Merci aussi à ce merveilleux service des fictions de France Culture. Dans quelques instants nos chroniqueurs Gilles Gressani du Grand Continent, Lucille Comeau le 8.45. Sous-titrage ST' 501