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AutreLe Monde (sur YouTube)· 10 mai 2026 14 minActualité / polémiqueNumériqueDéfenseInstitutions & élections

Les documents secrets de l'école des hackeurs russes | ENQUÊTE

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Chapitres

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 5:30narrateurFait
    « Ils apprennent aussi comment fonctionnent les réseaux informatiques protégés du département de défense américain. »
  • 6:30narrateurFait
    « Une séance vise à développer une campagne de propagande. »
  • 11:00narrateurFait
    « L'unité 20728 entretient aussi des liens privilégiés avec l'université Bauman. »
  • 11:30narrateurChiffre
    « Tous les ans, cinq étudiants du département 4 y effectuent leur stage. »

Modèle mistral-small-latest · prompt v1· les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.

Voici un étudiant à l'université Bauman, à Moscou. Il s'appelle Daniil. Il suit des cours d'informatique, de cybersécurité.

Après 6 ans d'études, il s'apprête à devenir ingénieur. Un ingénieur pas comme les autres. Un hackeur.

Il va travailler pour le GRU, les services de renseignement militaire russes, au sein de l'unité militaire 26165, plus connue sous le nom de Fancy Bear, accusée de cyberattaques pendant les Jeux Olympiques de Paris 2024 et contre l'équipe de campagne d'Emmanuel Macron, en 2017. Daniil a été spécifiquement formé à ce métier par l'université Bauman. Un consortium international de plusieurs médias, dont <i>Le Monde</i>, a obtenu un leak de plus de 2 000 documents internes de cet établissement.

Il forme l'élite de la guerre informationnelle russe. Qu'apprennent ces étudiants ? À quel métier sont-ils destinés ?

Et que révèlent ces documents des rouages de la guerre hybride que la Russie mène contre l'Occident ? Daniil est né en Sibérie. Il a 19 ans quand il intègre la prestigieuse université Bauman, en 2018, dont il rejoint l'équipe de foot.

C'est ici que sont formés les meilleurs ingénieurs du pays. Vladimir Poutine lui-même l'a visitée. L'établissement a aussi une académie militaire.

Sur son site, il y a une incohérence. Dans la liste des départements, on passe directement du 3 au 5. Le département 4 existe pourtant bel et bien.

C'est là que Daniil suit ses cours, d'après des documents que <i>Le Monde</i> et ses partenaires ont pu consulter. C'est vraiment des documents administratifs internes à l'université. Lucas Minisini est journaliste à <i>M le magazine du Monde</i>.

Ce sont des listes d'élèves, des contenus de cours, des listes de profs, des échanges de mails. Tout un tas de documents qui, d'apparence, pourraient avoir l'air banal, sauf que ce qui est intéressant, c'est que tous ces documents viennent en particulier d'un département de cette université, le département numéro 4. Dans l'organigramme complet de l'académie militaire, on découvre que ce département prépare les étudiants à devenir des officiers du GRU, le service de renseignement militaire russe.

Nous avons voulu savoir comment ces jeunes sont formés et surtout quelles seront leurs missions, une fois embauchés. Mais d'abord, il a fallu vérifier l'authenticité de ces documents. On faisait en sorte de recroiser au maximum ce qu'on trouvait dans les documents avec ce qui pouvait se vérifier en open source.

Donc quand on a tous les noms des élèves, leur âge, on peut voir s'ils ont une présence en ligne, trouver des photos d'eux. Pour trouver des informations parmi un si grand nombre de fichiers, nous nous sommes réparti le travail. Il y a environ 2 000 documents, ce qui est très long à exploiter.

En fait, au bout de quelques semaines, on s'est rendu compte qu'on peut, pour la première fois, comprendre un peu mieux la vie quotidienne de ces élèves. Nous avons analysé des emplois du temps, des photos de salles de classe, des lettres de recommandation. jusqu'à ce que l'on tombe sur ce fichier.

Un plan de cours de l'une des filières du département 4, La filière dans laquelle Daniil est inscrit. Le programme inclut aussi des compétences offensives : Il y a une partie des cours où tous ces outils pour être capable de se défendre d'attaques informatiques peuvent être aussi retournés pour lancer eux-mêmes des attaques informatiques. Les étudiants apprennent par exemple à exploiter des vulnérabilités avec Metasploit, un système souvent utilisé par des cyberattaquants.

Notamment contre des agences gouvernementales ukrainiennes, en avril 2022. Ils apprennent aussi comment fonctionnent les réseaux informatiques protégés du département de défense américain. D'autres enseignements, moins techniques attirent notre attention Une séance vise à développer une campagne de propagande.

Ces enseignements font partie de modules Le cours commence par une référence à la célèbre citation de l'historien Clausewitz : Ce cours parle autant d'information que d'informatique. Deux notions indissociables, selon la conception russe de la guerre informationnelle. Kevin Limonier est spécialiste du cyberespace russophone.

Les Russes ne font pas de différence entre, d'une part, les réseaux informatiques, c'est-à-dire, finalement les tuyaux, la tuyauterie qu'on va construire pour faire circuler l'information, et d'autre part, l'information qui circule dans les tuyaux. Pour eux, tout ça, c'est la même chose, c'est ce qu'ils appellent l'espace informationnel. Et d'ailleurs, cet espace informationnel englobe bien plus que le cyberespace internet.

C'est aussi la radio, la télévision, la presse écrite. Cette vision a des implications concrètes sur la façon dont la Russie mène sa guerre informationnelle. Quand les Occidentaux pensaient se battre dans le cyberespace, les Russes se battaient dans l'espace informationnel, ce qui permet d'envisager des tactiques passablement différentes.

Le gouvernement russe ou des acteurs qui lui sont affiliés vont pouvoir par exemple collaborer avec des groupes de cybercriminels pour héberger des infrastructures qui vont ensuite permettre de diffuser des fausses informations ou des narratifs pro-russes. Ces étudiants, qui apprennent pourtant à créer des campagnes de propagande, sont eux aussi soumis à un endoctrinement : celui du Kremlin, qui fait notamment la promotion de sa guerre contre l'Ukraine. Les actualités du front sont diffusées tous les jours lors des cours, ainsi que des déclarations politiques.

Un document donne aux professeurs des éléments de langage pour justifier "l'opération militaire spéciale", euphémisme pour parler de la guerre. Les arguments sont imprégnés de désinformation. On voit que même à ce niveau-là, c'est-à-dire les élèves qui sont des bons élèves, des bons éléments pour l'État russe, eux-mêmes sont inondés par cette propagande qu'on voit dans des PDF entiers.

Une certaine vision conspirationniste du monde est devenue totalement consubstantielle au pouvoir, aujourd'hui en Russie. C'est devenu un véritable logiciel de vision du monde qui consiste à faire de la Russie un État assiégé par l'Occident, par des forces obscures, par les nazis, par tout ce qu'on veut. Donc il est nécessaire vraiment que les cadres, notamment sécuritaires, adhèrent à tout ça. et donc il faut leur répéter ce récit encore, encore et encore.

Les documents mettent aussi en lumière les liens très étroits entre le département 4 et les services de renseignement russes. Ce programme de cours, par exemple, est développé par le directeur de la filière, Kirill Stoupakov. D'après son CV, qui figure dans le leak, il travaille aussi au GRU.

Cette agence de renseignement emploie plusieurs autres intervenants de l'université. Ici, on reconnaît la signature de Viktor Netykcho, sous sanction des États-Unis pour interférence dans l'élection présidentielle américaine de 2016. Son unité est accusée d'avoir piraté les mails de la candidate démocrate, Hillary Clinton.

Une autre lettre est signée "Iou Chikolenko", qui pourrait correspondre à Iouri Chikolenko. Il est visé par des sanctions britanniques pour avoir organisé des cyberattaques pour le compte du GRU. Ce n'est pas seulement l'université qui espère placer ses étudiants dans les renseignements.

C'est qu'on voit dans les documents que tout au long de la formation, le GRU, donc le renseignement militaire russe, garde un œil sur la formation des étudiants. Les objectifs pédagogiques et les nouveaux étudiants admis doivent également être approuvés par des membres du GRU. Ces derniers évaluent les examens.

L'un d'eux commente ainsi les résultats des étudiants, plutôt médiocres : C'est quand même aussi une illustration du degré extrêmement avancé de militarisation de l'enseignement supérieur en Russie. On sent ici, parole de professeur d'université, une porosité. Je veux dire, on sent que le corps enseignant, les étudiants, les services de renseignement, tous ces gens-là marchent absolument main dans la main.

Une porosité qui perdure au-delà des études. 2 juillet 2024. C'est la remise des diplômes à l'académie militaire de l'université Bauman.

Les étudiants sont devenus des lieutenants et vont désormais commencer leur carrière militaire. Ce document révèle exactement à quelles unités ils sont affectés. 15 d'entre eux vont intégrer le GRU.

Daniil est l'un des meilleurs élèves de sa classe. Il rejoint la célèbre unité 26165, aussi connue sous le nom d'APT28, ou Fancy Bear. Parmi ses opérations, des cyberattaques contre la chaîne télévisée TV5 Monde. "Des écrans noirs.

TV5 Monde était victime d'une spectaculaire attaque informatique." Ou l'équipe de campagne d'Emmanuel Macron en 2017, avec la diffusion de ses emails piratés sous le hashtag "MacronLeaks". Le ministre des affaires étrangères français a récemment alerté sur les méthodes de ce groupe de hackeurs. "APT28, retenez bien ce nom." L'unité 20728 entretient aussi des liens privilégiés avec l'université Bauman.

Elle est accusée d'attaquer les infrastructures ukrainiennes. Les documents que nous avons consultés montrent que tous les ans, cinq étudiants du département 4 y effectuent leur stage. Les camarades de Daniil sont déployés dans d'autres unités célèbres, comme l'unité 74455, surnommée Sandworm.

Elle est accusée de dizaines de cyberattaques à travers le monde. D'autres étudiants vont travailler dans des unités moins connues. On s'est notamment rendu compte que certains élèves étaient assignés à des unités du renseignement militaire russe qui n'avaient jamais encore été réellement rendues publiques.

Leur appartenance au GRU est documentée pour la première fois. Elles sont basées à Moscou, Koursk et Sébastopol, en Crimée annexée. Plusieurs de ces entités ont un point commun.

Elles font partie des VIO : C'est ainsi que Sergueï Choïgou, le ministre de la défense de l'époque, les présente à la Douma, en 2017. Très peu d'informations sont disponibles à leur sujet. L'idée de leur création viendrait des leçons tirées de la guerre russo-géorgienne de 2008, comme l'explique Keir Giles, spécialiste de l'armée russe.

En 2014, la Russie crée alors des troupes dédiées aux opérations informationnelles. Toutes des disciplines enseignées à l'université Bauman. Les VIO sont aujourd'hui aux premières loges de la guerre hybride de la Russie contre l'Occident.

Un succès auquel l'université Bauman continuera de contribuer. Selon ce document interne, elle compte augmenter dans les prochaines années le nombre de recrues dans la filière du département 4 qui prépare au GRU. Contactés, l'université Bauman, Kirill Stoupakov et Daniil n'ont pas répondu à nos questions.