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interviewLe Média (sur YouTube)· 8 avril 2018 12 min

LE COLLECTIF MIEUX VOTER PRÉSENTE LE JUGEMENT MAJORITAIRE

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Paloma Moritz, vous avez réalisé un reportage pour Spicee, sur la question du "Jugement majoritaire". Qu'est-ce que c'est ? On regarde tout de suite un extrait. – "Alors, je vous explique.

Le Jugement majoritaire a été inventé en 2006 par deux chercheurs au CNRS, Rida Laraki et Michel Balinski. C'est donc un nouveau mode de scrutin qui vous permet d'exprimer votre opinion sur chacun des candidats plutôt que de voter pour seulement un candidat. Comment ?

En leur attribuant des mentions : à rejeter, insuffisant, passable, assez bien, bien, très bien. Avec ce mode de scrutin, pas de jaloux, chaque candidat a exactement le même nombre de voix donc, le candidat élu ne sera pas celui qui obtiendra le plus grand nombre de votes mais celui qui sera le mieux évalué par une majorité." – Paloma Moritz, il me semble que vous avez une anecdote à nous raconter sur ce reportage que vous avez réalisé qui vous a amenée à construire un collectif. – Une anecdote, je ne sais pas… En fait à l'origine de ce reportage, il y a un documentaire que j'avais réalisé sur laprimaire.org et en fait, laprimaire.org, c'était la première Primaire citoyenne en ligne qui a été faite en 2017 pour élire un candidat à la Présidentielle de 2017, qui a été faite par Thibault Favre et David Guez, et j'avais suivi les coulisses de cette démarche-là.

En fait ils avaient décidé d'utiliser le Jugement majoritaire pour désigner le candidat de la Primaire. Suite à ce documentaire, énormément de gens m'ont dit : "L'une des choses qui m'a le plus frappé parmi les 52 minutes, c'est la 1:30 que tu consacres au Jugement majoritaire." et en me disant : "ça m'a ouvert les yeux sur les problèmes de notre mode de scrutin actuel, je n'y avais jamais pensé et ce système-là est hyper intéressant." Donc ensuite, j'ai voulu faire un reportage un peu plus poussé uniquement sur le Jugement majoritaire pour expliquer un peu quelles en étaient les vertus démocratiques et c'est à cette occasion que j'ai rencontré Rida Laraki.

L'idée de ce reportage, c'était vraiment de dire… d'essayer de faire réfléchir en fait, sur les problèmes de notre mode de scrutin actuel, de poser ça sur la table et de dire : "c'est là, ça existe et réfléchissons à ce nouveau mode de scrutin ensemble. – C'est ce que vous avez fait hier en co-signant une tribune intitulée : "L'urgence de mieux voter" dans Libération, donc avec vous, Chloé Ridel, tribune que vous avez rédigée il me semble. Est-ce que vous pouvez nous expliquer en quoi le Jugement Majoritaire peut être un pas pour plus de démocratie ? – Alors déjà, le Collectif "Mieux Voter" veut rassembler toutes celles et ceux qui croient en des façons de mieux voter, et notamment, pour cela, en la pertinence du Jugement majoritaire et je crois qu'il était temps parce que, comme Paloma l'a indiqué, il y a eu des expériences qui ont été réussies en utilisant le Jugement majoritaire, c'est l'expérience de laprimaire.org développée en 2017 et il y a aussi eu une élection présidentielle de 2017 qui a montré qu'il y avait d'importantes frustrations démocratiques chez beaucoup de nos concitoyens face au vote, avec au 1er tour des multiplications du vote utile ; au 2nd tour, du vote blanc ou du vote par défaut et un résultat qui est celui de l'abstention massive.

Donc nous voulons inviter chacun à se poser les bonnes questions sur la manière dont nous forgeons les décisions communes et ce, à toutes les échelles, à tous les niveaux et sur tous les sujets, parce qu'il faut bien comprendre que selon la méthode qui est utilisée pour procéder au vote, au choix, le résultat peut être différent. Le Jugement majoritaire, qu'est-ce que c'est ? C'est un outil puissant et le reportage le montre assez bien, déjà pour améliorer la qualité de l'expression démocratique puisqu'il permet à tout un chacun de s'exprimer sur l'ensemble des candidatures soumises au vote grâce à une échelle de mentions qualitatives et ensuite parce qu'il permet de mesurer précisément un état de l'opinion. – Justement, vous parlez de l'élection présidentielle de 2017, le Jugement majoritaire a été testé à ce moment-là.

Paloma Moritz, est-ce que vous pouvez revenir sur cette expérimentation qui a vu Jean-Luc Mélenchon en tête mais vous expliquez dans votre documentaire que l'échantillon n'est pas vraiment représentatif. – Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que, moi, c'est une des choses que m'avait dites Rida quand je l'avais vu, c'est que finalement, le fait même de faire cette expérimentation n'était pas forcément pertinent parce que si nos élections se faisaient au Jugement majoritaire on n'aurait pas forcément les mêmes candidats. On n'aurait pas de système de primaires, la façon-même de penser les élections serait totalement différente.

Après, cette expérimentation a été faite justement pour essayer de montrer comment ce 1er tour de la Présidentielle aurait pu se passer si on avait voté au Jugement majoritaire. Ce qui est intéressant, je le répète puisque là, il y avait un petit extrait mais il faut bien comprendre que le Jugement majoritaire permet en fait à un électeur de voter pour tous les candidats. et surtout d'avoir quelque chose, quand on parle de représentativité… Emmanuel Macron a obtenu 66% des voix au 2nd tour mais aujourd'hui on ne sait pas ce que ça veut dire ce 66%, on ne sait pas quel est le degré d'adhésion qu'il y a eu derrière, etc.

Le Jugement majoritaire permet ça et il permet aussi de voir quels sont les sentiments que suscitent les candidats. C'est-à-dire que les candidats très clivants vont avoir beaucoup de mentions "à rejeter" ou beaucoup de mentions "excellent" etc. C'est ce qui s'est passé sur cette expérimentation : il y avait 53'000 personnes qui ont voté et en fait, le problème c'est que l'échantillon n'était pas représentatif.

Maintenant, pour en avoir discuté avec Rida Laraki, il me disait avec beaucoup de réserve que, s'il y avait eu avec ces candidats-là un 1er tour au Jugement majoritaire, les deux candidats qui seraient ressortis auraient sûrement été Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon du fait des degrés d'adhésion qu'avaient ces deux candidats dans l'opinion. – Ce qui est surprenant, vous le montrez bien dans votre documentaire, c'est que par exemple Philippe Poutou, qui fait un score très bas avec les 2 tours, était beaucoup plus haut avec le Jugement majoritaire puisqu'il n'était pas rejeté. – En fait, ce qu'il faut qu'il faut bien comprendre, c'est que le Jugement majoritaire permet d'empêcher le vote blanc, le vote utile et d'une certaine manière d'enrayer l'abstention et énormément de gens là, à cette Présidentielle avaient peut-être très envie de voter Philippe Poutou mais se sont dit : "Mais quel intérêt ?

Ma voix ne sera pas prise en compte." Alors qu'avec le Jugement majoritaire, comme on vote pour tous les candidats, on est beaucoup plus libre dans l'expression de son opinion. – Vous m'expliquiez en préparant cette interview… parce que là, les élections présidentielles, on a encore le temps… que vous expérimentez le Jugement majoritaire dans différentes sphères de la société.

Chloé Ridel, est-ce que vous pouvez nous expliquer comment aujourd'hui, on peut se servir de cet outil. – Tout à fait. Dans la tribune, on prend l'exemple de l'élection présidentielle parce que c'est effectivement très parlant pour les gens mais véritablement, le but du collectif c'est de montrer les atouts du Jugement majoritaire pour toutes les décisions dès lors qu'elles sont prises en commun.

Et là-dessus, je peux vous donner une anecdote puisque nous étions donc avec le Collectif à l'Université de Montpellier il y a deux semaines, et je vous engage à aller enquêter sur le terrain parce qu'à l'Université de Montpellier, ça fait quelques années déjà qu'ils utilisent le Jugement majoritaire pour élire les chargés de conférence. Et ça fait quelques années qu'il n'y a plus aucun problème avec ce sujet-là si vous voulez. C'est un tout petit exemple, très anecdotique, pour montrer que le Jugement majoritaire peut s'appliquer à tout et nous pensons en particulier que pour développer la démocratie locale, pour notamment l'aménagement du territoire, les projets de ville, les budgets participatifs de commune, les référendums locaux, le Jugement majoritaire s'appliquerait tout à fait et vraiment avec une grande pertinence.

Et pour revenir simplement sur ce que disait Paloma tout à l'heure qui est très important… vous posez la question de Philippe Poutou, c'est une question fondamentale parce que le Jugement majoritaire nous enseigne que, pour qu'une élection soit fiable, pour qu'une élection soit juste, il faut pouvoir mesurer les opinions des électeurs dans toutes leurs richesses et dans toutes leurs nuances. Je m'explique pour cela, il est inutile et inefficace de faire la somme des voix parce que vous avez par exemple trois personnes qui votent pour un candidat. Une de ces personnes va voter par adhésion très forte au programme de ce candidat, une 2ème personne va voter par mécontentement et une 3ème personne va voter parce qu'elle ne sait pas pour qui d'autre voter.

Ces 3 voix, on les additionne, ça donne un chiffre, le chiffre 3. Le chiffre 3 ne donne aucune indication sur la substance des opinions qui les sous-tendent. Il faut bien comprendre ça, il faut bien comprendre qu'il est aussi important de comptabiliser les voix "Pour" que les voix "Contre", parce que si Marine Le Pen par exemple, a 25% de gens qui votent pour elle, les 75% restant, il y a de fortes chances pour qu'ils soient très opposés.

Ce n'est pas la même chose que pour par exemple 3% de l'opinion qui vote pour les Verts, les 97% autres n'y sont pas fondamentalement opposés mais enfin, disons que… ça ne veut pas dire la même chose. Ça ne veut pas dire la même chose, donc le Jugement majoritaire est très puissant pour cela parce qu'il permet de mesurer qualitativement l'état de l'opinion. – Et peut-être même d'enrayer le vote utile qui est devenu un peu un leitmotiv de toutes nos élections. – Tout à fait, et même la démobilisation électorale.

Nous le pensons puisque, dès lors que les gens sont invités à s'exprimer pleinement, j'ai l'espoir qu'ils aient plus d'enthousiasme et que cela permette finalement d'apaiser aussi le débat public et la société. C'est une des clés. ça ne va pas tout résoudre mais… – Pour terminer, Paloma Moritz, vous nous disiez que pour que les citoyens s'habituent à utiliser ce Jugement majoritaire ils peuvent l'utiliser même au quotidien, par exemple entre amis pour décider de choisir un film ? – Une des personnes que je rencontre dans le reportage s'appelle Hermann Bouly et il a créé un site qui s'appelle "lechoixcommun.fr" et qui permet de prendre des décisions au Jugement majoritaire.

Ça peut être aussi bien pour choisir un film que pour un cadeau de départ dans une entreprise. Voilà, après c'est exactement ce que disait Chloé, l'idée c'est justement de l'utiliser sur des budgets participatifs, au sein d'un conseil administratif, ça peut aller beaucoup plus loin que ça. Mais c'est cette idée de se dire que le résultat d'un vote au Jugement Majoritaire est plus consensuel et donc il n'y a pas cette idée de, par exemple, "moi je choisis tel film et toi tu choisis tel film" et il n'y a pas de point de rencontre en fait C'est de se dire : "ah mais, est-ce qu'il n'y aurait pas peut-être un 3ème film sur lequel on serait toutes les deux plutôt d'accord ?".

C'est là où le Jugement majoritaire est passionnant parce que c'est une nouvelle théorie du choix social et d'utiliser justement le Jugement majoritaire dans notre vie de tous les jours fera qu'au fur et à mesure, on va pouvoir se l'approprier et dire: "mais finalement, si je choisis mon délégué de classe quand je suis au lycée au Jugement majoritaire, qu'ensuite je vote à mon conseil administratif au Jugement majoritaire, que je choisis des films avec mes amis au Jugement majoritaire, peut-être qu'un jour en arrivant aux élections présidentielles on se dirait : "mais pourquoi on n'essaierait pas au Jugement majoritaire ?". – Pourquoi pas, on verra ça d'ici-là.

Je vous invite à regarder votre documentaire sur le site Spicee. Merci. – Et mieux voter !