Hommage national à Françoise Rudetzki.
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Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 5:00Christiane Denisot MerlinoFait
« SOS Attentats, première association de défense des victimes d'actes de terrorisme que tu avais créée en décembre 1985, est devenue comme une seconde famille où, nous, victimes, nous nous retrouvions pour discuter, demander un conseil, trouver du réconfort. »
- 11:00Christiane Denisot MerlinoFait
« Elle a imaginé un fonds de garantie unique au monde qui, s'il ne concernait au départ que les victimes du terrorisme, profite aujourd'hui aux victimes d'agressions, de viols, d'escroquerie, c'est-à-dire à des dizaines de milliers de personnes chaque année. »
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Garde-à-vous ! Présentez, armes ! Reposez, armes !
Repos ! Monsieur le Président, mesdames et messieurs les ministres, mesdames et messieurs, chers amis. Inspirante, réconfortante, stimulante, digne, lumineuse, déterminée, exceptionnelle, combattante, obstinée, dynamique, poignante, dévouée sont quelques-uns des nombreux adjectifs que j'ai lus ces dernières semaines après la terrible perte qui nous a touchés.
Tous les synonymes de courage ont également été employés pour parler de celle que beaucoup qualifiaient de grande dame ou de Mench, forçant le respect et l'admiration. Françoise Rudetzki était tout cela et je vous remercie, Monsieur le Président, de lui rendre aujourd'hui cet hommage, mais elle était aussi ma mère et une sœur, une tante, une grand-mère et une amie extraordinaire. Elle aimait les voyages, l'opéra, surtout ceux de Mozart, le théâtre, les dîners entre amis, accueillir sur sa terrasse fleurie.
Ma mère, qui était pleine de surprises, appréciait les films chinois, iraniens ou coréens, mais aussi Les Inconnus qui la mettaient en joie au fond de son lit d'hôpital dans les années 90. Elle adorait le soleil qui lui conférait une peau bronzée dès qu'elle respirait les premiers rayons printaniers, les boucles d'oreilles fantaisie qu'elle assortissait avec élégance à ses tenues, elle appréciait les bons vins et les bons livres. Elle venait de relire " La vie devant soi " de Romain Gary, qui l'avait fait rire aux larmes et touchée de manière bouleversante, peut-être un peu comme une prémonition.
Elle aura profité de la vie jusqu'au bout, emmenant son petit-fils à la Comédie-Française trois jours avant de décéder. Elle croquait la vie et diffusait largement cette vitalité généreuse autour d'elle. Cette force, nombre d'entre vous me l'ont évoquée, lui a permis de survivre à l'attentat dont elle a été victime en 1983.
Sous les décombres, elle avait promis à mon père : " tout ira bien ", avant de sombrer dans un coma de plusieurs semaines. Elle a tenu sa promesse et a octroyé à la petite fille que j'étais la possibilité de grandir avec ses deux parents à ses côtés, dans la joie le plus souvent, malgré les circonstances. J'en profite pour rendre également hommage à mon père, Maurice Rudetzki, qui s'est occupé seul de moi lorsque ma mère était hospitalisée et qui a œuvré sans relâche, dans l'ombre, à la création de SOS Attentats, il faut dire que ma mère prenait si bien la lumière.
En 1985, elle a appris qu'elle était contaminée par le HIV suite à une transfusion, c'était alors une condamnation à mort. Et pourtant, ma mère, à qui il était difficile de dire les mots " non " ou " impossible ", nombre de politiques l'ont éprouvé à leurs dépens, aura survécu 39 ans de plus que ce qu'on lui prédisait. Cela, je le dois en premier lieu aux pompiers qui lui ont sauvé la vie sur les lieux de l'attentat, comme ils le font tous les jours et dans de nombreuses occasions.
Elle était, d'ailleurs, très fière de son titre de sapeur de première classe d'honneur de la brigade. Merci pour tout ce que vous faites. Je veux remercier aussi les premiers secours, les ambulanciers, les infirmières et les médecins qui ont tenté l'impossible pour la sauver et la faire marcher au fil des ans.
Je voudrais souligner que les Invalides, dans lesquels nous nous trouvons aujourd'hui, ont été une seconde maison pour ma mère, d'abord pour lui avoir proposé d'installer les bureaux de son association SOS Attentats, puis pour avoir accueilli la statue " Parole portée " dans les jardins de l'intendant et que je vous invite à aller découvrir pour ceux qui ne la connaissent pas et dont la symbolique est très forte. Enfin, parce qu'elle a rendu de fréquentes visites aux trop nombreuses victimes hospitalisées et accueillies ici. Elle y a elle-même effectué de nombreux séjours avec vue sur le dôme et y était particulièrement bien entourée.
Nous devons les débuts de son combat à quelques lignes dans un magazine titrant que la bombe avait fait plus de bruit que de mal, et aux propriétaires du Grand Véfour qui ont reconstruit les lieux, mais ont omis de prendre des nouvelles des clients qui avaient dîné ce soir d'attentat chez eux. Grâce à cette indifférence, ma mère, tel un phœnix, s'est relevée de ses cendres près de 40 ans durant. Elle a heureusement croisé sur son passage de nombreuses personnes qui lui ont tendu la main, parmi lesquelles je citerais Pierre Bellemare, qui lui a fait connaître sa première victoire médiatique avec des milliers de lettres et de cartes postales qui furent déversées dans la cour du ministère des Finances pour réclamer la toute première loi pour les victimes du terrorisme.
Jamais elle n'aura fait passer une loi dont elle-même pourra bénéficier, jamais elle ne demandera pour elle-même une faveur. Pourtant, Françoise Rudetzki n'a jamais croisé un président de la République sans lui faire part d'une idée législative, sans lui glisser un projet, sans formuler une requête pour le plus grand nombre ou pour proposer les clés d'une France meilleure. Avec elle, les victimes ont cessé de l'être pour devenir des personnes à part entière, en quête de vérité et de justice, en utilisant le droit, rien que le droit, mais tout le droit, selon sa formule.
Ma mère est morte, mais la solidarité, l'humanité et les avancées qu'elle a permises ne doivent pas mourir avec elle. Elle a imaginé un fonds de garantie unique au monde qui, s'il ne concernait au départ que les victimes du terrorisme, profite aujourd'hui aux victimes d'agressions, de viols, d'escroquerie, c'est-à-dire à des dizaines de milliers de personnes chaque année. Elle portait ce modèle à travers des conférences internationales et a toujours œuvré pour que d'autres pays s'en inspirent.
Ma mère n'a jamais voulu être une héroïne et a continuellement regretté sa vie d'avant. Néanmoins, elle a su transcender ses peurs et ses douleurs pour dépasser son cas personnel en partageant son énergie prodigieuse. Elle s'est relevée tant de fois qu'on la pensait insubmersible.
Elle a tant lutté que la perdre aujourd'hui reste impensable. Ma mère était un roc, une ancre, une bouée de sauvetage, un radeau au milieu de la tempête pour celles et ceux qui souffraient. Nous sommes tous un peu à la dérive désormais, mais nous allons retrouver le cap.
J'ai appris, il y a neuf ans, que l'existence pouvait basculer du jour au lendemain. Le 18 mai dernier, elle a basculé de nouveau, mais je garde pour toujours les leçons de vie, d'espoir, de force et, j'espère, de courage que le parcours de ma mère m'a inspiré comme il a inspiré tant d'autres. Et c'est pourquoi, aujourd'hui, je lui dis au revoir, mais surtout merci.
Monsieur le Président de la République, Madame Macron, Messieurs les anciens Premiers ministres, Mesdames et Messieurs les ministres, Mesdames et Messieurs les élus, Mesdames et Messieurs représentant les autorités publiques en vos grades et qualités, Mesdames et Messieurs les ambassadeurs, Mesdames et Messieurs qui êtes ici à titre individuel, familial, amical ou associatif. Votre présence ici, en nombre et en qualité, par la volonté du président de la République à qui nous exprimons notre gratitude, montre ce que Françoise a représenté dans notre pays et au-delà de nos frontières, en Europe et dans le monde. Lorsque j'ai dit à Françoise qu'un jour elle mériterait l'hommage de la nation, elle m'a regardé, incrédule.
Son œuvre législative, les plus hautes distinctions que la République lui a décernées, lui semblaient suffisantes. Et puis aider les autres, c'est normal, non ? Mais elle a fini par me dire que si cela advenait, sa volonté serait de délivrer trois messages.
Le premier pour remercier ses médecins, tous les soignants, les pompiers, comme l'a souligné Déborah, qui lui ont offert près de 40 années de vie, alors qu'interne à l'hôpital de la Pitié, je l'ai trouvée mourante le soir du 23 décembre 1983. Je ne peux pas les nommer tous, mais certains ont joué un rôle particulier. Les docteurs et professeurs Judet, Gilbert, Petitjean, [INAUDIBLE], Le Guilloux, Polak, Kakama, Le Grain, Rozenbaum, Valat, Abenhaïm, Aubier et Benayoun.
J'y associe le professeur Guidet, le chef de service de réanimation de l'hôpital Saint-Antoine où Françoise est décédée. Sa jambe gauche a été sauvée pendant 37 ans et si les médecins n'avaient pas réussi cela, sa vie aurait été brisée dans tous les sens du terme et elle n'aurait pas pu mener la lutte que vous connaissez. Le deuxième message est de saluer les présidents de la République sans le soutien desquels ses volontés n'auraient pas été concrétisées.
Le président Mitterrand qui, après un moment d'hésitation, a compris que l'action de Françoise ne visait pas à susciter un mouvement sécuritaire instrumentalisé politiquement, mais à faire reconnaître aux victimes du terrorisme des droits et à mobiliser la solidarité de la nation, notamment par la création du fonds de garantie. Jacques Chirac, comme Premier ministre, puis comme président, qui a veillé personnellement à ce que le législateur vote les lois qui ont construit l'édifice de protection et de réparation des victimes qui est sans équivalent dans le monde. Le président Sarkozy, qui lui écrivait un mot manuscrit d'encouragement chaque fois qu'elle était hospitalisée.
Le président Hollande, qui lui a demandé de préfigurer le Centre national de ressources et de résilience et qui l'a nommée au Comité économique, social et environnemental pour faire entendre les besoins des victimes de la violence aveugle. Et vous, Monsieur le Président, qui avez toujours écouté avec une grande bienveillance et une efficacité totale les demandes de Françoise, qui n'étaient jamais pour elle-même, et qui l'avez élevée au grade de grande officière de la Légion d'honneur dans un discours qui l'a immensément touchée. J'y associe madame Simone Veil et monsieur Bernard Kouchner, deux soutiens de la première heure.
Le troisième message est pour souligner que si Françoise a incarné la figure des victimes du terrorisme puis de tous les accidents de la vie, elle a tout de suite compris, en fondant SOS Attentats, que seule une mobilisation collective pouvait faire avancer leur cause. Elle a regretté qu'en 2008, lorsqu'on a prétendu à tort que le terrorisme était derrière nous, les moyens de poursuivre son action associative lui ont été coupés. Ce qui ne l'a pas empêché de poursuivre la lutte autrement, avec le soutien de victimes, de bénévoles, de Philippe, de Maurice et de Déborah.
Elle a montré un immense courage et un refus de la fatalité. Cette force d'âme, de nombreuses victimes l'ont. Le vœu de Françoise est que, parmi elles, surgissent de nouvelles figures qui seront les porte-paroles emblématiques des victimes que notre société fabrique.
La conviction de Françoise était que l'invisibilité de ces victimes était la victoire des terroristes et que, donc, il fallait les rendre visibles pour que la société les regarde lucidement, les considère et prenne en compte leurs besoins, pour les soutenir, bien sûr, mais aussi parce que c'est le meilleur rempart pour mettre en échec les projets des terroristes et renforcer la démocratie. Comme tous les combats collectifs, certaines et certains doivent l'incarner en veillant scrupuleusement à ne pas en profiter personnellement comme certains l'ont fait. Rendre visible l'invisible, pas par pitié ni par vengeance, mais au nom des valeurs qui ont été ses piliers.
La solidarité, le droit, rien que le droit, mais tout le droit, Déborah l'a dit, la fraternité, la laïcité, l'équité, la générosité, la mémoire, la science, le service rendu, le dévouement. Parce que ce combat n'est pas terminé et qu'il doit être poursuivi au nom de ces valeurs, avec justesse et avec justice. Comme l'a écrit Victor Hugo : " Ceux qui vivent sont ceux qui luttent ".
Très chère Françoise, en premier lieu, je voudrais chaleureusement remercier Déborah de m'avoir invitée à prendre la parole afin de te rendre hommage. Au titre de notre longue relation d'amitié, j'en suis particulièrement touchée et je vous demande par avance de bien vouloir me pardonner s'il m'arrivait de me laisser déborder par l'émotion. Je m'appelle Christiane Denisot Merlino, je suis une des victimes de l'attentat de Port-Royal du 3 décembre 1996 ou j'ai été gravement brûlée au visage, aux mains, aux jambes et aux pieds.
Hospitalisée au service des brûlés de Cochin, c'est quelques jours après que j'ai eu la surprise de recevoir une boîte de chocolats avec un gentil mot de SOS Attentats. C'est ainsi que je t'ai connue, et à partir de là que tout a commencé. SOS Attentats, première association de défense des victimes d'actes de terrorisme que tu avais créée en décembre 1985, est devenue comme une seconde famille où, nous, victimes, nous nous retrouvions pour discuter, demander un conseil, trouver du réconfort, rencontrer une psychologue.
Tu étais notre havre de paix et nous puisions notre force en toi devant tant de courage et de dignité. Jamais une plainte, malgré toutes les souffrances endurées jusqu'à la fin de ta vie. Françoise, tu étais le pilier sur lequel je me suis toujours appuyée, disponible à n'importe quelle heure du jour et même de la nuit pour nous écouter et nous aider dans nos démarches.
Depuis ce triste soir de décembre 83 au Grand Véfour, c'est grâce à ta volonté, à ton acharnement, tes talents de persuasion, tes qualités de juriste et grâce aux innombrables démarches, demandes de rendez-vous, pétitions, campagnes de sensibilisation des médias, entretiens que tu as menés, que SOS Attentats, avec l'aide de ses brillants avocats, a réussi à faire évoluer les mentalités. Tu as ainsi obtenu des avancées fondatrices majeures en matière de reconnaissance du statut des victimes d'attentats qui font toujours référence aujourd'hui. Nous avons été très fiers ce jour du 3 décembre 1998, où le président Jacques Chirac a inauguré dans le jardin de l'intendant, à l'Hôtel national des Invalides, le mémorial " Parole portée ", cette magnifique statue-fontaine de Nicolas Alquin, que SOS Attentats est parvenue, malgré toutes les difficultés rencontrées, à faire réaliser à la mémoire des victimes du terrorisme.
Tu as su, par ton fabuleux charisme, fédérer et animer avec brio une équipe solide autour de toi. En contrepartie, portés par ton enthousiasme, nous, les victimes, étions présents et apportions notre contribution à l'animation de l'association. Je nous revois encore dans les locaux de SOS Attentats, ici aux Invalides, préparer les mailings, faire de la mise sous pli, aider au secrétariat et à la préparation des diverses actions de l'association.
Tu me semblais solide comme un roc et jamais je n'aurais imaginé que tu nous quitterais aussi vite. Je pense encore à la joie des repas pris ensemble chez nous à Verrières avec Maurice, puis sans lui, et particulièrement celui il y a peu de temps ou tu étais venue seule en voiture. Je te revois encore avancer sur le parking totalement autonome, dans ton fauteuil motorisé que tu avais toi-même détreuillé depuis ta voiture.
Hier encore, tu étais à Florence, avec Adrien, ce petit-fils que tu adorais tant et qui étais, je te cite, " très attentionné envers toi ". Vous faisiez de longs voyages de découverte dans le monde tous les deux. J'ai tout particulièrement une pensée affectueuse pour Déborah qui a perdu son papa et maintenant sa maman.
Voilà, très chère Françoise, je tiens à te remercier infiniment pour tout le soutien dont, grâce à toi, j'ai bénéficié. Je voulais te dire, non seulement en mon nom, mais aussi au nom de tous les anciens membres de SOS Attentats ainsi qu'au nom de toutes les victimes d'actes de terrorisme que nous te sommes très reconnaissants et que nous sommes très fiers de tout ce que tu as accompli. Pour cette œuvre immense à laquelle tu as consacré la plus grande partie de ta vie et accompli au bénéfice de tous, pour ton amitié, ton nom restera gravé dans le long combat de l'humanité pour l'obtention de la justice et tu resteras toujours dans nos cœurs comme un modèle de courage, d'opiniâtreté et de détermination.
Françoise, il y a quelques jours, j'ai reçu un appel, un de ces appels qu'on espère ne jamais recevoir, un appel impossible à prendre. Il y a quelques jours, Déborah, ta fille chérie, m'a appelée pour me dire que tu étais partie. Ce jour-là, je devais te rejoindre chez toi pour déjeuner sur ta terrasse au soleil, partager avec toi un de ces moments à nous, que tu m'as tant offert depuis que je te connais.
J'aurais pris l'ascenseur pour monter à ton appartement, j'aurais trouvé ta porte ouverte, comme tu le faisais toujours et qui offrait à qui venait te voir cette impression de rentrer chez soi. À droite de la porte, j'aurais accroché ma veste à côté de tes doudounes et de tes foulards que tu enfilais par couches, toi qui crains tant le froid. Mes yeux auraient glissé sur ton étagère en face de la porte, parmi les ouvrages, j'aurais, comme toujours, eu un sourire en voyant ce code pénal qui a bien vécu.
Ce livre qui fut ta première lecture sur ton lit d'hôpital, apporté par ton mari Maurice. Ce code pénal qui t'a guidé pour tout inventer pour les victimes de terrorisme, les comme toi, pour qui rien n'existait. À côté du code pénal, les ouvrages publiés par SOS Attentats, ton association, créée en 1986, année de ma naissance.
Un livre à la couverture noire, " Terrorisme, victimes et responsabilités internationales " pour faire avancer l'aide aux victimes au-delà de ta seule nation, à l'échelle de l'Europe qui t'était si chère. Sur le mur des photos, ta famille, ta fille, ton petit-fils, ton frère et tes neveux, ceux dont tu es si fière et dont tu ne perds jamais une occasion de partager leurs avancées, leurs engagements, leurs bons mots. Une photo de tes légions d'honneur remises par les présidents François Hollande et Emmanuel Macron, fugaces instants d'honneur pour célébrer le combat d'une vie.
En dessous, sur ton bureau, de nombreux documents papier envahissent l'espace. Tu prépares ta prochaine réunion avec le FGTI, ton bébé, comme diraient certains, celui que toutes les victimes du monde nous envient. Ce fonds qui aide, qui vient réparer une partie de ce que l'on a vécu, qui représente l'État, cette institution que tu as créée en 1986 en partant de zéro et dont tu faisais toujours partie en tant que représentante des victimes.
Nous tous que tu as tant aidés, quels que soient notre régime, notre nationalité, notre milieu, notre religion, nos orientations politiques ou nos blessures, que tu as accompagnés avec un amour des autres, cet amour inconditionnel. Au bout du couloir, ta chambre. Encore des livres, les tiens, le mien, ceux d'autres victimes que tu as pris sous son aile.
En face du lit, une télé. Tu m'appelais souvent tard pour me donner les dernières informations que tu venais de voir. Toujours branchée aux news et à l'actualité, actualités dont tu as si souvent été l'objet.
À côté de l'écran, une pile de DVD, Tex Avery, des vieux western spaghetti, Jacques Tati. Tant de beautés que tu partages avec ton Adrien, ton petit-fils que tu aimes tant et dont tu es toujours si fière. Je reprends le couloir en direction de la cuisine, dans le congélateur, les extraordinaires foie gras de ta fille que tu ne partages qu'avec l'élite de ton cœur.
En dessous, quinze kilos de coquilles Saint-Jacques que je t'ai remontés en train le mois dernier, sous les yeux rieurs de ma poissonnière. Sur le bar, une machine à café, ta drogue, ton bonheur, bien serré, un ristretto à l'italienne, shoot d'énergie vital pour affronter tes journées à rallonge qui débordent largement les 24 heures humaines. Dans le frigo, les bons petits plats préparés par ta Najat.
En face de la cuisine, ton salon, toujours prêt à recevoir ceux que tu aimes, t'écouter transmettre, partager avec toi, réfléchir, élaborer des plans pour faire avancer le droit des victimes. Derrière la grande baie vitrée, une balancelle, une table de ping-pong, un barbecue, des éclats de rire, des soirées incroyables. Tes 70 ans, entourés de ceux que tu aimes, de ceux avec qui tu milites, ta famille de sang, ta famille de cœur.
Le vent se lève, j'entends bruisser les branches de ton lilas. Je sens son odeur, je vois tes yeux s'emplir de joie et d'amour. Je sens ce parfum qui restera à jamais ton parfum, celui de la liberté, le parfum d'un arbre empli de soleil et de vie qui éclôt après un rude hiver.
Voilà, en quelques pièces, une maison, une vie remplie de joies, de rires, de larmes, de peurs, de combats et d'amour. Une maison, c'est ce que tu étais devenue pour moi, Françoise, ma douce marraine. C'est ce que tu as créé pour nous tous qui te rendons hommage aujourd'hui, tous ces déracinés de la vie à qui tu as offert un toit, à qui tu as offert des droits.
Aujourd'hui, je ne verrai plus ta maison, tous ces objets qui étaient toi, mais ce n'est que du matériel, tu laisses tant derrière toi. Monsieur le président, aujourd'hui, je m'adresse à vous pour porter un dernier combat, son dernier combat, celui de garantir l'avenir de cette maison qu'a créé Françoise, en protégeant le statut du FGTI tel qu'il est aujourd'hui à travers une loi Rudetzki entérinant le statut du fonds tel qu'elle l'a créé, tel qu'elle l'a légué, en hommage à une juriste hors-pair, en hommage à une humaniste qui continue d'y croire. Monsieur le président, nous déposons dans vos mains le combat d'une vie, les clés de la maison de Françoise Rudetzki.
Vous en êtes désormais le gardien pour les victimes d'hier et pour celles de demain. Elle offrait sa voix aux douleurs muettes, son nom aux anonymes, ses traits à une cause jusque-là sans visage. Françoise Rudetzki était la figure tutélaire de toutes les victimes du terrorisme.
Se battant près de quatre décennies durant pour que leurs appels soient entendus, pour qu'un statut leur soit reconnu, pour que justice leur soit rendue. Elle a tout changé, nos regards, nos habitudes, nos lois, leur vie. Cette sensibilité à leur cause, elle la puisait au plus tragique de son histoire personnelle et de notre histoire contemporaine.
Sa famille avait été décimée par la Shoah. Trois tantes, un oncle. Elle y avait perdu trois grands-parents, Arrêtés par la police française, morts dans les camps nazis parce qu'ils étaient nés juifs Polonais.
Sa mère n'avait échappé que de justesse au même sort. Dès la naissance, Françoise Rudetzki était une rescapée. Sa jeunesse heureuse semblait un juste retour des choses.
Alors qu'elle faisait son droit sur les bancs d'ASSAS, elle a rencontré son futur époux, Maurice. Bientôt, elle a dirigé un magasin de prêt-à-porter prospère, une petite fille est née, Déborah. Des années de bonheur.
Le 23 décembre 1983 marquait ses dix ans de mariage. Pour célébrer leur amour, les époux Rudetzki ont choisi un des plus vieux restaurants de Paris, Le Grand Véfour, mais la soirée de rêve a tourné au cauchemar, car dans ce temple de la cuisine française, ce soir-là, une bombe a explosé. Un instant de terreur, et la vie de Françoise a basculé à jamais.
Sept semaines de réanimation, des dizaines et des dizaines d'opérations, des jambes qui ne la porteront jamais plus comme avant. Puis il faut se faire au corset, au fauteuil roulant, aux béquilles, elle découvre les mille difficultés du handicap qui grèvent son intimité, son intégrité, sa liberté, sa volonté. Elle doit apprivoiser une souffrance qui ne le quittera jamais plus, une vie de douleur.
Il arrive hélas que la foudre frappe plusieurs fois le même chêne. À la tragédie familiale de la Shoah, aux atroces blessures de l'attentat, s'est ajouté alors un troisième fléau, le sang qu'on lui transfusât en masse dès son arrivée à l'hôpital l'a sauvée de la mort, mais l'a contaminée par le virus du sida et de l'hépatite C. Triple peine, comme elle l'écrira elle-même.
Le sort qui s'acharne, la mort qui rôde partout, dans son histoire familiale, dans ses os brisés, jusque dans son sang. Faut-il pour autant se résigner au malheur ? Non, jamais.
Françoise Rudetzki a d'abord guéri par amour. Avec une force d'âme inouïe, elle a secoué la douleur et la colère et, entourée de son mari, de son frère William, de sa fille Déborah, elle a cultivé ses passions, sillonné jusqu'aux confins de l'Asie, avec son petit fils Adrien, sur un scooter médicalisé. Elle a refusé la défaite et réécrit sa vie.
Françoise Rudetzki a aussi guéri par révolte, révolte face au silence et à l'indifférence, car sa douleur était souvent ignorée, négligée, oubliée. Révolte aussi face à l'absence de reconnaissance et de prise en charge des victimes du terrorisme, aux requêtes, aux relances interminables pour obtenir une maigre réparation. Révolte encore face au manque de mots, même, pour penser l'aide aux victimes.
Encore sur son lit d'hôpital, elle, la juriste de formation, a lu et relu les livres de droit pour constater que ni le terme attentat, ni même le terme terrorisme n'y figuraient alors dans la liste des infractions. En être victime, c'était alors simplement avoir été là, au mauvais endroit, au mauvais moment. Un vide juridique ou prospérait l'impunité et l'injustice.
Alors qu'il y avait des assurances pour couvrir les dégâts matériels, rien n'était prévu pour réparer les ravages humains. Rien ni personne pour en assumer la responsabilité. Autant de victimes qu'on laissait se reconstruire seules et qui bien souvent, ne se reconstruisaient pas.
Alors Françoise Rudetzki a surtout guéri par altruisme. " Je lutte, donc je suis " était un peu sa devise, mais elle l'a conjugué au pluriel et élargi à la nation. D'une bataille personnelle, elle a fait un grand combat collectif pour la dignité des victimes, pour la justice, pour la fraternité.
Oui, vous l'avez chacune et chacun rappelé avec vos mots, Françoise était une combattante. Avec son fauteuil pour destrier, l'association SOS Attentats qu'elle créait en 1986 pour Armée, sa ténacité et son talent de juriste pour armes, elle entreprit une chevauchée sans trêve qui la mena de commissions en ministères, de plateaux télévisés en cabinets présidentiels. Six mois plus tard, son association parvenait à inscrire dans la loi française, par un amendement qui porte son nom, le droit à une indemnisation intégrale des victimes du terrorisme.
En inventant un système de financement unique au monde, elle contribue à ériger cette fortification de notre solidarité nationale que d'autres ont élargie et étayée depuis et qui a secouru tant de nos compatriotes attaqués, meurtris. De cet édifice de fraternité, nous serons les gardiens. J'y veillerai.
Les conquêtes de Françoise Rudetzki ne s'arrêtent pas là. Elle entraîne d'autres combattants dans son sillage, fédère les initiatives, sème l'espoir, suscite l'action, une légion de volonté fraternelle qui impose la prise en compte des stigmates psychiques tout aussi profonds, mais plus difficiles à détecter et guérir par la mise en place des premières cellule psychologique de crise et l'accompagnement des victimes dans la durée, qui fait voter l'allongement de la prescription des crimes et délits terroristes à 30 ans, qui gagne le droit pour les victimes de se constituer partie civile dans les procès en terrorisme, qui fait reconnaître les victimes d'attentats comme des victimes civiles de guerre, leur ouvrant la gratuité des soins et permet aux orphelins du terrorisme d'être pupilles de la nation, qui obtient la création de la Médaille nationale de reconnaissance aux victimes du terrorisme, aux couleurs de lumière et d'espoir, blanc et vert, qui travaille sans relâche à combler les lacunes des plans de crise publics, dispense des formations de gestion des risques et de sécurité, porte sur les fonts baptismaux le Centre national de ressources et de résilience à Lille, où se développent la recherche et la formation pour la prise en charge des psychotraumatismes, qui élargit son combat à l'Europe entière, militant pour que la législation française sur les indemnisations soit appliquée partout sur notre continent, œuvrant à faire du 11 mars la journée européenne pour toutes les victimes du terrorisme. Tant de combats, tant de victoires.
Françoise Rudetzki n'hésitait pas à frapper aux portes de l'Élysée. Il n'est pas un président, comme vous l'avez parfaitement rappelé, depuis François Mitterrand, qu'elle n'ait pressé d'agir, parfois même franchement engueulé. Un journal l'avait appelée, un jour, " la première enquiquineuse de France ", titre qu'elle revendiquait, elle le fit devant moi et je peux en témoigner.
Elle n'acceptait pas qu'on lui dise " non ", " je ne sais pas ", " peut-être, " plus tard ". Elle était une combattante solaire, une obstinée salutaire, l'éperon contre la bride, l'élan contre le frein, le grand aiguillon de la République. Elle, dont le corps était pourtant si fragile, est devenue l'une des femmes les plus fortes qu'il m'ait été donné de rencontrer.
Malgré la fatigue et les embûches, jamais de lassitude, jamais d'âpreté en elle, elle gardait une fraîcheur d'âme qui émerveillait chacun. À son inlassable combat pour réparer les vivants s'est ajouté celui de la mémoire. Un peuple qui oublie son passé est bien un peuple condamné à le revivre.
Alors, pour honorer le souvenir des victimes de terrorisme, elle œuvra à la création d'un mémorial ici même, dans un jardin des Invalides, " Parole portée ", tel est le nom de cette statue fontaine au milieu des tilleuls, pour que ce combat toujours se poursuive. Elle avait aussi à cœur la création d'un musée mémorial pour que toutes les victimes du terrorisme, de Nice à Strasbourg, du Bataclan à la préfecture de police, de Tunis à Kouré, aient un lieu de recueillement et de mémoire. Là encore, elle remporta son combat que j'ai fait mien, ce musée ouvrira ses portes d'ici 2027.
Chère Françoise, vous avez perpétué une tradition française, celle du secours aux malades et aux blessés. Ici, depuis 350 ans, aux Invalides, asile et soins sont prodigués à nos militaires blessés. Et plus de trois siècles après, les Invalides accueillent aussi les victimes du terrorisme, attaquées parce qu'elles représentent la France.
Vous y avez souvent été pensionnaire, et vous en avez toujours porté les valeurs, inscrivant votre nom dans ce lignage qui fait l'honneur de notre pays. Oui, il y a entre ces murs, comme en vous, quelque chose de la permanence de l'esprit français qui puise sa force dans l'héritage des siècles et sa grandeur dans la fraternité. Chère Françoise, de douleurs transcendées en luttes, en victoires, vous êtes devenue l'une des grandes combattantes françaises pour notre solidarité, pour bâtir l'effectivité des droits.
Alors en ce jour, au nom de tous ces enfants blessés que vous avez défendus, la République française, au moment où il nous faut vous dire au revoir, vous dit aussi et surtout merci. Tout ira bien. Vive la République !
Vive la France ! Présentez, armes ! Aux morts !
Reposez, armes ! Repos ! Garde-à-vous !
Présentez, armes ! Reposez, armes ! Repos !
Garde-à-vous ! Présentez, armes ! Au drapeau !