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interviewBLAST (sur YouTube)· 22 juin 2023 11 min

E. MACRON : AMI DES DICTATEURS, ENNEMI DE LA DÉMOCRATIE

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

C'est donc sa deuxième visite en moins d'un an en France. Mohammed Ben Salman a été reçu à l'Elysée par Emmanuel Macron. une rencontre qui soulève comme l'an dernier une levée de boucliers du côté des ONG de défense des droits de l'homme.

On sait depuis le tout début de son premier quinquennat qu'il y a un sujet auquel Emmanuel Macron tient beaucoup. C'est ce qu'il appelle sans rire le rayonnement de la France dans le monde. Formule qui, soit dit en passant, trahit une gigantesque arrogance puisqu'elle tient pour acquis que le destin de ce pays serait donc de forcer l'admiration de près de 8 milliards de terriens.

En 2022, à la fin de son premier mandat, le chef de l'État français, candidat à sa propre succession, adressait ce fier message aux Françaises et Français de l'étranger dont il briguait les suffrages. À la même époque, il se rendait à lui-même ce vibrant hommage. Depuis 5 ans, soutenait-il, la France a repris sa place sur la scène internationale en tant qu'acteur majeur de la diplomatie et moteur d'une Europe renforcée.

Il précisait, ouvrez les guillemets, « En Europe, nous avons fait bouger les lignes. À l'international, nous avons conforté notre statut de puissance de paix et d’équilibre ». Quelques mois après sa réélection, Macron s'attribuait de nouveau, le 1er septembre 2022, dans un discours adressé au corps diplomatique, quelques jolis succès en déclarant que la France n'avait, je cite, "rien lâché du combat contre les inégalités" et qu'elle avait obtenu des avancées tangibles, notamment sur l'autonomisation des femmes ou encore la lutte contre les violences et le soutien partout dans le monde aux combattants et combattantes de la liberté.

Et il ajoutait, avant d'inviter les ambassadeurs et ambassadrices venues l'écouter à assumer une stratégie d'influence et de rayonnement de la France, ces quelques autres motifs de fierté. "Nous avons aussi porté le combat pour la protection des droits fondamentaux en défendant l'exercice de la liberté d'opinion et de la liberté d'expression et l'accès à une information fiable. Puis encore, nous nous sommes engagés aux côtés de tous les acteurs humanitaires pour la justice internationale et la lutte contre l'impunité, et nous avons traduit cet engagement en apportant notre soutien concret à la lutte contre les crimes de guerre commis par la Russie sur le sol ukrainien, pour n'en citer qu'un.

Mais bien sûr, et comme toujours avec ce personnage qui a porté l'art de la fiction politicienne vers des sommets rarement atteints, il y a un décalage entre ce que raconte le chef de l'Etat lorsqu'il se gargarise de grands mots sur sa contribution au rayonnement de la France dans le monde et la réalité de ses pratiques présidentielles. Il suffit pour le vérifier de regarder d'un peu près de quelle manière exactement il se comporte, que ce soit dans les relations internationales ou dans ses choix de politique intérieure. Pour ce qui est des relations internationales, on a appris il y a quelques semaines, au début du mois de mai, que l'invité d'honneur du défilé militaire du 14 juillet prochain serait le Premier ministre indien Narendra Modi, qui est, selon un récent documentaire de la BBC que nous avons déjà évoqué il y a quelques semaines dans cette chronique, directement responsable des pogroms anti-musulmans qui auraient fait quelques 2000 morts dans son pays en 2002.

Comme l'a relevé le journal Le Monde, Emmanuel Macron lui a lancé son invitation au moment précis où le pouvoir indien venait de franchir une nouvelle étape dans son évolution autoritaire puisque le principal représentant de l'opposition, Rahul Gandhi, venait d'être écarté de la compétition pour les élections générales de 2024 après avoir été condamné à deux années de prison pour des propos ironiques jugés diffamatoires prononcés lors de la campagne électorale qu'il avait opposée à Narendra Modi en 2019. Toujours selon le Monde, l'indépendance de la presse et celle de la justice, deux piliers de la démocratie, ont été sérieusement ébranlés en Inde depuis l'arrivée au pouvoir de Modi en 2014. Et dans le même temps, la liberté d'expression, quant à elle, a été, je cite toujours, "drastiquement réduite".

Moins d'un an après avoir expliqué sans rire aux ambassadeurs et ambassadrices réunies à Paris le 1er septembre 2022 qu'ils défendaient partout dans le monde l'exercice de la liberté d'opinion et de la liberté d'expression et l'accès à une information fiable, Emmanuel Macron a donc décidé le mois dernier d'honorer le Premier ministre indien qui vient de passer de longues années à attaquer la liberté de la presse dans son pays et à réduire la liberté d'expression de ses administrés. Puis la semaine dernière, le chef de l'Etat français a encore une fois reçu à Paris pour un déjeuner à l'Elysée un autre de ses hôtes réguliers, Mohammed Ben Salman, prince héritier d'Arabie Saoudite, c'est-à-dire l'homme qui est accusé par les Etats-Unis d'avoir validé l'abominable assassinat du journaliste Jamal Khashoggi en 2018 et qui procède dans son pays où les exécutions ont été multipliées par 7 au cours des trois dernières années, à ce qu'Amnesty International appelle "une escalade effrayante de l'utilisation déjà record de la peine de mort". Pour ce qui concerne ses choix de politique intérieure, Emmanuel Macron a, comme on sait, inventé depuis sa réélection un modèle démocratique un peu original, qui est pleinement apparu pour ce qu'il est au cours des derniers mois, et qui consiste à court-circuiter le Parlement à grands coups d'article 49-3 pour imposer par exemple une réforme des des retraites rejetées par plus des deux tiers des Français, puis a lancé la police et la gendarmerie contre les manifestations de protestation dénonçant ce passage en force.

Et cela aussi a des effets très directs sur l'image de la France dans le monde. Aussi, sur le fondement de l’article 49 alinéa 3 de la Constitution, j’engage la responsabilité de mon gouvernement. Le 14 juin dernier par exemple, dans un avis d'une grande sévérité, qui est passé relativement inaperçu.

Le Conseil de l'Europe, qui n'est pas exactement un repère de gauchistes, a considéré que cet article 49.3, qui permet donc d'adopter une loi sans passer par un vote de l'Assemblée nationale et sans une discussion réelle et approfondie de son contenu, soulevaient, je cite encore, "des interrogations au regard des principes du pluralisme, de la séparation des pouvoirs et de la souveraineté du législateur" et constituait, je cite toujours, "une ingérence significative de l'exécutif dans les pouvoirs et le rôle du pouvoir législatif. Le Conseil de l'Europe, qui s'alarme donc des pratiques des macronistes, a également tenu à leur rappeler dans cet avis que l'existence d'une opposition politique à l'intérieur et à l'extérieur du Parlement était une composante essentielle du bon fonctionnement d'une démocratie.

Et ce n'est pas tout, puisque 24h après la publication de cet avis du Conseil de l'Europe, c'est l'ONU qui a publié un communiqué accablant et passé lui aussi trop inaperçu, expliquant que des experts des Nations unies s'inquiètent d'un usage excessif de la force lors des récentes manifestations contre la réforme des retraites et contre les projets de méga-bassines en France. Ces experts observent que la police aurait dispersé les foules à l'aide de gaz lacrymogènes et de grenades de désencerclement, munitions que la France est le seul pays européen à utiliser lors d'opérations de maintien de l'ordre. Ils rappellent au gouvernement français que le droit de réunion pacifique est un droit fondamental qui forme le socle même des systèmes de gouvernance participative fondés sur la démocratie, les droits humains, l'Etat de droit et le pluralisme.

Ils rappellent aussi que toute stratégie de maintien de l'ordre doit respecter les principes de nécessité et de proportionnalité dans le seul but de faciliter les réunions pacifiques et de protéger les droits fondamentaux des personnes qui y participent, notamment leur droit à la vie, à leur intégrité physique et psychologique. Les Nations unies redisent aussi que le manque de retenue dans l'usage de la force à l'encontre des membres de la société civile qui revendiquent de manière pacifique leur participation au processus décisionnel concernant leur avenir, l'accès aux ressources naturelles, la protection des droits humains, la dignité et l'égalité, serait non seulement antidémocratique mais profondément inquiétant pour l'État de droit. Et l'ONU exhorte pour finir les autorités françaises à entreprendre un examen complet de leur stratégie et pratique en matière de maintien de l'ordre afin de permettre aux manifestants d'exprimer leurs préoccupations et de faciliter une résolution pacifique des conflits sociaux.

Samedi dernier, plusieurs milliers de personnes répondant à l'appel des Soulèvements de la terre se sont rassemblées en Savoie, dans la vallée de la Maurienne, pour protester contre la construction de la ligne ferroviaire Lyon-Turin qui constitue une aberration écologique. Une fois de plus, les forces de l'ordre ont fait usage de ces armes de guerre dont l'ONU souligne que la France est le seul pays européen à les utiliser pour le maintien de l'ordre. Des grenades de désencerclement et des grenades lacrymogènes et assourdissantes ont été tirées dans la foule et certaines ont explosé une fois de plus à la hauteur de la tête des manifestants.

Le bilan de cette répression, 24h après la mise en garde des Nations unies est, selon les Soulèvements de la terre, de 50 blessés, dont 6 ont dû être hospitalisés. Décidément, Emmanuel Macron se dépense sans compter pour le rayonnement de la France dans le monde. Merci d'avoir suivi cette chronique et à la semaine prochaine.

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