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AutreFrance Culture — L'invité(e) des Matins (sur Site radio)· 24 avril 2026 40 minAutoproduitMixte

Kamel Daoud, condamné à trois ans de prison en Algérie : "La dictature est une fiction forcée"

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Présentateur

Les Matins de France Culture, Guillaume Erner.

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Invité

Bonjour Kamel Daoud. Bonjour. Vous êtes écrivain algérien de langue française. Votre dernier roman, Ouris, paru chez Galibard, a reçu le prix Goncourt en 2024. Mais c'est une autre distinction, hélas, qui fait la une du Figaro. Vous avez été condamné à trois ans de prison par Alger. Pourquoi cette condamnation ? D'abord, je suis écrivain et algérien et français. Ce sont trois métiers, et trois métiers difficiles. Maintenant, pour la condamnation, pour moi, c'est un procès politique à l'évidence. Je m'y attendais.

Et la publication, autant que l'édition et l'écriture de ce roman, je le savais depuis le début, depuis son édition, bien avant le Goncourt, était un objet de tension, était un objet de fixation, était un objet de diffamation, était un objet d'attaque. Parce que je traite d'un sujet qui est assez sensible. C'est le sujet de la guerre civile qui a été effacée des mémoires, volontairement, et auquel on n'a pas le droit de toucher. Et justement, sur la guerre civile, sur cette condamnation, donc vous avez été, comme je l'ai dit, condamné à une peine de trois ans de prison ferme, à une amende en application de la charte pour la paix et la réconciliation nationale. Très mal nommé dans ce cas.

Parce qu'il n'y a ni paix, ni réconciliation pour le moment. Écoutez, l'Algérie a vécu une guerre civile atroce qui a duré dix ans. C'est un fait de l'histoire qui est très peu connu. Je me promène un peu dans le monde et les gens sont étonnés quand on parle de centaines de milliers de morts, etc. Donc, à l'issue de cette guerre, il y a eu une décision qui pouvait être nécessaire à cette époque-là. C'est celle d'amnistier, d'effacer, de calmer les choses, d'offrir un peu une issue de secours aux terroristes islamistes qui étaient dans les maquis et d'apaiser les choses. Mais je pense que ça s'est fait au détriment d'une chose importante et essentielle.

La vérité, le récit des malheurs, la demande de pardon. Donc, c'était un acte de réconciliation politique entre deux parties, l'armée d'un côté et les islamistes de l'autre. Mais les victimes, mais nous, mais les enfants, mais nos enfants aussi, nous avons le droit à la demande d'excuses, d'ailleurs, de la part des égorgeurs qui vivent maintenant, qui se promènent en Algérie, qui ont des pensions. Nous avons le droit à la mémoire et je pense que l'Algérie a le droit à un récit entier, au moins pour préserver nos enfants au futur, de cette tragédie-là.

Mais alors, justement, ce qui frappe dans ce jugement, c'est tout d'abord son caractère inédit, puisque c'est la première fois que l'article 46, puisque c'est en vertu de cet article-là que vous avez été condamné de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, je cite l'ensemble des choses, est appliquée en Algérie, Kamel Daoud. Tout à fait. Il y a beaucoup de lois en Algérie qui sont des sortes d'épées de Damoclès. On les vote, on les consacre et on les laisse. Et là, ça crée un climat de terreur, un climat de peur et on calcule. Effectivement, c'est la première fois qu'on applique cette loi.

Et au fait, depuis quelques années, il y a eu des chefs terroristes, des chefs de groupes terroristes islamistes qui ont parlé, qui ont revendiqué d'avoir tué, mais qui n'ont jamais été inquiétés. Je suis finalement le seul condamné, après dix ans de guerre, c'est un écrivain qui est condamné pour avoir raconté une guerre. Dans votre malheur, il y a quand même quelque chose d'étonnant, c'est que cette dictature, avec Boilem Sansal, avec vous, rend une sorte d'hommage involontaire à la littérature. Pas uniquement Boilem Sansal au moins. Il y a d'autres écrivains, on n'en parle pas en France parce qu'ils ne sont pas francophones. Dans ce cas-là, justement, parlez-en.

Oui, il y a d'autres écrivains, ce n'est pas à moi d'en parler. Je sais que, je le sais, qu'il y a d'autres écrivains qui ne veulent pas médiatiser. On a des familles là-bas, il ne faut pas l'oublier. On a des gens que l'on connaît. On a, pour certains, l'espoir d'y aller de temps en temps pour voir les siens. Donc, ce n'est pas uniquement Kamal Daoud ou Boilem Sansal, c'est un peu un climat généralisé. C'est aussi une histoire algérienne. L'histoire, le lien entre le régime politique en Algérie et les écrivains est tendu depuis Camus.

Mais alors, justement, sur la littérature, les autres noms d'écrivains, j'ignore qui ils sont, mais c'est justement une sorte de focalisation sur l'écriture qui peut étonner à une époque où, hélas, la littérature semble de moins en moins prise en compte par les pouvoirs. Je pense qu'il y a plusieurs facteurs pour cet effet de loupe, cette focalisation sur les écrivains. Je pense que la première des choses, c'est que quand on est écrivain francophone, on est quand même le corps du délire. C'est-à-dire, on est entre deux pays, on est pris aux pièces d'une histoire, on endosse une langue, sa culture, son histoire, etc. Et donc, c'est quelque chose qui fascine.

D'un autre côté, il y a une guerre de leadership en Algérie. Les islamistes veulent disqualifier tout leadership qui ne soit pas le leur. Donc, les attaques contre les écrivains, qu'on les pousse à se taire, à s'exiler ou qu'on les condamne, ça participe de ce remplacement de leadership. Qui, maintenant, promet le bonheur en Algérie ? Qui explique le monde ? Qui sont les élites les plus efficaces ? Qui sont les élites qui disposent de moyens de médias, d'accès, de liberté ? Les seuls qui bénéficient de la liberté d'expression en Algérie, ce sont les islamistes et leur leadership. Ça, c'est une réalité.

D'un autre côté, il y a une tension permanente, ce que j'appelle moi une guerre imaginaire entre Alger et la France. Et nous sommes au milieu. Nous sommes au milieu, comme le fut Camus à l'époque. Donc, nous sommes de se faire historiens, militants, politiques, d'expliquer, d'endosser, etc. Et puis, ça ne coûte rien d'attaquer un écrivain. On n'attaque pas un apparatchik, on n'attaque pas un islamiste, mais on peut attaquer un écrivain. Il n'y a pas eu beaucoup de gens qui sont partis voir des islamistes en Algérie pour leur dire pourquoi vous avez égorgé. Mais par contre, attaquer un écrivain, ça ne coûte absolument rien.

Donc, on est là, on est au milieu, on peut être attaqué, on peut être diffamé, on peut être sommé, de part et d'autre d'ailleurs. Et ça n'inquiète personne. Ça ne provoque rien du tout, ça ne coûte absolument rien de marcher sur le corps d'un écrivain. C'est un régime qui lit, Kamel Daoud. J'ai toujours pensé que les dictatures sont des écrivains ratés. Parce qu'au fond, il s'agit de quoi ? Il s'agit de fiction. J'écris un roman, c'est de la fiction. Vous pouvez le lire, l'acheter à la librairie ou pas. Vous pouvez me croire ou pas. Dans une dictature, c'est une fiction, mais avec une matraque. Vous devez y croire. Si vous n'y croyez pas, vous êtes en prison.

Sinon, vous êtes en France et vous êtes diffamé. En fait, c'est une histoire de fiction. La dictature est une fiction forcée, obligatoire pour vous comme pour moi. Donc, oui, bon. Oui, les dictatures lisent. Elles lisent Ouris. Ouris, je le rappelle, c'est ce livre qui vous a valu le prix Gongour 2024. Il raconte l'histoire d'Aube, une jeune femme algérienne qui a survécu enfant au massacre de son village pendant la décennie noire. Je dois peut-être rappeler aux auditrices, aux auditeurs, qu'à l'époque, vous étiez journaliste. Vous considérez d'ailleurs toujours aussi comme journaliste, Kamel Daoud. Si vous me l'accordez, oui. Bon, je vous accorde tout ce que vous voulez.

Mais ce journaliste que vous étiez à l'époque faisait justement ses débuts dans la carrière et suivait ses différents massacres, c'est-à-dire des villages entiers massacrés par les islamistes. L'Algérie a connu un âge d'or de la presse. C'était au début de la guerre civile d'ailleurs, la chute du régime au parti unique. Il y a eu une explosion de journaux privés et je faisais partie de cette génération de jeunes qui arrivaient dans les rédactions pour être recrutés. Il faut savoir qu'à l'époque, on tuait beaucoup de journalistes, une centaine à peu près durant toute la guerre civile. Donc il y avait du recrutement pour des jeunes comme moi.

On a commencé le journalisme, ma génération, non pas avec le fait divers, mais avec les massacres. On appelait ça l'information sécuritaire. Grosso modo, c'était un massacre. On y allait, on photographiait, on interrogeait les survivants, on essayait de recouper les chiffres des morts et on revenait. Donc oui, j'ai vécu cette guerre. Je ne l'ai pas vécu comme les victimes directes, peut-être. Je ne l'ai pas vécu ni avec la même douleur que certaines qui ont été touchées dans leur chair. Mais je l'ai vécu. Elle m'a volé les plus belles années de ma vie. Vous savez, la guerre civile en Algérie pour moi, j'avais 20 ans quand elle a commencé, j'avais 30 ans quand elle a fini.

Et c'est les plus belles années de ma vie qui m'ont été volés. Donc oui, j'ai vécu cette guerre. Je suis allé, j'ai vu, j'ai raconté, j'ai croisé, j'ai recoupé, j'ai photographié. Oui, il faut rappeler ce que ça a été pour la population algérienne tout entière, pour les journalistes. Alors les chiffres diffèrent, mais on retient généralement le chiffre de 99 journalistes tués. L'un des premiers, ça a été Tahar Djaoud qui a été tué en 1993, qui était un grand journaliste, écrivain, poète. Oui, tout à fait. Il y a eu des phases durant la guerre civile. On a commencé par des militaires, des policiers.

Après, c'était des intellectuels, des journalistes, des écrivains, des hommes de théâtre, des femmes, des libraires. Et puis ça s'est étendu. C'est devenu un massacre généralisé. Et à partir des années 97, on est arrivé au grand massacre, c'est-à-dire des centaines par nuit, ou parfois des milliers. Avec peut-être une spécificité. Alors par exemple, le meurtre de Tahar Djaoud, il a été attribué à cinq groupes différents, plus un, le pouvoir. Peu importe, c'était une guerre civile. Dans une guerre civile, nul n'est innocent entièrement, nul n'est coupable entièrement quelque part. Ce n'est pas vrai techniquement, mais on en sort avec ce sentiment-là.

Le sort des écrivains a toujours été d'être broyé par les actualités algériennes, depuis la guerre d'Algérie jusqu'à aujourd'hui. C'est-à-dire, l'écrivain se trouve toujours à incarner ces contradictions-là, et il le paye de sa vie. Il y a eu un autre écrivain, Tahar Rashid Mimouni, par exemple. Il est mort au Maroc quand les siens ont décidé de l'enterrer en Algérie. Il faut savoir que les islamistes ont appelé à détruire sa tombe et à l'extraire de sa tombe et à le jeter. C'est-à-dire, l'écrivain, c'est incroyable comment en Algérie, il devient le corps de tous les délires et des fantasmes les plus extraordinaires.

Et vous, en l'occurrence, Boilem Sansal aussi, bien sûr, est devenu justement le corps de ce fantasme, vous l'avez souligné tout à l'heure, franco-algérien. Ce sont deux pays qui sont saturés d'histoire et où la fiction, elle est toujours soupçonnée d'être un discours indirect, j'ai l'impression. Il est très difficile de se maintenir sur ce chemin de crête, ce droit à ce que disait Camus à l'époque, le droit à l'inactualité. Il est très difficile de dire que je suis écrivain, je ne suis pas représentant politique, je ne suis pas historien, je ne distribue pas des bons points et je ne suis pas l'arabe du service d'une idéologie ou d'une autre.

Très difficile d'incarner une sorte de différence, de droit à l'universalité, de droit à la nuance. Et on vous somme d'appartenir, on vous somme de faire votre choix dans une sorte de guerre d'imaginaire perpétuel. Et ça, je le refuse. Moi, je veux être écrivain. J'ai découvert les livres parce qu'ils m'ont délivré de ce sort de n'être que moi-même. Depuis mon enfance, j'ai lu parce que c'était un moyen d'évasion, c'était un moyen d'augmenter ma vie. Et j'ai ce rapport très sensuel à la langue française. J'accepte et j'admets que mes aînés aient eu un rapport, disons, difficile avec la langue française. C'était la langue de l'oppression. Mais moi, je suis un enfant des indépendants.

Je suis né après. J'ai le droit de rêver dans la langue que je choisis. C'est vous qui avez appris au monde entier la condamnation dont vous faites l'objet. Vous étiez au courant du procès. Est-ce qu'il y a eu une défense ? Est-ce que vous avez mandaté un avocat ? Non. Alors, pour faire le point sur ce procès-là, ce procès a eu lieu le 7 avril. Il n'a pas été médiatisé. Habituellement, tout ce qui me concerne est hyper médiatisé au régime. Et je le conçois. J'ai appris que c'était à 5 jours de la visite du pape. Donc, il ne fallait pas faire trop de bruit. Donc, ça a été fait à Oran.

L'Association nationale des victimes du terrorisme avait annoncé déjà à l'époque du Goncourt qu'ils allaient déposer plainte contre moi. Donc, ils l'ont fait. Et le procès a eu lieu le 7 avril. Le verdict a été renvoyé pour le 21. Donc, il y a eu délibération. Et le 21, en fin de journée, ils ont prononcé le verdict qui était de 3 ans de prison avec une grosse amende, etc. Et ce que je dois rappeler, ce qui est très important à mon sens, c'est que c'est un procès absolument politique. Parce qu'au fait, je dois rappeler que moi, je n'ai pas publié Ouri en Algérie. Le roman n'a pas été édité en Algérie. Donc, juridiquement, je n'ai commis aucun délit en Algérie.

Sur la base de quoi on me condamne ? Donc, si je fais le bilan, je suis condamné sur la base d'un roman que j'ai édité en France par une juridiction qui n'a aucune compétence extraterritoriale. Et dans ce cas-là, je dois le rappeler aux auditeurs, « Si moi, je suis condamné pour ce livre, pourquoi pas mon éditeur ? » D'accord ? Quel est mon délit en Algérie ? De quoi suis-je coupable ? D'avoir écrit un roman en France ? Je ne le comprends pas. Sur la base de quoi j'ai été condamné ? Qu'est-ce qu'on me reproche par rapport à ce roman ? Bon, qu'ils viennent déposer des plaintes en France, ça, je peux le comprendre. On est dans une démocratie avec une justice.

Mais ils savent très bien que cette loi de la réconciliation n'a aucune valeur universelle. Donc, je ne comprends pas ce procès. Le 21, en 10 minutes à peu près, le verdict a été prononcé. Je l'ai appris parce que je suis journaliste en Algérie. Enfin, j'ai été depuis 30 ans. J'ai des amitiés là-bas, dans mon milieu, etc. Donc, j'ai appris que j'ai été condamné à trois ans de prison, etc. Il y a deux procédures dont vous êtes l'objet en Algérie. Celle-ci et une autre qui a été lancée par Sada Arban, une femme qui considère que vous lui avez volé, en quelque sorte, son histoire par l'intermédiaire de votre femme psychologue qui aurait recueilli son récit.

J'ai été très blessé au début, mais je savais que ça allait me coûter aussi ça. Moi, je n'ai raconté la vie de personne. C'est une œuvre de fiction. Ce n'est pas une autobiographie. C'est un roman qui raconte une guerre civile. J'admets et je comprends que des victimes puissent se reconnaître. Demain, j'aurai peut-être 20 personnes, 200 personnes qui vont me dire « Ah, mais je me suis reconnu dans ce roman. » Le délit que j'ai commis, c'est d'avoir parlé de cette guerre. Donc, après, j'ai l'habitude de régime de ces manières. Ils allaient me décrédibiliser, m'attaquer, etc. Vous parlez de deux affaires ? Non, il y en a plusieurs. Ça va durer encore dans le temps.

Ils vont m'attaquer sur tous les francs. Ils vont me déchoir de ma nationalité. Je le sais, je l'ai appris. Donc, ça ne va pas s'arrêter. On ne me pardonne pas ce roman. Et vous savez pourquoi ? Parce que j'ai parlé d'une guerre civile en langue française, en France, et j'étais récompensé pour ce roman, à l'époque où un régime entier investit la demande d'excuses et le récit de la décolonisation. Donc, je suis un petit peu pris au piège de tout cela. Si j'avais écrit ce roman norvégien, et je l'avais publié là-bas, je ne pense pas que j'aurais eu les mêmes réactions. Donc, maintenant, c'est quoi le délit ? Le délit, c'est d'avoir écrit ce roman. Je n'ai raconté la vie de personne.

Ça peut arriver pour un créateur, pour un cinéaste, pour un producteur, d'avoir des problèmes avec quelqu'un qui dit « Ah, je me reconnais dans ce roman ». Mais que cette affaire soit sponsorisée par un régime en entier, que ce soit suivi par des mandats d'arrêt, des diffamations, des attaques partout, je trouve cela hallucinant. Je ne suis ni le premier, ni le dernier écrivain à affronter la complexité de la frontière entre la fiction et la réalité. Mais pas à ce point-là. Pas à ce point-là. Je me souviens, d'ailleurs, en 2024, lorsque vous avez obtenu le prix Goncourt, je me souviens d'une conversation qu'on avait eue, vous disiez en substance que vos ennuis allaient commencer.

Bon, mes ennuis ont commencé bien avant. Meursault, contre enquête, quand je l'ai publié, j'ai eu de très graves problèmes. On a appelé à ma mort. Je n'aime pas parler de ça parce que je n'aime pas le rôle du martyr, écrivain, etc. J'ai publié les abords. On a détruit la tombe de mon père. Je me suis fait discret parce que c'était une blessure intime. Je n'ai rien dit. D'accord ? Mes chroniques ont été... En fait, je suis attaqué quasiment par tout le monde. Je ne joue pas les parano. Un régime ne m'aime pas. Je sais. J'en connais les raisons. Les islamistes ne m'aiment pas. J'en connais la raison.

Et beaucoup d'intellectuels de la rente mémorielle et du décolonial permanent à Alger ne m'aime pas et je sais pourquoi. Donc, écoutez, je ne suis pas en guerre contre ces gens-là. Moi, je sais juste d'être moi-même, d'écrire des romans et de revendiquer mon droit à l'expression, à la parole et à la fiction. Tout simplement. Donc, quand j'ai publié ce roman, je savais, parce que je vois des signaux dans la presse, je savais que j'allais le payer. Et quand j'ai eu le Goncourt, je vous jure que c'était un des plus beaux moments de ma vie, mais j'avais le ventre noué. Je savais qu'ils allaient me le faire payer. Je le savais.

Savez-vous que le jour où j'ai eu le Goncourt, le seul pays qui n'a pas donné cette information, toute la presse quasiment en Algérie il ne faut pas que l'on dise qu'il a eu le Goncourt. Et c'est triste parce que l'Algérie apparaît comme un pays infanticide. Au lieu d'être fier, moi je suis un enfant de l'école algérienne. Je suis un enfant de cette génération qui a été formée à l'école algérienne. Et si je suis arrivé à écrire des livres, à me faire lire de par le monde, c'est parce que j'ai été en Algérie, parce que j'ai vécu en Algérie, parce que je suis un enfant de la terre algérienne et que j'aime ce pays-là. Donc, je suis un peu triste. Pourquoi veulent-ils me tuer ?

Pourquoi ils veulent m'effacer ? Pourquoi ils veulent me faire taire ? Au lieu d'être fier que l'un des enfants de l'Algérie puisse plus ou moins se faire entendre de par le monde. Kamel Daoud, on se retrouve dans quelques minutes. On parlera littérature, littérature et politique puisque vous dites j'écris des romans, vous écrivez aussi des chroniques, notamment dans le point, des chroniques souvent politiques. On évoquera donc cet autre verset également de votre plume. 8h sur France Culture.

16:49
Présentateur

6h30, 9h, les matins de France Culture. Guillaume Erner.

16:55
Invité

Oui, Kamel Daoud, écrivain algérien de langue française, franco-algérien de langue française. Écrivain de langue française. Vous êtes écrivain, en tout cas. Vous avez publié Ouris, notamment chez Gallimard qui a obtenu le prix Goncourt en 2024. Je disais place à la littérature, littérature politique jugée comme telle. Comment percevez-vous les choses ? Je dis politique parce que vous avez notamment été condamné par le régime algérien qui trouve que votre littérature a des relents politiques. C'est toute l'attention de la littérature, c'est de ne pas être exclusivement politique et d'aller au-delà du politique. Je reprends les citations d'un écrivain espagnol que j'admire.

Être écrivain, c'est affiner et inventer des questions. Être politicien, c'est prétendre avoir des réponses, comme autant être un presseur religieux ou un clair qu'un prêtre. Donc notre métier à nous, écrivains, ce n'est pas de fournir des réponses, c'est d'affiner et d'inventer des questions. En fait, c'est une constante chez vous, vous n'aimez pas tellement les réponses, vous n'aimez pas les réponses sur Dieu, vous n'aimez pas les réponses sur la politique. C'est ennuyeux d'avoir toutes les réponses au début. Qu'est-ce qu'on va faire du reste de la vie ?

Je me suis toujours senti enfermé quand j'étais gamin dans un petit village où j'ai grandi avec cette idée que tout était explicable, tout était expliqué. J'adorais la science-fiction parce que c'est une forme de métaphysique et de rebeller en métaphysique. On me dit que le ciel et les peuples de prophètes et de dieux arrivent des romans d'Arthur Sir Clark et je vois que le ciel est infini. J'adore ce côté infini, j'adore la pesanteur, j'adore l'énigme et j'ai très peu de goût pour les explications définitives, pour les réponses, pour les solutions. Et la littérature, ce n'est pas une solution ? Absolument pas.

C'est affiner, encore une fois, les interrogations, c'est écrire sur la précarité, c'est dire le mal et le bien. Nous lisons parce que nous y allons pour retrouver l'ambiguïté qui nous habite. On n'est pas des héros d'un récit définitif, il n'y a pas les bons et les méchants. Je lis Nabokov-Lolita parce qu'on est tous coupables. Je lis Dostoyevsky parce qu'on est tous coupables aussi. La littérature, elle a inventé l'ambiguïté, la précarité, le doute sur soi et la fragilité. C'est pour ça qu'elle est humaine. C'est un art qui dure depuis trois siècles et il est fascinant parce que tout le monde est héroïque et tout le monde est coupable. Tolérer cette ambiguïté en ce moment ?

Non, c'est justement ce qui fait que la littérature elle est accusée de tout. Pour moi par exemple, je prends ma petite histoire. Qu'est-ce qu'on me demande ? C'est de trancher, c'est de prendre un camp par rapport à l'autre, c'est de dire oui ou non mais les uns par rapport aux autres alors que moi j'arrive qui suis-je ? On me demande beaucoup de choses, on dit de moi beaucoup de choses, on me suppose beaucoup de choses et au fait je ne suis qu'un grand lecteur qui de temps en temps écrit les livres qu'il aurait voulu lire des livres qui ont été écrits par d'autres personnes. J'aime rêver, j'aime le côté insulaire de la littérature, j'aime le côté apesanteur.

Vous savez quel est le moment qui me fascine le plus quand j'étais enfant ? C'est le moment, les premières images où un avion décolle, on est au début du siècle. C'est la première fois que l'apesanteur a été maîtrisé alors que c'était le domaine du religieux, on ne pouvait s'envoler, compris on. Et d'un coup arrive quelqu'un qui invente l'avion et ce moment d'apesanteur, je suis fasciné par l'espace, par la science-fiction, par la voûte. Je suis fasciné par la littérature parce qu'elle m'ouvre le reste du monde. J'aime la littérature parce que fondamentalement, c'est une littérature d'évasion.

C'est une littérature pour augmenter sa vie, pour aller vers l'autre et pour dire qu'à la fin, le monde est inexplicable et que moi, je suis là juste pour tenter de proposer une petite explication par le désir, par la métaphore, par autre chose. Donc, c'est ça ce que j'aime la littérature. Et qu'est-ce qu'on me demande ? Est-ce que vous êtes algérien ? Est-ce que vous êtes français ? Est-ce que vous écrivez ? Pourquoi vous écrivez en français ? Est-ce qu'on pose ce genre de questions à Houellebecq ? Non, on interroge sur son imaginaire. Moi, on m'interroge sur mes instruments de musique. Moi, j'ai envie d'être un écrivain. C'est ce que je réclame.

Je vis en France parce que j'aime ce pays, parce que j'aime son histoire de littérature. Je suis là aussi parce que je me sens libre. Et tout ce qu'on veut, c'est m'astreindre, m'assigner, m'obliger, etc. Alors, qu'est-ce que vous savez ? Je vais lire et écrire pour échapper à tout ça. Mais justement, Houellebecq, notamment sous mission, avait été lu, je pense, très mal lu, comme s'il donnait des réponses. Oui, et je pense que ça, c'est le sort des grands ouvrages. On les lit selon la circonstance politique. Mais la circonstance politique passe. Je peux lire, par exemple, le loup des steppes de Hermannès, que j'adore. Hermannès a été contre la guerre. Il a vécu des moments très durs.

Qui s'en souvient maintenant ? Personne. Les lecteurs de loup des steppes ou de Damien ou de Le jeu des perles de verre ne voient pas l'arrière-plan politique parce que la lecture politique est dépassée. Elle est morte. On lit ce qu'on lit maintenant. Je lis Les aveux de Saint-Augustin. Je le lis comme un ouvrage, un dialogue fascinant entre le nouveau croyant et sa mère, sa propre mère. J'aime cette littérature-là. On n'échappe pas aux politiques, mais on y va. Mahmoud Darwish, le grand poète palestinien que j'admire, disait cette phrase magnifique. Quelqu'un qui l'interrogeait sur le politique justement, il disait la politique, ce n'est que l'un des prénoms du destin chez nous.

Il y a quelque chose de grec dans la façon qu'ont les écrivains de parler du politique. Moi, je n'en parle pas pour m'y enfermer. Ce n'est pas ma mission. Moi, j'essaie d'écrire des livres pour échapper à l'assignation politique et ce n'est pas évident. Et alors, un écrivain qui donne des réponses politiques, je pense par exemple à certaines pièces de théâtre de Sartre, mais il n'y a pas que cela. Vous en pensez quoi ? Mais est-ce qu'on les lit uniquement parce qu'on a l'arrière-plan politique ? Non. On peut lire les éditos de Sartre. Ils avaient du sens à cette époque-là. Moi, je relis les éditos de Camus parce qu'il y a un plaisir à les lire.

Oui, mais vous voyez justement, vous relisez Camus, vous ne relisez pas Sartre. Exactement. Et vous avez la réponse de votre question. On parle un peu de Boilem Sansal ? Si vous voulez. Boilem Sansal qui était jadis chez Gallimard, qui lui aussi a été condamné par les Algériens, qui a réussi à l'origine d'Alger. Les Algériens ne condamnent pas leurs écrivains. Ils les aiment. Aujourd'hui, Boilem Sansal a rejoint une autre maison d'édition. Il a occupé la une du journal du dimanche avec Philippe Devilliers. Qu'est-ce que ça vous inspire, Kamel Daoud ? Écoutez, ces derniers jours, par exemple, à Alger, il y a eu un livre qui a été retiré d'une librairie. La librairie a été scellée.

La police a sommé les clients qui ont acheté le livre de le restituer. Ce que je veux vous dire par ça, c'est que ce milieu-là à Alger s'est tué à l'époque sur Boilem Sansal et sur moi parce qu'on a cru que la liberté était sécable. On choisit des morceaux. La liberté n'est pas sécable. On la défend pour le principe. Ceux qui se sont tués hier à Alger sur le sort des écrivains malmenés par le régime, le payent maintenant. Il y a des maisons d'édition scellées, il y a des gens qui vont en prison, il y a une terreur. Ce que je veux vous dire, c'est qu'on vient en France, je suis venu en France parce que c'est un pays de liberté. C'est un pays Il n'y a pas quelqu'un qui va faire son rapport.

C'est pour ça que j'aime ce pays. Ce que je veux vous dire, c'est qu'il faut faire très attention. Boilem Sansal, je ne peux pas parler à sa place. Moi, je l'ai soutenu quand il était en prison et ça, c'est un principe. S'il revient en prison, je le referai. Un écrivain n'a pas sa place en prison. Je n'ai pas ses qualités, je n'ai pas ses défauts et je ne suis pas Boilem Sansal. Il faut me voir comme étant quelqu'un qui est différent, qui a une histoire différente et qui a une vocation différente mais je le soutiendrai. Maintenant, je ne suis pas d'accord avec la manière dont le divorce avec Gallimard s'est fait. Gallimard, c'est une très belle maison. Je suis très fier d'y appartenir.

Elle a beaucoup aidé Boilem Sansal, etc. J'aurais voulu que ça se passe dans la discrétion, dans le silence et que cela ne joute pas un peu au récit fantasmé sur les départs, sur les avaloirs, sur l'éditorial, etc. Ça, c'est un aspect. D'un autre côté, attention, mais vraiment, parce que j'aime ce pays, la France, parce que j'y suis, attention à juger les écrivains pour leurs idées parce qu'on arrivera à l'autodafé un jour ou l'autre. Ce que je veux dire, c'est que Boilem Sansal, si on ne l'aime pas, on ne le lit pas. D'accord ?

Mais il est en France, il peut dire ce qu'il veut et je crois aussi, à titre personnel, que la proximité avec le politique pour un écrivain est mauvaise, elle est dangereuse. Encore une fois, nous ne faisons pas le même métier. Un écrivain invente des questions et un politique donne des réponses et chacun son métier. Donc la proximité entre le politique l'écrivain, elle est désastreuse pour moi. Mais la liberté de Saint-Saad, elle est essentielle pour lui, pour nous tous et pour ce pays-là. Donc il faut faire attention au jugement facile. Vous comprenez pourquoi il est parti de chez Gallimard ? Franchement, non.

J'ai essayé de comprendre de loin, mais je pense que vous pouvez l'inviter et lui poser la question. Mais je pense, ce n'est pas le départ qui me pose problème. C'est la manière avec laquelle ça s'est fait, ça a été médiatiste. Ça, je n'aime pas trop. Moi, je suis un homme de la discrétion. Donc ça, je ne vous réponds en toute sincérité. Maintenant, les raisons pour lesquelles il est parti ou pas, ce sont les siennes. Et on est en démocratie. Et il fait ce qu'il veut. Est-ce que j'approuve ? Non, il y a des choses que je n'approuve pas. Est-ce que je soutiens ses idées ? Non. Pas toutes ses idées. Est-ce que je soutiens la proximité avec le politique ? Non.

Mais Boalem Saint-Saad est un écrivain qui est libre, qui a le droit d'écrire ce qu'il veut et vous avez absolument le droit de ne pas lire ses romans. La proximité avec le politique. On parlait tout à l'heure justement de la dimension politique de la littérature. Faire une commune, une du JDD, donc d'un journal dans la sphère Bolloré, avec Philippe Devidier, est-ce que ça ne signifie pas que, je ne sais pas, les écrivains peuvent être parfois mauvais juges du politique ? C'est une question que je vous pose. C'est possible. Il y a eu des aveuglements. Vous parliez de Sartre. Sartre a été aveugle sur beaucoup de choses. sa campagne aussi. Voir beaucoup de choses. On peut s'aveugler.

Les grandes idées sont difficiles à assumer. Ça rend myope parfois. Donc, oui, il y a des proximités avec le politique que moi, je ne tolère pas. Moi, je m'interdis. J'ai une hygiène de vie. Je m'interdis la proximité avec le politique. Et j'essaye. Je n'essaie de ne pas... Tous les politiques ? En France, on a la passion du politique comme en Algérie. L'Algérie, c'est un pays né d'une révolution et la France aussi. Donc, il y a une passion du politique. On surpolitise le tout. C'est assez dangereux. On a des idéaux qui sont là. On a des gens qui y croient. On a des gens qui se battent pour ça, etc.

Donc, oui, ce que je veux vous dire encore une fois, c'est qu'il faut quand même rester prudent sur le jugement hâtif. Il faut faire attention. Pourquoi ? Vous l'avez dit, je suis algérien et je sais que l'on perd ses libertés très rapidement. Je sais qu'on devient lecteur et on devient procureur très rapidement. Bon, mais s'afficher avec Philippe de Villiers, c'est donner prise à ceux qui disent aujourd'hui que Boilem Sansal est devenu d'extrême droite. Ils peuvent le dire. Ils sont libres. On est en démocratie. Ils peuvent faire ce qu'ils veulent. On est en démocratie. Encore une fois, c'est le principe de liberté que je défends. Je ne suis pas là pour répondre au choix de Boilem Sansal.

Vous pouvez l'inviter. Il va vous répondre. Il le fait. Mais personnellement, au fait, quel est le fond du problème ? C'est qu'on veut réduire à une sorte de simplicisme le statut de l'écrivain franco-algérien. Il doit être ceci et cela. Parce que l'écrivain franco-algérien oui, mais c'est aussi un objet de fantasme politique. Chacun veut l'avoir à ses côtés. Il y a ça. Moi, je récite perpétuellement franchement à toutes ces sollicitations-là et je reste assez loin. C'est un objet politique parce que l'islam est un objet politique. Je ne vois pas le lien.

Parce que Boilem Sansal, par exemple, je crois qu'il a beaucoup écrit sur l'islam et vous, directement et indirectement, Ouris est aussi un roman sur l'islam. Non, absolument. Absolument pas. C'est totalement faux. Je suis désolé de vous dire. Moi, je ne suis pas théologien. Je n'écris pas sur l'islam. J'écris sur les musulmans. J'écris surtout sur les islamistes. Mais je n'ai pas la prétention ni le savoir-faire ni la compétence pour parler d'islam. Je ne suis pas théologien. Alors, dans ce cas-là, si vous voulez que je précise, je dirais qu'Ouris est un roman sur l'instrumentalisation de l'islam. Oui. Je pense...

Vous savez, j'étais un jour en Belgique et quelqu'un m'a posé la question en disant que le Coran, il y a des versets violents. Je lui ai dit oui, mais les dieux grecs n'étaient pas des gentils. Ce n'étaient pas des boy scouts. Et je lui ai dit si vous vous donnez un livre de cuisine à un cannibale, il vous mangera avec. Donc, le problème de fond, c'est que oui, il y a une radicalité des islamistes qui ont fait la guerre à mon pays, qui ont fait la guerre à des gens que je connais, qui nous a coûté des centaines de milliers de morts et j'ai l'absolu droit d'en parler. Et je crois que ma tragédie vaut autant que le reste qu'en Brécis.

Je ne veux pas vous embarrasser avec Sansal, mais je suis étonné par ce qui ressemble à une forme de radicalisation de cet homme alors que d'ordinaire, les écrivains sont censés être protégés de la radicalisation. Je ne sais pas, je vous invite à lui poser la question. Franchement, je n'ai pas répondu à la base des autres. Vous pouvez répondre en tant que Kamel Daoud pour Kamel Daoud. Oui, tout à fait. Écoutez, j'ai aussi un autre principe, c'est que j'essaie de sortir du, ce que j'appelle moi, le lien de violence. En Algérie, il y a beaucoup de gens qui m'attaquent. Je ne réponds jamais. Pourquoi ? Je ne veux plus surscrire au lien de violence.

Ce n'est pas parce qu'on m'a violenté que je réponds avec une autre violence qui va alimenter la partie de l'autre. Je crois qu'en Algérie, comme ici, il y a des blessures, il y a des idéaux qui ont été blessés, etc. À partir du moment où vous répondez avec une radicalité, vous alimentez la radicalité de l'adversaire. Je ne souscris plus à cette logique-là. J'essaie de faire de la littérature. Maintenant, qu'il y ait de la radicalité, c'est un peu le climat de notre époque. C'est-à-dire, parce que c'est confortable d'être radical, parce que ça rassure d'être radical, parce que ça nous dispense de penser, d'assumer la précarité. Ça nous dispense d'assumer la fragilité humaine. D'accord ?

Pour l'âme Saint-Salle, je pense qu'on en parle peut-être avec beaucoup de... On oublie qu'il a fait une année de prison. On oublie qu'on lui a volé une année d'une manière injuste. Est-ce que cela explique ? Peut-être. Mais encore une fois, il faut poser la question. Maintenant, pour répondre à votre question, voici mon principe de base. Ici, on est en démocratie. Je défendrai la liberté de chaque écrivain. Aucun écrivain n'a à être en prison pour ses opinions. Ça, c'est clair, net et précis. Maintenant, est-ce qu'un écrivain peut avoir des acontances politiques comme vous le dites ? Je pense, à titre personnel, je pense que ce n'est pas une bonne chose.

Mais chacun est libre dans ce pays aussi d'assumer et de faire les choix qu'il veut. Je ne suis pas en train de défendre les choix de Boilem ni de les critiquer. Je suis en train de rappeler le principe de base et de rappeler que les libertés, on les perd très facilement. Donc, attention aux inquisitions. Vous êtes français, vous allez être de plus en plus français si on vous déchoit de la nationalité algérienne par ailleurs Kamel Daoud et vous êtes un intellectuel, donc désormais un intellectuel français. Le fait que le patron de Grasset a été limogé, beaucoup de vos confrères quittent cette maison d'édition. Je ne sais pas très bien d'ailleurs qui y reste encore.

Qu'est-ce que ça vous inspire ? Encore une fois, on revient aux propos précédents, c'est-à-dire les proximités politiques idéologiques avec le métier d'écrire et le métier d'éditer sont dangereuses. Je conçois qu'il y ait des médias qui appartiennent à certains courants politiques et je pense que c'est ça et c'est normal. Maintenant, les accointances entre des maisons d'édition et des convictions politiques propres, je les trouve désastreuses pour les écrivains et pour le métier d'éditeur. L'éditeur doit survivre, transcender, doit faire son métier. On n'est pas là pour faire encore une fois de la politique.

Donc, quand on parle de clause de conscience, quand on parle d'indépendance, quand on parle de protéger des écrivains, je suis avec ça. Je suis avec ça. Je suis avec l'idée de préserver le métier d'édition et le métier d'écrivain des affiliations politiques trop ouvertes, trop évidentes. Donc, je soutiens les écrivains qui réclament cette liberté de conscience, qui réclament des clauses, qui réclament une indépendance des éditeurs et qui réclament leur propre indépendance. Ça, je le soutiens. Quoique, beaucoup d'écrivains ne m'ont pas soutenu alors que je viens d'être condamné à trois ans de prison. Donc, pour un roman, tout simplement. Mais je ne réclame pas le soutien.

C'est mon drame, c'est à moi de le vivre tout seul. Donc, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ? Je ne suis pas content quand je vois des maisons d'édition se rapprocher un peu de courants politiques de part et d'autre, encore une fois. Mais vous êtes dans deux métiers difficiles, journaliste et écrivain. Ce sont aujourd'hui deux métiers qui sont très fragilisés par le pouvoir économique parce que c'est compliqué pour un journal d'être rentable. Ce n'est pas facile non plus pour une maison d'édition. et des oligarques, des milliardaires peuvent transformer ça un peu en leur jouet. Alors, ou bien c'est le pouvoir politique ou bien c'est le pouvoir économique. Et donc ?

Je voulais connaître votre sentiment d'inconfort face à cette situation. Oh, il est permanent. Il est permanent. Voilà, c'est ce que je voulais savoir. Je ne sais pas faire autre chose. Je crois que parfois j'arrive à bien écrire et j'essaie de... Mon métier, c'est les mots. J'essaie d'exprimer ce que je pense. J'essaie d'essayer de trouver de bonnes questions et d'éviter les réponses faciles. L'économie éditoriale va mal, on le sait tous. Mais le monde va mal aussi. Nos misères éditoriales ne valent rien par rapport au palier du Proche-Orient, etc. Donc, j'essaie de garder bonnes mesures. Enfin, je ne saurais pas répondre à une question qui n'a pas été posée.

Je parlais du Proche-Orient en disant, sur le ton de la boutade, que si le Proche-Orient n'existait pas, à la fois les journalistes auraient moins de travail, mais je crois que le monde aurait moins de problèmes. Vous me disiez je ne suis pas politologue. Alors, vous n'êtes pas politologue, mais vous avez quand même un point de vue sur l'existence et sur le rôle du Proche-Orient dans le désordre mondial.

34:06
Locuteur

Oui.

34:06
Invité

Est-ce que vous avez un point de vue sur la guerre civile au Soudan ? En tout cas, on est là pour en rendre compte. Je vous donnerai ma réponse et on va échanger mes réponses sur le Soudan et l'autre sur le Proche-Orient. Et dans les deux cas, on n'y vit pas. On regarde ça de loin. Au fait, ce que je veux dire encore une fois, j'ai vécu la guerre civile algérienne. D'accord ? J'étais jeune. Et ce que je trouvais gênant, c'était les gens qui avaient des réponses et des avis alors qu'ils n'ont jamais mis les pieds en Algérie pendant la guerre civile. Je ne dis pas que les solidarités sont vannes. Non, elles sont essentielles. Elles sont éthiques et elles sont une obligation humaine.

Il faut être solidaire avec les malheurs du monde. Mais je crois qu'il y a assez de malheurs dans le monde pour que chacun puisse se consacrer à un scandale, à une guerre et à aider là où il peut. Donc, je reviens à votre question sur le Proche-Orient. De loin, oui, je vois à la fois le bénéfice de la démocratie française parce que là, on est protégé. Je vois aussi le désastre. Vous dites qu'il faut effacer le Proche-Orient. On sera désorienté dans ce cas-là parce que le Proche-Orient dans sa complexité fait partie de notre complexité. Bon, je pense que je vous ai lu quand même écrivant par exemple sur Donald Trump. Qui peut s'en empêcher ?

Je vous ai lu et je crois que le Proche-Orient est malgré tout une question. Mais bien sûr. Chaque fois, je répète que je le fais avec beaucoup de précautions. D'accord ? J'essaie de ne pas avoir un avis tranché, de ne pas avoir un avis facile. C'est ce que je vous dis. Je suis éditorialiste. J'ai un avis. Pourquoi ? Parce que ce qui se passe ailleurs impacte ce qui se passe chez nous, dans mon environnement immédiat. On ne peut pas dire que cela ne nous concerne pas. Mais on ne peut pas dire qu'on en sait plus que les victimes elles-mêmes sur place. C'est cette prudence-là à laquelle j'invite. C'est une prudence humaine.

Il y a un pays que vous connaissez bien et là, je ne vous laisserai pas vous défiler. C'est l'Algérie. Il y a chaque jour dans la presse des articles relatifs aux relations franco-algériennes qui sont devenus une sorte de chapitre au sein de l'actualité. Là, c'est Laurent Nunez, le ministre de l'Intérieur qui évoque cela. Mais ce sont des informations quotidiennes. Avez-vous une ou deux indications à donner à nos gouvernants sur ce qu'il conviendrait de faire avec l'Algérie ? Moi, qui viens d'un petit village algérien, vous pensez que je vais conseiller des ministres français pour leur donner un avis sur eux ? Non. Je ne me défile pas par rapport à vos questions. Croyez-moi.

Ce n'est pas modestie. J'essaie juste de garder les pieds sur terre. J'ai appris une chose chez beaucoup d'écrivains, c'est le sens de la mesure. Je ne suis pas grand-chose. Je peux avoir une opinion, un avis, il faut que j'en sois responsable, mais je ne peux pas me mettre à la place des victimes, etc. Je n'aime pas la prétention à la vérité absolue. C'est ce que je voulais vous dire. Je ne me défile pas. Je rappelle ceci. Maintenant, sur la politique franco-alchérienne, bien sûr, j'ai mon avis. Bien sûr, j'ai mes off et mes on. Bien sûr, j'ai mes emportements et mes colères. Et c'est difficile de se retrouver.

Je dis souvent à des politiques que je rencontre, il y a quatre pays dans cette affaire. Il y a l'Algérie, il y a la France, il y a l'image de l'Algérie en France, il y a l'image de la France en Algérie. Et avec quatre pays, c'est difficile de trouver un accord. Oui, effectivement. Il y a ces images-là, des images qui changent, des images qui sont... Ce qui change, je ne suis pas sûr, c'est parce qu'elles ne changent pas. Vous voyez, les Algériens, la plupart, qu'est-ce qu'ils savent de la France ? Je parle de la jeune génération ou de l'ancienne génération. Une image, un récit sur la colonisation, un récit de violence. Les gens ne viennent pas ici.

Bon, là, ils n'ont pas de visa, ils ne peuvent pas circuler. On ne connaît pas réellement la France. Moi, je reçois du coup de fil en me disant la France est à feu et à sang. Je dis non, je suis dans le sixième, là, je sors de Sciences Po. C'est vrai qu'il y a des non-problèmes, mais ce n'est pas l'image, l'effet de loupe médiatique. Et inversement aussi. C'est pour ça que je parle d'images prégnantes, d'images qui sont installées et qui nous empêchent d'avoir un peu... Il y a la barrière linguistique.

Très peu de gens maîtrisent la langue arabe et je trouve que très peu de gens, même chez les élites universitaires, lisent toute la masse éditoriale médiatique en arabe, qui est la plus dominante. Donc, il y a de la méconnaissance sous le nom ou sous le prétexte d'une fausse proximité. Un dernier mot. Est-ce que vous arrivez encore à écrire... Là aussi, c'est un thème que l'on a souvent abordé ensemble. La manière... Un écrivain qui doit réussir à trouver de la force de faire des romans sous la pression, sous une pression politique, médiatique, que... Franchement, j'ai une hygiène de vie. Je n'ai pas de télévision à la maison. Je n'ai quasiment pas de réseaux sociaux.

Je préfère une autonomie de la réflexion. J'aime la littérature. C'est le seul endroit où je me sens en sécurité. C'est pour ça que j'écris. C'est le seul endroit ordonné pour moi. Et donc, oui, j'écris. J'écrirai d'autres romans. J'écrirai d'autres houris. Je parlerai de la guerre civile. Bon, ça me vaudra encore trois ans ou dix ans de prison. J'écrirai sur ce que j'ai envie. J'écrirai parce que la littérature est belle. Je me sens en confiance. Et je sens que le monde devient plus ou moins cohérent quand j'écris. C'est pour ça que j'aime. J'aime lire. Et quand je ne suis pas satisfait par ce que je lis, je me mets à écrire.

Quand vous écrivez un papier, pour Le Point, par exemple, pour un autre journal, vous vous sentez en sécurité aussi ? Oui. Je me sens en sécurité. Parce que pour moi, écrire une chronique, ce n'est pas un exercice de réflexion uniquement. C'est un exercice de style. J'aime cette langue. J'aime la musicalité. J'aime cette culture de l'éditeur musical et bien écrite de l'époque. Oui, parce que j'exerce juste un droit de réflexion. Merci beaucoup, Kamel Daoud, d'être venu ce matin. Ouris, votre livre, publié aux éditions Gallimard. Merci pour vos questions. Dans quelques instants, notre camarade Gilles Gressani du Grand Continent et Benoît Peters. 8h43 sur France Culture.