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Podcast / conversationFrance Culture — L'invité(e) des Matins (sur Site radio)· 18 juillet 2023 14 minComplaisantDivertissementDéfenseNumérique

Armes nucléaires : l'éthique de la guerre

Source d'origine 2 locuteurs

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Chapitres

Répartition du ton (temps de parole politique)

Propositif 85 %Attaque 5 %Défensif 10 %

Questions et réponses

Taux de réponse directe : 100 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)

  • 0:22OuverteRéponse directe

    Qu'incarne la figure d'Openheimer au regard du conflit entre science et guerre ?

  • 1:45OuverteRéponse directe

    La théorie d'Openheimer sur la bombe nucléaire comme outil de paix universelle tient-elle ?

  • 3:10OuverteRéponse directe

    Comment la guerre en Ukraine ravive-t-elle la question du nucléaire ?

  • 5:40OuverteRéponse directe

    La centrale de Zaporizhia est-elle utilisée comme une arme ?

  • 5:55OuverteRéponse directe

    Quel souvenir est convoqué par le risque nucléaire civil en Ukraine : Tchernobyl ou la bombe A ?

  • 7:25OuverteRéponse directe

    Quelles questions éthiques posent les armes liées à l'IA ?

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 0:57InvitéFait
    « Oui, elle incarne un problème assez classique en philosophie de la guerre, c'est celui du rapport entre le progrès technique, les évolutions techniques et les capacités de violence que ce progrès entraîne. »
  • 1:35InvitéFait
    « Déjà à l'époque où l'arc et la flèche étaient utilisés, étaient déjà remis en question comme étant non-éthique puisqu'on tirait sur l'ennemi sans l'affronter directement. »
  • 2:12InvitéFait
    « C'est l'idée fondamentale de la dissuasion nucléaire, c'est-à-dire qu'on dissuade tout adversaire potentiel en le menaçant de représailles équivalentes à la menace qu'il fait peser sur nous. »
  • 2:35InvitéFait
    « Mais là où peut-être que Oppenheimer tend à se tromper à l'époque, c'est sur l'idée de la prolifération. »
  • 3:41InvitéFait
    « Et l'une d'entre elles est que c'est un état doté d'armes nucléaires, fortement doté, la Russie, qui s'en prend à un état non doté. »
  • 4:36InvitéFait
    « C'est une question vraiment purement technique. Au sens où il faut maîtriser l'objet de façon à ne pas avoir de risque d'accident. »
  • 7:49InvitéFait
    « L'autonomie et l'automate. L'intelligence artificielle va nous faire gagner en automatisation. »
  • 9:14InvitéFait
    « Pour ce qui est de l'atteinte des civils, se pose la même question qu'avec les bombardements aériens. C'est-à-dire que c'est, une fois de plus, le principe de discrimination entre combattants et non-combattants qui n'est pas respecté. »
  • 11:07InvitéFait
    « Alors, pour se donner une idée assez générale, vous avez trois principes qui fondent la guerre juste. Discrimination, proportionnalité, nécessité. »
  • 12:10PrésentateurChiffre
    « Le ministère des Armées a mis en place le 10 janvier 2020 un comité d'éthique de la défense. »

Temps de parole

  • Invité70 %
  • Présentateur30 %

0 interruption / 10 min (chevauchements et interjections détectés).

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0:00
Présentateur

Et l'on tire le fil de cette première discussion nouée avec Kylian Murphy dans la première partie des Matins d'été où l'on évoquait le film qui sortira demain ensemble, le film de Christopher Nolan intitulé Openheimer avec vous Edouard Jolie, bonjour. Bonjour. Vous êtes chercheur en théorie des conflits armés et philosophie de la guerre à l'Institut de recherche stratégique de l'école militaire, l'IRSEM. Cette figure d'Openheimer dans le cinéma, dans le cinéma mondial, qu'est-ce qu'elle incarne au fond ? Est-ce qu'elle incarne ce conflit, ce conflit terrible entre science et guerre, entre les questions éthiques d'un côté et la nécessité peut-être de conduire la guerre ?

0:46
Invité

Oui, elle incarne un problème assez classique en philosophie de la guerre, c'est celui du rapport entre le progrès technique, les évolutions techniques et les capacités de violence que ce progrès entraîne. C'est-à-dire qu'avec le cas d'Openheimer, on est vraiment dans un problème bien particulier puisque son invention, si on peut dire que c'est lui l'inventeur de la bombe nucléaire, a propulsé l'humanité dans une nouvelle époque, dans l'époque où, grâce à nos capacités techniques de destruction, nous pouvons mettre fin à notre propre existence en tant qu'espèce. C'est ça la particularité d'Openheimer.

Mais évidemment, plus largement, cette question de technique et de guerre, on la retrouve aussi quand on parle de drones, lorsqu'on parle d'autres moyens technologiques. Déjà à l'époque où l'arc et la flèche étaient utilisés, étaient déjà remis en question comme étant non-éthique puisqu'on tirait sur l'ennemi sans l'affronter directement.

1:45
Présentateur

Alors, Openheimer, lui, avait une thèse. Il expliquait que s'il créait la bombe nucléaire et que la bombe nucléaire se diffusait dans tous les états à travers le monde, chacun refuserait de l'utiliser contre l'autre puisque c'était la destruction assurée de l'adversaire, bien sûr, mais du monde tout entier. Et au fond, c'était peut-être cette bombe nucléaire, cette arme qui permettrait de créer une paix universelle. Est-ce que c'est une théorie qui tient la route, selon vous, Edor Jolie ?

2:12
Invité

C'est l'idée fondamentale de la dissuasion nucléaire, c'est-à-dire qu'on dissuade tout adversaire potentiel en le menaçant de représailles équivalentes à la menace qu'il fait peser sur nous. Donc c'est cette idée. Alors l'expression consacrée qui date de la guerre froide, c'était l'équilibre de la terreur, une expression assez effrayante en elle-même. Mais là où peut-être que Oppenheimer tend à se tromper à l'époque, c'est sur l'idée de la prolifération. C'est-à-dire qu'on pourrait croire que pour se préserver de cette menace, les états seraient naturellement entraînés à acquérir la bombe nucléaire. Or, et de multiples études en sciences politiques le montrent, ce n'est pas le cas.

Ce n'est pas parce que potentiellement vous subissez une menace nucléaire que vous allez être entraînés à investir dans ce moyen. Parce que c'est mettre le doigt dans quelque chose qu'il faut ensuite pouvoir assumer politiquement.

3:10
Présentateur

La guerre en Ukraine a évidemment ravivé cette question du nucléaire sous deux angles. Le premier militaire, puisque Poutine et les Russes en général ont brandi cette menace à plusieurs reprises, notamment au début de la guerre en Ukraine. Et puis sous un aspect plus civil avec Zaporizhia évidemment. Comment est-ce que cette question du nucléaire est ravivée dans le débat public mondial aujourd'hui ? Sous quel angle ?

3:35
Invité

Alors comme vous l'avez précisé, la guerre en Ukraine a de multiples particularités. Et l'une d'entre elles est que c'est un état doté d'armes nucléaires, fortement doté, la Russie, qui s'en prend à un état non doté. Et qui utilise la menace nucléaire de manière très régulière. Et qui donc nous a rappelé finalement qu'en dépit de son invisibilité, du fait qu'on peut vivre un quotidien sans y penser, ces moyens existent toujours. Donc évidemment, on est de nouveau dans un contexte qui nous a rappelé la guerre froide, qui nous rappelle la nécessité d'avoir du côté le camp otanien, qui rappelle qu'il y a des limites à ne pas franchir.

La Chine qui va aussi dissuader la Russie d'employer l'arme nucléaire de son côté. Donc vous avez ce jeu politique qu'on retrouve, qu'on avait connu pendant la guerre froide. Donc la question de la dissuasion nucléaire est un jeu politique. Et elle est donc contrôlable par la politique. Maintenant, la question du nucléaire civil est un peu différente. C'est une question vraiment purement technique. Au sens où il faut maîtriser l'objet de façon à ne pas avoir de risque d'accident. Là où on est dans une problématique différente avec la centrale de Zaporizhia, c'est que régulièrement, ça réapparaît dans les médias parce qu'un nouveau risque d'accident se pose.

C'est pour cela qu'il faudrait idéalement démilitariser le site qui est utilisé par les Russes pour un entrepôt de stockage, pour tout ce que vous voulez, et de façon à éviter la probabilité d'accident. Puisque même si cette centrale est différente de celle de Tchernobyl, même si l'accident serait différent, le risque n'est pas écarté. C'est le sens des alertes réitérées régulièrement de l'AIEA, donc l'Agence internationale à l'énergie atomique, qui plaide politiquement pour une démilitarisation de la zone.

Mais vous voyez que, c'est peut-être le paradoxe ici, c'est peut-être davantage aisé de maîtriser le nucléaire militaire par la dissuasion politique, qu'ici le nucléaire civil qui est sur une zone de guerre, sur une zone de front, qui est menacé d'un risque d'accident assez fort.

5:40
Présentateur

Mais cette centrale de Zaporizhia, elle est pratiquement utilisée comme une arme, en tout cas comme une menace concrète. Si elle tombait entre de mauvaises mains, elle pourrait exploser, ou en tout cas être explosée, et entraîner des conséquences massives pour la guerre. Quel souvenir est convoqué ? Est-ce que c'est le souvenir de Tchernobyl ou celui de la bombe A ?

6:00
Invité

C'est celui de Tchernobyl. Ici, il faut bien entendre que le risque nucléaire civil, on pourrait penser à Fukushima, à tout type d'accident nucléaire civil. Même si, comme je vous dis, les configurations technologiques sont différentes en fonction des centrales. Ici, on est confronté à un risque d'accident. Et évidemment, l'Ukraine, qui était déjà le territoire sur lequel avait eu lieu Tchernobyl, est marquée dans son histoire par ce type d'accident. Ici, on est face à un désastre environnemental. Mais au fond, ce type de désastre, il est propre à l'utilisation de l'environnement comme une sorte d'atout dans la guerre. On l'a vu avec le barrage de Kakovka lorsqu'il a explosé.

C'est à nouveau posé ce risque nucléaire. Pourquoi ? Parce qu'il y avait un risque qu'il n'y avait pas assez d'eau pour alimenter le refroidissement de la centrale. Et en réalité, ceci, ça s'inscrit dans une stratégie globale russe qui consiste à ne... Donc c'est le total warfare en anglais. On traduit par guerre totale, mais il faut l'entendre, sans son aspect politique historique tel qu'on l'entend quand on se souvient des cours de collège. Ici, il faut l'entendre qu'on ne respecte pas les principes du droit international humanitaire. On ne respecte aucun principe de la guerre.

7:17
Présentateur

Au-delà du nucléaire, Edouard Joly, de nouvelles armes conduisent à poser de nouvelles questions éthiques. Alors on ne va pas toutes les lister. Je voudrais peut-être qu'on se concentre sur deux types de nouvelles armes. L'intelligence artificielle, pour commencer, ces armes automatisées ou autonomes qui écartent presque totalement la décision humaine de la façon dont elles sont conduites, menées et les décisions qui les entourent. Qu'est-ce que ça implique, ces nouvelles armes liées à l'intelligence artificielle, du point de vue de l'éthique ?

7:49
Invité

Alors vous avez mentionné deux mots qu'il faut distinguer. L'autonomie et l'automate. L'intelligence artificielle va nous faire gagner en automatisation. C'est-à-dire qu'on ne délègue pas la décision du feu, mais on délègue la compréhension de l'environnement, la reconnaissance de l'ennemi. On augmente les performances de l'arme. Néanmoins, ces armes, on ne peut pas dire qu'elles sont autonomes, puisque l'autonomie impliquerait que l'arme soit capable de se donner ses propres lois. C'est-à-dire que l'arme elle-même serait capable de décider si la cible est légitime ou non.

Mais cette décision, on peut automatiser les paramètres qui font qu'il y a une reconnaissance, mais néanmoins, et ça c'est dans la doctrine française, la décision du feu est laissée à un intermédiaire humain.

8:42
Présentateur

L'autre type d'armes, ce sont les drones et la distanciation que ça implique. Des armes de plus en plus utilisées en Ukraine, bien sûr, mais bien avant cela. Un exemple, en cinq ans, l'armée américaine a mené plus de 50 000 frappes aériennes en Afghanistan, en Syrie et en Irak. Elle a admis avoir accidentellement tué 1417 civils dans les frappes aériennes en Syrie et en Irak depuis 2014, presque exclusivement liées à des drones. Qu'est-ce que ça pose, cette fois-ci, comme question éthique, cet usage des drones dans la guerre ?

9:14
Invité

Pour ce qui est de l'atteinte des civils, se pose la même question qu'avec les bombardements aériens. C'est-à-dire que c'est, une fois de plus, le principe de discrimination entre combattants et non-combattants qui n'est pas respecté. Donc là, pour le coup, on reste dans un contexte classique. Ce qui pose question avec les drones, c'est ce que vous l'avez dit, c'est la question de la distanciation, à savoir, est-ce qu'il est plus ou moins éthique de faire violence sur son prochain en fonction de la distance ? C'est une question qui se posait déjà à l'époque de l'arbalète, qui se pose déjà avec toutes les armes à distance. Pourquoi ?

Parce que le principe de la guerre, c'est que lorsque vous êtes soldat, que vous êtes au front, vous avez la possibilité légale de tuer quelqu'un, de tuer un autre combattant, en échange de la possibilité légale que ce combattant vous tue également. Les armes à distance remettent en question cette situation de la bataille. Et ce qui se pose avec le drone, c'est qu'il se pose avec toutes les armes à distance, c'est-à-dire que le pilote de drone ne risque pas sa vie en utilisant son arme. Et c'est là la question éthique. Pour autant, le pilote de drone peut très bien être soumis à un syndrome post-traumatique.

C'est-à-dire que cette éthique de la distanciation, elle est très relative, au sens où le pilote de drone peut lui aussi être atteint et souffrir, avoir une blessure psychologique du fait de l'utilisation de cette arme. Mais d'un autre côté, il est protégé et c'est cette protection qui pose question.

10:41
Présentateur

Il y a aussi plusieurs types d'armes dans la guerre en Ukraine, des armes interdites qui sont utilisées ou en tout cas qui sont prétendument utilisées. Je pense notamment aux bombes thermobariques ou aux bombes à sous-munitions. C'est toujours un peu complexe quand on n'est pas familier avec cette notion de comprendre pourquoi certaines armes sont interdites, d'autres non. Qu'est-ce qui trace la frontière sur le plan du droit international entre ces armes autorisées et celles qui sont interdites ?

11:07
Invité

Alors, pour se donner une idée assez générale, vous avez trois principes qui fondent la guerre juste. Discrimination, proportionnalité, nécessité. Discrimination, c'est en général le principe qu'on peut le plus retenir. Le plus facilement comprendre, c'est ne jamais toucher les populations civiles. C'est la base. Le problème avec l'exemple que vous donnez, les bombes à sous-munitions, c'est que c'est donc une bombe qui est lancée, qui s'ouvre et qui lâche de multiples petites bombes qui vont ensuite se répartir sur le territoire. De manière indiscriminée. Et c'est ça exactement le problème.

C'est-à-dire que parmi toutes ces bombes, certaines, une bonne proportion parfois, en raison du matériel ancien, ne vont pas exploser et vont se transformer en mines antipersonnelles. Et le problème auquel va être confrontée la population ukrainienne, en utilisant éventuellement ces armes sur leur propre territoire, c'est qu'ils vont mettre, comme on l'a vu aussi en Asie du Sud-Est, dans certaines zones du monde où ces armes ont été utilisées, vous êtes parti pour des années, voire des décennies, de déminage et d'accidents sur votre population civile.

12:10
Présentateur

D'un mot, le ministère des Armées a mis en place le 10 janvier 2020 un comité d'éthique de la défense. À quoi peut-il servir ? À quoi devrait-il servir, Edor Jolie ?

12:21
Invité

Eh bien, à se poser les questions qu'on vient d'évoquer ensemble, à savoir, en particulier avec la question des armes dites autonomes, mais qui sont surtout automatisées de manière très poussée. La question qui va se poser, par exemple, c'est quelle part d'action va-t-on continuer à déléguer à un facteur humain de façon à éviter que l'utilisation de cette arme, finalement, produise l'effet inverse recherché, produise des accidents, produise cible des civils, ou soit remis en question comme étant trop dangereuse, de manière générale, pour les populations qui n'ont pas lieu à participer à la guerre.

12:59
Présentateur

Pourquoi est-ce qu'il est apparu en 2020, ce comité d'éthique de la défense ? Pourquoi pas plus tôt, si j'ose dire ?

13:06
Invité

Alors, je pense que c'est en raison des évolutions technologiques qui impliquent qu'on ne se précipite pas. C'est-à-dire, pour revenir aux questions qu'on se posait sur Oppenheimer, l'idée de ne pas laisser la technologie dicter ses propres règles et qu'on se libère un peu de cette dialectique entre l'épée et le bouclier qui fait qu'on a une course aux armements qui semble effrénée et qui semble donc être maîtrisée ni éthiquement, ni politiquement. Ce comité d'éthique a pour objectif, justement, d'ajouter de l'éthique dans ce qui semblerait ne pas en avoir.

13:41
Présentateur

Merci beaucoup, Edouard Joly. Je rappelle que vous êtes chercheur, en théorie, des conflits armés et philosophe de la guerre à l'Institut de recherche stratégique de l'école militaire. Merci d'être venu au micro des matins de France Culture évoquer les nouvelles questions éthiques posées par les nouvelles armes et les nouvelles formes de la guerre. Merci.

Armes nucléaires : l'éthique de la guerre · Pourquijevote