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Podcast / conversationLe Monde (sur YouTube)· 26 décembre 2018 12 minDivertissementCulture, médias & sport

Notre-Dame, Saint-Denis... Faut-il reconstruire les monuments détruits ?

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Voici Xi’an, en Chine. C’est une ancienne capitale impériale, dont je m’apprête à explorer l’un des palais, à trente kilomètres de la ville. J’apprends qu’il a été construit sous la dynastie Tang, c’est à dire en 747 après Jésus-Christ, il y a environ 1 300 ans.

Ça signifie que les marches que j'ai sous les pieds, des empereurs les ont foulées, il y a des centaines d'années. Et ça, c'est un peu génial. Mais quelques minutes plus tard ...

En une phrase, ce palais impérial plutôt cool, avait soudain perdu tout intérêt. Mais au fond, pourquoi cette déception ? « Dans le passé, le patrimoine était défini comme physique.

C’était vraiment dans les détails architecturaux et même dans l’Histoire. Alors c’est ça que vous avez senti. Que vous avez senti quelque chose qui n’était pas « vrai », historiquement parlant. » Christina Cameron est chercheuse.

Elle enseigne l’histoire du patrimoine bâti à l’Université de Montréal. Ce qu’elle décrit, c’est une notion que l’on appelle l’authenticité. Ça signifie que ce qui fait la valeur d’un monument, c’est avant tout sa sincérité, ou dit autrement, sa fidélité à l’Histoire.

Prenez cette tour. Juste au moment où j’étais en train d’y apposer la dernière pierre ... « Attention ! » Ce qui vient de se passer a beau être tragique, cela fait partie de l’histoire de cette tour.

La reconstruire à l’identique, ça pourrait donner l’impression qu’il ne s’est rien passé. Or, c’est faux. Cette nouvelle tour n’est donc pas sincère, donc pas authentique, et donc, selon cette logique, un peu nulle.

Sauf qu’évidemment, tout le monde ne partage pas cet avis. On ne peut pas parler de reconstruction de monuments historiques, sans évoquer Eugène Viollet-le-Duc, un architecte français , qui vécut justement au moment de l’invention de la notion de « monuments historiques », au milieu du 19e siècle. Et si vous allez là-haut, vous le verrez peut-être.

La statue que l’on voit ici, sur le toit de Notre-Dame, c’est lui. Il est déguisé en Saint-Thomas, patron des architectes et il contemple son oeuvre : la flèche de la cathédrale. Cette signature un peu mégalo, Viollet Le Duc en a eu l’idée lorsqu’il fut chargé de restaurer la cathédrale, au milieu du 19e siècle.

Sauf qu’il fit bien plus que la restaurer. Il en redécora la façade, le mobilier intérieur et en réinventa même plusieurs parties, comme, par exemple, sa flèche. L’originale, qui datait du 13e siècle, fut démontée en 1786 après avoir menacé de s’écrouler.

Bien qu’elle eût disparu depuis des décennies, Viollet-le-Duc choisit donc d’en bâtir une nouvelle. Et il décida de prendre pour modèle celle de la cathédrale d’Orléans, soit une flèche construite 600 ans après celle de Notre-Dame. Si Viollet-le-Duc se permet cet anachronisme, c’est parce que ce qui compte pour lui, c’est ce qu’il appelle la cohérence stylistique du monument.

Il définit la restauration de la façon suivante : « Restaurer un bâtiment, ce n’est pas le préserver, le réparer ou le reconstruire, c’est le replacer dans un état complet qui a pu ne jamais exister à une époque donnée ». En gros : peu importe l’authenticité tant qu’il y a la beauté. Ou plutôt, ce que lui pense être la beauté. « Ça consiste à dire au fond : le monument ancien est un monument qui est un objet intellectuel avant d’être un objet d’histoire. » Alexandre Gady est professeur d’histoire de l’architecture à la Sorbonne et président de l’association Sites et Monuments. « Et cet objet là, intellectuel, il faut le restituer dans une pureté plus ou moins mise en valeur, affirmée, Au fond, c’est de la purification non pas ethnique, mais archéologique. » Aujourd’hui, la plupart des travaux de Viollet-Le-Duc sont très controversés.

Et ses abus ont largement influencé la doctrine de la restauration au 20e siècle. La Charte d’Athènes en 1931, puis celle de Venise en 1964, proscrivent, a priori, toute reconstruction. Et les Européens qui rédigent ces textes en font une règle universelle, adoptée par l’UNESCO.

Le problème, c’est qu’ils ont un peu oublié d’inviter le reste du monde. « C’est donc une vision internationale très occidentale. » Jacques Moulin est architecte en chef des monuments historiques. « Cette Charte de Venise, lorsque vous la lisez, vous êtes stupéfaits de découvrir que le monde international en 1960 ne comprend ni russe, américain, ni le moindre asiatique a part un japonais symbolique.

En tout cas aucun asiatique depuis Istanbul jusqu’à la Corée. » Or, au Japon, où l’architecture est historiquement fondée sur le bois, et non la pierre, la reconstruction rituelle des monuments est une quasi religion. Depuis des siècles, le sanctuaire d’Ise est reconstruit tous les vingt ans de façon méticuleuse et selon des coutumes ancestrales.

Résultat : lorsqu’en 1992, le Japon adhère à la Convention du patrimoine mondial, la communauté internationale est face à un dilemme. Faut-il refuser de reconnaître les monuments historiques japonais, et donc condamner l’architecture de toute une civilisation ? Ou bien accepter de faire évoluer la doctrine internationale ?

En 1994, les experts du patrimoine se réunissent de nouveau, mais cette fois à Nara, au Japon. Pour la première fois, une interprétation plus large de la notion d’authenticité est adoptée : l’authenticité immatérielle. Ce que ça veut dire, c’est que l’authenticité d’un monument n’est pas seulement matérielle et physique, mais qu’elle existe aussi dans la fonction, la tradition, ou la connaissance transmises par un monument.

Le résultat, c’est que la reconstruction devient compatible avec la notion d’authenticité d’un monument. Et cette authenticité immatérielle, c’est justement l’un des arguments utilisés pour défendre un projet très controversé en France : la reconstruction de la flèche de la Basilique de Saint-Denis. Depuis 150 ans, cette basilique est orpheline de sa flèche et de sa tour Nord.

Et devinez qui est à l’origine de cette disparition... ce cher Viollet-Le-Duc.

En 1845, une tempête fragilise la tour et sa flèche. Un architecte du nom de François Debret, entreprend alors de les démonter, pour pouvoir les consolider et les remonter plus tard. Mais Viollet-Le-Duc l’accuse d’avoir utilisé des pierres trop lourdes.

Face à la polémique, Debret finit par démissionner, et Viollet-Le-Duc, qui a décidément l’air d’être une personne super, récupère le chantier. Il restaure la basilique, mais faute de moyens le remontage n’aura finalement jamais lieu… Jusqu’à aujourd’hui. 150 ans plus tard, le projet a resurgit. « Ça a été un monument au Moyen- âge qui a été une des grandes vedettes de l'architecture européenne.

Donc, c'est aujourd'hui une véritable gageure de remonter ça avec la même qualité de matériaux, la même qualité de taille, la même qualité de sculptures ». Pour Jacques Moulin, qui est chargé du remontage de la flèche, l’un des arguments principaux en faveur de cette reconstruction, c’est la connaissance très précise que l’on a du monument. « La documentation sur cette tour et cette flèche s’avèrent extraordinairement riche.

Au point qu’elle dépasse toute la documentation que l’on a sur tous les clochers de la même époque en France, même quand ils subsistent ! » Pour lui, reconstruire cette tour et cette flèche, c’est transmettre cette connaissance, et donc cette authenticité, de la même façon que les rituels de reconstruction le font pour les temples japonais. Pour Alexandre Gady, en revanche, reconstruire un temple japonais ou une église française, ce n’est pas comparable. « Dans la culture japonaise, ce sont des processus qui durent depuis des centaines d’années.

Selon toujours les mêmes règles, les mêmes objets, les même façons de faire les choses. Nous, nous avons des ruptures, des accidents, des contestations, des oublis. » Selon lui, si la notion d’authenticité immatérielle n’est pas pertinente en Occident, c’est parce que celui-ci a fait un choix différent. « Le 19e siècle européen dit : les monuments du passé ont un sens, ils nous intéressent comme ils sont, ils racontent des histoires, eh bien on va faire une chose incroyable : on va les garder. » Mais derrière les débats sur l’authenticité, se cache une autre question : celle du rapport entre les monuments historiques et le public.

À Saint-Denis, l’un des arguments de la reconstruction, c’est la création d’un chantier pédagogique pour le public, à partir du printemps 2019. « C'est une flèche qui montre l'avenir, ça va être un chantier de reconstruction qui va être partagé, montré, qui va être un lieu de découverte pour les jeunes. » Il faut dire que la basilique souffre d’un désintérêt non mérité.

Considéré comme l’une des premières grandes réalisations de l’art gothique, nécropole des rois de France, elle reçoit pourtant vingt fois moins de visiteurs par an que Notre-Dame. Là encore face à ce problème, deux visions s’affrontent : D’un côté, ceux qui pensent que l’intérêt du public doit être ranimé à tout prix. « À un moment, un monument est quand même fait pour le public.

Il appartient au public et il n’a aucun autre rôle, aujourd’hui, que le public. Effectivement, j’estime que l’aspect public d’un monument doit primer sur sa conservation puisque c’est grâce à lui que la conservation existe. » Et de l’autre ceux qui estiment que ce n’est pas aux monuments de s’adapter au public, mais l’inverse : « Il faut que les gens s’intéressent à ce qui existe pas à des chimères.

On peut tout reconstruire, comme on voudrait ressusciter tous les morts qui étaient formidables. Moi j’ai très envie de passer un quart d’heure avec Winston Churchill. Bon, il est mort. » Une chose est sûre dans ce débat, les responsables chinois de mon palais impérial Tang ont choisi leur camp.

Tous les jours, à la tombée de la nuit, sur le site même de ce palais entièrement reconstruit, les visiteurs qui le souhaitent ont droit à un une activité révélatrice. Un spectacle son et lumière dédié à l’histoire d’amour qui unit jadis l’empereur et sa concubine préférée. Promis, c’est exactement comme à l’époque.

Il y a un aspect dont on n’a pas parlé : c’est la question de la reconstruction après une destruction volontaire, comme, par exemple, la guerre. C’est passionnant mais le problème c’est que ça fait appel à d’autres arguments et que ça mériterait une vidéo à part entière. Ce qu’on peut dire rapidement, c’est que ça pose la question des monuments comme garant de l’identité des peuples.

Après la seconde guerre mondiale, beaucoup de régimes n’ont tout simplement pas accepté les destructions, et ont choisi de tout reconstruire à l’identique. C’est le cas du centre historique de Varsovie, détruit par les bombardements, de la Fraukenkirche, à Dresde, etc. Et c’est la même question qui se pose ces dernières années, avec les destructions de sites historiques par des groupes terroristes.

Comme, par exemple, la cité antique de Palmyre, en Syrie. Bref, on verra peut-être ça un autre jour, mais comme d’habitude, je vous laisse des liens dans la description, si ça vous intéresse d’en savoir plus, notamment sur ce point, allez-voir. Et en attendant, merci d’avoir regardé cette vidéo.