"Un paquebot en panne" : quel avenir pour l'ONU avant la désignation de son prochain secrétaire général ?
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Qui, pour succéder à Antonio Guterres ? Ils sont pour l'instant sept candidats pour prendre l'an prochain la tête de l'ONU. Le long et complexe processus de désignation du prochain secrétaire général des Nations Unies a commencé il y a quelques jours et pourrait se poursuivre pendant plusieurs mois. Mais à l'issue, l'heureux élu sera-t-il le dernier patron de l'histoire de l'ONU ? La question est volontairement provocatrice, mais il y a toutefois peut-être péril en la demeure. L'organisation est aujourd'hui affaiblie financièrement, menacée de blocages permanents. Beaucoup jugent urgent de la réformer et surtout les principes qui l'ont fondé.
La foi dans le multilatéralisme, tout ça est aujourd'hui remis en cause comme jamais depuis des décennies, notamment par l'Amérique de Trump. Pour en parler ce matin, Isabelle Lasserre, bonjour. Vous êtes correspondante diplomatique au Figaro. Frédéric Ancel, bonjour. Docteur en géopolitique, professeur à Sciences Po. Et nous rejoindra par téléphone dans quelques instants l'actuel représentant permanent de la France à l'ONU à New York, Jérôme Bonafont. On attend bien sûr aussi vos questions au 01 45 24 7000 et sur l'appli Radio France.
Alors d'abord un mot du processus en cours qui, je le disais, est assez long et assez opaque peut-être aussi pour désigner le ou la prochaine secrétaire générale. La costaricaine Rebecca Greenspan est sortie en tête d'un premier vote la semaine dernière, un premier vote informel. Mais je crois, Isabelle Lasserre, que ça ne dit pas grand-chose de l'issue du scrutin en fait.
Ça ne dit même absolument rien du tout parce que pour qu'un candidat devienne le prochain secrétaire général ou la prochaine secrétaire générale des Nations Unies, puisqu'il y a cinq femmes sur les sept candidats, il faudra que les cinq membres du Conseil de sécurité permanent, les tadoubent, c'est-à-dire qu'ils ne posent pas leur veto pour empêcher son élection. Et évidemment, il faut un candidat qui réussisse à faire un relatif consensus, une espèce de... il faudra avoir le sens de la synthèse. Et les membres permanents du Conseil de sécurité ont des ambitions et des envies différentes.
Par exemple, Vladimir Poutine voudra un candidat pro-russe ou en tout cas qui ne critique pas la guerre en Ukraine. Les Etats-Unis voudront un candidat qui réforme l'ONU et qui baisse son budget. Et les Européens voudront un candidat qui défende le droit international. Donc c'est un espèce de mélange et on ne peut pas dire aujourd'hui... Donc c'est trop tôt dans le processus pour savoir qui réussira à faire de l'unanimité, même si les deux candidats qui arrivent un petit peu en tête ont plutôt bonne réputation.
Frédéric Ancel, en d'autres termes, on ne peut pas être élu secrétaire général de l'ONU si on ne convient pas à Trump ou à Poutine.
Ah bah non seulement... La clé est là. Absolument, à Trump, à Poutine, mais également aux trois autres membres permanents du Conseil de sécurité. Et ce que vient de dire Isabelle Lasserre est très juste et illustre parfaitement ce qu'on oublie trop souvent. C'est que l'ONU n'est qu'un forum ou un cénacle des rapports de force internationaux et des rapports de force entre Etats. Et ça date de 1945. Alors ce n'est pas né de nulle part puisque la Société des Nations avait été créée dans la foulée du traité de Versailles après la Première Guerre mondiale. Et on peut dans une certaine mesure remonter au traité de Westphalie.
Ce que je veux vous dire, c'est que ce ne sont pas les cinq membres permanents, mais également le secrétaire général qui sortira du chapeau, ne sont pas dans un schéma d'équité, d'objectivité immanence. Ça n'existe pas. En fait, chacun défend, pardon de le dire comme ça, chacun défend sa crémerie. Donc évidemment, Poutine va tenter de faire en sorte que le secrétaire général ou la secrétaire général ne soit pas trop en défaveur de sa politique, etc. Mais c'est vrai pour les cinq grands. Et j'ajoute un dernier point, si vous le permettez, le secrétaire général, il n'a pas beaucoup de chasseurs bombardiers, ni de bâtiments de surface, et encore moins de gros budgets.
Et oui, à sa disposition, par contre, c'est tout.
Juste un moment là-dessus, le CV, ça compte parce qu'il y a des beaux CV dans le lot quand même, entre la Chilienne Michel Bachelet, le Sénégalais Macky Salle, l'argentin Raphaël Grossi qui est à la tête de la IEA.
Ça compte ? Oui, non, mais bien sûr, ça compte. Mais ce qui compte aux yeux, j'insiste, des chefs d'État des cinq membres permanents, c'est une forme de, non pas de soumission, mais de pragmatisme, de pondération qui permettra, espère-t-on, dans les cinq capitales, de ne pas trop se voir enguerlander par ce secrétaire général. Celui qui nous embêtera le moins. Oui, mais encore une fois, oui, mais le secrétaire général des Nations Unies, lui, il va constater un manquement manifeste au regard de la Charte des Nations Unies de 45 de la part de tel ou tel État.
Mais si cet État est lui-même puissant et qu'on ne peut pas concrètement, économiquement, militairement, l'empêcher de mener à bien sa politique négative, le secrétaire général, il en sera pour ses frais.
Isabelle Lasserre, il ou elle, prendra son poste début 2027. Ce qu'on dit là, c'est qu'on peut d'ores et déjà dire, et alors encore plus peut-être maintenant, que ses ambitions seront forcément limitées.
Elles sont limitées parce que, en fait, c'est un énorme paquebot. C'est sans doute le job le plus difficile du monde. C'est un énorme paquebot à essayer de piloter. Et c'est un paquebot qui est en panne, en fait. C'est-à-dire qu'on a d'un côté le conseil de sécurité qui est bloqué en permanence par les vétos de chacun. 300 vétos. 300 vétos. Et puis ça ne fait que s'aggraver parce qu'au fur et à mesure de la polarisation du monde et de l'opposition entre les autocrates et les occidentaux, même si c'est plus compliqué que ça, cette polarisation ne fait qu'augmenter. En plus, il y a des guerres. Il y a notamment deux grandes crises.
Et puis en face, on a une assemblée générale qui doit être normalement le théâtre de la démocratie universelle et perpétuelle. et qui, elle aussi, est complètement en panne. Parce que de toute façon, ces résolutions, elles ne sont pas impératives. On n'est pas obligés de les suivre. Contraignantes. Merci Frédéric. Et puis, il n'y a pas de moyens pour faire appliquer les... C'est-à-dire que l'ONU est confrontée à une perpétuelle impuissance. Même ses missions sur le terrain, on a vu ce qu'a donné la finule.
On a quand même une opération des Nations Unies qui sont quand même la vitrine, si je puis dire, de l'ONU.
C'est-à-dire que l'ONU est en panne. Donc, même un très bon secrétaire général de l'ONU, même quelqu'un qui ferait l'unanimité au sein des cinq membres permanents, aura vraiment du mal à désenrayer cette machine. Donc, quelquefois, avec laquelle on a envie de faire la comparaison avec ce que fut la SDN, la Société des Nations, qui s'est crachée littéralement à la fin des années 30. Avec une contrainte supplémentaire, c'est la contrainte financière.
Moins 7% de budget cette année, 2400 postes supprimés. Sur un budget, Frédéric Ancel, qui, à la base, n'est déjà pas énorme. C'est 3 milliards d'euros de fonctionnement. On rajoute 4 milliards pour le maintien de la paix. Ça, ça va être une donnée. Ce n'est pas terminé, les baisses budgétaires, puisque c'est demandé par les États-Unis, notamment.
Voilà, puisque les États-Unis sont le principal contributeur, donc vous avez raison, mais ça, ce sont les frais de fonctionnement. Faudrait-il encore que ça fonctionne ? Parce que, moi, je constate que depuis 1945, les opérations de maintien de la paix, ou les opérations parfois offensives, sous l'égide de l'ONU, ou décidées par le Conseil de sécurité des Nations Unies, ont été le fait, encore une fois, des États. Et eux, les États, disposent de véritables budgets pour faire la guerre. Il n'y a pas d'armée onusienne. Exactement. En fait, il n'y a qu'un État-major, mais c'est une coquille à peu près vide. Et par conséquent, ce sont réellement aux États de jouer ce rôle-là.
Et tout à l'heure, vous avez évoqué, à juste titre, le multilatéralisme. Mais moi, je voudrais quand même rappeler que le multilatéralisme, ça a duré, et ça a assez correctement fonctionné, parce qu'on a eu affaire à une conjonction de facteurs favorables, pendant, allez, 20 ans. Allez, je vous le fais un quart de siècle. 25 ans parce que c'est vous. Mais depuis 1945 et pendant toute la guerre froide, ça, pardon, ça ne fonctionnait pas. Il faut se souvenir des guerres terribles qui avaient lieu en Afrique, qui avaient lieu, bien évidemment, et j'aurais dû commencer par cela, en Asie du Sud-Est, qui ont été absolument épouvantables.
Et puis, bien évidemment, les guerres déjà à l'époque proche-orientale. Et lorsque vous n'avez pas cette conjonction de facteurs favorables, c'est-à-dire lorsque les deux grands, allez, on va dire les cinq grands, les cinq membres permanents qu'on évoquait tout à l'heure, ne s'entendent pas sur un dossier des... Pourtant, l'ONU a survécu à la guerre froide. Oui, alors l'ONU a survécu, mais, si vous voulez, vous pouvez très bien survivre dans un état de quasi-létargie ou dans une inefficacité assez importante.
Et j'ajoute un dernier point, si vous le permettez, c'est que lorsque l'ONU est bloquée, certains états, certaines puissances, par définition, plus ou moins grandes d'ailleurs, décident de faire la loi elle-même. Et ça, on le voit de manière systématique.
Alors, la question que vous sous-tendez aussi, l'enjeu, c'est celle de l'utilité de l'ONU. Alors, il faut peut-être quand même rappeler que l'ONU, c'est aussi du concret. Alors, il y a les opérations de maintien de la paix. Il y en a onze actuellement, et certaines sur des conflits qu'on a un peu oubliés, Soudan du Sud, notamment République centrafricaine. Il y a quand même toutes ces agences, ce rôle humanitaire majeur, via l'OMS, l'UNICEF, l'UNESCO, j'ai l'impression que pour vous, l'ONU n'est plus utile aujourd'hui. C'est ce que vous dites ?
Non, certaines agences fonctionnent, et certaines agences restent utiles. Par exemple, le haut commissariat aux réfugiés. D'autres agences sont entachées de scandales, de soupçons. Elles ne fonctionnent pas tellement bien. Par exemple, si on prend l'actualité, je prends le dernier exemple, c'est la Cour pénale internationale. La Cour pénale internationale, aujourd'hui, il y a une campagne de la part de Donald Trump, auprès des pays africains, pour les convaincre de quitter la Cour pénale internationale. Marco Rubio a dit qu'il voulait tuer la Cour pénale internationale. Cette Cour pénale internationale, qui était issue indirectement des procès de...
Enfin, le droit international a été créé après les procès de Nuremberg, mais c'était vraiment l'espoir d'avoir un droit international. Les crimes de guerre les plus importants, jugés, c'est-à-dire les individus, pas les États. Elle n'a pas tenu ses promesses. Et pas seulement parce qu'on est revenu dans une période où le droit de la force est devenu... a repris la main sur la force de droit, mais aussi parce qu'elle n'a pas les moyens. Oui, c'est ça, les États n'ont pas collaboré, les États-Unis n'ont jamais fait partie. Et parce qu'elle a commis aussi des erreurs. Elle n'a pas tenu ses promesses.
Son procureur général, Karim Khan, a été limogé définitivement la semaine dernière pour faute grave. Elle n'a pas tenu ses promesses, c'est de ces pays. Mais on prend aussi l'UNRWA, l'agence qui s'occupe des... Les réfugiés palestiniens. Les réfugiés palestiniens, combien de ses membres ont été impliqués directement ou indirectement dans les massacres du 7 octobre ? Donc certaines agences ont été politisées, d'autres n'ont pas les moyens de...
L'UNRWA, peut-être qu'on peut s'arrêter là-dessus parce que l'ONU a été très critiquée, attaquée, ciblée à ce moment-là. Je rappelle qu'une enquête internationale a eu lieu, a conclu qu'il y avait des problèmes liés à la neutralité, certains problèmes au sein de l'UNRWA, mais qu'elle n'a pas corroboré les accusations d'Israël sur l'emploi de membres du Hamas dans ses rangs.
Il y a quand même plusieurs membres qui ont été licenciés de l'UNRWA, justement à cause de ça.
C'est le caractère systémique qui n'a pas été corroboré, si je puis dire, par rapport aux accusations.
Oui, parce que c'est quand même une très très grosse agence. Heureusement que cette très très grosse agence n'était pas entièrement au sein du Hamas. Enfin, pour illustrer toutes les difficultés de l'organisation des Nations Unies aujourd'hui, même si certaines agences fonctionnent encore relativement bien.
Mais il y a aussi d'autres agences au sein desquelles la Russie et la Chine s'affrontent, essayent de pousser leurs intérêts et utilisent en fait des agences, je pense par exemple à l'UNESCO, et utilisent les agences de l'ONU pour pousser leur agenda, le Conseil des droits de l'homme de l'ONU, et pour imposer leur vision de ce que doit être la démocratie aujourd'hui, et s'opposer à la vision occidentale de la démocratie.
Donc les rapports de force aujourd'hui, qui ne se reflètent plus dans le Conseil de sécurité de l'ONU, parce qu'on a assisté à l'émergence des pays du Sud qui veulent prendre, à juste titre, d'ailleurs plus de place au niveau politique, ces rapports de force se testent dans les agences de l'ONU.
Alors, Frédéric Ancel, c'est bien connu, dans les moments de crise, on peut en sortir aussi peut-être par le haut, si on prend le verre à moitié plein. Est-ce que la crise actuelle n'est pas l'occasion d'enfin réformer l'ONU, qui est un peu une arlésienne, la réforme de l'ONU, la question du droit de veto, on en a parlé, la question de ce Conseil de sécurité limité à cinq membres, dont la légitimité aujourd'hui est quand même questionnée ? On est issus d'une situation d'après Seconde Guerre mondiale.
Oui, en 1945, les fondateurs de l'ONU tentent d'échapper aux deux graves manquements, deux graves faiblesses, qui avaient été celles de la Société des Nations dans les années 20 et 30. C'est-à-dire, un, la représentativité, c'est la question que vous posez, deux, l'efficacité. Donc là, c'est plus efficace parce qu'a priori, encore une fois, si on s'entend au Conseil de sécurité, il y a des mesures coercitives qui peuvent être prises. Alors, l'un des grands exemples, c'est évidemment l'Irak en 1991, bon, mais il y en a eu beaucoup d'autres, alors que ça ne fonctionnait pas dans les années 20 et 30. Maintenant, la question que vous posez est surtout celle de la représentativité.
Et effectivement, beaucoup d'États du Sud, on va l'appeler comme ça, considèrent que ce qui a été fait en 1945, et que les rapports de force de 1945 ne prévalent plus aujourd'hui. Alors, le cas de figure majeure, c'est évidemment l'Inde. Donc, voilà, la première population mondiale d'un État nucléarisé, cinquième PIB du monde, bon, ben, l'Inde n'est pas membre du Conseil de sécurité, enfin, à titre permanent. Seulement, voilà, en 2005-2006, on a déjà tenté de réformer l'ONU, et les Français, les Britanniques étaient d'accord, et d'ailleurs, dans une certaine mesure, les trois autres grandes puissances aussi. Seulement, au sein de ce fameux Sud, on ne s'entendait pas.
En Amérique latine, le Brésil voulait entrer. Mais intérêts divergents, et des critères, sur quels critères vous voulez faire entrer, aujourd'hui, un certain nombre d'États, des critères géographiques, démographiques, militaires, c'est extrêmement compliqué, parce que là encore, chacun va jouer, évidemment, sur les critères qui lui sont le plus favorables.
Alors, on est en ligne avec quelqu'un qui voit ça de très près, au quotidien, le représentant permanent de la France au Conseil de sécurité de l'ONU à New York. Bonjour Jérôme Bonafon. Bonjour. Alors, j'imagine que vous avez entendu ce qui vient d'être dit, au moment où l'ONU voit ses financements baisser, le multilatéralisme n'a jamais été autant remis en cause. Est-ce que la France croit encore à cette enceinte internationale qu'est l'ONU ?
Écoutez, écoutez le Président de la République, écoutez le ministre des Affaires étrangères, ils disent en permanence que le choix est simple. Soit nous nous résignons à la brutalisation du monde, au retour à la loi de la jungle, soit nous nous battons pour que le multilatéralisme soit efficace. Et c'est ça le choix central, et c'est ça le choix que font non seulement la France, mais aussi énormément de pays qui veulent la stabilité et non pas le chaos. Et cette tension-là, plusieurs d'entre vous l'ont dit, elle reflète, l'ONU reflète les rapports de force. L'ONU, c'est un miroir du monde. Et donc, ce qui se passe à l'ONU, c'est le résultat des tensions qui agitent la société internationale.
Et pour des pays comme la France, comme l'Europe, l'enjeu, c'est d'arriver à faire que la coopération internationale, le droit international, reste la force majeure. Alors, on voit bien qu'en ce moment, on a énormément de mal, parce qu'il y a des conflits idéologiques, il y a des conflits politiques, mais se dire, ça ne marche pas en ce moment, donc on renonce, ce serait se livrer à des forces que nous ne contrôlerions plus. En quoi l'ONU est-elle encore utile aujourd'hui, selon vous ? D'abord, je pense qu'il faut rappeler que l'ONU, c'est le droit. L'ONU dit ce qui est autorisé et ce qui n'est pas autorisé. Et c'est extrêmement important.
Si plus personne ne dit que la guerre d'agression est illégale, la guerre d'agression deviendra la norme. Si on continue à dire qu'envahir son voisin, c'est illégal, on continuera à avoir une société internationale dans laquelle il sera dit que non, la force ne permet pas tout. Deuxièmement, et vous l'avez rappelé, beaucoup d'agences, et je trouve que vous avez été un peu sévère dans votre description des agences de l'ONU, beaucoup d'agences fonctionnent. Allez voir sur le terrain des crises comment les agences humanitaires apportent aux populations affectées un soulagement, et vous verrez que l'ONU a un rôle.
Allez demander aux personnes qui sont vaccinées par des programmes de l'ONU ce qu'elles en pensent, l'ONU apporte quelque chose. Et puis, troisièmement, vous avez parlé réforme, mais on y reviendra sans doute, il y a la réforme du Conseil de sécurité, il y a la réforme de l'ensemble onusien, mais l'ONU c'est 193 États membres, qui représentent 8 milliards de personnes sur cette terre, c'est donc pas simple, et il faut prendre le temps, et il faut prendre l'énergie de construire les coalitions réformatrices.
Mais sur les deux grosses crises actuelles, l'Ukraine, le Proche-Orient, est-ce que vous n'avez pas quand même l'impression, où vous êtes de voir passer les trains, si je puis dire, sans aucun moyen d'agir sur la locomotive ?
Vous l'avez dit dans ce débat préalablement, il faut, pour que ça marche, une entente des cinq membres permanents du Conseil de sécurité. Quand un des membres permanents est celui qui a envoyé son voisin, dans le cas de la Russie, envahissant l'Ukraine, et que ce grand pays dispose d'un veto, c'est certain que c'est très difficile.
En même temps, quand il s'agit d'aller dire, mois après mois, que nous ne nous résignons pas à cette situation, quand il s'agit d'aller présenter à la communauté des États la coalition des volontaires qui est en train de se construire autour de la France et du Royaume-Uni pour apporter à l'Ukraine les garanties de sécurité une fois la fait faite, on constate que l'ONU reste la tribune fondamentale autour de laquelle vont se construire les choses.
Mais vous savez, dans le passé, quand il a fallu régler la crise de la Bosnie-Herzégovine, ce qui s'est passé, ce sont les accords de Dayton-Paris qui ont été initiés par un certain nombre d'États et qui sont ensuite allés rechercher la ratification et la concrétisation à l'ONU. Donc, il est normal que des coalitions se forment pour agir et qu'elles viennent à l'ONU pour faire enteriner par l'ONU le résultat de leurs efforts de paix.
Un mot, Jérôme Bonafont, vous l'avez évoqué, de cette réforme ? Est-ce qu'aujourd'hui, très clairement, la France est prête, même si ça ne suffira pas, j'entends bien, mais la France est-elle prête de son côté à dire oui, il faut ouvrir le Conseil de sécurité à d'autres membres, oui, il faut revoir le droit de veto ?
La France agit, et le ministre Barraud est extrêmement actif là-dessus sur deux plans. Premièrement, le droit de veto. Avec les Mexicains, nous disons, il faut que, dans les cas d'atrocité de masse, les membres permanents renoncent à user du droit de veto. Nous avons déjà 118 ou 121 pays qui ont adhéré à cette initiative. Et notre objectif, c'est d'atteindre une telle majorité qu'une décision de l'Assemblée Générale de l'ONU vienne dire cela et introduise dans la pratique internationale l'idée qu'il n'est pas normal d'utiliser le veto dans les cas d'atrocité de masse.
Deuxièmement, sur l'élargissement, oui, nous, ce que nous disons depuis 30 ans, c'est qu'il faut élargir et dans les membres permanents avec 5 nouveaux États ou 6 nouveaux États en permanence et dans les membres non permanents pour que ce Conseil soit plus représentatif et plus efficace.
Isabelle Lasserre là-dessus, alors la France a une position qui n'est pas majoritaire aujourd'hui encore, qui est isolée.
Oui, alors déjà, il faut quand même dire que les pays européens n'utilisent pas tellement leur veto avec une grande parcimonie alors que la Chine, les États-Unis et la Russie, c'est vraiment une politique quasiment systématique. Le problème, c'est que si on arrive à bloquer le droit de veto dans certains cas particuliers, on risque de voir le retrait de la Chine des États-Unis et de la Russie parce qu'il faut quand même rappeler que là, on a quand même trois grandes puissances qui, pour la Russie et la Chine, qui utilisent le multilatéralisme quand ça sert leurs intérêts et qui, pour les États-Unis, ont une allergie au multilatéralisme.
donc qu'ils ne tolèrent les institutions internationales et notamment l'ONU que... Dans des cas très précis où... Que si leurs intérêts ne sont pas menacés directement. Et ça fait quand même une masse si on prend les États-Unis, la Chine et la Russie.
Ce Conseil de la paix de Trump qui était vu un peu comme une concurrence de l'ONU, alors pour l'instant, il n'a pas vraiment fait ses preuves. Il n'y a pas grand-chose de concret, Frédéric Rancel. Je ne sais pas si vous êtes d'accord avec ça. Est-ce qu'on peut le voir comme une vraie concurrence de l'ONU finalement ou cette crainte est écartée, si je puis dire ?
Alors, une concurrence de l'ONU, oui, mais il y en a eu beaucoup d'autres en réalité et elle n'était pas toute le fait des États-Unis et j'ajoute que lorsque Jérôme Bonafon dit que multiplier par deux finalement le nombre de membres permanents ce serait plus représentatif, il a parfaitement raison. Est-ce que ce serait plus efficace ? Non, certainement pas. Écoutez, déjà avec cinq vétos, enfin cinq vétos potentiels, on bloque la quasi-totalité des possibilités d'intervenir sur la planète puisque par définition chacun a ses intérêts et ses alliés et ses adversaires. Alors, vous imaginez bien qu'avec dix pays détenteurs du droit de véto, on ne pourrait pratiquement plus jamais intervenir.
Une question standard. Bonjour Benjamin. Bonjour. Vous nous appelez Danger, c'est à vous.
Oui, merci beaucoup. Merci pour ces échanges extrêmement intéressants. Ma question, en fait, vous y avez en partie répondu, c'est est-ce qu'il ne faudrait pas accepter que l'ONU, qui justement était l'acteur principal du multilatéralisme jusque-là, ne soit qu'une instance aujourd'hui parmi d'autres, notamment face à ces critiques et ces blocages financiers, structurels, aux côtés des BRICS, aux côtés de l'ECS, dans lesquels une partie du monde se reconnaisse peut-être trop davantage aujourd'hui. Donc, voilà.
Merci Benjamin. Peut-être Jérôme Bonafont, représentant permanent de la France à l'ONU, finalement, revoir le statut de l'ONU et plus s'appuyer sur des organisations régionales et d'autres organisations.
Vous avez raison, c'est une des choses qui sont en train de se créer. Si vous regardez, par exemple, l'Union européenne, c'est elle qui gère l'essentiel des questions européennes. Si vous regardez l'Union africaine, progressivement, elle s'installe dans le paysage politique africain. Si vous regardez les rapports que l'ONU est en train de créer sur le plan de la paix et de la sécurité avec l'Union africaine, vous voyez qu'il y a là une piste extrêmement importante pour l'efficacité du système multilatéral. C'est la coopération entre l'organisation mondiale et les organisations régionales. Absolument.
Isabelle Lasserre, est-ce qu'il n'y a pas aussi un problème de communication, de visibilité sur les actions que mène l'ONU ? Jérôme Bonafont en a cité quelques-unes très concrètes tout à l'heure, la vaccination, les actions humanitaires, etc., les actions de l'UNESCO. Finalement, est-ce que l'humanité connaît ce que l'ONU peut lui apporter ?
Oui, enfin, vous avez raison. L'ONU, c'est-à-dire se vendre ? Mais bien sûr, Jérôme Bonafont a tout à fait raison. Moi, je citais le HCR, mais c'est vrai que le rôle humanitaire de l'ONU est extrêmement important et qu'on ne communique sur l'ONU que sur les opérations de maintien de la paix qui ont de plus en plus de mal à maintenir la paix. Et puis, on communique aussi sur l'ONU au moment de l'Assemblée générale de l'ONU en septembre, qui d'ailleurs est de moins en moins courtisée par les diplomates et les chefs d'État mondiaux parce qu'il y a moins de choses qui s'y passent en fait dans les couloirs et dans les coulisses.
On a l'impression aujourd'hui qu'il se passe plus de choses à Davos au niveau diplomatique ou au G7 ou à l'enterrement du pape. Et puis, au moment du renouvellement du secrétaire général, c'est vrai que on devrait mettre davantage de coups de projecteur sur les campagnes de vaccination, sur le rôle absolument remarquable des agences au niveau humanitaire.
Eh bien, ça a été dit pour contrebalancer un peu ce bilan. Merci beaucoup Isabelle Lasserre, Frédéric Ancel et Jérôme Bonafon. Bonne journée à tous les trois.
Louise Morel