Annie Ernaux : "Proust est un écrivain total. Il est entièrement dans la Recherche"
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Questions et réponses
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- 0:44OuverteRéponse directe
Proust a beaucoup compté pour vous, Annie Ernaux, pourquoi ?
- 2:24OuverteRéponse directe
Les phénomènes de mémoire chez Proust vous ont toujours intéressée, pourquoi ?
- 3:45OuverteRéponse directe
Est-ce que Proust, pour vous, c'est le grand écrivain à Nierneau ?
- 8:51OuverteRéponse partielle
Est-ce que c'est un parallèle que vous acceptez entre Proust et vous ?
- 12:05OuverteRéponse directe
Est-ce que d'autres auteurs vous semblaient plus proches de votre monde ?
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Pourquoi n'êtes-vous pas devenue sociologue ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
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« Elle a été récompensée le 6 octobre dernier par le prix Nobel de littérature pour, je cite, l'académie suédoise, le courage et l'acuité clinique avec laquelle elle découvre les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle. »
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« Écrivaine du social, de l'intime et de la condition féminine, elle a raconté l'avortement clandestin, les passions passagères, le changement de classe sociale et le passage d'un temps, je cite, où l'on ne sera plus jamais et dont les vestiges fragiles sont comme des éclairs fugitifs de vérité. »
- 0:48Annie ErnauxFait
« Eh bien, par, je veux dire, l'immensité de son œuvre. »
- 3:52PrésentateurFait
« « Quand je lis Proust ou Mauryac, je ne crois pas qu'ils évoquent le temps où mon père était enfant. Son cadre à lui, c'est le Moyen-Âge. » »
- 5:18Annie ErnauxFait
« Il met effectivement à jour des structures de domination. »
- 5:44Annie ErnauxFait
« Par exemple, avec sa servante Françoise. Il y a des passages qui sont même, à la limite, insoutenables. »
- 6:05Annie ErnauxFait
« Il est juif, il est homosexuel. »
- 12:20Annie ErnauxFait
« Oui, les romanciers américains c'est ça pour moi. »
- 14:29Annie ErnauxFait
« Je trouve chez Tchékov ça, je le trouve. »
- 19:23Annie ErnauxFait
« Quand j'ai commencé ou recommencé d'écrire donc en 1972, à ce moment-là, non seulement je n'ai pas lu évidemment les ouvrages de Bourdieu qui viendront ensuite, la distinction par exemple et il n'est pas question d'idée de transfuge, transclasse. »
- 19:51Annie ErnauxFait
« Je suis une boursière, une boursière étudiante boursière. »
- 31:45Annie ErnauxFait
« Il y a eu la mort de mon père qui a été un grand choc pour moi. »
- 35:04Annie ErnauxFait
« J'ai eu l'impression et sans doute que c'est une caractéristique de mon parcours que ce n'était plus moi. »
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Elle a été récompensée le 6 octobre dernier par le prix Nobel de littérature pour, je cite, l'académie suédoise, le courage et l'acuité clinique avec laquelle elle découvre les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle. Écrivaine du social, de l'intime et de la condition féminine, elle a raconté l'avortement clandestin, les passions passagères, le changement de classe sociale et le passage d'un temps, je cite, où l'on ne sera plus jamais et dont les vestiges fragiles sont comme des éclairs fugitifs de vérité. Bonjour Annie Ernaux. Bonjour Guillaume Ernaux.
Merci d'avoir accepté de nous rendre visite, merci d'avoir accepté de le faire aujourd'hui, aujourd'hui en mémoire de Proust, un centenaire. Et Proust a beaucoup compté pour vous, Annie Ernaux, pourquoi ? Eh bien, par, je veux dire, l'immensité de son œuvre. C'était impressionnant et j'avais vraiment le désir de lire Proust très tôt. Sauf que je ne trouvais pas les livres. Je vivais dans un monde où les livres étaient assez rares et surtout, on peut dire, la grande littérature, la littérature officielle, légitime, mais Proust n'était pas tant que ça à l'époque déjà, à cette époque plutôt. Et j'ai réalisé donc ce désir avec un amour de Swan qui m'a un petit peu déçue.
Je me disais, au fond, ce n'est que ça, jusqu'à ce que je me procure dans la pléiade toute la recherche. Et là, j'étais évidemment extrêmement impressionnée, mais en même temps, mon admiration, elle était mitigée et parce que je ressentais ce monde comme un monde tellement éloigné de mon expérience propre, de ma mémoire. C'est bien qu'il y avait toute une partie, je veux dire, de l'œuvre proustienne qui ne m'intéressait pas. Absolument. Je pense qu'à chaque fois qu'il était question des guermantes, que je prononçais d'ailleurs parce que je ne l'avais absolument pas entendu jusque-là, guermantes, vous dire un peu. Et j'étais très intéressée par les phénomènes de mémoire.
C'était ce qui m'intéressait le plus. Pas seulement la Madeleine, il y a dans toute la recherche, effectivement, toute une... Elle s'est fondée, effectivement, sur la mémoire. Et sans le savoir, c'était déjà... C'était mon domaine. La mémoire, le temps, puisque la dernière phrase des années, Annie Ernaud, c'est sauver quelque chose du temps où l'on ne sera plus jamais. Oui. Il ne nous a pas échappé que la construction des années, elle ressemble un peu à la recherche, puisque le livre qu'on est en train de lire dans les années, c'est comme dans la recherche, il est déjà écrit, en fait, le livre. Voilà.
Et les phénomènes de mémoire chez Proust m'ont toujours, comment dire, simulé, simulé ma recherche à moi de cette sensation, ce que j'ai appelé la sensation palimpseste, c'est-à-dire où, en fait, on a des souvenirs qui se recouvrent les uns les autres jusqu'à une profondeur presque, peut-être, insondable, et qui me paraissait un moyen d'une sorte de modèle de même que Proust avait trouvé avec la Madeleine toute la structure de son travail, je pensais pouvoir faire aussi, moi, trouver quelque chose. En fait, ça ne sera pas du tout la même chose. Voilà.
Mais alors, j'ai découvert aussi une autre trace de Proust dans votre œuvre, Annie Ernaud, dans La Place, vous écrivez « Quand je lis Proust ou Mauryac, je ne crois pas qu'ils évoquent le temps où mon père était enfant. Son cadre à lui, c'est le Moyen-Âge. » Je pense que c'est une sensation qui ne peut que venir, peut-être, même encore aujourd'hui, à des lecteurs de Proust, parce que le monde qu'il décrit, c'est un monde de privilégiés, c'est un monde de riches, que ce soit donc son propre milieu, que ce soit aussi le milieu où il désire entrer et où il entre effectivement de l'aristocratie parisienne.
Ce sentiment-là, ça ne veut pas dire du tout qu'on rejette, mais un sentiment d'altérité, d'étrangeté même. Et au moment où je commence à écrire sur mon père, c'est comme une, je veux dire, une lumière qui me dit « Mais si c'est le même monde, comment était-ce possible ? » « Comment était-ce possible ? » Et c'est, évidemment, j'ai une attitude de rejet. J'ai une attitude de rejet, mais pas vraiment. Je ne peux pas écrire comme si mon monde, à moi, avait été celui de Proust, ou même moins privilégié. Mais ça implique une autre écriture. Mais il y a, alors, on peut tenter de faire des parallèles, peut-être sur la manière dont Proust met à jour aussi des structures de domination ?
Il met effectivement à jour des structures de domination. Mais souvent, j'ai repéré dans la recherche une façon de parler des dominés, pour aller très vite, des dominés, d'une manière qui implique à son insu, certainement, mais sa posture de supériorité. Par exemple, avec sa servante Françoise. Il y a des passages qui sont même, à la limite, insoutenables. Lorsqu'il considère que la vie qu'il habite, c'est un petit peu celle des animaux, c'est limite. Il y a un passage comme ça. Mais alors, je me suis posé la question, effectivement, d'un côté, il y a cela, de l'autre, Proust est aussi dans une situation minoritaire. Il est juif, il est homosexuel.
Donc, disons qu'il est socialement dominant, mais culturellement dominé. Oui, je pense qu'on peut culturellement dominer, oui, c'est peut-être... C'est compliqué, disons, du point de vue religieux, c'est en partie le cas, du point de vue de son... Non, mais c'est certain que c'est présent quand on l'examine dans son œuvre, cette situation qu'il a de juif et d'homosexuel. c'est clair. Je ne sais pas si on peut faire une comparaison terme à terme, ça reste toujours... Probablement, mais en tout cas, vous êtes plus proche de ce point de vue-là, comme il était dominé en partie de lui, que de Moriac, par exemple. Ah oui, alors Moriac, c'est la différence absolue, d'une certaine manière.
mais je vais quand même dire que j'ai beaucoup moins lu Moriac que je n'ai lu Proust. Et je crois que ça plonge plutôt dans mes jeunes années. D'ailleurs, pour effectivement contester, quand j'ai commencé de vouloir écrire à 20 ans, je me souviens de discussions âpres avec d'autres, des amis, pour entre... Moi, j'étais une fervente de Virginia Woof que je venais de découvrir et ses amis m'évoquaient donc les romans de Moriac avec une égale ferveur, d'ailleurs. C'est très, très difficile, effectivement, les goûts des uns et des autres. Mais Moriac, c'était une écriture qui me paraissait en 1962 comme datée. Donc, imaginez au jour aujourd'hui.
Est-ce que Proust, pour vous, c'est le grand écrivain à Nierneau ? Oui, je veux dire, c'est l'écrivain total. On a l'impression que pour moi, Proust, en tant que personne, je dirais qu'il n'existe pas. Il est entièrement dans la recherche. Il a tout donné dans la recherche. Et c'est ça que j'admire aussi profondément. D'avoir... C'est une œuvre, c'est l'œuvre totale. On ne peut pas comparer avec une autre œuvre. Il a écrit le premier chapitre, il a écrit le dernier, le temps retrouvé, et il s'est dit qu'il allait remplir entre les deux. C'est une ambition qui dépasse une ambition d'une vie où on fait un livre après un autre.
Je ne sais pas si vous allez être d'accord avec le parallèle, mais Proust a écrit sur lui, vous avez écrit sur votre vie, vous aussi. Est-ce que c'est un parallèle que vous acceptez ? Alors, est-ce qu'il faut se comparer avec tous les écrivains qui ont écrit sur eux ? Je ne sais pas. Oui. Je ne sais pas si vous voyez un si ou si pour vous c'est une catégorie pertinente, si ça ne l'est pas. Moi, je ne sais pas ce qu'aurait dit Proust, mais je ne pense pas qu'il aurait dit qu'il écrivait sur lui. Je ne sais pas. Mais moi, je n'ai pas l'impression d'écrire sur moi. Je n'ai pas l'impression d'écrire sur moi. J'ai l'impression que je suis, voilà, j'ai un corps, un esprit, une vie.
Mais quand j'écris, c'est à travers des choses qui m'ont traversée, des sensations et avec le désir qu'en devenant de l'écriture, elle soit en quelque sorte devenue générale. C'est ça. Je vous propose que l'on écoute un extrait du Temps retrouvé lu par Denis Podalides.
La guerre ayant jeté sur le marché de la conversation des gens du peuple une quantité de termes dont il n'avait fait la connaissance que par les yeux, par la lecture des journaux et dont en conséquence ils ignoraient la prononciation, le maître d'hôtel ajoutait « Je ne peux pas comprendre comment que le monde est assez fou. Vous verrez ça, Françoise, il prépare une nouvelle attaque d'une plus grande envergure que toutes les autres.
» M'étant insurgé, sinon au nom de la pitié pour Françoise et du bon sens stratégique au moins de la grammaire et ayant déclaré qu'il fallait prononcer « envergure », je n'y gagnais qu'à faire redire à Françoise la terrible phrase chaque fois que j'entrais à la cuisine car le maître d'hôtel presque autant que d'effrayer sa camarade était heureux de montrer à son maître que bien qu'ancien jardinier de Combray et simple maître d'hôtel tout de même bon français selon la règle de Saint-André-des-Champs il tenait de la déclaration des droits de l'homme le droit de prononcer « envergure » en toute indépendance et de ne pas se laisser commander sur un point qui ne faisait pas partie de son service et où par conséquent depuis la révolution personne n'avait rien à lui dire puisqu'il était mon égal
un extrait de la prose de Marcel Proust une réaction Annie Ernaud oui mais c'est évidemment très jouissif d'entendre ça mais c'est tout de même une position de classe avec cette ironie qu'il espère faire partager avec le lecteur c'est ça et on est là effectivement dans ce qui pour moi fait problème fait question cela dit je ne vois pas qu'on puisse à cause de ça ne pas lire Proust voilà ce que je veux dire c'est que non mais moi aussi j'ai le droit de contester la position dominante que Proust a à l'intérieur de ce passage qui est mais je le reconnais très drôle est-ce que ça signifie que lorsque vous avez découvert la littérature Annie Ernaud d'autres auteurs vous semblaient plus proches cette fois-ci des dominés autrement dit du monde que vous connaissiez du monde qui était le vôtre oui les romanciers américains c'est ça pour moi il y avait une grande grande différence entre les raisins de la colère c'est un livre que j'ai lu à 16 ans que ma mère m'a acheté en me disant que ce livre lui avait beaucoup plu et effectivement j'étais moi qui lisais qui lisais à l'époque je me souviens c'était c'était Stendhal c'était c'était c'était une ouverture extraordinaire dont je ne savais au fond pas quoi faire mais de me dire en fait il me parle des gens comme ceux que je côtoie puisque à l'époque je vivais chez mes parents le café etc et quand ça commence par une scène où ce sont des camionneurs qui arrivent dans un café salut la frangine je veux dire c'était j'étais de plein pied et surtout je sentais je veux dire que de sentir ce qu'il racontait c'était quelque chose que je en fait je théorisais pas mais qui me qui me faisait ressentir que c'était le même monde que celui dans lequel j'étais c'est ça et bon je pourrais prendre aussi Faulkner donc c'est vrai que ces romanciers-là et je me souviens que lorsque j'étais étudiante en lettres lorsque j'évoquais les romanciers américains donc les gens qui faisaient la littérature française ils faisaient l'amour comme si ce n'était pas de la vraie littérature la grande littérature celle de je veux dire de Malarmé Flaubert aussi bien sûr voilà la belle phrase vous la belle phrase d'ailleurs vous n'avez jamais adhéré à ça vous souriez non je veux dire que la belle phrase ça n'existe pas il ne peut y avoir que des phrases justes des phrases qui donnent le sentiment que elles ont ce sont les bonnes phrases etc et ce n'est pas une question de traduction moi je trouve chez Tchékov ça je le trouve et au fond je ne trouve pas du tout chez Mauriac si on peut revenir à notre propos et chez les français je veux dire vous parlez des vous parlez des auteurs américains qui ont beaucoup compté pour vous il y a peut-être je ne sais pas d'autres descriptions des descriptions je ne sais pas alors si on prend la Normandie Maupassant alors Maupassant il y a des textes de Maupassant qui est effectivement même aujourd'hui pour moi je ne parle pas des contes avec lesquels j'ai toujours eu un peu de problèmes mais je parle d'une vie de Maupassant je parle de Bellamy Bellamy c'est la réussite d'un homme d'extraction modeste oui c'est ça dans Paris alors qu'il ne maîtrise pas les codes mais une réussite par les femmes oui alors c'est une réussite par les femmes et c'était ce qui me gênait le plus mais j'avais avec Bellamy quelque chose de commun c'est-à-dire ce sentiment de réussite même si moi c'est la réussite scolaire alors par ailleurs Bellamy fait un tour à la bourgeoisie il joue un tour il leur ment et finalement il réussit à prendre cette bourgeoisie à son propre piège oui je ne veux pas m'étendre sur un livre que j'ai lu il y a quand même pas mal d'années mais au-delà de ça aujourd'hui Annie Ernaud alors qu'on parlait du grand écrivain pour Proust aujourd'hui le grand écrivain c'est vous alors j'écoutais je vous mente et que je vous dis ce que ça n'est pas non c'est pas ça c'est que ça a pas de sens pour moi ça au moins un sens c'est déjà le nombre de gens qu'il y a en régie pour vous écouter ça a un autre sens c'est qu'on vous étudie à l'école oui ça c'est quelque chose qui compte pour moi effectivement non pas parce que je suis un produit d'une réussite scolaire qui n'est d'ailleurs pas celle de la république parce que j'ai fait mes études dans une boîte privée mais parce que c'est transmettre quelque chose qui a un âge où ça ça marque profondément puis aussi à un âge où on ne sait pas trop se situer par exemple donc c'est quelque chose d'important ça veut dire aussi que les professeurs ont eux-mêmes ressenti à travers mes textes qu'on n'enseigne pas ce qu'on n'aime pas et qu'ils ont ressenti quelque chose qui avait l'âge de transmissible justement et aussi bien sûr parce qu'il faut parler de ça que l'écriture l'écriture se transmet c'est par l'écriture et donc l'écriture méritait aussi d'être étudiée est-ce que vous en avez parlé avec des enseignants puisque vous avez été vous-même enseignante Annie Ernaud peut-être que vous considérez toujours aussi en partie comme une enseignante non je ne peux plus dire ça maintenant que voilà ça fait plus de 20 ans que je n'enseigne plus du tout mais je suis allée dans des classes souvent au début où je publiais des livres donc c'était c'était toujours au fond c'est pas seulement des questions de littérature c'est des questions de vie c'était des questions pour les élèves souvent des questions qui les atteignaient profondément parce que dans les classes dans les classes où j'allais il y avait beaucoup d'enfants qui sont qui étaient de la troisième à l'époque peut-être la troisième génération de l'immigration de l'immigration et que c'était quelque chose qui ne pouvait que les toucher et le fait que vos textes soient étudiés mon neveu actuellement il étudie vos textes Annie Ernaud est-ce que c'est quelque chose qui vous plaît qui vous inquiète est-ce que vous sentez une responsabilité par rapport à cela non ça ne m'inquiète pas et je veux dire c'est la responsabilité elle est prise par les professeurs eux-mêmes voilà moi je n'ai pas à juger maintenant vous savez un livre il vit sa vie on se retrouve avec Annie Ernaud dans une vingtaine de minutes en attendant il est 8h sur France Culture excellent réveil à tous Annie Ernaud nous nous retrouvons j'ai sous les yeux les différents ouvrages que vous avez publiés quelques-uns en tout cas en poche et en tout cas il y a une chose aujourd'hui qui vous est attribuée une notion extrêmement populaire la notion de transclasse est-ce que cette notion vous la faites votre est-ce que pour vous effectivement le fait d'avoir écrit ce qu'était le destin d'une transfuge de classe c'est quelque chose qui raconte une partie de votre projet littéraire disons que quand j'ai commencé ou recommencé d'écrire donc en 1972 à ce moment-là non seulement je n'ai pas lu évidemment les ouvrages de Bourdieu qui viendront ensuite la distinction par exemple et il n'est pas question d'idée de transfuge transclasse je pars vraiment de cette notion que quand même j'ai prise chez Bourdieu c'est-à-dire que je ne suis pas une héritière je suis une boursière une boursière étudiante boursière oui et tout ce que ça voulait dire donc c'est que je n'appartiens pas à un monde où la culture s'est transmise et la richesse qui va en même temps richesse économique et c'est ça que je veux analyser c'est ça que je veux c'est mon point de départ et comment au fond voilà je suis je suis parvenue et c'est le livre je n'ai pas d'autre ambition à ce moment-là ni de servir de modèle ni quoi que ce soit c'est d'aller au bout de quelque chose de cet sentiment profond d'ailleurs de culpabilité que j'éprouve par rapport à mon milieu je vous propose d'écouter justement un extrait de Pierre Bourdieu sa voix dans un avoinu
nous naissons déterminés et nous avons une petite chance de finir libres nous naissons dans l'impensé et nous avons une toute petite chance de devenir des sujets et ce que je reproche enfin à ceux qui invoquent à tout va la liberté le sujet la personne etc c'est d'enfermer les agents sociaux dans l'illusion de la liberté qui est une des voies à travers lesquelles s'exerce le déterminisme et de toutes les catégories sociales alors c'est un paradoxe sociologique c'est sans doute une des choses qui fait que mon travail énerve les intellectuels de toutes les catégories sociales la plus inclinée à l'illusion de la liberté est la catégorie intellectuelle et c'est en ce sens par exemple que Sartre quels que soient les mérites qu'on lui reconnaisse a été l'idéologue des intellectuels c'est-à-dire celui qui a entretenu l'illusion de l'intellectuel sans attache ni racine comme disait Manheim l'illusion de l'autoconscience l'illusion que l'intellectuel peut maîtriser sa propre vérité je pense que c'est à condition de s'approprier les instruments de pensée et aussi les objets de pensée que l'on reçoit sont le produit que l'on peut devenir un tout petit peu le sujet de ses pensées c'est-à-dire on ne n'est pas le sujet de ses pensées on devient le sujet de ses pensées à condition entre autres choses de se réapproprier la connaissance des déterminismes
La voix de Pierre Bourdieu Annie Arnault C'est très émouvant pour moi qui ne l'ai jamais rencontré en plus ce qu'il dit me paraît fondamental c'est évident que de rechercher au fond ses déterminismes ce qui vous a fait être ce que vous êtes c'est la première le prémice de la liberté bien sûr de penser et d'être c'est au fond ce que j'essayais de faire dans ce premier livre et c'est bien sûr les noms sont venus ensuite c'est-à-dire dans plus de dix ans après c'est-à-dire de transfuge l'idée d'être transfuge de classe et j'avais d'ailleurs à ce moment-là déjà écrit le livre La Place qui me vaudra effectivement d'être davantage connu mais c'était mettre effectivement un nom sur un processus qui est toujours à l'œuvre toujours à l'œuvre dans la société dans laquelle on vit une société qui est complètement inégalitaire et hiérarchisée et que le terme transclasse est peut-être je ne choisis pas entre les deux au fond transclasse ou transfuge il y a dans transfuge l'idée d'une volonté de sortir et un peu l'idée de trahison ça ne me déplait pas en tout cas l'un des événements qui vous a conduit à vous éloigner de votre classe d'origine c'est tout d'abord l'école l'institution religieuse dans laquelle vous avez été parce que votre mère était croyante oui oui c'est la première et sans doute davantage ressenti dans ce dans ce monde d'une pension religieuse où aller les privilégier comme maintenant le privé c'est c'est tout simplement se mettre à l'écart des autres donc être parmi les semblables sauf qu'il n'y a quelquefois pas des semblables comme moi comme c'est arrivé à d'autres et que dans ce moment-là à ce moment-là on est dans une situation de comparaison qui très vite s'exerce comme une violence sur soi alors que même on n'a pas les mots quand on a quand on a 10 ans 11 ans on subit on ressent mais on ne peut pas expliquer simplement qu'en termes ressenti oui qu'on est nos parents ne sont pas les mêmes que les autres parents et ça ça se ressentait comment concrètement parce que vous étiez bonne élève vous avez choisi de faire du latin oui c'est tout à fait j'ai choisi oui c'est pas ma mère elle était bien incapable de ça c'était que le désir j'aimais étudier j'aimais apprendre et on me propose de faire du latin la directrice arrive dit qui fait du latin dans la classe en 6ème et je vois deux doigts qui se lèvent je me dis mais pourquoi pas moi et donc je fais du latin et ma mère reçoit la facture à la fin du mois les cours de latin étaient très lourdement c'était très cher voilà donc mais elle ne m'a pas reproché rien reproché donc mais ça veut dire que le savoir oui le savoir la lecture tout ça était pour moi était des valeurs enfin je ne le disais pas comme ça mais c'était quelque chose d'important mais alors ça veut dire que c'est quelque chose qui est monté en vous qu'un professeur vous a enseigné vous avez donné envie de découvrir je parle de la littérature je parle de toutes ces choses qui vous le racontez dans la place mais aussi dans une femme Annie Ernaud toutes ces choses qui n'étaient pas naturelles chez vous alors c'est il faut il faut non mais il faudrait analyser très précisément je veux dire que c'est peut-être pas je peux raconter très précisément dire oui mais j'étais enfant unique je venais après une soeur qui est morte il y a toutes sortes je veux dire de choses personnelles pour expliquer que finalement j'ai été très très protégée et que mes parents ont comme d'autres parents désiré mieux pour moi que je sois mais ils ont aussi eu la possibilité parce que je n'avais pas de frères et de sœurs qu'ils avaient eux-mêmes choisi quelque part de n'avoir qu'un enfant donc il y a à chaque fois des conditions matérielles il y a des conditions aussi quelquefois la la religion entre en jeu voilà au fond on n'aboutit pas à quelque chose de de construit en en analysant des cas personnels seulement et justement c'est là où la littérature peut je crois apporter davantage mais alors pourquoi par exemple n'êtes-vous pas devenu sociologue la littérature y aurait perdu mais j'ai j'ai fait un petit peu de sociologie en même temps que je préparais un travail sur le surréalisme qui était une sorte de maîtrise de l'époque mais j'étais vraiment davantage portée sur sur la littérature sur il me manquait quelque chose toute toute la psychologie la philosophie aussi parce que la philosophie c'était une tentation non la littérature ça c'est difficilement explicable mais c'est c'est explicable peut-être par le fait que j'ai lu très très tôt j'ai lu vraiment tôt que d'une manière continue je n'ai jamais cessé jamais cessé de lire cette notion de transfuse de classe elle est attachée à votre oeuvre et puis il y a aussi beaucoup d'écrivains qui se réclament directement indirectement de vous on peut les citer de Didier Ribon à Édouard Louis il y en a d'autres je ne peux pas tous les nommer quel effet ça vous fait Annie Erdoux je suis contente comment pourrais-je ne pas l'être cela dit je pense que chacun réinvente son écriture et que on ne peut pas nous mettre tous je veux dire c'est penser à ça de penser que on serait une catégorie les écrivains transfugent de classe mais je veux dire qu'il y a là quelque chose qui ne satisfait pas du tout ni l'égalité avec d'autres écrivains ni ni au sentiment qu'on est là dans un voilà dans un domaine vrai et juste je crois que tenez je vais prendre une autre comparaison on a on a voulu regrouper les écrivains du nouveau roman par exemple bon c'était sur d'autres critères mais on s'aperçoit qu'il n'y avait rien à voir entre je ne sais pas Nathalie Sarraute et Rob Grier par exemple oui mais à la fois donc on ne sait pas en fait ce qu'est une école littéraire véritablement mais on voit que vos romans les romans qui ont trait aussi au transfuge de classe plus généralement ont une portée universelle alors même qu'ils s'attachent à des destins individuels alors c'est peut-être justement qu'il s'agit d'un phénomène qui serait celui des sociétés démocratiques en particulier puisque ça veut dire ça veut dire qu'on peut être différent de ses parents et avoir un autre c'est je crois c'est Jean-Jacques Rousseau déjà qui a pas théorisé mais qui a bon il est l'exemple même mais aussi qui disait on vit la citation exacte je ne l'arrête pas mais il dit qu'on vit dans une époque on parle du 18ème où un père ne reconnaît plus son fils comme le sien et qu'est-ce que ça veut dire ça veut dire qu'il y a donc des passages entre les classes sociales on ne parle pas de classe sociale et oui c'est donc un phénomène qui est à mon avis universel justement le moment de l'arrachement je me suis demandé à quel moment vous vous êtes dite enseignante donc férue de littérature que vous alliez écrire comment avez-vous débuté les armoires vides puisque il y a là une forme de risque c'est extrêmement compliqué de se dire on va commencer à écrire c'était mon deuxième texte tout de même le premier c'était 10 ans avant très inspiré du nouveau roman et qui n'a pas été accepté par les éditeurs et donc pendant 10 ans j'ai vécu de la vie d'une voilà de couple enfant travail enseignement et dans cette époque je n'ai jamais en fait abandonné le désir d'écrire et alors pourquoi écrire là-dessus et bien parce que durant ces 10 ans d'abord il y a eu la mort de mon père qui a été un grand choc pour moi c'est une mort assez brutale et ce sentiment très fortement certainement teinté de culpabilité que j'ai schématisé dans la place par une formule on n'avait plus rien à se dire c'est ça et oui on avait à se dire des choses simples tu as bien mangé tu as bien chaud tu as fait bon voyage et qu'au fond tout ce qui faisait l'essentiel de ma vie et sans doute sa vie à lui les deux n'avaient pour rien à communiquer sinon la tendresse car moi je n'ai jamais été en lutte avec mes parents et donc c'est ce sentiment-là brusquement de se dire que j'ai manqué quelque chose et j'avais vraiment beaucoup de mal à mettre des mots là-dessus je vous parle là j'ai 27 ans je n'ai pas beaucoup de mots j'ai des sensations et des sensations très fortes qui par exemple j'habite à l'époque Annecy et je passe tous les jours dans les vieux quartiers devant un café qui est fréquenté uniquement par des travailleurs algériens et des travailleurs immigrés et à chaque fois ça me ramène à mon enfance et je sais que si j'écris ce sera de là c'est cette distance-là et j'oublie un petit peu enfin je n'oublie pas je travaille il y a 68 qui arrive la révolution de 68 où tout se met moi je suis atteinte aussi par ça par cette mise en question de tout et de l'enseignement puisque j'enseigne et je vois que au fond j'enseigne aussi assez souvent à des élèves qui me ressemblent qui ont été comme moi et et tout cela forme une boule au fond et avec peut-être des éléments personnels dont je n'ai pas à parler et dont je n'ai pas envie de parler maintenant qui font que il faut que j'écrive ce livre et ça sera les arts moins vides c'est étrange que vous me disiez ça que vous ne voulez pas en parler parce que évidemment si vous dites ça à un journaliste il va vous demander de quoi vous ne voulez pas parler non c'est de toute façon je veux dire je ne veux pas en parler parce qu'on ouvre des choses qui sont très certainement au fond mais qui je ne veux évidemment pas vous embarrasser mais quand je lisais il y a un film que j'ai fait avec mon fils qui s'appelle les années super 8 et dedans je suis un petit peu plus explicite je crois mais parce que dans ce perdre j'ai relu ce perdre hier Annie Ernaud et je me suis dit que voilà c'était un livre incroyablement difficile d'abord pour vous parce que pour réussir à écrire un tel livre il faut j'imagine se déprendre je n'ai jamais fait ça mais se déprendre d'énormément de choses sociales parce qu'en fait c'est aussi un travail sur l'écriture mais d'oubli du regard social d'oubli de ce que l'on va dire de vous non ?
c'est vous qui l'avez écrit donc répondez-moi non mais c'est un journal je se perds un journal que vous avez destiné non mais il n'était pas du tout destiné à être publié in fine vous avez décidé de publier oui parce que j'ai eu l'impression et sans doute que c'est une caractéristique de mon parcours que ce n'était plus moi ça n'était plus moi la femme qui écrit dans se perdre et la femme qui le relit donc à peu près je pense presque dix ans après se dit mais non mais voilà c'est une autre femme et pourtant oui c'est moi c'est moi mais voilà en lisant se perdre on se dit voilà cette femme qui a échappé à toute une série de mécanismes de domination en recréant avec un homme qui est je vais le dire en le fait misant un goujat alors vous êtes très dure pour un homme je vous laisse le soin de le nommer puisque c'est non voilà c'est ça n'est pas écoutez c'est le même homme que celui de passion simple on ne peut pas dire que que ce soit un goujat j'ai envie des fois que c'est un homme malheureusement normal malheureusement normal c'est à dire qui a une femme pas d'enfant mais qui rencontre une autre femme et qui apparemment lui plaît beaucoup et jusqu'à là tout va bien mais c'est ensuite que les choses c'est ensuite que les choses se corsent et il vous rend malheureuse attendez mais non comment est-ce que vous passez votre temps à attendre son appel il vous fait pleurer mais pourquoi dites-vous que c'est lui mais non c'est pas lui il se contente de vivre comme il a l'habitude mais c'est l'attirance qu'on peut avoir elle n'est pas forcément égale des deux côtés mais moi j'ai tout investi là mais j'ai choisi de le faire et je sais que j'ai choisi de le faire c'est à dire de vivre ce qui me paraît je veux dire de toute urgence de vivre bon alors je charge sa barque encore il est antisémite alors je vais vous dire une chose tout simplement il est russe il est soviétique et vous savez très très bien je comprends ce que vous dites mais il faut juste dire aux auditeurs vous n'essentialisez pas tous les russes non je comprends ce que vous dites mais oui je peux dire effectivement que non les juifs savent bien qu'en urss il était maltraité qu'il n'avait qu'une envie c'était de partir comme je peux le comprendre je veux dire il n'y a pas écrit que je proteste dans mon journal je ne vais pas mettre un oui non mais c'est évident que là-dessus j'ai eu des discussions bien sûr voilà mais c'est une passion c'est ce que j'ai voulu faire c'est de l'analyser dans le livre Passion Simple c'est ça et il y a toute la distance par rapport au journal qui fait que je crois ça devient une chose plus universelle que le journal et alors parmi les choses universelles il y a aussi la place que vous avez réservée à la sensualité à la chair dans votre oeuvre qui là aussi est quelque chose qui vous distingue par exemple d'un certain nombre d'écrits qui pourraient relever d'une analyse de classe ou d'une analyse stricte des rapports de domination Annie Ernaud ils n'en sont pas toujours exempts de cette domination je pense qu'à l'intérieur d'un couple futile de passage il y a toujours une dimension je veux dire sociale dans le dernier texte que j'ai publié qui s'appelle le jeune homme là je la mets vraiment en lumière justement dans quelle mesure c'est le statut que j'ai d'écrivaine plus âgée et forcément là une forme de domination sur l'amant que j'ai à ce moment là ça veut dire que si on vous suit il y a comment dirais-je une incapacité de se consoler des dominations sociales et du monde social même car aussi bien donc lorsqu'on s'échappe de sa condition sociale on en conserve une sorte de mélancolie de tristesse peut-être de honte je vous laisserai mettre le mot qui vous convient Annie Ernaud l'amour n'est pas non plus une sorte d'échappatoire il y a dans vos livres une sorte de de tristesse qui est liée au caractère indépassable de cette situation alors je ne dirais pas que ce soit bon l'indépassable il est sûrement là dans ce fait que j'ai changé complètement de classe sociale c'est l'indépassable cela dit dans mes textes ce qui ressort je pense c'est que je suis j'élargis je veux dire à la considération de la vie sociale en général quand j'observe le monde autour c'est évidemment quelque chose qui ne m'échappe jamais dans mes journaux extérieurs ou dans quelque analyse que ce soit c'est à dire que oui on peut dire que le social et la différence aussi sexuelle entre hommes et femmes ce sont deux choses qui sont alors qui sont mêlées chez moi mais qui sont effectivement qui structurent toute vie en quelque sorte toute vie et on ne peut pas comprendre la politique on ne peut pas comprendre si on ne sait pas sur quelle justement sur quelle différence d'origine s'est construit de statut et oui parce que on a peu de temps pour en parler mais la politique joue un rôle important dans votre dans votre vie aussi Annie Ernaud elle a toujours accompagné je vais dire j'ai eu l'impression que depuis l'enfance ma mère a été une des premières je l'ai accompagnée pour voter la première fois en 45 et également je vivais dans un monde où un café vous imaginez un café alors c'est les propos de café bien sûr mais cette impression moi je me souviens de par exemple le jour où on a pris la mort de Saline à la radio tous les commentaires etc j'ai toujours eu l'impression et alors on était heureux ou malheureux ça je ne me souviens pas ça dépend des gens voilà je crois que mes parents mon père était affecté parce que pour lui voilà ce sont des choses pour lui c'était le vainqueur de la de la dernière guerre c'est que s'il n'y avait pas eu le Saline on voilà on aurait été vaincu par Hitler donc c'est voilà c'est ce dont je me souviens pour le reste je ne sais pas ce que disaient les propos des clients j'ai un peu oublié merci beaucoup Annie Ernaud de nous avoir rendu visite je peux citer retour à Yveto se perdre une femme l'événement la place merci beaucoup d'avoir été avec nous ce matin c'est