Romain Eskenazi, député "Socialistes et apparentés" du Val-d'Oise | La politique et moi
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
Mon invité pratique la boxe française, d'où peut-être son style de puncheur en politique qui lui vaut d'être porte-parole du groupe socialiste à l'Assemblée. Générique --- Bonjour, Romain Eskenazi. -Bonjour. -Les députés ont une vie en dehors de la politique, ils ont même des passions, heureusement pour eux.
En ce qui vous concerne, on a pu en avoir un aperçu, c'était au campus du Parti Socialiste l'été dernier, à Blois. *Musique techno --- -Alors, c'était lors de la soirée de clôture du campus socialiste, soirée baptisée Léon Boum. -Tout à fait. -J'aime bien le titre.
Et le DJ, derrière les platines, c'était vous ? -Pour la première heure seulement, ma mission, c'était de remplir la piste. Je pense que j'ai bien réussi, puis j'ai laissé les platines au professionnel.
C'était mon job étudiant, en fait, de 16 à 21, 22ans. Je faisais des soirées étudiantes, des anniversaires, des mariages. Ca faisait longtemps que je n'avais pas mixé.
Ils m'ont fait ce cadeau, c'était très sympa. -Vous avez réussi à amener Olivier Faure, François Hollande sur la piste ? -Hollande n'était pas là, mais oui, Faure, Vallaud, j'ai fait danser les socialistes ensemble.
Les trois TO. Ils étaient réunis sur la piste. -TO... -Texte d'orientation, c'est les courants internes du Parti socialiste. -D'accord.
Et vous avez un nom de scène ? -Alors, c'était DJ Esken, comme je m'appelle Eskenazi, c'était ça. -D'accord.
La musique, elle a tenu une place importante dans votre vie. D'abord parce qu'en plus de mixer, vous jouez de la batterie. -Oui, tout à fait. -J'ai découvert ça.
Et puis parce qu'en parallèle de votre engagement politique à Montmorency, vous avez monté un café-concert. C'était une autre façon pour vous de s'engager dans votre ville, ce café-concert ? -C'était ma première expérience professionnelle.
Moi, je suis fils d'entrepreneur et du coup, j'avais un petit peu cette fibre de création d'entreprise. Après ma licence de sciences politiques, j'ai été élu adjoint au maire très jeune, à 21 ans. Je suis allé voir ma banque : "Je vais gagner 1000 euros par mois pendant 6 ans, je veux un tiers maintenant." Ils m'ont donné 20 000 euros.
Donc, un emprunt sur six ans, et j'ai pu investir dans une ancienne concession automobile, réunir des associés, des actionnaires. On a mis deux ans à transformer ce garage en café-concert. On est resté ouvert deux ans.
Ca marchait, mais on a des problèmes avec le bâtiment, donc j'ai dû arrêter. -Des mises aux normes qui était à vos frais ? -Exactement. -Vous avez découvert ce que c'est que d'être chef d'entreprise. -Exactement.
Je pensais mettre un bar et une scène et en deux semaines, on aurait pu ouvrir, mais les marches font 17, la norme c'est 16, il faut tout casser, mettre un élévateur, créer des places de parking, donc j'ai pu exploiter que la moitié du bâtiment. Donc c'était une belle expérience, mais ce qui marchait très bien, mais on a dû arrêter. -C'est une histoire qui est née au lycée, c'est ça ? -Oui, c'est ça.
Avec des amis, on se disait qu'il n'y avait rien dans notre ville. Montmorency, c'est 22 000 habitants, et il n'y avait rien, les bars, à 20 h 00, étaient fermés, il n'y avait rien pour écouter de la musique live. J'ai toujours aimé la musique live, j'avais un groupe au lycée.
Et du coup, on avait trois concerts par semaine. Donc, c'était une activité assez importante et c'était vraiment sympa. Je ne regrette absolument pas, même si j'ai fini de payer mes dettes il y a quelques mois, alors que j'ai fermé en 2012.
C'était une catastrophe financière, mais une très belle expérience commerciale, humaine et culturelle. -Alors, la politique, elle est entrée dans votre vie en deux temps. Le premier marqueur politique, vous avez 16 ans, c'est le 21 avril 2002.
Jean-Marie Le Pen qui se qualifie pour le second tour de la présidentielle. Qu'est-ce que vous ressentez ce jour-là ? -Moi, je suis issu d'un couple, disons, mixte.
Mon père et ses parents sont arrivés d'Egypte dans les années 50. Il est juif et ma mère est chrétienne en France depuis très, très longtemps. Et du coup, c'est un peu un mélange.
Et ma mère, du coup, ses enfants, on porte un nom juif. Et quand elle a vu que quelqu'un condamné pour négationnisme, antisémitisme, qui avait quelques sympathies pour le régime de Pétain, pourrait être président de la République, elle était tétanisée. Elle a eu très peur.
Et du coup, je me suis dit : "Le jour où moi, je pourrais m'engager pour lutter contre ces idées, pour lutter contre ce personnage, eh bien, je le ferai." Trois ans plus tard, j'ai pris ma carte au Parti socialiste. C'était ma première manif à 16 ans, du coup, lors des manifs entre les deux tours de la présidentielle en 2002. -Et alors, le deuxième moment qui a été déterminant dans votre engagement politique remonte à vos années de fac.
Vous étiez en master de sciences politiques. Vous découvrez ce discours prononcé à la tribune de l'Assemblée le 17 septembre 1981. *-Monsieur le Président, *Mesdames, Messieurs les députés, *j'ai l'honneur, *au nom du gouvernement de la République, *de demander à l'Assemblée nationale *l'abolition de la peine de mort en France. -C'est assez fréquent chez les hommes et les femmes politiques de citer Robert Badinter en référence, mais ce n'est pas votre génération.
En général, c'est plutôt la génération d'avant qui fait référence à Badinter. Pourquoi lui, vous, à ce moment-là ? -Je suis en licence 2, plus précisément, j'ai 19 ans, et j'ai à étudier ce discours dans le cadre de mes études, et je l'ai trouvé absolument brillant.
Jeune, j'avais plutôt tendance à penser que la gauche, c'était plutôt le coeur, les valeurs, et la droite, c'était le raisonnement, la rationalité. Et j'ai trouvé que ce discours mêlait les deux. C'est qu'à la fois, il y avait la puissance des valeurs humanistes, et en même temps, la force d'un raisonnement rationnel implacable.
Je me suis dit : "C'est à la fois l'intelligence et les valeurs, il faut que j'aie ma carte dans son parti politique." -Et donc, c'est ce qui vous a convaincu de vous engager au Parti socialiste. Et cet engagement, il s'est traduit très concrètement dans votre ville de Montmorency, puisqu'à 21 ans, vous êtes devenu adjoint au maire en charge de la jeunesse. -Et de la vie des quartiers.
C'est la création et l'animation de conseils de quartiers. Il y a trois quartiers à Montmorency, donc on a créé trois conseils de quartiers. Et la politique jeunesse, pour essayer d'avoir un peu plus de coordination entre tous les acteurs qui agissent localement sur la jeunesse, la ville, le département, les associations. -On vous voit, très jeune adjoint.
Comment on gère de telles responsabilités à 21 ans ? -Effectivement, j'ai été très jeune. Le vendredi soir, mes copains m'appelaient, à 22 ans, "Allez, viens, tu nous retrouves dans un bar." "Ben non, là, je suis en train de décider où le spectacle des 12-13 ans va se faire pour les écoles de Montmorency.
Je suis en réunion le vendredi jusqu'à 23 h 00." Donc, c'est vrai que très tôt, j'ai été, le soir et le week-end, mobilisé par cet engagement, en plus de mon activité de café-concert. C'est vrai que j'ai eu un emploi du temps très dense, très jeune. -Alors, la suite de votre parcours politique a été plus compliquée.
Vous avez enchaîné les défaites électorales aux départementales, aux régionales, aux municipales et même aux législatives, d'abord comme suppléant en 2017, puis comme candidat en 2022. Là, ça s'est joué à pas grand-chose. 200 voix d'écart, je crois. -En 2022 ?
Oui, 200 voix sur 26 000, tout à fait. -Il n'y a pas un moment où vous vous êtes dit : "La politique, ce n'est peut-être pas fait pour moi", à force d'enchaîner ces échecs élections ? -Non.
Sur cette circonscription-là, la ville est difficile, le canton est ingagnable. Mais je me disais aussi que le fait d'occuper le terrain, de montrer, de gagner en crédibilité, de connaître de plus en plus de personnes à chaque campagne...
Vous savez, je retenais ce dicton de Nelson Mandela : "Je ne perds jamais, soit je gagne, soit j'apprends". Et à chaque défaite électorale, j'ai progressé, j'ai rencontré plus de monde, je me suis amélioré dans mes prises de parole...
Jusqu'à cette victoire de 2024. Mais c'était, à 39 ans, la huitième fois que j'avais mon nom sur un bulletin de vote. -Vous êtes élu après la dissolution de 2024.
Là, vous découvrez la vie de député. Dans une émission radio, vous avez expliqué : "Je suis payé 2,31 euros de l'heure, je rentre chez moi, il est à peu près minuit tous les soirs de la semaine, mon fils a pris ma carte de visite avec la photo en disant qu'il la gardait parce que ça lui rappelait la tête de papa." Alors, d'abord, 2,31 euros de l'heure, avec mes collègues, on a cherché à comprendre... -Je pense que j'ai fait une erreur de calcul. -Les calculs ne sont pas bons. -Je pense que j'ai fait une erreur de calcul.
Je ne sais plus sur quelle base je me suis basé pour calculer ça. On n'est pas beaucoup au-dessus du SMIC, ça c'est sûr, mais on n'est pas à 2,31 euros. 2,31 euros, ça fait 85 heures de travail par jour, 7 jours sur 7, pour un député qui gagne 5953 euros par mois. -Je n'ai pas très réveillé sur cette matinale.
Je conviens que le calcul est très mauvais et je m'en excuse. -Mais qu'est-ce que vous vouliez dire à travers ça ? -Ce que je veux dire, c'est qu'il y a une réelle défiance des citoyens vis-à-vis des politiques, en particulier vis-à-vis des élus nationaux.
Les gens aiment leur maire, c'est un élu de proximité, à portée de claque, comme on dit, et qui fait des choses extrêmement concrètes. Nous, on a mis des cinémas, Il y avait le même tarif pour tout le monde à l'école de musique, on a mis des tarifs différenciés en fonction des revenus. On a des gamines du quartier populaire d'à côté qui s'inscrivent au violon.
Donc on arrive concrètement à changer la vie des gens. Les élus nationaux, ils semblent beaucoup plus éloignés. C'est à nous de refaire un pas vers les citoyens, vers les habitants, en rendant des comptes, en travaillant pour eux, en votant des lois qui améliorent leur quotidien.
Mais il faut aussi désacraliser des choses. On imagine les députés totalement déconnectés qui gagnent 15 000 euros par mois avec voiture, avec chauffeur. C'est pas tout à fait la réalité.
On travaille beaucoup. -Mais ça veut dire quoi ? Que c'est ingrat ?
Ca vous agace, le regard que les gens peuvent porter sur les députés ? -Ca ne m'agace pas, mais il me semble qu'il y a une vertu pédagogique à expliquer la réalité. Effectivement, souvent quand je décris ma semaine : il y a un soir où j'ai une séance de nuit, je rentre chez moi à 1 h 00, le lendemain il y a une réunion associative, le lendemain, un truc en mairie...
Et que j'ai eu un soir par semaine chez moi et que sur deux jours de week-end, je suis là une demi-journée...
Voilà, ça me paraît important d'expliquer la réalité de l'engagement et du sacrifice que représente la défense de l'intérêt général. -C'est un sacrifice qui est dur pour vous au quotidien par rapport à votre famille, vos enfants ? -Ouais, en fait c'est le seul point négatif.
Les insultes sur les réseaux sociaux je m'y suis fait, les horaires extrêmement larges aussi, le fait qu'on travaille beaucoup pour parfois aboutir à pas grand-chose...
Quand on travaille trois semaines sur un budget qui finit en 49.3, on se demande à quoi on sert. Mais vraiment, le plus dur, c'est ça.
C'est de ne pas pouvoir passer assez de temps avec mes enfants et mes proches. -Parmi tous les combats que vous menez à l'Assemblée, il y a la lutte contre la concurrence déloyale des plateformes de commerce en ligne, par exemple, Shein. Et, à ce sujet, vous avez présidé une mission d'information sur les contrôles des produits importés via ces plateformes.
Vous avez convoqué les dirigeants, ils ne sont jamais venus. Est-ce que...
ça ne fait pas relativiser un peu le pouvoir des députés ? -Si, tout à fait. D'ailleurs, on nous prête souvent beaucoup de pouvoirs.
Je suis souvent en train d'expliquer qu'on est le pouvoir législatif, qu'on a du contrôle sur rien. On ne dirige aucun fonctionnaire, on ne dépense aucun budget. Le seul pouvoir qu'on a, c'est de voter la loi.
Je les ai convoqués pour ma mission. Ils ne sont pas venus et on est passé à l'étape au-dessus. La présidente de la commission développement durable, d'où est issue ma mission, les a convoqués. 1500 euros d'amende s'ils ne venaient pas.
Ils ont préféré payer l'amende que d'être soumis aux questions sur leur pratique commerciale. -Vous n'êtes pas grand-chose face à eux, finalement. -Non, mais en tout cas, cette affaire et cette mission d'information étaient un énorme révélateur pour moi.
J'ai toujours considéré que l'Etat de droit était une chance, un moyen de protéger les entreprises, les consommateurs. Aujourd'hui, je réalise que c'est une vraie opportunité de business pour ces plateformes, Shein, Temu, AliExpress, pour déverser 12 millions par jour en Europe, des produits qu'on n'aurait pas le droit de vendre, ou de fabriquer ici, parce qu'ils sont dangereux et qu'ils ne respectent aucune de nos normes techniques, environnementales. -Il n'y a pas des leçons à en tirer quand même de ce qui est, pour vous, un peu un échec ? -Si.
La leçon c'est qu'en tout cas s'agissant des droits de douane, c'est une compétence exclusive de l'Union européenne. Finalement, l'Etat français a peu de pouvoir. Vous savez que le Gouvernement a fait deux procès à Shein pour vente des poupées pédopornographiques et d'armes.
L'Etat et le Gouvernement ont perdu ces deux procès contre Shein. Ca prouve bien qu'il y a des choses à changer dans la loi pour adapter notre loi à ces pratiques commerciales. -On va parler de votre façon de faire de la politique.
Vous dites que vous aimez débattre, en particulier, avec des adversaires qui sont bons. Il n'y a pas un côté un peu maso ? Il rit. -Pas du tout.
J'ai fait pas mal de sports individuels, la boxe française, le tennis. Et plus votre adversaire est bon, plus vous êtes bon. Quand vos adversaires ne savent pas faire, sont maladroits, vous l'êtes, vous aussi, un petit peu.
C'est un peu perturbant. Quand votre adversaire est vraiment bon, ça vous pousse à être meilleur. Et j'aime la confrontation, du moment qu'elle est dans le respect.
Je n'ai jamais fait d'attaque personnelle, individuelle auprès de mes concurrents. En boxe française, on se salue et ensuite on frappe. Mais on peut frapper très fort, jamais dans le dos, jamais sous la ceinture, mais on frappe très fort.
Une fois que c'est fini, on se salue à nouveau. C'est une confrontation d'idées, je trouve ça intéressant. C'est ennuyeux de débattre avec quelqu'un qui est d'accord avec vous. -Allez, on va conclure l'émission avec notre quiz.
Vous allez donc devoir compléter les phrases que je vais vous proposer. -Très bien. -"La cigarette et moi..." -J'ai arrêté le jour de mes 40 ans, il y a un mois.
Je suis passé la vapette et, pour l'instant, ça tient. -"Un bon coup de savate de temps en temp..." Vous en avez parlé, la boxe française. -Ca ne fait pas de mal.
Le fait de prendre quelques coups ou d'en donner quelques-uns, ça remet l'idée en place et ça permet de se défouler. -Vous pratiquez depuis combien de temps ? -J'en au lycée et là, j'ai repris depuis une 12 ans, donc 15 ans de pratique. -En tant que député, vous y arrivez ? -Difficile.
J'espère pouvoir y aller ce soir. -"Devenir maire de Montmorency un jour..." -C'est pas une ambition absolue de devenir un jour maire de ma ville.
Je l'aime, j'y habite toujours, j'y ai grandi, mes enfants y grandissent. Mais ce n'est pas une ambition. J'ai l'impression que j'ai donné pour ma ville, déjà, sans avoir été maire. -Merci, Romain Eskenazi, d'être venu ici. -Merci à vous.
Générique
Romain Eskenazi