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AutreFrance Inter — L'invité du week-end (sur Site radio)· 28 décembre 2025 25 minAutoproduitMixte

Emmanuel Lepage : "Un livre, je le fais pour moi, c'est ma façon d'être en relation avec les autres"

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0:00
Invité

Peut-être parce qu'il est né à Saint-Brieuc, qu'il dessine aussi bien les embruns. Peut-être qu'il est trop réducteur de dire qu'il est auteur de BD quand il a aussi été nommé peintre officiel de la marine. Peut-être que son dernier voyage au Kerguelen, raconté dans Danser avec le vent, va bien au-delà de l'aventure maritime. Bonjour Emmanuel Lepage.

0:17
Présentateur

Bonjour Amélie Perrier.

0:18
Invité

Merci d'avoir fait escale ce matin dans notre studio. J'invite évidemment les auditeurs à monter à bord, 01 45 24 7000 pour dialoguer avec vous. Florence, la préfète des Kerguelen, à votre arrivée et à celle des nouveaux occupants de la base, elle dit vous allez vivre une expérience, pas une aventure. Elle insiste plusieurs fois là-dessus. Qu'est-ce qu'elle voulait dire ?

0:37
Présentateur

Je pense qu'elle voulait dire que sans doute un certain nombre de gens dans les terres australes, lorsqu'ils y vont, s'imaginent comme des robinsons qui vont être tout seuls comme ça sur une île déserte. Mais en fait, on est toujours accompagné, on n'est jamais seul dans ces îles-là. Et je pense que c'est une façon aussi de se rencontrer soi en étant avec les autres.

0:57
Invité

On va en parler, effectivement. Vous avez donc embarqué sur le Marion Dufresne pour rejoindre les Kerguelen. Il passait un mois avec les scientifiques qui étudient là-bas les manchots et les éléphants de mer. Vous dites être parti là-bas sans attendre grand-chose. Sérieusement, on fait un si long voyage sans attendre grand-chose ?

1:15
Présentateur

Oui, c'était peut-être une coquetterie de ma part, j'avoue. Disons que je me demandais si j'allais pouvoir raconter quelque chose de différent de ce que j'avais raconté lors de mon premier voyage.

1:25
Invité

Oui, parce que vous y revenez, vous y êtes déjà allé il y a 13 ans.

1:28
Présentateur

Oui, c'est ça. J'y suis allé en 2010, précisément. Et j'avais déjà fait une bande dessinée qui racontait qu'est-ce qu'une rotation australe, qu'est-ce que sont les terres australes, comment elles ont été découvertes, quelles sont les recherches faites que l'on pratique là-bas. Et je me demandais vraiment si je pouvais faire quelque chose de différent de ce que j'avais fait. Et heureusement, je me suis trompé.

1:51
Invité

Mais vous êtes parti sans idée précise, c'est ça, de ce que vous alliez en faire de ce nouveau voyage ?

1:55
Présentateur

Je partais pour faire un film pour Arte, ça c'était l'objectif principal.

1:59
Invité

Vous le mettez en scène, effectivement, dans l'album, ils vous suivent.

2:01
Présentateur

Oui, il y a François et Alexis, mes compagnons de route, qui sont toujours derrière moi. Donc je me demandais, mais est-ce qu'avec une caméra toujours à côté de moi, je vais pouvoir vraiment rencontrer les autres ? Je craignais que ça mette une sorte de filtre, vous voyez, entre les gens que j'allais rencontrer et moi-même. Et là aussi, je me suis trompé. La caméra était au contraire un vecteur de rencontre.

2:26
Invité

Vous revenez aussi en star. Pardon de le dire comme ça, je suis sûre que vous détestez ce mot. Mais presque tous ceux qui sont sur le bateau, sur le Marion Dufresne, ils savent très bien qui vous êtes, ils vous ont lu, et certains jeunes scientifiques qui partent, ils ont eu la vocation en vous lisant, en lisant Voyage aux îles de la Désolation, le premier album sur ce voyage au Kerguelen.

2:46
Présentateur

Oui, c'est quelque chose qui me dépasse un peu, en fait, l'impact des livres. Parce que, vous savez, quand on fait une bande dessinée, on est tout seul dans son coin. Moi, je crois que je n'ai jamais autant de plaisir à être à ma table à dessin. C'est ce que j'ai envie, ce que j'ai l'impression de me construire, c'est à ma table à dessin. Donc, je ne sais pas très bien, en fait, comment les livres sont reçus. Enfin, je ne sais pas, créé, c'est comme un chasseur qui lancerait une flèche dans la nuit sans savoir s'il a atteint sa cible et quelle cible il a touché. Donc, pour moi, faire un livre, je le fais pour moi. J'essaie d'être, c'est ma façon d'être en relation aussi avec les autres.

Mais la façon dont les gens qu'ils reçoivent, ça, c'est un mystère.

3:31
Invité

En tout cas, ils vous ont ouvert leur cœur, leur tête également. Votre album raconte les recherches de ces scientifiques. Ils étudient et observent notamment le dérèglement climatique et ses conséquences. Il y a Julie qui vous confie cette phrase de son journal. Ici, tout le monde se dit que la meilleure façon de protéger cette réserve naturelle serait de déguerpir. Il y a un sacré paradoxe quand même là-dedans.

3:52
Présentateur

Oui, mais vous savez, ce sont des gens extrêmement sensibles aux vivants. Ce sont vraiment des têtes d'ampoule. C'est très impressionnant de rencontrer ces jeunes gens.

4:05
Invité

Des biologistes, des ornithologues.

4:06
Présentateur

Oui, il y a toutes sortes de scientifiques. Mais vous avez aussi tout un personnel technique. Vous avez aussi des militaires. Ce sont des gens qui ont en commun d'être curieux. Curieux du monde, curieux des autres. Et qui ont cette conscience aiguë de la fragilité du vivant. Et ils essayent d'apporter leur pierre à la connaissance universelle, d'une certaine manière. Mais ils ont aussi conscience qu'à chaque fois que l'homme met le pied quelque part, en fait, il détruit. Et c'est le cas en particulier dans les terres australes. Puisque, imaginez que 70% des espèces végétales sont exogènes, ont été introduites par l'homme. Donc, ce qui réduit effectivement la flore endogène.

Même chose pour les animaux. Il y a des disparitions de manchots à creuset, par exemple. Puisque avec le réchauffement climatique, le front polaire s'éloigne. Et donc, les manchots ont beaucoup plus de mal à se nourrir. Donc, ce sont des gens qui ont cette conscience aiguë de ce qu'est la fragilité du monde. Voilà, les terres australes, on imagine que c'est très loin, que c'est au bout du monde. Mais en fait, ce sont les avant-postes de ce qui va nous arriver bientôt.

5:15
Invité

Justement, ces scientifiques, vous, vous avez pu observer les conséquences du dérèglement climatique. Ce qui change avec ce dérèglement climatique sur ces terres-là.

5:25
Présentateur

Alors, à mon échelle, moi je ne suis pas resté très longtemps là-bas. Donc, c'est toujours très difficile à voir. Mais vous voyez, des scientifiques qui vont rester un an, je pense par exemple à l'île d'Amsterdam. Où il y a une station pour mesurer l'air, en fait, la pureté de l'air. À l'échelle d'une année, un scientifique voit comment le CO2, en fait, augmente à l'échelle de la planète. À un an.

5:48
Invité

Vous parliez des intrusions humaines, de pourquoi on y va et de ce qu'on y fait sur ces terres australes. Il y a des espèces introduites, vous le disiez. Vous racontez également ce malaise autour du travail. Il y a deux chasseurs là-bas qui, sur les Kerguelen, ils chassent des chats. Des chats qui ont été introduits par d'anciennes générations d'occupants de l'île pour chasser eux, les rats, les rongeurs. Mais aujourd'hui, ces chats, c'est un danger pour les oiseaux. Et vous racontez de manière très subtile. Ils ne sont pas à l'aise au début. Ils disent non, on ne veut pas en parler. On ne va pas dire qu'on tue des chats là-bas.

Et vous l'amenez très subtilement parce qu'on se pose vraiment beaucoup de questions quand on vit sur ces terres-là.

6:26
Présentateur

Je pensais que la bande dessinée était peut-être le moyen de pouvoir raconter ça. Je pense que c'est important de s'adresser à l'intelligence des gens. En leur posant les enjeux, en disant voilà comment ça se passe. Dans les années 50, on a introduit des chats parce qu'il y avait plein de souris. On s'est dit que ça allait être comme dans Tom & Jerry, que les chats allaient courir après les souris. Mais vous savez, dans les terres australes, il n'y a pas d'arbres. Donc les oiseaux nichent au sol. Il est évidemment beaucoup plus simple pour les chats d'aller manger les poussins. Vous avez là-bas, par exemple, des albatros, des albatros hurleurs. Eh bien, il n'y en a que là-bas.

Les chats, en fait, mangent les poussins. Donc il n'y en a plus. Donc il faut malheureusement les tuer. Ils n'ont rien demandé. Ils ne se vivent pas, eux, comme des prédateurs, évidemment. Donc c'est douloureux. Ceux qui vont là-bas sont des gens qui aiment les animaux. Et ils aiment aussi les chats, bien entendu.

7:17
Invité

Il n'y a pas de jugement dans votre album. Voilà, on entend ces chasseurs qui sont très géniaux. On entend les scientifiques. Certains, c'est douloureux pour eux de voir un chasseur qui pointe son fusil contre un chat. Mais il n'y a pas de jugement là-dedans.

7:27
Présentateur

Non, pour moi, c'est important, si vous voulez, de laisser la parole aux gens. Mon travail, je pense, c'est d'essayer de montrer qui ils sont, peut-être avec leurs contradictions. Évidemment, tout n'est pas rose là-bas. Il y a parfois des gens qui... Enfin, ce sont des gens qui vont vivre pendant un an là-bas, avec des gens sans pouvoir partir. Des gens qui ne se sont pas choisis. Des gens très, très différents. Et pourtant, ils essayent d'apprendre à vivre ensemble, à créer d'autres façons de vivre ensemble. Et c'est ça que j'avais envie de raconter. Mais raconter aussi, effectivement, les tensions qu'il peut évidemment avoir. Les conceptions du monde qui peuvent être parfois différentes.

Mais au moins, ils ont tous en commun le souci du vivant et la conscience de la fragilité du monde.

8:13
Invité

La basca, vous le dites, c'est un champ d'expérimentation, d'autres façons de vivre ensemble. Vivre ensemble sans s'être choisi. C'est surtout ça, je trouve, qui est passionnant dans votre album. C'est l'humain, comment il arrive à vivre avec d'autres qu'il n'a pas choisi. On s'imagine qu'ils sont tous un peu d'accord. C'est des scientifiques, ils travaillent sur la même matière. Non, ils sont tous très différents, en fait. Et vivre ensemble, ce n'est pas si simple pendant un an, très loin.

8:39
Présentateur

Non, mais c'est ça la richesse. Ils sont obligés d'apprendre à se parler, parce qu'ils ne peuvent pas partir. Donc, comment on fait quand vous rencontrez des gens qui sont si différents de vous ? Eh bien, on se parle. Là-bas, on est au monde du monde.

8:54
Invité

Vous parlez de démocratie horizontale à un moment, pour régler des problèmes.

8:58
Présentateur

Ça, c'est ce qu'ils essaient de mettre en place. Ce n'est pas toujours facile, parce que l'administration des terres australes est une administration très pyramidale. Donc, les décisions se font au siège, à l'île de la Réunion. Et parfois, il y a une forme d'incompréhension des gens qui sont là-bas, à 3 000 kilomètres de la Réunion, parce que les gens, finalement, du siège ne sont restés souvent que 3 ou 4 jours, en fait, sur les bases. Mais ils n'ont pas vécu le quotidien. Ils n'ont surtout pas passé l'hiver, là-bas. Et parfois, pour certains, d'avoir ce côté pyramidal, toute cette administration, peut sembler absurde pour des communautés aussi petites.

Et donc, ils essayent de faire des choses. Et moi, j'ai assisté à ces rencontres, à ces réunions, à ces échanges.

9:43
Invité

Il y a un cas de harcèlement à un moment qui est dénoncé. Voilà, ils se réunissent tous pour en parler. Qu'est-ce qu'on fait quand la victime et l'agresseur, le harceleur, vont vivre, de toute façon, pendant un an, ensemble, sur cette base ?

9:55
Présentateur

Eh bien, voilà, c'est très intéressant de voir ces gens discuter. Qu'est-ce qu'on fait quand on sait que l'harceleur ne peut pas partir, et la victime ne peut pas vivre, évidemment, au quotidien avec son harceleur ? Et ils proposent des choses qui ne sont pas souvent entendues, malheureusement, parce qu'on a toujours cette structure, j'irais, pyramidal, coloniale, patriarcale, malheureusement, même là-bas.

10:20
Invité

Il y a la question des femmes, justement, qui se posent aussi. Elles sont en très petite minorité, sur 81 personnes, sur la base de Kerguelen, il y en a 17 femmes. Et donc, elles s'organisent, elles font des réunions non mixtes. Vous racontez ça.

10:32
Présentateur

Oui, alors, elles disent aussi qu'elles auraient peut-être dû appeler ça Pérofi, ça aurait été moins difficile pour certains mecs.

10:41
Invité

Difficile de trouver sa place dans ce milieu de chercheurs qui est très masculin. Elles ne sont pas nombreuses, quoi.

10:47
Présentateur

Il y a quand même beaucoup plus de chercheuses que de militaires femmes, par contre. Mais voilà, elles essayent de trouver leur place et d'avoir des espaces vraiment à elles. Et ça aussi, j'avais envie d'en témoigner dans le livre. Parce que, vous voyez, quand je suis parti là-bas pour la première fois, j'avais l'impression de retrouver la vie en communauté que j'avais vécue moi-même quand j'étais enfant. Et lorsque je suis retourné la deuxième fois, j'ai vu ces gens qui essayaient de penser le monde autrement. Parce qu'évidemment, tout ce qui irrigue notre monde aujourd'hui se traduit aussi dans les terres australes.

Et quand je les voyais discuter, se parler, de réfléchir, c'était pour moi comme une promesse.

11:26
Invité

Vous dites que c'est peut-être l'album le plus politique que vous ayez écrit. Oui, c'est marrant parce que quand on le prend au départ, c'est un album d'aventure sur une mission scientifique. On ne s'attend pas à un discours politique.

11:39
Présentateur

Alors, vous savez, j'ai vendu mon livre en une phrase à mes éditeurs. Je leur ai dit, je vais faire un livre sur la joie. Et ils m'ont dit, on signe. Et donc, je me dis que la joie, finalement, c'est politique. Quand vous racontez tout simplement des gens qui pensent, des gens qui réfléchissent à d'autres façons de vivre ensemble, dans un monde qui part en cacahuète, de politiciens obscènes, malades. J'ai écouté vos informations tout à l'heure, c'est absolument terrible. Et bien, quand vous rencontrez des gens comme ça, des jeunes personnes qui donnent espoir, qui me permettent de ne pas désespérer du monde, et bien oui, je pense que je fais un livre politique.

12:22
Invité

Vous avez écrit aussi dans votre album, mon premier voyage était une nostalgie, le second est une promesse.

12:28
Présentateur

C'est ça que vous vouliez dire ? C'est ça que je veux dire. C'est-à-dire qu'il y a des gens extraordinaires dans le monde. Et je pense que faire des livres, pour moi, c'est aussi montrer ces gens-là. Parce que des gens abjects, obscènes, on en a partout, tout autour d'une eau. Et je pense que c'est important de dire, attendez, il y a quand même des gens, il y a quand même des gens bien, tout n'est pas foutu.

12:50
Invité

C'est des quatre initiatiques aussi que vous racontez dans cet album. Tous ces jeunes gens, la plupart sont assez jeunes pour partir au Carguelaine, ils entament un grand voyage sur eux, en fait. C'est une expérience vraiment très intime.

13:03
Présentateur

Oui, c'est cette quête que j'avais aussi envie de traduire à travers ce livre. Beaucoup de ces personnes, de ces jeunes hommes, ces jeunes femmes, me disaient qu'ils avaient l'impression de se sentir plus vrais là-bas. C'est assez paradoxal, c'est-à-dire qu'ils vont au bout du monde pour se sentir plus vrais. C'est-à-dire que dégagés de tout ce qui est notre environnement, cette normalité, d'une certaine manière, il faut qu'ils aillent au bout du monde pour se sentir plus eux-mêmes, découvrir des choses d'eux-mêmes qu'ils n'imaginaient pas. Et ça va se faire dans le rapport aux autres. C'est ça le paradoxe. On imagine souvent qu'on se retrouve en s'isolant, d'une certaine manière.

Et là, c'est en se confrontant à d'autres dans le quotidien, sans possibilité de partir. Aussi, je pense que quand on est confronté aux vivants sauvages, qui est tout autour de nous, dans la base, il y a des manchots, il y a des éléphants de mer, quand vous êtes face à des immensités qui n'ont pas été arpentées par l'homme, c'est des terres sans chemin, quand vous vous retrouvez face à la beauté, la beauté brute du monde, de la nature, je pense qu'on se sent peut-être, sans doute tout petit, mais en même temps beaucoup plus ouvert au monde. On n'est plus à réfléchir avec soi-même, à tourner en rond d'une certaine manière, mais à découvrir des choses de soi que l'on n'imaginait pas.

Et c'est sans doute ça qui est le plus difficile pour ces jeunes gens à raconter lorsqu'ils reviennent, quand on leur demande comment vous l'aviez-vous, qu'est-ce que vous mangez, ce genre de choses très banales, parce qu'on manque de repères. Et je pense que beaucoup souffrent à leur retour de ne pas pouvoir exprimer comment ce séjour les a bouleversés. Et je reçois beaucoup de témoignages, en fait, même de gens qui sont allés dans des missions il y a 10, 20, 30 ou 50 ans, qui me disent que la difficulté, c'est comment raconter l'exceptionnalité de ce qu'a été cette aventure ou cette expérience.

14:58
Invité

Vous, vous vous sentez plus vrai au Carguelen qu'ici, à Paris ?

15:02
Présentateur

Je ne sais pas si c'est la vérité.

15:06
Invité

Vous dites à un moment que là-bas, vous êtes Emmanuel, et vous n'êtes pas Emmanuel Lepage, quoi.

15:10
Présentateur

Oui, il me chérie beaucoup là-dessus, d'ailleurs. Non, si vous voulez, je viens effectivement là-bas comme étant l'auteur de bande dessinée qui a fait Voyage aux îles de la Désolation. Mais petit à petit, ça va être autre chose. En fait, je vais arrêter de parler de moi, d'une certaine manière. Je vais peut-être écouter un petit peu plus les autres. Et c'est vrai que quand vous écoutez ces gens, en fait, ça me nourrit, ça me construit et ça me fait réfléchir. Je pense que l'idée, le fait que tout simplement ça me donne espoir, vous voyez, je veux dire, il y a des gens extraordinaires quand même dans le monde. Ça, ça fait quand même sacrément du bien et m'amène vraiment à réfléchir.

15:55
Invité

On se demande quand même si ce n'est pas une fuite, pour vous, pour tous ces jeunes chercheurs, d'aller si loin.

16:02
Présentateur

Non, je ne pense pas que ce soit une fuite qu'on essaie de se chercher soi, en fait. Je crois que c'est plutôt ici, qu'en fait, la fuite, elle est peut-être là, qu'on est tout le temps à devoir s'occuper, par exemple, toujours dans les réseaux, toujours à scroller, toujours à faire des activités, tout le temps, tout le temps, tout le temps. Je pense que c'est la fuite, elle est plutôt là. Mais quand on se retrouve face à l'immensité, avec des autres, face aux vivants sauvages, face à la beauté du monde, je ne pense pas que c'est une fuite. Non, au contraire, on essaie de trouver du sens à la vie.

16:34
Invité

Vous avez travaillé avec l'Aquarelle. Dites-nous comment ça se passe, parce que là-bas, il fait très froid, vous avez quelques pinceaux sur vous, c'est ça, dans un sac banane, et vous faites des croquis de voyage. Comment vous l'avez fait, cet album ?

16:47
Présentateur

Moi, ce qui m'intéresse, c'est de dessiner en voyage. Ce n'est pas tant le voyage en lui-même que de dessiner en voyage. Depuis toujours, j'ai un carnet de voyage, j'ai des carnets de voyage, que ce soit à l'Aquarelle, à l'Ancre. Je pense que c'est ma façon d'appréhender le monde. Et puis, c'est aussi une façon extraordinaire de rencontrer les gens. Vous savez, le dessin, ça ne fait pas peur. Les gens s'approchent, regardent, on discute. Faire un portrait, tout simplement, quand vous avez la personne face à vous, qui vous regarde, autant que vous, vous la regardez. Il y a quelque chose de très mystérieux qui se passe, quelque chose de très intime, quelque chose d'assez exceptionnel.

Et j'essaye de saisir, en fait, quelle est cette personne dans un portrait. J'apprends de cette personne comme elle apprend de moi. Puis, je pense que le dessin apprend à voir, à regarder. Je parlais de beauté du monde. Je pense que c'est effectivement ce qui nous sauvera, en fait, la beauté, comme dirait Dostoyevski. Et c'est ça que j'essaie de traduire à travers un dessin.

17:51
Invité

On vous voit qui perd parfois aussi vos pinceaux, pendant que vous marchez, vous ralliez une cabane, vous perdez des pinceaux, on vous en fait aussi des pinceaux.

17:58
Présentateur

Oui, alors ça, c'était adorable. Enfin, pour vous dire un petit peu là, c'est aussi des gens extrêmement attentifs et généreux, se rendant compte que j'avais perdu un de mes pinceaux, ce qu'on appelle les pop-élèves, c'est-à-dire ceux qui s'occupent des éléphants de mer.

18:10
Invité

Les populations d'éléphants de mer.

18:11
Présentateur

Les populations d'éléphants de mer. C'est tout un langage. C'est tout un langage dans les termes d'Australes. Très exotique, oui. Et ils m'ont fait un petit pinceau en bois de renne et poils d'éléphant. Ça, c'était adorable.

18:22
Invité

Vous vous astreignez à une discipline quand vous êtes là-bas. C'est une page par jour ?

18:27
Présentateur

Alors, je ne fais pas la bande dessinée sur place. Sur place, je fais les croquis. Je peux éventuellement prendre quelques notes, mais très peu en fait. Je vis plutôt le quotidien. C'est ça aussi la différence quand on est auteur de bande dessinée que lorsqu'on est journaliste ou cinéaste. c'est que les choses se font de façon très naturelle dans les conversations. Alors, je retiens. En général, j'essaie de me souvenir des conversations. Je peux noter quelques phrases. Et après, je vais essayer de reconstruire au retour ces conversations. S'en suivent évidemment beaucoup d'échanges avec tous les gens que j'ai rencontrés par mail ou par téléphone ou quand on se voit tout simplement.

Et tout ça va nourrir la bande dessinée. Mais la construction de l'histoire évidemment se fait après.

19:12
Invité

Et vos aquarelles sont vraiment sublimes. C'est des tableaux. C'est quelle couleur l'équerre Guélène ?

19:17
Présentateur

Alors, c'est plein de nuances de gris. Beaucoup de vert, d'ocre, de gris de peine. Le gris de peine, c'est un gris très particulier. Des gris chauds, des gris froids. Vous avez l'eau qui passe aussi. Vous savez, on part de l'île de la Réunion avec le bateau, le Marion Dufresne. Et donc, on file plein sud. Et à un moment donné, les eaux chaudes de l'océan Indien, qui sont bleus outre-mer, vont rencontrer les eaux froides de l'océan Antarctique. Et là, vous avez un phénomène de brume qui se crée. C'est très mystérieux, vous savez, la brume en mer.

19:55
Invité

Comment on dessine la brume ? Ça paraît complètement fou.

19:58
Présentateur

En fait, c'est assez simple. La brume, ce n'est pas vraiment ce qu'il y a le plus compliqué à faire. Et vous avez juste cette silhouette de bateau, le Marion Dufresne, dans la brume. Tous les bruits sont assourdis et on rentre dans un autre monde. Vous savez, autrefois, lorsqu'on pensait que la Terre était plate, on disait qu'au bout du monde, il y avait les nuées. Et puis, derrière les nuées, il y avait les animaux fantastiques. Quand vous allez au Kerguelen, vous passez les nuées. Et derrière, vous avez les animaux fantastiques, vous avez les albatros, les éléphants de mer, les manchots. Et vous rentrez dans un autre monde. Vous êtes dans le monde du bout du monde.

Et je crois qu'il y a surtout l'excitation à traduire ça, qui fait que j'utilise ce qu'il y a autour de moi. Je peux utiliser la Terre, les branches pour faire des matières. C'est très vivant.

20:42
Invité

Les embruns, c'est très dur, apparemment.

20:44
Présentateur

Vous avez mis du temps à trouver les embruns, non ? Je pense que la mer, en fait, je n'ai pas réussi. Je crois que je ne savais pas trop la représenter avant. Moi, j'habite en bord de mer, mais j'étais pendant longtemps un marin de terre. C'est-à-dire que je regardais, je dessinais la mer depuis la côte. Et puis, le fait de monter sur un bateau longtemps, pendant un mois, qui va dans les 40e rugissant, les 50e hurlant, donc ça bouge.

21:10
Invité

Vous êtes malade.

21:12
Présentateur

Au début, j'étais malade. Maintenant, ça va un peu mieux.

21:14
Invité

Depuis que vous êtes peintre de marine, c'est ça ?

21:16
Présentateur

Je ne sais pas si ça a vraiment une influence, mais je crois que sur un bateau, vous avez du temps et j'ai passé beaucoup de temps sur le bastingage à essayer de comprendre comment fonctionnait la mer, comment rendre dans une image fixe ce mouvement permanent, ces transparences, ces lignes, cette écume. Et je crois qu'à mon retour, je ne dessinais plus la mer de la même manière.

21:40
Invité

Vous avez ce titre, un peintre officiel de la marine. Qu'est-ce que ça veut dire ? C'est un statut... C'est l'élite.

21:47
Présentateur

C'est un titre. On n'est pas nombreux. C'est quelque chose qui me permet de monter sur tous les navires de la marine nationale. Et donc, c'est l'assurance de voyage à vie.

22:01
Invité

Vous en avez de la chance. Parlons un peu de la BD, puisqu'elle ne va pas très bien. Ces dernières semaines, ces derniers mois, en France, le festival d'Angoulême est annulé en janvier prochain. C'est une grosse perte, l'annulation de ce festival d'Angoulême, pour vous ?

22:16
Présentateur

Pour moi, personnellement, non. Mais pour les gens d'Angoulême, pour les commerçants d'Angoulême...

22:23
Invité

Je sais que vous n'aimez pas trop les festivals. C'est des grosses foires. Mais quand même, c'est le rendez-vous où toute la profession peut se voir, se rencontrer, où les lecteurs viennent vous voir, vous les auteurs.

22:33
Présentateur

Ce n'est pas tout à fait vrai que je n'aime pas les festivals. Non, non, j'aime bien les festivals. Il y a des festivals que j'aime vraiment beaucoup, Saint-Malo, Bouloir. Ce sont des festivals que j'aime énormément, parce que ce sont des festivals conviviaux, citoyens.

22:49
Invité

Mais ce qui se passe à Angoulême, là, c'est symptomatique d'un malaise dans la profession ? Vous avez signé, la tribune ?

22:55
Présentateur

Oui, justement, parce qu'Angoulême n'était ni convivial, ni citoyen. Je pense que nous, les auteurs et les autrices, on se sentait méprisés par cette organisation qui avait, semble-t-il, plus intérêt à faire une opération commerciale que de vraiment faire un festival pour le public et pour les auteurs et les autrices. Et je crois qu'à un moment donné, ce n'est pas d'aujourd'hui. Des alertes, il y en a eu plein. Quand l'année dernière, le festival est sponsorisé par Quick, c'est lamentable. Quelle image ça donne des auteurs ? Il y a eu des cas de harcèlement, de viol. Enfin, ça a été scandaleux.

23:39
Invité

Et des sections supplémentaires cette année, pour finir ? Votre album, Danser avec le Vent, a été sélectionné ?

23:46
Présentateur

Oui, bon, ça, ce n'est pas très grave. Je pense qu'il y a des choses beaucoup plus importantes que ça. Effectivement, pour une fois, j'étais sélectionné en Angoulême. Mais ce qui est important, c'est le combat que l'on doit mener pour essayer de faire d'Angoulême ce qu'il était au début, c'est-à-dire un grand rassemblement convivial et chaleureux où tout le monde a hâte de se rencontrer.

24:09
Invité

Merci beaucoup, Emmanuel Lepage, d'être venu nous parler de Danser avec le Vent, paru chez Futuropolis. Lisez, admirez cet album magnifique. J'en profite pour vous inviter et inviter nos auditeurs le 7 janvier à la Maison de la Radio. Pas de festival d'Angoulême cette année, mais nous, on aime la BD, on veut la fêter. Alors, on vous a organisé des masterclass et des séances de signature avec plein d'auteurs. Il y aura Mathieu Bablé, Sixtine Dano, Florence Sestat, Nina Antico. Le 7 janvier, c'est gratuit, il faut réserver sur maisondelaradioetlamusique.fr. Merci beaucoup, Emmanuel Lepage. Bonne journée. Merci, Amélie Perlis.