RIMA HASSAN : "ISRAËL A UNE LOGIQUE D'APARTHEID À L'ÉGARD DES PALESTINIENS"
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
Rima Hassan, réfugiée palestinienne, est née dans un camp en Syrie. Arrivée en France à l'âge de 10 ans, elle a fait de cette existence marquée par l'exil un combat en fondant l'Observatoire des camps de réfugiés et devenant par la force des choses une porte-parole de la Palestine en France. L'Observatoire des camps de réfugiés est une organisation qui a trois missions.
Recenser, étudier les camps à travers le monde, enquêter sur leur mode de gestion, et ensuite faire du plaidoyer sur la pérennisation des camps et surtout la conséquence liée a la pérennisation des camps, à savoir qu'aujourd'hui, la durée de vie moyenne d'un camp est de 12 ans. Donc tout l'enjeu pour nous, c'est de visibiliser tout ce pan de migration qui n'est pas connu. C'est pas anodin comme association, pourquoi t'as décidé de fonder ça ?
Moi, je fais partie de cette communauté palestinienne qui se définit d'abord par son exil. C'est ma première identité, réfugiée palestinienne. Pour moi, les deux sont indissociables.
J'ai pas le luxe de pouvoir me définir comme palestinienne et j'ai pas non plus la possibilité de me définir comme réfugiée. Ça serait me situer un peu hors-monde. Et donc, la particularité des réfugiés palestiniens, c'est que, pour beaucoup, ils vivent dans des camps.
Il y a 58 camps de réfugiés palestiniens qui sont installés dans la région. Et il se trouve que ma famille a été installée dans l'un d'eux dès 1948, donc dès la création de l'État d'Israël, suite à la Nakba, que ma famille a aussi vécue, donc la « catastrophe » en arabe. Le Conseil du peuple juif réuni à Tel Aviv proclame l'indépendance de l'État hébreu.
Pour les juifs, c'est un jour de fête. Pour les Palestiniens, en revanche, c'est la catastrophe, la Nakba. Durant cette année 1948, 750 000 Palestiniens sont expulsés de leurs maisons et de leurs terres. 400 villages sont détruits.
Chassés par les miliciens de la Haganah, une force paramilitaire juive créée sous le mandat britannique, des centaines de milliers de Palestiniens vont devenir des réfugiés. Mes arrière-grands-parents et mes grands-parents ont été expulsés de la Palestine sur cette période. Et jusqu'à aujourd'hui, pour beaucoup, ils vivent encore dans des camps.
Et moi, j'ai encore ma famille, une grande partie de ma famille qui vit dans le camp de Neirab à Alep. Je n'ai jamais vu la Palestine, je n'y suis jamais allée. et j'ai nécessairement besoin de resituer ma condition d'exilée par rapport à notre pays d'origine.
Et donc, naturellement, je me retrouve aussi à me documenter sur ce qui se passe, à m'intéresser et à suivre l'actualité de ce pays, le pays d'origine de mes grands-parents, et plus particulièrement sur la question de l'apartheid, sur laquelle j'ai travaillé dans le cadre d'un mémoire de fin d'études, puisque mon sujet c'était la qualification du crime d'apartheid au regard justement de la politique menée par Israël à l'égard des Palestiniens. Et donc depuis 2015, je suis très très attentive aux publications, aux rapports sur lesquels travaillent des organisations internationales. Et plus récemment, c'est celui d'Amnesty International, Human Rights Watch, qui qualifie justement la politique menée par Israël comme étant un régime d'apartheid.
Ce constat d'une situation d'apartheid, comme tu l'as dit, ce n'est pas nouveau. Dès 2007, des députés du Meretz, parti de la gauche israélienne, l'utilisaient. C'est un terme qui a toujours posé problème, sauf qu'aujourd'hui, il y a aussi des voix israéliennes importantes, comme l'ancien chef du Mossad qui emploie ce terme.
Comment ça se traduit concrètement dans les territoires palestiniens ? Ce mot "apartheid", il vient d'une logique de séparation. c'est un régime où on va instaurer une ségrégation entre deux populations, deux groupes de populations.
Ça peut être la religion, ça peut être l'ethnie, ça peut être la nationalité, et on a surtout une volonté politique de maintenir ce régime. Et aujourd'hui, on a effectivement, avec toute l'annexion qui est faite des territoires palestiniens, Israël, qui a sciemment pensé cette logique de séparation, notamment en territoires occupés, où on a des routes pour les colons, des routes pour les Palestiniens, on a un régime militaire qui écrase les Palestiniens et des tribunaux civils, par exemple, pour les Israéliens. Et donc, petit à petit, les organisations internationales ont commencé à documenter cette logique de séparation.
Et mon propos, moi, consiste à dire que si aujourd'hui on en est à documenter l’apartheid, c'est parce qu'Israël a fondamentalement ancré une logique raciste vis-à-vis des Palestiniens depuis sa création. Ce n'est pas effectivement sorti de nulle part, même l'apartheid en lui-même n'est pas sorti de nulle part. C'est important, en tout cas pour les voix palestiniennes, de resituer la continuité dans laquelle s'inscrit la politique israélienne actuelle.
On se souvient des termes de Ben Gourion, qui est le premier Premier ministre israélien, qui en 1948 disait qu'il fallait se débarrasser des Palestiniens, et qui a eu cette phrase pour les réfugiés palestiniens, "Les vieux mourront et les jeunes oublieront". Donc cette logique de séparation, cette logique de non-cohabitation avec les Palestiniens qui étaient déjà sur ce territoire, en fait elle est pensée depuis le début. Et ce que disent les Palestiniens, c'est qu'on n'est pas si étonnés que ça d'arriver à ce régime, puisqu'il y a une continuité depuis la Nakba jusqu'à aujourd'hui, qui consiste à vouloir soit se débarrasser des Palestiniens, soit les écraser.
Ce propos, tu l'as tenu aussi à la télé, lors d'une émission. C'est que depuis le début, on a considéré les Palestiniens comme un sujet colonisé, un sujet colonisé dont la voix ne compte pas. Et on a pensé l'État d'Israël, sans même consulter avec cette communauté internationale, sans même concerter, sans même intégrer, si vous voulez, les voix palestiniennes.
Et le problème, il est là, il est à l'origine même de la création de l'État d’Israël. Et depuis, ça arrête pas, tu te fais harceler sur les réseaux sociaux, tu peux nous raconter ? J'avoue que j'ai été un peu dépassée par deux choses.
La première, ça a été une vague de haine et d'harcèlement, et c'est toujours traumatisant de se faire taxer de raciste, d’antisémite, de ne pas être compris aussi. Je pense que quand on s'expose médiatiquement, on arrive toujours...
En tout cas, moi, ça a été ma démarche, c'est d'arriver aussi dans une logique de pédagogie. Bien sûr, j'ai eu un cri du cœur, et je l'aurai toujours, je pense, quand je serai amenée à parler de ces questions, mais on arrive avec l'idée de sensibiliser l'opinion sur une cause. Et c'est vrai que c'est compliqué, après, de gérer le fait qu'on a potentiellement des centaines de personnes qui ne nous comprennent pas, qui ne nous soutiennent pas, qui sont totalement insensibles à la cause, parce qu'au-delà de ne pas être d'accord, il y a vraiment une insensibilité à ce que je dis à ce moment-là, sur le sort des Palestiniens.
Mais ça me questionne aussi, c'est-à-dire que moi, j'ai jamais voulu rentrer dans l’insulte. Dans toutes mes réponses, j'ai essayé vraiment de documenter ce que je disais, de repartager des rapports, de repartager des sources qui étaient fiables, etc. Mais on désespère un peu, quoi, en se disant qu'il y a vraiment des personnes qui rentrent en contact avec nous que pour déverser une haine, pas parce qu'il y a une incompréhension, parce qu'il y a une blessure, parce que...
Enfin, quelque chose qu'on peut réparer. Donc j'avoue que j'ai été vachement démunie sur cette période, mais j'avoue aussi que...
ça s'est très vite atténué avec une vague de soutien et d'amour. J'ai reçu des centaines de messages aussi de soutien, qui ont été précieux et je pense qui m'ont aidée à tenir ces quelques semaines qui ont été pour le moins agitées. Est-ce que tu as l'impression que le débat, il est quasiment impossible en France sur ce sujet ?
Ou tout du moins que la voix des Palestiniens est difficile à faire entendre ? Alors, je pense que ce qui s'est passé, ça s'explique effectivement par le fait qu'il y a peu de voix palestiniennes médiatisées. Moi, je suis en France depuis 20 ans, à part des figures comme Leïla Shahid, qui était représentante de l'autorité palestinienne en France, donc des représentations aussi très politiques, institutionnelles aussi.
Je veux dire, si on enlève ces voix-là, je vois peu de gens de la société civile, qu'ils soient militants ou pas, mais qui sont invités sur des plateaux pour dire leurs conditions de Palestiniens. Et on est vachement dans une époque où il faut donner la parole aux personnes concernées. J'ai l'impression d'avoir concentré une attention, qu'elle soit bonne ou mauvaise, parce que, justement, il y a peu de voix palestiniennes à qui on a donné la parole.
On est un peu orphelins de représentants, de représentantes, d'ambassadeurs, d'ambassadrices de cette cause en France. Et il est important que le politique s'en saisisse, parce que je sens que l'opinion est beaucoup plus en avance. Par exemple, sur la question de l'apartheid, énormément de personnes m'ont écrit en me disant "Bien sûr qu'il y a un apartheid, nous on lit un peu dessus, on voit bien que c'est documenté." Et à l'inverse, on sent que les politiques sont quand même très encore réticents, même des partis qui se disent progressistes, à porter vraiment la question jusqu'au bout, et à dire "on va jusqu'au bout et on va tout faire pour essayer de s'outiller pour démanteler ce régime".
Donc, il y a un décalage aussi entre ce qu’est capable de recevoir l'opinion sur ce sujet et la façon dont le politique l'incarne. Est-ce que tu peux un peu nous dire, pour les gens qui suivent pas vraiment la situation là-bas, qu'est-ce qui se passe ? Où est-ce qu'on en est ?
Comment vivent les Palestiniens ? Tout à l'heure, je resituais l'histoire de mes grands-parents, qui remonte à 1948, donc c'est 75 ans de lutte. Mais les Palestiniens ont à cœur aussi de rappeler que leur lutte pour l'indépendance ne commence pas avec la création de l'État d'Israël, que c'est déjà une population qui était colonisée par une autre entité, un autre empire qui est celui de l'Empire britannique, et que d'ailleurs, les premières révoltes des Palestiniens pour obtenir leur indépendance, débute dans les années 30.
Ce qu'on appelle la grande révolte arabe dans les années 30 contre l'Empire britannique, dans laquelle les Palestiniens se sont déjà inscrits comme un peuple à part entière qui revendiquait son indépendance. Donc ça, c'est important de le dire, que 75 ans, c'est long, mais il y a encore un autre passif qui est antérieur à 1948, et c'est la création de l'État d'Israël. Donc la façon dont les Palestiniens vivent aujourd'hui, deux mots là-dessus, c'est très important de rappeler la fragmentation du peuple palestinien, parce qu'elle dit beaucoup de ce qui se passe aujourd'hui.
Donc la fragmentation du peuple palestinien, c'est le fait qu'il existe des territoires différents où des Palestiniens vivent et qui ne dépendent pas des mêmes statuts, et qui de fait n'ont pas les mêmes droits. Et tout ça a aussi engendré des conflits interpalestiniens, même politiques, on le voit avec le Hamas et le Fatah. Le Hamas s'est implanté à Gaza, et le Fatah est surtout à son siège dans les territoires occupés.
Et donc, on voit bien que cette fragmentation du peuple palestinien, qu'il soit dans les camps, qu'il soit en diaspora, qu'il soit à Jérusalem, et qu'il soit en territoire occupé ou encore à Gaza, vient fissurer un peu l'idée d'une identité aussi nationale sur laquelle on peut encore se reposer pour demander cette indépendance-là. Donc ça, c'est le premier marqueur. Et le deuxième, c'est qu'aujourd'hui, il y a une colonisation de fait de la majorité des territoires palestiniens.
Gaza est sous blocus depuis 15 ans, c'est un blocus qui est illégal. Et sur les territoires palestiniens, ce qu'on appelle les territoires occupés, il y a près de 800 000 colons. Tout le monde comprend que ça va être très compliqué de défaire ces terres de cette colonisation.
Arrivé à ce chiffre-là, c'est très compliqué. Et donc, avec cet état de fait, beaucoup d'experts, notamment beaucoup d'ONG, considèrent que la politique qui est menée par Israël, notamment en territoires occupés, mais aussi à l'égard d'autres Palestiniens, c'est une politique de séparation. C'est précisément parce qu'Israël a le pouvoir de coloniser et d'occuper des territoires illégalement qu'elle en a fait des territoires d'apartheid.
Et la conséquence de tout ça, et qui est la plus terrible, je pense, pour les Palestiniens, c'est que les perspectives d'avoir un État palestinien sont de plus en plus lointaines. Et j'en ai marre qu'on me mente là-dessus. J'en ai marre d'entendre des pseudo-experts aller sur les plateaux de télés et nous dire que une paix sera potentiellement possible sans avoir le courage de dénoncer ce qui relève de l'injustice.
Et j'ai l'impression, pardonnez-moi de l'expression, mais qu'on se fout un peu de ma gueule. Ça fait 20 ans que je suis en France et j'entends des gens me dire systématiquement, mais pas plus tard encore que sur le plateau sur lequel j'étais, "Oui, non, la paix est possible, vous allez avoir un État." Et je n'y crois plus.
Et je pense que les Palestiniens sont autant légitimes que les Israéliens de fouler la terre de toute la Palestine historique. Et ce que je disais, moi, c'est qu'au nom de quoi on doit finir, nous, Palestiniens, sur 10-15 % de la Palestine historique, alors qu'initialement, on était censés avoir la moitié de ce territoire. Et je pense qu'il faut lutter aujourd'hui pour un état binational dans lequel tout le monde peut circuler librement, et tout le monde a les mêmes droits, et tout le monde dépend des mêmes tribunaux, des mêmes autorités, sur lesquels peuvent collaborer à la fois les représentants des Palestiniens et les représentants des Israéliens.
Comment on vit quand on est, comme toi, d'origine palestinienne, et qu'on voit tout ça de loin, qu'on n'y a jamais vraiment mis les pieds ? T'as toujours vécu en France, dans un camp, puis en France. Comment tu vis tout ça ?
C'est...
C'est une plaie. C'est une plaie pour laquelle il y aura jamais de pansement. C'est-à-dire que ma condition, moi, de réfugiée palestinienne qui plus est, descendante de la Nakba, qui n'a aucun document...
Si ce n'est notre carte de réfugié, on se situe un peu hors monde, quoi. on est un peu des indésirables, on n'a pas d'État, on n'a aucune autorité qui nous reconnaît...
Et donc, il y a une quête de légitimité, quand on est déraciné, je pense, à se revendiquer comme tel. Moi, je me suis souvent aussi interrogée là-dessus, de me dire "mais je parlerais toujours des camps de réfugiés, mais je ne pourrais pas parler des territoires palestiniens, de Gaza, je me sens pas légitime d'en parler". Mais en même temps, c'est une quête plus intime, qui est vraiment de se resituer dans le monde, quoi.
Et de savoir qui on est. C'est aussi ça, le déracinement, c'est qu'on est loin des lieux, des odeurs, de la langue, des êtres. Je pense que toute ma vie, je me sentirai jamais assez palestinienne, parce que je suis déracinée, que je peux pas y vivre, les Palestiniens n'ont pas le droit au retour, les Palestiniens ne bénéficient pas du droit au retour, c'est consacré par les Nations Unies, mais Israël s'oppose au droit au retour des Palestiniens.
Donc voilà, c'est une quête éternelle d'identité, de légitimité et de droit et de justice. Et qui peut trouver ça acceptable ? Qui peut trouver ça normal ?
Qui peut considérer que c'est normal de naître et d'être enterré dans un camp de réfugiés ? Justement, alors, pourquoi t'as fait ce choix ? Toi, t'es arrivée en France, maintenant, ça fait 20 ans.
T'aurais pu tourner le dos à tout ça, t'aurais pu mener, on va dire, une autre vie, mais pourquoi t'as fait le choix de mener ce combat-là ? Pourquoi t'as fait le choix de porter cette voix-là ? Pourquoi c'est important pour toi ?
Parce que je pense qu'en arrivant en France et en grandissant ici, j'ai mesuré les privilèges que j'avais, du coup, de vivre en dehors d'un camp, d'être scolarisée, normalement. Pas par un service des Nations Unies, on a déjà du mal à offrir quelques heures d'éducation pour des gosses. De vivre, d'avoir une carte d'identité.
C'est aussi basique que ça. Moi, j'ai eu ma première carte d'identité à 18 ans. Avant ça, j'avais rien.
Et donc, ça me paraissait impensable de tracer un peu ma route sans me resituer dans ça, et surtout en oubliant, pour moi, c'était vraiment tourner le dos, justement, à toutes celles et ceux qui n'ont pas eu la chance que moi j'ai eue. Et je me sens un peu chanceuse, sauvée de quelque chose. Mais on a toujours peur, je pense, d'être essentialisée.
Et on a toujours peur, quand on porte un sujet, des responsabilités qu'on fait reposer sur nous. Est-ce que tu as l'impression de porter ce combat un peu seule ? Oui, je me sens très démunie.
Oui, parce que c'est un combat qui est difficile. C'est un combat qui nous...
Pour lequel on a très peu de soutien politique. Même dans la société civile, je trouve que c'est...
Il y a de moins en moins d'artistes, de figures, en fait, qui décident aussi d'en faire un sujet central. C'est très compliqué de porter ça et de déconstruire aussi l'image ou l'idée qu'on se fait d'Israël, qui a été un pays potentiellement protecteur, ou en tout cas qui s'est toujours présenté comme tel pour les juifs du monde entier. Et moi, ce que je veux dire en tant que Palestinienne, c'est que pour nous, c'est un État qui nous a persécutés.
Mais dire ça, ça ne remet pas en cause la nécessité d'avoir un foyer national juif qu'on a pu penser en Palestine. Et je conclue sur ça. Moi, je me souviens avoir dit et répété que je ne reproche à personne d'avoir pensé illégitimement la création d'un foyer national juif en Palestine historique.
Je reproche à toutes celles et ceux qui l'ont pensé de l'avoir fait au détriment du destin palestinien. Et il est là, le sujet.
Rima Hassan