Israël : enquête sur la brigade Golani, du Liban à Gaza
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Elle s'est battue partout depuis le 7 octobre 2023. C'est l'une des plus vieilles et prestigieuses unités de l'armée israélienne. Elle est célébrée.
Elle vient d'être envoyée au Liban en mars 2026. Pourtant, depuis un an, la Golani est aussi accusée d'être responsable de deux des plus accablants crimes de guerre commis à Gaza. L'armée israélienne proscrit depuis 2025 la diffusion des identités de soldats et d'images du conflit par ces derniers.
Notamment pour entraver les enquêtes pour crimes de guerre. Mais "Le Monde" a retrouvé des dizaines de militaires, les commandants des unités, retracé leurs batailles et leurs exactions à partir de photos, de vidéos et de témoignages. Notre enquête permet de retracer la trajectoire de la Golani et de démontrer son impunité. 7 octobre 2023.
Le Hamas et ses alliés viennent de lancer des centaines de roquettes sur Israël. À 6h38 et 6h41, les hommes d'Al-Qassam, la branche armée du Hamas, font exploser le mur qui ceinture Gaza. Ils se dirigent vers la base israélienne de Nahal Oz.
C'est l'une des principales cibles du Hamas. Ses hommes ont précisément été entraînés pour l'attaquer. Elle est notamment occupée par le 13e bataillon de la Golani qui y est affecté depuis le mois de juillet.
Il est 6h45, les combattants du Hamas atteignent le périmètre de la base. Nahal Oz tombe dès la première vague d'assaut. Dix soldats sont pris en otage et emmenés à Gaza.
Les renforts israéliens n'arrivent qu'autour de 13h30. 52 militaires israéliens sont tués dans l'attaque, près d'un tiers de la garnison. 19 d'entre eux sont des membres du 13e bataillon de la Golani.
Le rapport d'enquête de l'armée parle d'une "défaillance systémique". C'est l'un des plus gros échecs militaires du 7 octobre. Prise au cœur du massacre, la Golani n'est pas n'importe quelle unité d'infanterie.
Elle s'est illustrée durant toutes les guerres du pays. L'unité est prestigieuse mais populaire. Depuis sa création, elle est en partie composée de soldats arrivés seuls en Israël.
Elle dépasse le millier de combattants et plus d'une trentaine de nationalités s'y côtoient. L'importance de la brigade Golani dans l'histoire du pays dépasse le cadre militaire. Elle se reflète dans la culture israélienne.
Au cinéma, comme dans "Beaufort", où l'on suit le retrait, en 2000, d'un fort libanais que la Golani avait capturé en 1982. Ou dans "Les Solitaires", sur le procès de deux soldats russophones de la Golani. Quant à l'hymne officieux de la brigade, "Mon Golani" en français, Il date de 1974 et a été interprété par de nombreux chanteurs israéliens.
Après le 7 octobre, la brigade est surtout mentionnée dans la chanson militariste la plus populaire en Israël, "Harbu Darbu", qui appelle à la vengeance. Cette attaque sans précédent traumatise Israël. 1 200 personnes, dont plus de 800 civils, ont été tuées le 7 octobre.
Plus de 200 otages ont été emmenés à Gaza par les groupes armés palestiniens. Dès le 7 octobre, l'État hébreu lance sur l'enclave une campagne de bombardement inédite. Des centaines de Gazaouis sont tués chaque jour.
Durant cette période, 70% des morts sont des femmes et des enfants. Et Israël se prépare pour la suite. Cet homme est le lieutenant-colonel Tomer Grinberg, le commandant du 13e bataillon de la Golani.
Le 13e bataillon est l'unité qui a perdu le plus de soldats le 7 octobre, plus que pendant la guerre des Six-Jours et la guerre du Kippour réunies. Quelques jours après le 7 octobre, le commandant s'adresse à ses soldats. Cette autre opération, c'est l'entrée dans Gaza.
Les véhicules israéliens franchissent les barrières de l'enclave. Le 13e bataillon et le reste de la Golani sont au cœur de l'offensive. Ce sont eux que l'on voit ici revendiquer la capture du Parlement de Gaza ou ici brandir leur drapeau dans le quartier général de la police.
Au même moment, 1,1 million de Gazaouis ont reçu l'ordre de fuir vers le sud où les bombardements se poursuivent. Les premiers d'une longue série de déplacements forcés. La Golani, elle, continue d'avancer.
Le 12 décembre 2023, des soldats israéliens tombent dans une embuscade du Hamas dans ce même quartier. Le commandant Tomer Grinberg se porte volontaire pour aller les secourir. Les combats continuent.
Neuf soldats israéliens périssent. Sept sont de la Golani. Plusieurs tués sont des commandants.
L'un d'eux est le lieutenant-colonel Tomer Grinberg. Malgré ses pertes, la Golani poursuit ses opérations dans Gaza, jusqu'en janvier 2024. Pendant deux ans, la brigade Golani est déployée dans toutes les guerres d'Israël.
Comme au Liban en septembre 2024. C'est la Sayeret Golani qui est la première unité israélienne à y pénétrer après avoir combattu à Gaza avec le 13e bataillon. La Sayeret est un bataillon d'élite.
Israël lance alors des opérations dans tout le sud du Liban contre le Hezbollah, allié du Hamas. Les cibles sont notamment des villages que le groupe armé est accusé d'utiliser comme des bastions. Derrière la communication officielle, les soldats de la Golani mettent en scène la destruction de Tayr Harfa.
Dans cette vidéo, authentifiée par "Le Monde", ils dédient la démolition du village à des soldats israéliens tués au Liban. Ici, ils posent avec un grand drapeau israélien installé sur une maison. Autour du bâtiment, tout est rasé.
Le village est très largement détruit. Une dizaine de kilomètres plus à l'est, Aïta El-Chaab subit le même sort. La Golani opère ici aussi.
La Sayeret y a d'ailleurs perdu cinq soldats dans les combats, en octobre 2024. C'est à ce moment-là que le major Nikolai Ashurov, dont nous parlerons plus tard, remplace le commandant adjoint du bataillon, blessé dans la bataille. Tout comme ils ont célébré la destruction de Tayr Harfa, les soldats de la Golani se réjouissent de celle d'Aïta El-Chaab.
On la voit dans ce montage vidéo réalisé par un soldat de la brigade Golani qui le partage sur un réseau social. Dans une autre séquence, repérée par le journaliste indépendant Younis Tirawi, les soldats de la Golani accompagnent la destruction avec un chant nationaliste et anti-palestinien. Un autre soldat de la Sayeret, repéré par "Le Monde", publie sur Instagram une photo de groupe dans ce même bâtiment : Plusieurs rapports d'ONG interrogent l'ampleur de ces destructions dans le sud du Liban.
Amnesty International démontre, par exemple, que l'anéantissement d'Aïta El-Chaab va bien au-delà des cibles militaires revendiquées par Israël. L'ONG appelle à une enquête pour de potentiels crimes de guerre. Gaza est ravagée par 1,5 an de guerre.
Les morts se comptent en dizaines de milliers. L'armée israélienne vient de rompre le cessez-le-feu en place depuis janvier. Les hommes de la Golani sont déployés pour accompagner la création du corridor de Morag.
Il coupe Rafah du reste de l'enclave pendant que la ville est entièrement rasée. Mais ce n'est pas pour ça qu'on entend parler de la Sayeret Golani. Le 23 mars 2025, peu avant 5h du matin, le Croissant-Rouge palestinien perd le contact avec des équipes de secouristes, au nord de Rafah.
Quand un convoi des Nations-Unies atteint finalement le site, une semaine plus tard, il trouve les corps de 14 secouristes et d'un employé de l'ONU ensevelis. Après cette découverte, l'armée israélienne sort du silence. Elle reconnaît des tirs, mais assure qu'ils visaient des terroristes et des véhicules avançant de manière suspecte C'est là que le "New York Times" diffuse cette vidéo, puis une enquête.
La tuerie a été filmée et captée par un enregistrement audio. Ces éléments révèlent que les ambulances avançaient gyrophare allumé. Et qu'après six minutes de tir, les soldats israéliens se sont rapprochés en continuant de viser les survivants.
L'armée israélienne a donc menti, au moins dans un premier temps, et ses soldats ont donc bien tué les 15 sauveteurs, tous désarmés. L'armée israélienne change de version et finit par reconnaître L'unité impliquée est la Sayeret Golani, le bataillon d'élite. Fait rarissime, l'armée annonce le limogeage de son commandant adjoint.
En cause : ses décisions prises sur le champ de bataille et un rapport "incomplet et imprécis" des événements, déclare l'armée. Aucune faute n'est retenue contre les autres soldats de l'unité qui ont tiré pendant plusieurs minutes sur les ambulanciers. Le commandant adjoint limogé est le major Nikolai Ashurov, dont nous parlions plus tôt.
Le Monde a retracé son parcours, typique de la Golani. D'origine russe, il arrive en Israël à 5 ans, dans la ville de Sdérot, juste à côté de Gaza. Il s'engage dans le 13e bataillon de la Golani et commande des soldats à Gaza pendant la guerre de 2014.
Après le 7 octobre 2023, Nikolai Ashurov revient de l'étranger pour combattre et est blessé à Gaza, fin 2023. Une fois remis, il retourne en service en octobre 2024 pour remplacer le commandant adjoint de la Sayeret, jusqu'à l'annonce de son limogeage après la tuerie des ambulanciers. Breaking the Silence est une organisation créée par des vétérans de l'armée israélienne.
Elle recueille des témoignages de soldats. Mais derrière l'annonce de la sanction, le major Nikolai Ashurov dispose en fait du plein soutien de ses supérieurs. Le lieutenant David Cohen commandait alors la Sayeret Golani.
Dans une lettre adressée à ses hommes, juste après la sanction de Nikolai Ashurov, il défend son second et contredit l'état-major. Le lieutenant David Cohen a été interrogé sur cette prise de position qui va à l'encontre des déclarations officielles de l'armée. A-t-il été inquiété ?
En 2025, ce même David Cohen prenait la parole devant la Sayeret Golani, avant leur retour dans Gaza. La vidéo anonymisée est diffusée par la télévision israélienne, quelques jours après la tuerie des ambulanciers. La Sayeret Golani était alors sous l'autorité du brigadier général Yehuda Vach.
C'est lui qui a mis en place des "kill zones" où tous les Palestiniens étaient considérés comme des cibles et tués, hommes, femmes, enfants confondus, d'après plusieurs enquêtes du média israélien "Haaretz". En août 2025, le major Ashurov et le lieutenant Cohen ont tous les deux quitté le commandement opérationnel de la Sayeret Golani. Leur départ n'empêche pas l'unité d'être impliquée dans d'autres possibles crimes de guerre.
Comme les tirs de chars sur l'hôpital Nasser, à Gaza. C'est la Sayeret qui l'a désigné comme une cible et une autre brigade qui a ouvert le feu. Une frappe en deux temps, espacés de neuf minutes.
Elle tue 22 personnes, dont cinq journalistes et des secouristes. Dans un tir que le Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahu lui-même qualifie d'accident tragique. La Golani participe ensuite aux opérations dans Gaza jusqu'au cessez-le-feu, le 10 octobre 2025.
Elle a perdu 127 soldats durant la guerre. Et malgré la trêve, ses hommes étaient déployés à Gaza jusqu'à début janvier 2026. Un de ses soldats a d'ailleurs récemment été sanctionné de 20 jours de prison après la diffusion de cette vidéo.
On le voit tirer au hasard dans Gaza. Contactée par "Le Monde", l'armée israélienne s'est cantonnée à des réponses d'ordre général et n'a pas répondu à la plupart de nos questions. Les soldats mis en cause que nous avons contactés n'ont pas répondu à nos sollicitations.
La Golani a bouclé, en décembre dernier, un cycle de recrutement. La brigade est toujours aussi populaire. Pour chaque place, six volontaires.
Et en mars 2026, de nouvelles opérations sont lancées au Liban, avec, là encore, la Golani en première ligne des guerres d'Israël.