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Podcast / conversationFrance Culture — L'invité(e) des Matins (sur Site radio)· 28 juillet 2021 13 minComplaisantDivertissementCulture, médias & sport

Valentine Losseau et Raphaël Navarro : "Ce spectacle est interprété par des fantômes pour parler de l'absence des artistes en plateau"

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Présentateur

France Culture, les matins d'été, Chloé Cambrelin.

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Invité

Imaginez Yael Naïm, Laurence Ekilbet, Kaori Ito ou encore Birds on a Wire, c'est-à-dire Dom Lanena et Rosemary Stanley qui se succèdent sur scène dans un même spectacle. Maintenant imaginez que ces artistes sont là, sans être là, et qu'il leur est possible de quitter le sol, de se dédoubler, de devenir minuscules, d'apparaître ou de disparaître en un instant. Voilà pour vous donner une rapide et petite idée du spectacle dont nous parlons ce matin avec nos invités. Bonjour Valentine Lossot. Bonjour. Vous êtes magicienne, autrice, metteuse en scène et anthropologue. Et bonjour Raphaël Navarro. Bonjour. Magicien, auteur et metteur en scène.

Vous avez créé ensemble avec Clément de Bayeul le mouvement artistique de la Magie Nouvelle en 2002 et vous co-dirigez la compagnie 14-20. Alors ce spectacle c'est la veilleuse, cabaret holographique qui existe en différents formats. Il y a une version spectacle en salle qui a déjà été présentée et qui sera reprise dans les mois à venir. Et il y a une version plus courte à voir jusqu'au 8 août au 104 à Paris, sous le dôme de la cour intérieure. Alors oui, ces artistes, je ne les ai pas tous cités, ils sont là, sur scène, sous forme d'hologramme.

Et pour comprendre le pourquoi du comment, il faut remonter à la genèse de ce spectacle, Valentine Lossot, que vous avez imaginé durant le premier confinement, c'est ça ? C'est ça. Pendant le premier confinement, c'était un moment très particulier, évidemment très original. Et avec Raphaël, on se demandait comment est-ce qu'on allait pouvoir apporter en tant que magicien une proposition artistique à ce contexte si particulier. Et on a aussi éprouvé le besoin, parce qu'on vivait beaucoup, comme beaucoup de gens, l'absence des artistes au plateau, et même l'interdiction pour les artistes de se retrouver sur un plateau.

On a beaucoup éprouvé le besoin d'appeler nos collègues, des amis, techniciens, artistes, etc. Aussi des directeurs et directrices de salles. Et c'est dans ce contexte-là que nous avons appris que la servante avait continué de briller sur les plateaux déserts. La servante, c'est cette petite lampe que le dernier a quitté la salle laisse sur le plateau et qui est entre une tradition et une superstition, qui permet de conjurer les mauvais esprits. Cette servante, en anglais, on l'appelle la lampe aux fantômes. Et c'est de là qu'est venue l'idée de créer ce spectacle qui serait interprété par des fantômes, justement pour parler de l'absence des artistes au plateau.

Et d'où le titre aussi, donc, La Veilleuse, Raphaël Navarro. C'était vraiment l'idée, effectivement, de faire malgré l'interdit, malgré la contrainte, en fait. De trouver comment faire, malgré tout. Exactement. On aimait bien cette idée que La Veilleuse avait continué à briller sur presque tous les plateaux de théâtre. Parce que, comme le disait Valentin, c'était le cas en France, mais c'était même le cas à Broadway, en Australie, à Tokyo, bref. Et il y avait cette idée de se dire, finalement, il y a eu à travers l'histoire, déjà à d'autres moments, des interdictions. On interdit à des artistes d'aller sur les plateaux, de prendre la parole.

Et à chaque fois, il y a toujours eu des solutions. Et c'est aussi des moments de créativité. Donc c'est exactement ça. Malgré la contrainte, comment est-ce qu'on pouvait revenir sur les plateaux sans avoir le droit d'y être ? Et finalement, ça a permis, pour nous en tout cas, d'inventer une espèce de nouvel espace artistique. De se retrouver de façon très spontanée, très solidaire avec tous les amis que vous avez cités. Et de se dire, finalement, on peut peut-être de là sortir des formes esthétiques, dramaturgiques, un peu nouvelles, un peu différentes. Alors donc, c'est l'hologramme. Ces artistes sont là par hologramme.

Lorsqu'on repense à tout ce qu'on a pu dire sur les captations qui ne sont pas du spectacle vivant, sur l'émotion propre à l'expérience commune de la salle de spectacle, on se dit que c'est un peu osé de nous proposer ça une fois que les salles ont rouvert. Mais en réalité, non. Parce que ce qui est intéressant avec votre spectacle, Valentin Lossau et Raphaël Navarro, c'est qu'on n'est pas en présence des artistes, mais on n'est pas non plus devant un écran. On est face à autre chose, une autre forme de présence. C'était la recherche qu'on a essayé de faire à travers cette création. Nous, on travaille avec les hologrammes dans la compagnie.

Par hologramme, on entend Papers Ghost, c'est un vieux système qui date du XIXe siècle, depuis des années. Mais on n'avait jamais travaillé avec des représentations réalistes, et même hyper réalistes, d'êtres humains sur scène. Et pour ce spectacle, on a souhaité travailler cette chaîne technique, dramaturgique et artistique au plus proche du réel. Et notre idée, notre questionnement de départ, c'était, est-ce que, justement, on peut, malgré ce système holographique, est-ce qu'en dépit de ça, on peut faire ressentir une présence ? Est-ce qu'on peut convaincre ? Et des émotions ? Exactement.

Le sentiment de présence, c'est quelque chose qui nous fascine dans la compagnie 14 ans depuis des années. Et là, on avait vraiment envie de questionner ça artistiquement. On a eu la grande joie de pouvoir créer ce spectacle dans cette petite fenêtre de septembre-octobre 2020. On a trouvé des spectateurs à ce moment-là, et on a eu la grande joie d'entendre les spectateurs nous parler des émotions qu'ils ressentaient, et absolument pas des hologrammes, il n'y avait pas de questions techniques ou technologiques, etc. C'était vraiment des retours artistiques, esthétiques sur le spectacle. C'est ça qui nous a porté pendant cette création.

Et Raphaël Navarro, c'est là aussi que c'est important de parler de la magie nouvelle, ce mouvement que vous avez créé. Magie nouvelle dont la définition est, si je vous ai bien lu, un art dont le langage est le détournement du réel dans le réel. Donc là, on est en plein dedans avec ce spectacle. Exactement.

C'est que toute l'envie et la recherche qu'on mène depuis une vingtaine d'années, puis il y a maintenant une centaine de compagnies qui suivent ce mouvement-là, c'est effectivement d'utiliser les possibilités du langage de la magie pour se réapproprier le monde quelque part, et pouvoir se dire que les limites du réel peuvent être poussées un petit peu plus loin que ce qu'on aurait tendance à croire. Et comment est-ce que d'un coup, la subjectivité artistique peut justement faire générer des émotions dont vous parliez.

Donc on est typiquement dans ce cas-là, c'est-à-dire, finalement, il y avait cette contrainte incroyable qui était on n'a plus le droit d'être sur un plateau, on doit travailler sur la question de l'invisibilité. Nous, notre axe de recherche centrale, au départ, c'est la présence parallèlement. Donc on avait une espèce de contexte un peu expérimental radical. Et justement, on s'est dit, si on est magicien, détourner le réel à l'intérieur du réel, ça va être aussi ça, ça va être aussi de travailler des nouvelles formes de présence. Et alors, évidemment, il se passe des choses aussi autour de ces hologrammes.

Yaël Naïm, elle, par exemple, se dédouble pendant qu'elle chante, par son hologramme, la chanson « She ».

6:46
Présentateur

Yaël Naïm présente via son hologramme dans votre spectacle,

8:30
Invité

la veilleuse Valentine Lossot et Raphaël Navarro. Je disais, elle, elle, elle se dédouble. Alors le duo « Birds on a Wire » devient des notes sur une portée. Il y a aussi beaucoup de choses avec de la fumée, ou en tout cas ce qui nous semble être de la fumée. Ça n'est pas juste une succession d'hologrammes. Voilà, ce sont à chaque fois vraiment des tableaux, des numéros, des tableaux. Comment avez-vous, pas tant techniquement, mais travaillé justement avec les artistes sur ces numéros, ces tableaux, comment vous les avez associés, comment vous avez créé à chaque fois le petit univers qu'il y a autour ?

Pour nous, c'était très important de surtout ne pas, vous parliez du streaming, de ne pas simplement reproduire holographiquement une performance qui aurait pu avoir lieu sur scène. Ça, c'est très important pour nous. Évidemment, si vous voulez voir ces artistes dans le réel, on pourrait dire « Allez les voir sur scène, n'hésitez pas, c'est des artistes formidables ». Donc on a eu envie de travailler avec toutes les possibilités que permet l'hologramme, c'est-à-dire, comme vous le dites, des apparitions, des disparitions, des transformations en fumée, des dédoublements.

Et donc on a écrit pour ces artistes, qui sont des amis aussi proches avec qui on avait déjà collaboré, des espèces d'envolées imaginaires comme ça, qui nous semblaient correspondre à leur univers artistique. On a écrit ces séquences pour eux, et puis on a échangé avec eux aussi en leur posant la question « Mais si vous n'étiez pas réel sur scène, si vous n'aviez plus cette contrainte, si vous étiez un hologramme, qu'est-ce que vous aimeriez faire ? » Et comment esthétiquement ça pourrait rentrer dans votre langage, dans votre travail ? Donc voilà comment on a écrit à chaque fois avec les artistes, en fonction de leur univers, de leur actualité, de leur questionnement du moment.

Et Raphaël Navarro, quelle a été leur réaction ensuite quand ils ont vu à quoi ça ressemblait ? C'est toujours très positif, mais c'est toujours très étonnant, je crois, de se voir de l'extérieur. D'ailleurs, parce que, comme vous disiez, c'est vraiment pas un écran du tout. On a vraiment une sensation, et les spectateurs ont vraiment la sensation que les artistes peuvent être présents, on ne cache pas que c'est des hologrammes, mais évidemment c'est troublant pour un artiste de se voir en 3D quelque part, et on a vraiment cette sensation-là. Donc Yael, en l'occurrence, était avec ses enfants qui disaient « Ah mais il y a deux mamans ! » Donc c'était plutôt très sympathique à chaque fois.

Et la réaction du public, vous en avez dit un mot tout à l'heure, Valentin Lossot, mais voilà, vous qui êtes aussi anthropologue et qui travaillez justement sur le réel, qu'est-ce que vous apprend la réaction du public à ce spectacle ? Enfin, les réactions ?

Je pense que dans la magie, on travaille souvent sur le détournement de la réalité, et pour travailler sur cet objet un peu particulier qu'est la réalité, on a comme trois outils, on travaille sur les perceptions, les sens, on travaille sur la cognition, donc sur l'esprit, et on travaille sur ce qu'on pourrait appeler la cosmologie, c'est-à-dire une espèce de vision métaculturelle qui va nous donner des informations sur justement ce qu'on doit considérer comme étant réel ou ne l'étant pas.

Et peut-être que la qualité de présence de ces hologrammes génère des sentiments plus forts, parce que justement dans notre cosmologie, on pourrait dire occidentale, naturaliste, la question du fantôme, la question de l'âme, de l'intériorité exprimée sous la forme d'un être transparent, immatériel, qui flotte dans l'espace, c'est quelque chose dans lequel on baigne culturellement, il y a énormément de références pour ça, et donc cette référence va générer des sentiments quand on va expérimenter cette vision, cette apparition holographique.

Et c'est souvent vraiment très poétique, ça peut être drôle aussi, il y a des numéros qui sont vraiment drôles, là dans la version présentée actuellement au 104, parce qu'il y a des magiciens, donc là c'est Yann Friche qui fait partie de ce mouvement de la magie nouvelle, dans la version spectacle il y a aussi Eric Antoine, il y a également le jongleur Clément Dazin, on peut citer encore aussi Lou Doyon, qui est dans la version spectacle, qui va donc être reprise dans les mois qui viennent. Il y a déjà aussi un rendez-vous au 104 au printemps prochain pour une saison 2, c'est ça ? Donc ça veut dire avec d'autres artistes ? Oui, tout à fait, c'est ça. Oui, exactement, c'est ça.

Et en attendant donc, la veilleuse dans sa version dite entre-sorts, donc comme entrée-sortir, j'imagine, est à voir jusqu'au 8 août au 104 à Paris, sous le dôme de la cour intérieure, c'est toutes les 30 minutes entre 14h et 19h, et les dates de tournée sont sur le site du 104. Merci beaucoup à tous les deux, Valentine Lossot, et merci Raphaël Navarro d'être venu sur France Culture ce matin. Merci à vous.

Valentine Losseau et Raphaël Navarro : "Ce spectacle est interprété par des fantômes pour parler de l'absence des artistes en plateau" · Pourquijevote