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interviewLCP — La Politique et moi (sur YouTube)· 17 mars 2025 14 min

Emmanuel Maurel, épuisé par le quinquennat Hollande

Audio original de l'émission.

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Il est né un 10 mai, jour de l'élection de François Mitterrand, à Epinay, dans la ville qui a vu naître le Parti Socialiste. Mon invité a longtemps milité au PS. Il a fini par rompre avec le parti, mais pas avec le socialisme.

Il siège aujourd'hui aux côtés des communistes dans le groupe de la Gauche démocrate et républicaine. Générique Bonjour Emmanuel Maurel. -Bonjour. -Vous avez milité, je crois, plus de 25 ans au PS. -Je le crains, oui. -Vous y avez incarné ce qu'on appelle l'aile gauche.

Ce parti vous l'aimiez, mais en 2018, vous avez fini par le quitter. On va réécouter votre interview ce jour-là, c'était sur France Inter. -Si je quitte le Parti socialiste, c'est parce que c'est un parti qui ne correspond plus à l'idée que je me fais du socialisme.

Moi, quand je me suis engagé au PS, c'était il y a près de 25 ans, il y avait d'abord un objectif politique, c'était la défense des intérêts des gens les plus modestes. Vous vous souvenez du discours du Bourget ? Moi, je fais partie des cocus du Bourget, comme beaucoup de Français et beaucoup d'électeurs de gauche qui ont cru que François Hollande, avec sa majorité, allait incarner une transformation de la société et qui ont été très déçus, voire en colère. -Ca a été une rupture douloureuse pour vous ? -Très.

Très, parce que j'étais attaché au Parti socialiste, à ce qu'il représentait, à son histoire, et puis surtout aux militants. Donc ça a été douloureux. Ca reste un peu ma famille, les socialistes.

Moi, je suis fâché avec personne. -Vous vous définissez encore comme socialiste ? -Bien sûr, je suis un héritier du socialisme démocratique, tel qu'il est né en France au début du XXe siècle. avec des figures tutélaires comme Jean Jaurès, puis plus tard Léon Blum.

Mais on va dire que le quinquennat de François Hollande, et surtout la fin, vous vous souvenez peut-être, la loi travail, la déchéance de nationalité, ça m'avait heurté dans mes convictions les plus essentielles. -Et avant de quitter le PS, vous avez tenté à deux reprises d'en prendre la tête, en 2012 et en 2018. Qu'est-ce qui n'a pas fonctionné ? -En 21012, ce qui n'a pas fonctionné, c'est qu'on venait d'arriver au pouvoir.

Donc évidemment, il y avait, pour Harlem Désir, qui était le représentant de François Hollande au sein du Parti socialiste, un fort soutien. Mais moi, à cette époque, c'était surtout pour mettre en garde. Parce que déjà, alors qu'on était à six mois du discours du Bourget, il y avait une petite musique chez les membres du gouvernement consistant à dire : "peut-être qu'il faudrait renouer avec la politique de l'offre...

Ce qui compte, c'est quand même d'aider les entreprises..." Et puis surtout, quelque chose qui, moi, m'avait frappé et choqué, François Hollande avait fait toute sa campagne en disant, au niveau européen, on va renégocier le traité budgétaire parce qu'on ne peut pas être condamné à l'austérité à perpétuité.

Et puis, à peine élu, cet engagement qui était, pour moi, essentiel et très fort a été abandonné immédiatement. Donc, en 2012, il y avait cette idée d'alerter. La deuxième fois où je me suis présenté, là... -C'était vraiment avec l'objectif de gagner. -J'y croyais, je me disais : "Après ce quinquennat calamiteux qui avait laissé beaucoup de militants épuisés, et puis beaucoup qui étaient partis, il y a une opportunité pour redresser le Parti socialiste, pour lui donner une autre orientation.

Et à l'époque, ce qui était paradoxal, c'est que moi je proposais un nouveau front populaire. -J'allais y venir. -Exactement. -Quand vous avez quitté le PS, c'était pour bâtir un Front populaire du XXIe siècle, c'est le terme que vous avez employé à l'époque.

Ce nouveau Front populaire qui a vu le jour en 2024, c'est ce dont vous rêviez ? -Oui, en tout cas, moi, j'ai toujours considéré que la gauche devait s'unir, qu'elle devait aussi prendre un peu ses distances par rapport au socialisme gestionnaire un peu indifférent au sort des classes les plus vulnérables. Et donc, quand il y a eu cette formule, Nouveau Front Populaire, j'étais ravi, parce que c'est ce que je préconisais depuis 2019.

Et en plus, je disais : "Oui, bien sûr, il faudra aussi y aller avec la France insoumise, ce qui, à l'époque, au Parti socialiste, faisait scandale. Bon, quelques années après, finalement, on se rend compte que c'était nécessaire. -On va revenir sur vos tout premiers pas en politique.

J'ai lu que vous vous êtes politisé lors des manifestations contre la loi de Vaquet. Puis, lors de la mort de Malik Oussekine, c'était en 1986. Ca veut dire quoi être de gauche dans la tête d'un adolescent de 13 ans ?

Vous aviez 13 ans. -Ca veut dire être en colère, être révolté par les injustices, les violences policières, à l'occasion de manifestations estudiantines. Et surtout, il faut se remettre dans le climat, c'est lointain.

C'était aussi la mobilisation contre l'apartheid, avec la figure tutélaire de Mandela. Je me souviens, comme beaucoup de jeunes adolescents, je faisais des lettres à l'ambassade de l'Afrique du Sud pour protester contre l'emprisonnement de Mandela. C'était aussi une mobilisation contre le racisme.

C'est les années SOS Racisme, les grands concerts, la prise de conscience qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas dans la société française. Et puis, ça va vous paraître idiot, mais avant de découvrir les grands textes de Marx et tout ça, j'étais sensible, par exemple, à Renaud, les chansons de Renaud, qui étaient des chansons de rébellion. Pour moi, la gauche, c'était ça. -C'était ça ?

Et une personnalité politique assez étonnante dans votre parcours de jeune militant au Parti socialiste, Jean Poperen, ancien communiste rallié au Parti socialiste. J'ai dit "étonnant" parce que vous étiez jeune militant et on ne peut pas dire qu'il incarnait forcément l'avenir et le futur du PS. -D'ailleurs, on se moquait de moi quand j'étais responsable des jeunes poperénistes.

Tout le monde trouvait ça... oxymorique et on se moquait de moi en disant que j'étais archaïque.

Mais quand j'ai rencontré ce monsieur...

Là, j'étais un peu plus vieux, j'avais 19-20 ans, C'était quelqu'un de très impressionnant avec une longue histoire. Et puis, il était agrégé d'histoire. Ce qui était passionnant c'est qu'il commençait toujours nos réunions par une mise en contexte historique.

Or, moi, ça me parlait, parce qu'on fait de la politique quand on a aussi un éclairage historique, géographique. Et surtout, ce qui me plaisait, c'est ce qu'il disait. C'est-à-dire, à la fois, il disait...

Alors, c'était un courant très laïque. Et ça, pour moi, c'était fondamental. Très unitaire.

C'est-à-dire que lui, il considérait que l'unité de la gauche, c'était le sésame pour la victoire. -Mais un peu dogmatique aussi. -Et...

Je ne dirais pas dogmatique, mais attaché aux fondamentaux du Marxisme, c'est-à-dire la lutte des classes...

On était là pour défendre des gens, en l'occurrence les travailleurs... et ce qu'était notre mission historique, c'était la redistribution des richesses.

Et vous voyez, c'est ce que je pense encore. -Les journalistes vous présentent souvent comme un homme politique à l'ancienne, "un socialiste vintage", c'est l'expression qui revient. -C'est pas un compliment. -Ca dépend, mais notamment parce que vous êtes très attaché au parti politique, au militantisme.

Je lisais dans un portrait de vous, vous vous revendiquiez même comme apparatchik, c'est pas un gros mot pour vous. Est-ce que vous n'êtes pas attaché à un modèle révolu qui ne correspond plus forcément à ce qu'attendent les Français de la politique ? -Je crois au contraire qu'on a besoin de partis politiques et qu'il y a un lien très étroit avec la vie démocratique.

Pourquoi ? Parce qu'un parti politique, c'est des règles, c'est des rites, mais c'est quand même aussi une confrontation éthologique entre des gens qui ne pensent pas la même chose et qui tranchent par un vote. -Oui, mais quand on voit la population, il n'y a plus beaucoup de militants... -D'accord, mais la modernité à laquelle vous faites allusion, les sortes de mouvements qui ont été fondés autour d'hommes, parce que généralement, c'est des hommes, dont le seul objectif, c'est la présidentielle, où il n'y a pas de démocratie interne ou très peu.

Le modèle, c'est évidemment le mouvement d'Emmanuel Macron. C'est sorti de nulle part. Il y avait cette idée qu'on allait dépasser les clivages, faire de la politique autrement.

On voit le résultat. -Il faudrait revenir aux fondamentaux plutôt qu'avoir de nouvelles formes d'organisation politique ? -Je ne suis pas contre inventer des nouvelles formes.

Il est clair qu'il y a certains partis qui sont un peu encroutés dans de la routine. Mais c'est très important de garder ces espèces d'intellectuels collectifs que sont les partis. J'y tiens beaucoup et je pense que c'est très moderne.

Et vous verrez, on va y revenir...

Alors, là, on est dans un moment populiste très fort où ces formes-là sont critiquées. Mais je pense que ce qui peut revitaliser la démocratie, c'est le retour aux partis. -Le goût du débat vous caractérise.

Vous dites : "La confrontation démocratique implique humilité, respect et attention aux arguments des autres." Vous devez être malheureux dans cette Assemblée nationale. -Pas malheureux.

Je ne me souvenais pas d'avoir dit ça, mais respect et attention aux arguments des autres, c'est fondamental. -Et ce n'est pas la tournure prise par les débats. -Non, et je le regrette, d'autant plus que, c'est sûrement l'âge, mais rien ne m'exaspère plus que le sectarisme.

Et alors, je ne sais pas pourquoi, mais ça devient chez moi vraiment physique. -Ca vous rend violent ? -Non, surtout pas.

Moi, j'aime discuter avec des gens qui ne sont pas d'accord et essayer de les convaincre. L'essence de la politique, c'est essayer de convaincre ceux qui ne sont pas d'accord. Et évidemment, rassembler son camp aussi. -Vous ne devez pas aimer les réseaux sociaux.

Il y a une phrase que vous avez eue qui m'a fait sourire à propos des réseaux sociaux : "C'est bizarre de voir des gens très intelligents devenir très cons sur Twitter et Facebook." -C'est vrai, c'est vrai, et j'ai des exemples très précis de gens brillants... -Qui ? -Je ne le dirai pas.

Des intellectuels, mais aussi des hommes politiques, qui, quand vous êtes dans la vie réelle, sont passionnants, et puis sont à l'écoute, et qui, quand ils sont sur les réseaux sociaux, évidemment, comme c'est lapidaire... -Ca détruit le débat public ? -En tout cas, ça ne contribue pas forcément à son épanouissement.

Il faut faire avec, c'est des outils modernes, c'est important pour toucher ceux qui sinon ne s'y intéresseraient pas. Mais on ne peut pas, à mon avis, en rester là. Je ne me souvenais pas d'avoir dit ça non plus, mais je le maintiens.

Donc vous accordez beaucoup d'importance à la réflexion politique, au débat doctrinal, à l'histoire politique. C'est tout cela qui a permis de nouer une forme de complicité intellectuelle avec Jean-Luc Mélenchon ? -Oui, bien sûr.

Il se trouve que je l'ai connu quand j'étais jeune étudiant à Sciences Po. J'ai fait un stage auprès de lui, où j'ai beaucoup appris et beaucoup admiré. A l'époque, il n'était pas très connu, mais c'était déjà un tribun, un intellectuel, quelqu'un qui connaissait parfaitement l'histoire des idées.

Et ce qu'on dit moins, c'était aussi qu'il avait une sensibilité littéraire qui me correspondait. J'ai fait de longues études littéraires avant de faire des études de sciences politiques, et donc cette forte complicité a duré longtemps. -Pourquoi vous ne l'avez pas suivi quand il a quitté le PS en 2008 ? -Parce que vous vous souvenez, c'est presque de la préhistoire, mais Martine Aubry devenait première secrétaire du PS, je la connaissais bien, j'avais avec elle une relation amicale qui perdure, et je croyais que c'était possible de transformer le PS et de gagner la présidentielle.

Ce qui m'intéresse parce que faire de la politique, c'est exercer le pouvoir. Alors on a transformé le PS, on a gagné la présidentielle, mais avec un chef de l'Etat qui n'a pas été totalement conforme à ce à quoi on aspirait. -Vous vous êtes rapproché de Jean-Luc Mélenchon 10 ans après, en 2018, quand vous avez créé la Gauche Républicaine et Socialiste, la GRS.

Vous avez été élu eurodéputé sur la liste LFI en 2019 et en 2024, vous vous êtes présenté sur la liste communiste aux européennes. Qu'est-ce qui s'est passé ? Le Jean-Luc Mélenchon de 2024 ne ressemblait plus à celui qui vous plaisait en 2018 ? -Je crois que c'est une évidence. -Sur quels points précis ? -Il y a plein de points sur lesquels...

Je parlais des fondamentaux laïcs, de mon attachement à la République, à l'universalisme. Pour moi, c'est très fondamental dans mon engagement. Il y a eu un débat avec Jean-Luc.

Je n'étais pas d'accord avec lui. Et quand on n'est pas d'accord avec lui, parfois, vous savez, ça peut aller très vite. Donc... je suis parti, pas en mauvais termes, mais nos chemins se sont provisoirement séparés.

En même temps, ça ne m'empêche pas d'avoir été très content de participer à l'aventure du Nouveau Front Populaire lors des élections législatives. -On va passer à notre quiz pour terminer cette émission. Je vais vous proposer des débuts de phrases que vous allez devoir compléter. "Un peu de poésie et de musique classique chaque soir..." -C'est vital.

Vital. Et en plus, c'est vrai, je continue, ça fait des années, à lire un peu de poésie et à écouter de la musique. -Et à partager vos goûts littéraires sur les réseaux. -Ca m'arrive.

Je me dis que c'est un peu narcissique donc je fais attention. -"Je garde de mes années de patinage artistique..." -Des souvenirs merveilleux.

J'ai même eu plusieurs médailles. J'aimais bien les sports de glisse étant jeune, mais j'étais svelte, j'étais beaucoup plus souple. Et j'en garde des souvenirs merveilleux de compétition, même de danse en couple.

C'était super. -"A chaque fois qu'on me confond avec François Hollande..." -Ah là là, puis ça continue, c'est terrible.

Je me souviens d'une émission de télé où j'étais vraiment... très mal à l'aise, où, pendant cinq minutes, ils se sont foutus de ma gueule uniquement sur le fait qu'on avait, semble-t-il, d'après eux, une ressemblance physique.

Bon... -Vous avez dit : "Je préférais ressembler à Brad Pitt." -C'est vrai, c'est vrai, ou à Alain Delon, mais bon, on n'est pas responsable forcément de son apparence physique.

On a des vraies différences politiques. -Merci beaucoup, Emmanuel Maurel, d'être venu dans "La politique et moi". -Merci à vous.

Générique

Emmanuel Maurel, épuisé par le quinquennat Hollande — Emmanuel Maurel · Pourquijevote