ARLETTE LAGUILLER : UNE RÉVOLUTIONNAIRE TRÈS SECRÈTE
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Chapitres
Répartition du ton (temps de parole politique)
Propositif 30 %Attaque 10 %Défensif 60 %
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 4:00Arlette LaguillerFait
« Je suis une femme et j’ose me présenter comme candidate à la présidence de cette république d’hommes. »
- 8:00Arlette LaguillerFait
« La révolution devra détruire tous les appareils d’État de la bourgeoisie, le Parlement, la justice, la police, l’armée. »
- 10:00Arlette LaguillerFait
« Je suis la seule à dire aujourd’hui qu’il faut réquisitionner les entreprises qui suppriment des emplois, les entreprises qui licencient et en premier lieu bien sûr, celles qui font des bénéfices et qui continuent à avoir des plans sociaux, des plans de licenciement. »
- 17:00Arlette LaguillerFait
« Le problème des enfants est beaucoup plus simple. Il y a des militants qui choisissent d’en avoir et c’est vrai que la direction conseille plutôt à ceux qui veulent se donner entièrement au militantisme de l’éviter. »
- 22:00Arlette LaguillerFait
« Je crois que ce monde, à l’échelle mondiale, est trop injuste. »
Modèle mistral-small-latest · prompt v1· les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.
Bon, cette fois ça va être cool, comparé aux épisodes précédents. On parle d’une femme, de gauche en plus. Elle est sympa Laguiller, tu l’aimes bien, toi ?
Oui, juste il va falloir parler de Lutte Ouvrière. Attends, toi t'as pas peur de parler des fachos mais t'as peur de parler de LO ? Ça va être des problèmes, mais c’est pas grave, faut dire la vérité aux Français.
Allez on y va, allez, allons-y ! Mesdames, messieurs, bienvenue. Aujourd'hui, nous allons vous parler d'une femme communiste d'extrême gauche, révolutionnaire et trotskyste.
On ne pouvait pas passer à côté d’Arlette Laguillier dans notre série de portraits sur la Ve République parce qu'elle incarne vraiment quelque chose. Plusieurs choses même, elle détient encore aujourd'hui le record du nombre de candidatures à l'élection présidentielle, elle s'est présentée 6 fois entre 1974 et 2007, et c'est aussi la première femme à avoir concouru à ce scrutin. Votre société, messieurs les politiciens, n’est pas sortie de la barbarie et c’est vous qui l’y maintenez.
Alors elle a traversé comme ça la vie politique française de Giscard à Sarkozy, à dire toujours un petit peu la même chose, mais avec une bonne cote de sympathie, mine de rien. Donc on va commencer par vous rassurer. Aujourd'hui en 2022, Arlette Laguiller va bien, même si Lutte Ouvrière lui a trouvé une remplaçante, elle continue à militer.
À 81 ans, l’ancienne salariée du Crédit Lyonnais a toujours sa place dans ce bureau, au siège de Lutte Ouvrière. Un bureau qu’elle partage avec Nathalie Arthaud, celle qui lui a succédé en 2012. Elle participe, entre autres, à la rédaction du journal du parti.
Son discours n'a pas changé, c'est toujours le même depuis au moins 50 ans, et elle a toujours autant de motivation. Elle ne se préoccupe pas trop de la présidentielle prochaine, mais plutôt des conséquences de la crise sanitaire sur le monde du travail. Je ne sais pas si c’est le problème des présidentielles ou pas des présidentielles.
Ce qu’on est sûrs, nous, à Lutte Ouvrière, c’est qu’il va y avoir des attaques de plus en plus importantes parce qu’il faudra que les travailleurs remboursent la dette, parce que, il faudra, on nous dira : “Il faut faire des économies donc c’est aux travailleurs de le faire, etc, ou aux retraités” enfin ils trouveront. Bon, je sais pas quel âge vous avez, on s’en fout, enfin, mais Arlette Laguillier, normalement, vous connaissez au moins de nom, ou peut-être que vous l'avez vue dans les Guignols dont elle a été un personnage récurrent pendant des années. Travailleurs, travailleuses, réagissez !
Quittez les ateliers, sortez dans la rue, reprenez les usines, l’outil de production est à vous. Arlette, vous savez qui c'est, mais est-ce que vous connaissez Lutte Ouvrière, son parti ? Alors c'est pas le vrai nom du parti, le vrai nom du parti c’est Union communiste.
Nan mais faut arrêter ça, vous les trotskistes, vous compliquez toujours tout. C'est simple, attends, je t'explique. En fait, à la base, c'est un petit groupe trotskiste, qui forcément pendant la seconde guerre mondiale, agissait dans la clandestinité sous différents noms.
Tout le monde était sous pseudonyme et évidemment ils n’avaient pas pignon sur rue, hein, c'est la guerre. Attends, on peut peut-être prendre une minute pour expliquer qui sont les trotskistes. Ah je peux faire long là-dessus.
Alors non, tu fais court. Bon ben c'est des communistes, mais des communistes anti-staliniens, ça veut dire que, pendant la guerre, ils avaient sur le dos à la fois par la Gestapo et le KGB. Nous, on s’est construits en désaccord avec le parti communiste et en particulier avec toute sa période stalinienne.
On en a même souffert, nous les trotskistes. Certains dans leur chair parce qu’ils ont été assassinés par les staliniens, y compris un camarade à Paris qui l’a été. Le camarade dont parle Laguillier s'appelait Mathieu Bucholz et ce que lui reprochaient les staliniens, c'était d'avoir recruté des jeunes communistes pour en faire des militants trotskistes.
On a retrouvé son corps dans la Seine. Ca rigolait pas à l'époque. Ah non et d'ailleurs la clandestinité, la peur de la répression et la discrétion, ça fait encore partie de la culture militante chez Lutte Ouvrière aujourd'hui.
D'autant plus que Buchholz, c'est pas n'importe qui dans l'histoire du parti, c'est un des membres fondateurs avec Pierre Bois et Robert Barcia du petit groupe qui va devenir en 1968 Lutte Ouvrière et c'est à ce groupe qu'appartenait Arlette Laguiller, adhérente depuis 1962. C'est grossièrement résumé mais oui en gros c'est ça. Excuse-nous le doctorant en trotskisme.
Non, c’est bien. Lutte Ouvrière est encore aujourd'hui un des partis les moins bien connus de l’extrême gauche française. Il est très secret, très hermétique, beaucoup de rumeurs circulent sur ses pratiques militantes, sur son organisation très opaque.
Et ce culte du secret, qui a sans doute sauvé la vie des premiers militants du groupe pendant la guerre, pose aujourd'hui beaucoup de questions et a parfois suscité la curiosité des journalistes. D'ailleurs, un journaliste a fini par enquêter pour Libération sur l'organisation et ses pratiques dans les années 90, il a même fait quelques révélations à l'époque. Ce journaliste, nous l'avons contacté, c'est une exclu’ Blast, c'est la première fois qu'il accepte de revenir sur cette enquête qui lui avait valu à l'époque un procès de la part de Lutte Ouvrière, un procès qu'il a gagné.
Vous allez peut-être le reconnaître. C’est la première fois que je reparle de ça, c’est parce que c’est vous. Mais sinon, voilà, je suis vraiment passé à autre chose, tu vois.
Bon ok on s'est pas foulés, c'est juste David Dufresne, il bosse déjà pour Blast. Non mais par contre c'est vrai, il a réellement fait des révélations sur Lutte Ouvrière dans les années 90. Mais on y est pas encore, aux années 90.
Nous, on en était à la première candidature à la présidentielle de Laguiller en 1974, parce que c'est à ce moment-là que le public la découvre. Et c'est un choc, on vous l'a dit, elle est jeune, elle issue d'un milieu modeste, elle travaille comme dactylo dans une banque, et surtout c'est une femme, la première de l'histoire de ce pays à oser se présenter à l'élection présidentielle : Eh bien oui, je suis une femme et j’ose me présenter comme candidate à la présidence de cette république d’hommes. C’est légal et pourtant cela choque, cela paraît étrange même aux hommes de gauche, et cela doit l’être puisque je suis la seule.
Est-ce qu’on peut rentrer dans le détail. Comment c’est perçu à l’époque ? Est-ce qu’on se moque de vous ?
Est-ce qu’on vous rit au nez ? Est-ce qu’on vous voit arriver avec le sourire ? Comment réagissent ces hommes ?
C’était un milieu d’hommes ? C’était à la fois… Oui il y a eu des petites saillies parce que j’étais une femme et surtout parce que j’étais une dactylo et que, franchement, les dactylos, faut que ça reste à leur place. Qu’est-ce que ça a à concourir pour la présidence de la République.
Le mépris, moi, je l’ai plus ressenti social que réellement misogyne. Et pourtant, tout au long de sa carrière politique, elle va subir le sexisme, la misogynie, elle sera jamais traitée tout à fait comme le seront ses concurrents masculins. On vous a trouvé des extraits, y a par exemple Thierry Ardisson qui est assez condescendant avec elle.
Vous n’êtes pas mariée, pourquoi ? Parce que vous êtes contre l'institution du mariage ? Parce que je n’ai pas eu envie de marier, et je crois que je ne suis pas toute seule.
Est-ce que c’est… Est-ce que c’est extraordinaire de ne pas avoir envie de se marier ? Est-ce que c’est idéologique ou est-ce que c’est votre vécu, comme ça ? Vous dites : “Non je n’ai pas envie de me marier.” Je crois que c’est mon vécu, je crois que c’est mon choix personnel.
Moi je vais vous dire, je vous aime beaucoup parce que, quelles que soient vos idées politiques, vous avez un cœur gros comme ça, Arlette. Ah j’ai un cœur et puis j’ai une tête aussi je crois. Bon ça c'était les années 80, mais ça va continuer, hein.
Regardez cet extrait de l'heure de Vérité, la fameuse émission de François Henri de Virieux, là on est en 1995. François Henri de Virieux vous l’a dit, il m’a chargé d’interroger chez vous la femme et de laisser la politique à mes collègues masculins. Il y a tout de même une question un peu politique… C’est quand même bizarre d’avoir choisi ça, non ?
Ça arrive souvent, vous savez. Vous ne vous maquillez pas, sauf un tout petit peu aujourd’hui je crois, pour la première fois ? Vous n’avez pas voulu vous marier ni avoir d’enfants.
Vous êtes consacrée entièrement au combat pour les autres. Quand est-ce que ça vous est venu, cette vocation ? À quel moment avez-vous prononcé cette espèce de voeu, comme d’autres prononcent le vœu de pauvreté et de chasteté ?
On retrouve souvent ça dans les critiques faites à Laguiller. Ce serait une nonne, une femme pleine de sollicitude, à l'écoute des pauvres, dévouée corps et âme à la mission militante, c'est beau. C'est une manière d’aseptiser son combat aussi, de le faire passer pour gentillet, compassionnel, limite pour de la charité, c'est mère Teresa quoi.
Alors que bon, elle s'exprime plutôt clairement sur le projet politique de Lutte Ouvrière, c'est pas aimez vous les uns les autres, c'est plus radical comme projet de société : Un projet de société écrit en noir et rouge, chaque semaine dans le journal Lutte Ouvrière. La révolution devra détruire tous les appareils d’État de la bourgeoisie, le Parlement, la justice, la police, l’armée. Je suis la seule à dire aujourd’hui qu’il faut réquisitionner les entreprises qui suppriment des emplois, les entreprises qui licencient et en premier lieu bien sûr, celles qui font des bénéfices et qui continuent à avoir des plans sociaux, des plans de licenciement.
Je crois que c’est… Vous voulez dire nationaliser ensuite ? Oui c’est une forme de nationalisation, mais sans indemnités ni rachats. C’est une réquisition, c’est une expropriation.
Ah bah c'est pas l'Avenir en commun, c'est pas “au dessus de 12 millions d'héritage on prend tout”. Ah là, on prend juste tout maintenant. C'est une léniniste, hein, Laguiller, et LO est une organisation communiste particulièrement orthodoxe.
Et particulièrement communiste oui. Face à ce type de programme, les bourgeois, ils ont deux types de réactions. Soit ils sont horrifiés, soit ils trouvent ça mignon, ça les fait marrer, y a un côté désuet.
C'est en tout cas ce qui se dit à partir des années 80. Et c'est normal, hein, les années 80, c'est le déclin des partis communistes en Europe, c'est les années fric, les années coke, surtout chez Ardisson. Bonsoir.
Est-ce que je peux vous dire “bonsoir camarade” ? C’est vous que vous allez compromettre mais enfin moi, ça ne me dérange pas. Entre vous et vos camarades, vous vous appelez “camarades.” Oui, on s’appelle aussi par nos prénoms, c’est des fois plus simple.
Vous êtes les derniers finalement à vous appeler “camarades,” parce que ça se perd quand même, non ? Je trouve que si ça se perd, c’est dommage, mais on est quand même assez nombreux, je crois, à s’appeler comme ça. Quelque part, qu'il y ait encore des communistes dans ce pays, les bourgeois, ils trouvent ça choupi.
C'est touchant que les prolos essayent encore alors qu'ils ont perdu la lutte des classes, ça les fait marrer. Ça vous fait peur le discours d’Arlette Laguiller, monsieur Sylvestre ? Bah non, pourquoi ça ferait peur ?
C’est pas fait pour ça, c’est pour faire rire. Il y a même eu une chanson d’Alain Souchon en hommage à Arlette Laguiller qui retranscrit très bien ce ton un peu paternaliste. Quand Arlette chante, c’est de la verdure, sur un monde difficile, dur.
Alors je sais pas si vous avez bien entendu, mais il dit “un monde difficile dur”. C'est pas ça meilleure hein. Attends, c'est encore plus condescendant après, je vous lis un extrait des paroles : “Elle nous suggère, la guerre, de pas la faire.
Que sur la Terre, les hommes sont des frères. De partager les soucis, les chemises. Et même si c'est des bêtises.
Que c'est gentil. Que c'est beau. Arlette it be.
Arlette's go.” Elle a quelque chose d'authentique qui est rare, qu’on rencontre chez l’Abbé Pierre et puis c’est tout. Il avait dû être touché par le personnage d’Arlette Laguiller.
Cette espèce de looser éternel qui a commencé sa carrière en même temps que lui finalement. Je crois que Souchon s’était dit, comme beaucoup d’entre nous, qu’à la longue, c’était un personnage sans danger. Oui, nous, cette fausse bienveillance, ça nous a fait penser au premier passage de Philippe Poutou dans On n'est pas Couché en 2011, c'est un nouveau candidat, il représente les travailleurs et en plus il a un nom rigolo.
Il y a votre nom qui vous sauve… C’est vrai. Si c’est vrai. Poutou, ça s’oublie pas.
C’était un nouveau candidat, c’est le début, on lui souhaite bonne chance, on lui fait plein de petits poutous. Comme Poutou, Arlette Laguiller va accepter le jeu de la médiatisation. Elle va accepter les plateaux, pour la même raison qu'elle accepte le jeu des élections : il s'agit de faire entendre une voix révolutionnaire coûte que coûte.
Je crois qu’il faut qu’il y ait une voix qui dise dans ces élections que la classe ouvrière ne va pas pouvoir accepter sans arrêt de sombrer de plus en plus dans la pauvreté parce qu’on s’attaque à son niveau de vie, on s’attaque à ses acquis sociaux, on s’attaque à son emploi, et aujourd’hui, c’est d’un côté l’enrichissement, et de l’autre côté l’appauvrissement. Il faut que le classe ouvrière se batte, lutte et ne compte pas justement sur les élections pour changer quoi que ce soit. Donc les élections, c'est pour porter un discours, une doctrine, se faire connaître.
Mais Lutte Ouvrière c'est aussi, voire surtout, ce travail de terrain toute l'année, dans les entreprises, pour faire en sorte que la classe ouvrière s'organise. Là où les autres organisations trotskystes comme la LCR attirent souvent des intellectuels, des étudiants, des professeurs, des journalistes, une sociologie que leur reprochait souvent le PCF d'ailleurs, Lutte Ouvrière, c'est l'organisation trotskiste prolétarienne. Elle est implantée dans les usines, sur les lieux de production, elle y distribue sa propagande, y investit ses syndicalistes.
Le but, c'est d'organiser concrètement la lutte des travailleurs, loin des plateaux télé. D'ailleurs, Arlette Laguiller, elle vient de là. Elle participé à l'organisation d'une grève en 68 au Crédit Lyonnais, la banque où elle a continué à travailler jusqu'à sa retraite. “Au Crédit Lyonnais, où aucun syndicat ne bougeait, la décision fut prise avec les camarades de passer à l'offensive le lundi 20 mai, c'est-à-dire de venir au travail avec des pancartes et d'appeler les gens à la grève.
Le lundi donc, nous étions environ une vingtaine une demi-heure avant l'ouverture, avec nos banderoles et nos porte-voix. En commençant par l'immeuble Ménard où nous étions connus des collègues, nous nous sommes aperçus qu'il suffisait d'appeler pour que les employés sortent. Ils attendaient une initiative.
Nous l'avions prise et les travailleurs y répondaient.” La citation, elle vient de ce bouquin, “moi, une militante”, que Laguiller a publié en 1974, après sa campagne. Et là on voit bien que c'est une position marxiste-léniniste classique : le prolétariat n'a pas un instinct pour la subversion, la lutte ou la révolution, il a besoin d'une avant-garde pour le stimuler.
Et on parle d'une avant-garde révolutionnaire au sein de la classe ouvrière, pas au-dessus ou à côté. Et ça, c'est le travail de terrain de Lutte Ouvrière, mais c'est la partie immergée de l'iceberg, c'est pas ce que vous voyez à la télé. À la télé, vous voyez juste Arlette.
Seulement, dans les années 90, Lutte Ouvrière se met à faire des scores importants. En 1995 pour les présidentielles, le parti dépasse les 5%. Et puis ensuite Arlette Laguiller deviendra conseillère municipale, régionale, puis députée européenne.
Plutôt pas mal pour une femme issue d'une famille populaire, une famille qui a vécu de l'assistance publique. Mais voilà, avec l'exposition médiatique arrivent les journalistes. Et les journalistes, ils font quoi, ils passent des coups de fil en loucedé, ils enquêtent, bref ils font un peu les fouille-merdes quand même, on peut le dire hein.
Non, en fait ce qui s’est passé, à l’époque je suis à Libé, et, effectivement, ils font un score incroyable aux régionales. Et donc, on décide de faire des portraits de militants et d’élus, et à ce moment-là, j’en fais un ou deux et je reçois un appel d’un type très inquiet, d’un militant de longue date, qui me dit : “C’est pas tout à fait ça.” En fait, au départ, c’est une parole de souffrance.
Ce sont des gens qui souffrent, qui me disent : “On croit en la révolution, mais on n’y croit pas comme ça.” C’est venu comme ça. Et là, si vous êtes un peu de gauche, ou d'extrême gauche, que vous connaissez un peu le milieu militant, vous devez avoir une idée de ce dont on va vous parler Parce que c'est vrai, les militants de LO, ils sont un peu bizarres.
Mais pour savoir de quoi on parle exactement, on vous a retrouvé l'article de David Dufresne. L'article s'intitule : “Plongée dans la nébuleuse Lutte Ouvrière. Le parti trotskiste, ultra-secret, traque les déviances petites-bourgeoises de ses adhérents jusqu'à leurs choix familiaux.
Enquête.” Dans cette enquête, qui s'appuie sur des témoignages de militants, on peut lire par exemple que pour être intégré à Lutte Ouvrière, il faut passer des tests. On va “Vendre le journal, gagner des “contacts” via des “accroches” dans les cafés ou à la sortie des lycées, lire beaucoup.
Des romans, des ouvrages politiques.” Les militants vont être évalués sur leur connaissances, leur mode de vie, et même sur leurs choix vestimentaires : “Une militante se souvient, amusée, d'un rapport sur ses vêtements, “jugés trop mode et indécents”.” Y a aussi une taxe sur les bourges à Lutte Ouvrière.
Oui c'est bien ça, c'est une bonne idée, ça s'appelle la “contribution exceptionnelle”. En gros, ils demandaient aux enfants de bourgeois de taxer de l'argent à leurs parents pour financer le parti. Mais les révélations ne s'arrêtent pas là .
Souvenez-vous, Arlette Laguiller n'a pas fait d'enfants. D'ailleurs on lui a souvent demandé pourquoi pour d'évidentes raisons sexistes, mais dans l'article de David Dufresne on va découvrir que ce serait en fait une règle : l'organisation demanderait à ses militants de ne pas devenir parent. Cet article n'a évidemment pas plu à Lutte Ouvrière et David Dufresne va devoir offrir un droit de réponse à Arlette Laguiller.
Sur la question des enfants, de nombreux témoignages de militants affirment qu’il est fortement déconseillé d’en avoir. Ça, c’est ma question. Réponse d’Arlette Laguiller : “C’est du romantisme révolutionnaire.
Le problème des enfants est beaucoup plus simple. Il y a des militants qui choisissent d’en avoir et c’est vrai que la direction conseille plutôt à ceux qui veulent se donner entièrement au militantisme de l’éviter.” Ce qui est génial, c’est le début. “Le problème des enfants.” Ah ouais !
Ce n’est pas la question des enfants. “Le problème des enfants.” si tu veux… En effet, Lutte Ouvrière n'interdit pas d'avoir des enfants, mais c'est fortement déconseillé.
Et si Dufresne a affirmé ça sans son article, c'est qu'il avait des témoignages qui allaient dans ce sens. Aline, longtemps militante modèle se souvient de ce passage obligé, la commission d’intégration. Deux dirigeants du comité exécutif vérifient ce que tu veux être, quelles sont tes idées, ta vision de l’organisation et te demandent si tu as bien réfléchi au “problème des enfants”.
On te fait lire un roman signé de Domilita qui raconte l’histoire d’une militante bolivienne qui a été arrêtée, torturée, et qui a fini par parler à cause de ses enfants. En fait ce qu'on demande à ces militants et ces militantes, c'est un engagement total pour la révolution. Or, pour Lutte Ouvrière, la révolution, c'est sérieux.
L'histoire est dramatique et on peut même aller plus loin, l'histoire des communistes trotskistes est particulièrement dramatique. Ils ont été persécutés d'abord par les tsaristes puis par les staliniens ou les nazis. C'est à ce récit tragique qu'on veut accoutumer les militants.
Tous les trotskistes ont été assassinés en URSS mais que ça soit le camarade Blasco, que ça soit notre camarade Buchholz, on a eu beaucoup de camarades à travers le monde qui ont été assassinés en tant que trotskistes. C’est vrai qu’on avait ces habitudes de faire attention. Et comme la ligue communiste révolutionnaire, comme d’autres organisations, on avait des pseudonymes, voilà.
Sauf que Lutte Ouvrière faisait quand même un petit peu plus attention que les autres. Vous l'avez entendue, Laguillier vient de citer le camarade Buchholz, c'est pas n'importe qui, on vous en a parlé au début, c'est ce militant qu'on a retrouvé dans la Seine à la libération, fusillé par les staliniens. Eh bien pour Laguiller, ce n'est pas une histoire lointaine, le dirigeant de lutte ouvrière l'a connu ce Buchholz.
Tiens d'ailleurs est ce que vous connaissez son nom au dirigeant historique de Lutte Ouvrière ? Non ? Ben c'est normal, personne en avait entendu parler pendant des décennies, il n'est sorti de l'ombre qu'au début des années 2000 On ne connaissait qu’une seule photo de lui.
On ignorait jusqu’au son de sa voix, et même son nom le plus connu, Hardy, n’était qu’un pseudonyme. Depuis des décennies pourtant, Robert Barcia est le principal dirigeant de l’extrême-gauche française, et sa discrétion nourrit toutes les rumeurs. En 1998, David Dufresne avait été sidéré de découvrir que cet homme de l'ombre, Hardy, était même inconnu des services de police.
A l'époque Dufresne avait choisi de ne pas révéler le nom de Robert Barcia dans son article mais d'autres journalistes s'en sont chargés plus tard, si bien que Barcia, pour faire taire certaines rumeurs a choisi de publier sous son vrai nom, un livre, que voici : la véritable histoire de Lutte Ouvrière. C’est la version autorisée, c’est la biographie officielle d’un mec qui ne voulait surtout pas que son nom apparaisse. Ce livre, c'est malgré tout l'occasion pour Barcia de se défendre, parce qu'il n'y a pas que sur ses pratiques militantes et sur son goût du secret que Lutte Ouvrière avait été attaqué dans la presse.
A Lutte Ouvrière tout est un peu mystérieux, en tout cas différent. Ce n’est pas au siège de son parti que nous avons rencontré Robert Barcia car de siège il n’y en a pas. C’est ici la maison d’édition du journal Lutte Ouvrière.
De même, les congrès de ce mouvement sont un peu particuliers. On le sait, y compris dans la presse, que c’est chaque année le premier week end de décembre. On peut y assister ?
Non, pas la presse. Lutte Ouvrière n'aime pas la presse et continuera à cultiver le secret même après le livre de Robert Barcia. Et même après la mort de Robert Barcia.
C'est en 2010 que Marianne révèle que le co-fondateur de Lutte Ouvrière est décédé un an plus tôt. Lutte Ouvrière avait caché cette information aux journalistes pendant toute une année. “Hardy nous avait demandé explicitement et solennellement de ne rien dire”, a expliqué à l'AFP Arlette Laguiller, figure historique de LO.
Réputés pour leur discipline, les militants du mouvement, quelques milliers, ont respecté la volonté du père fondateur de l'organisation. Et pourtant, “tous les camarades étaient au courant”, a déclaré au JDD.fr l'actuelle porte-parole de LO, Nathalie Arthaud.
Depuis toujours Lutte Ouvrière joue le secret, pas de siège social connu mais une boîte postale, une direction sous pseudonyme. A LO on a même un nom pour ça, la “conspirativité”. Le but selon Fortin, 20 ans de militantisme à LO : “Vivre comme si la police t’espionnait.
Et s’entraîner à l’avance en cas de révolution.” C’est vrai ? C’était vrai ?
Le discours c’était : “On doit se préparer à la révolution donc on doit se préparer à la répression policière.” Ce qui était assez étonnant, là en relisant l’interview d’Arlette Laguiller, elle dit : “On ne craint pas tant la répression policière que la répression patronale." Et ça si tu veux, il ne faut pas le sous-estimer, c’est-à-dire qu’effectivement dans les usines, dans les ateliers, dans les entreprises, être à Lutte Ouvrière à l’époque, c’était être marqué au fer rouge, sans mauvais jeu de mots.
Mais là vous devez vous dire, mais qu'est ce qu'ils ont à cacher ? Est-ce qu'ils ont des armes ? Est-ce qu'ils fabriquent des bombes dans les sous-sols de leur mystérieuse maison d'édition ?
Ou dans leur château. Ah oui parce qu'ils ont un château, dans le jardin duquel ils organisent chaque année la fête de Lutte Ouvrière. Le château de Bellevue, ça s'appelle.
Alors ça se dit communiste et ça a un château ? Je suis une affreuse nantie. Je suis une affreuse nantie.
Bon, Robert Barcia il s'explique, hein, sur le château, enfin il s'explique... un peu. “Ce n'est pas Lutte Ouvrière qui a acheté ce château, et nous n'en sommes toujours pas propriétaires.
Les propriétaires sont des militants associatifs qui voulaient créer un centre à mettre à la disposition d'organisations ou d'associations de gauche […] si certains de ces militants étaient membres de Lutte Ouvrière, d'autres en sont depuis devenus proches, et d'autres encore ne le sont toujours pas.” Bon voilà, si tout le monde dans cette asso est membre de Lutte Ouvrière ou presque, c'est juste que c'est arrivé comme ça, coup de bol. Ca aurait pu tomber sur n'importe quelle orga.
En fait, comme d'habitude avec LO c'est pas clair, mais pourquoi tout est flou comme ça ? Mais qu'est-ce qu'ils peuvent bien cacher ? Est-ce qu'ils seraient pas en train de nous préparer la lutte armée par hasard ?
Si par exemple tu penses aux fachos d’aujourd’hui qui s’entraînent, qui s‘équipent, qui se militarisent, t’as pas ça dans les années 90, 80, mais pas du tout. Pas du tout. C’est pas du tout, c’est pas du tout la lutte armée Lutte Ouvrière, c’est pas du tout la lutte armée.
Prendre les armes, descendre dans la rue, ça dépend pas des révolutionnaires, ça n’a pas dépendu des révolutionnaires pendant la Révolution française. Je crois oui qu’un jour il y aura une révolution parce que je crois que ce monde, à l’échelle mondiale, est trop injuste. Quoi qu'il en soit, après toutes ces révélations, Lutte Ouvrière a vu son image dégradée dans les médias.
Et ça a encore empiré quand à l'occasion de l'entre deux tours en 2002, Lutte Ouvrière a refusé d'appeler à voter Chirac. Ah ben ça ils ont fait la même à Mélenchon en 2017. Je n’appelle à voter Chirac et je demande à mes camarades, à ceux qui me font confiance, de voter blanc ou nul dans cette élection.
Qu'une orga trotskiste puisse refuser d'appeler sur commande à voter pour un candidat de la droite, la bourgeoisie n'aime pas ça. Et Alain Souchon non plus n'a pas aimé puisqu'il a choisi d'arrêter de chanter en live sa chanson Arlette. En même temps, elle était nulle sa chanson. “Cette chanson-là, je ne la chanterai plus.
Arlette est devenue quelqu'un de dur, de terrible. Des bains de sang, voilà ce qu'elle veut.” Ce qui est bien, c'est que c'est pas du tout exagéré.
Quel observateur avisé de la vie politique, cet Alain Souchon. C'est pas le seul à avoir profité de l'occasion pour cancel Arlette Laguillier la sanguinaire. Attention trigger warning Manuel Valls.
Parce que c’est une imposture, sur le fond, même si elle a eu un vrai succès médiatique. Mais je crois que ça a été une imposture. Je crois qu’elle a fait mal à la gauche et peut-être encore plus, au fond, son vrai visage est apparu.
Et y'a pire que de pas appeler à voter Chirac pour les bourgeois, Maurice Leroy de l'UDF, lui ce qui l'a vraiment choqué chez Arlette Laguiller c'est qu'une fois, elle n’a pas dit bonjour. Du coup… Franchement, faut qu’on arrête avec Arlette Laguiller. Les uns et les autres, on a eu à débattre sur des plateaux, c’est quand même des gens qui ont une démarche sectaire invraisemblable.
Je dis “sectaire” volontairement, qui ne disent même pas “bonjour”. Moi j’ai eu à débattre sur FR3 région Centre chez moi, j’ai dit “bonjour” comme on s’est dit “bonjour” nous là. Même pas “bonjour”.
Même pas bonjour, c'est choquant. C'est comme Poutou qu'avait pas voulu faire la photo, ils sont mal élevés les prolos. Bah ouais bah en même temps Lutte Ouvrière c'est un parti de classe, y'a pas à claquer la bise aux bourgeois !
C'est normal, c'est des adversaires. C'est comme les fachos. Arlette, quand elle se retrouve face à un facho, elle ne va pas lui laisser sa carte de visite et l'inviter au Flunch.
Là, par exemple, en face d'elle, on lui a mis Jean-Claude Martinez qui était à l'époque au Front National. Regardez comment elle lui parle. Le Front National n’a qu’une démagogie, n’a qu’une démagogie anti-immigrés à offrir aux électeurs.
Je m’appelle Martinez, Arlette Laguiller. Et je pèse mes mots quand je dis “démagogie” parce que vous vous en prenez aux travailleurs immigrés, parce que, fondamentalement, vous êtes dans le camp de la bourgeoisie. Et que lorsque vous attaquez les travailleurs immigrés, c’est toute la classe ouvrière que vous attaquez.
Bon voilà, on peut pas imaginer une seconde que Laguillier ait refusé en 2002 d'appeler à voter Chirac par complaisance avec les fachos. Non en effet. Mais à partir de ces années-là, tous les prétextes seront bons pour attaquer Lutte Ouvrière et sa porte-parole.
D'autant plus qu'après le naufrage du 21 avril 2002, le PS et ses alliés, traumatisés, n'ont plus que le vote utile à la bouche. Il devient urgent de disqualifier toutes ces petites formations qui ont contribué à l'échec de Jospin. En 2007, Lutte Ouvrière qui avait obtenu plus de 5% des voix à la précédente présidentielle, verra son score chuter à 1,33% des suffrages exprimés.
Et ce mauvais score a sans doute marqué la fin de l'apogée médiatique et électorale de Lutte Ouvrière. Alors bien sûr, tout ce qu'on vous a raconté sur le secret, les pratiques militantes, on ne sait pas trop si ça a toujours cours aujourd'hui, Les deux dirigeants historiques Pierre Bois et Robert Barcia, ceux qui avaient connu la guerre et les persécutions sont aujourd'hui décédés. Malgré tout l'esprit de discipline et de sérieux qu'ils avaient insufflés à l'organisation semblent toujours faire partie de l'ADN des militants de Lutte Ouvrière.
Ce qu’on peut dire de Lutte Ouvrière, en tout cas ce qui me semble être toujours la même chose, c’est que ça n’est pas plus souriant aujourd’hui qu’à l’époque. Voilà, ça c’est vrai. Ces militants, ces révolutionnaires professionnels, qui se pensent comme une avant-garde au sein du prolétariat, ils sont toujours là sur le terrain, dans les usines, dans les entrepôts.
Quand on voit la facilité avec laquelle Lutte Ouvrière récolte ses 500 parrainages à chaque présidentielle on se dit que ses militantes et millitants travaillent avec toujours autant d'efficacité et de dévotion pour leur cause. Et ils transmettront la flamme de la révolution à leurs enfants. Bah non ils peuvent pas en avoir, c'est fortement déconseillé en tout cas.
Bah ils transmettront la flamme aux enfants d'autres gens. J’ai connu dans ma jeunesse le parti socialiste à 5%. J’ai connu le PC aussi à 25% et aujourd’hui donc… Ça, ce n’est pas le problème.
Le problème c’est que, de toute façon, on est, nous les communistes révolutionnaires, on est minoritaires dans le pays et qu’on a à grandir, à se développer et que moi j’ai mis beaucoup d’énergie mais c’est vrai que je compte maintenant aussi sur la nouvelle génération de mon parti pour essayer de convaincre de nos idées. On peut reconnaître à Lutte Ouvrière la constance de leur ligne, de cette orthodoxie communiste révolutionnaire. Cependant l'opacité de l'organisation et la discipline exigée des militants les isolent parfois, et les rendent hermétiques à certaines évolutions de la société et du mouvement social.
Lutte Ouvrière n'a pas compris les luttes pour les droits des homosexuels, David Dufresne écrit dans son enquête pour Libé en 1998 que l'homosexualité était “mal vue” au sein du parti. Lutte Ouvrière est également passé à côté du caractère politique des révoltes de banlieue en 2005. Et la ligne fortement antireligieuse du parti les a rendus aveugles aux problèmes structurants de l'islamophobie en France.
Il n'est pas sûr que les jeunes révolutionnaires d'aujourd'hui se sentent bien accueillis dans un mouvement si dogmatique qui peut sembler poussiéreux, daté, anachronique en 2022. Arlette Laguiller a donné sa vie à ce mouvement, invoquant sans cesse la possibilité d'une révolution. Mais le modèle de cette révolution a aujourd'hui plus d'un siècle.
Et quand la révolution reviendra, il est probable qu'elle n'ait plus le même visage, et peut-être que ces militants aguerris seront finalement les derniers à la reconnaître. Travailleurs, travailleuses, merci d’avoir suivi ce nouvel épisode des Portraits. C’est l’heure maintenant de votre contribution exceptionnelle.
Demandez de l’argent à vos parents pour financer Blast, ce sera déjà toujours ça de pris. Et puis, quant à nous, on se retrouve le mois prochain pour un nouveau portrait.