Commune de Paris : les premières photos manipulées de l’histoire ? #Flashback
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Debout ou genou à terre, ces hommes posent fièrement en uniforme, fusil à la main. Cet amas de pierres, ce n'est pas un mur, c'est une barricade. Nous sommes le 18 mars 1871, au premier jour de l'une des plus célèbres insurrections de l'histoire française, la Commune de Paris.
C'est aussi le premier mouvement révolutionnaire massivement photographié. Plusieurs centaines d'images prises par des professionnels des deux camps, parfois insurgés, parfois proches du gouvernement. Tous découvrent le pouvoir extraordinaire de ces photos, des images censées montrer la réalité mais que chacun utilise pour faire passer sa propre vision des événements.
Le 28 mars 1871, la Commune de Paris est proclamée. Le conseil de la Commune, c'est un gouvernement insurrectionnel élu par les Parisiens ; des artisans, des commerçants, des ouvriers, quelques journalistes et avocats. Ils s'opposent au gouvernement légal, bourgeois et conservateur qui a conclu un armistice avec l'envahisseur allemand.
Les communards, eux, veulent continuer la guerre, mais ils veulent aussi une démocratie sociale constituée d'États très autonomes. Des combats qui font rage dans Paris, il n'y a aucune photo. Avec un temps de pause de plusieurs secondes, impossible de fixer des mouvements rapides sur ces plaques de verre qui, à l'époque, servent de pellicule.
Quand les gens bougent, voici ce que ça donne. Résultat, côté insurgés, on prend la pose et de préférence devant le symbole du pouvoir du peuple, la barricade, surtout quand elle est bien construite, comme celle-ci, prise le premier jour de la révolution sur la chaussée Ménilmontant, ou comme celle-là, avec ses grilles d'arbres qui servent de renfort. Et là, place de la Concorde, une véritable architecture militaire avec ses murailles en sacs de sable et ses meurtrières.
Bruno Braquehais est un des photographes restés à Paris pendant l'insurrection. Il va à la rencontre de l'événement au plus près des insurgés, comme ici rue de Castiglione, et là aussi, place Vendôme. C'est cette colonne que les insurgés ont abattue sur décret de la Commune.
Pour eux, c'est un monument de barbarie, le symbole du régime qui s'est effondré quelques mois plus tôt. Sur les débris du monument, des gardes nationaux prennent la pose. Et puis il y a la foule parce que c'est un événement spectaculaire, c'est-à-dire qu'autour de la chute de la colonne et de la statue de Napoléon qui se dresse sur la colonne, on propose en fait une sorte de spectacle fondé sur un acte statuoclaste qui va servir de lieu de consensus pour la foule parisienne.
Et puis, c'est la semaine sanglante qui tue dans l'œuf la révolution. Entre le 21 et le 28 mai, l'armée régulière massacre environ 20 000 communards. Elle fusille à tour de bras les insurgés, sans procès.
Les militaires font prisonniers plus de 40 000 Parisiens. De retour à Paris, les photographes de l'autre camp, ce proche du gouvernement, entrent en scène, avec le même matériel photo, mais des objectifs bien différents, comme par exemple deux frères, Eugène et Ernest Appert. Ils décident de photographier ces détenus qui attendent la sentence de la « Terreur tricolore ».
C'est le nom que certains ont donné à la justice de l'époque. Parmi les nombreux portraits qu'ils réalisent, un devient très célèbre, celui de l'anarchiste Louise Michel. Style dépouillé, visages impassibles, pose de trois quarts presque systématique, ces portraits sont l'ancêtre des photographies d'identité judiciaire, mais ils ont aussi une dimension commerciale.
Dans le même temps qu'ils fournissent ces photographies au Conseil de guerre et à l'administration versaillaise chargée de la répression, ils vendent des photographies de communards. Ils rachètent même des portraits à leurs confrères de personnalités qu'ils n'ont pas pu photographier, par exemple parce qu'elles sont mortes pendant la Commune ou pendant la Semaine sanglante. Ça leur permet d'intégrer à leur galerie des personnalités qui leur faisaient défaut.
Pendant ce temps-là, d'autres photographes recensent les destructions de Paris. Les Tuileries, l'Hôtel de Ville, le ministère des Finances, des journalistes s'extasient. Le ministère des Finances, qui n'avait jamais été qu'un monument médiocre, est devenu une ruine superbe.
Le poète Théophile Gautier ajoute : « Par un sentiment qu'on nous reprochera mais que nous pardonnera tout artiste parce qu'il l'eut à coup sûr éprouvé, nous fûmes avant tout frappés de la beauté de ces ruines. » Les photographes cadrent les décombres des monuments parisiens à la manière des peintres du 18e siècle passionnés par les ruines antiques. Ce qu'ils ne disent pas, c'est que ces ruines sont le fait des communards, mais aussi des Allemands qui ont largement bombardé la capitale en janvier 1871.
Une ville détruite, une ville déserte, ces photos laissent imaginer le chaos laissé par la Commune. Ça montre évidemment le fort pouvoir de suggestion de la photographie et on peut le mesurer par la déception que certains contemporains vont noter dans leurs mémoires ou dans leurs journaux intimes quand ils vont rentrer à Paris en notant qu'au fond, la réalité des destructions à Paris est très décevante parce qu'elle est très circonscrite à quelques édifices comme l'Hôtel de Ville, le palais des Tuileries, la Cour des comptes, entre autres. Les anti communards accusent également les insurgés d'avoir mené des exécutions sommaires.
Les frères Appert les reconstituent dans une série de photomontages qu'ils intitulent « Les crimes de la Commune ». Ici, dans la prison de la Roquette, le 24 mai 1871, des communards s'apprêtent à exécuter des otages. Face à tous ces soldats prêts à faire feu, la solitude des condamnés.
Les photomontages des frères Appert sont bourrés d'invraisemblances. Aucun ne respecte les règles de la perspective. Là, les personnages apparaissent à différentes échelles.
Ici, les crânes sont disproportionnés, l'expression des visages ne colle pas avec le drame qui se déroule. Et à chaque fois, un peloton d'exécution massif composé de soldats sans visage. Ces photomontages n'ont pas tellement été conçus pour abuser les spectateurs, mais plutôt pour donner à voir ce qui ne pouvait pas être photographié en temps réel, ce qui les déplace finalement du côté de la peinture d'histoire.
C'est la peinture d'histoire par la photographie. D'ailleurs, dans la presse, quand Appert fait de la réclame pour vendre ses photomontages, il en parle comme de scènes reconstituées. Dès la fin de la Commune, les Français achètent massivement ces photos.
Les portraits de communards remportent un franc succès jusqu'à ce que les autorités en interdisent la diffusion. Les photomontages des frères Appert se vendent au format carte postale jusqu'en 1914, année où ils sont détrônés par d'autres mises en scène encore plus spectaculaires, celles de la propagande militaire de la Première Guerre mondiale.