Transition industrielle : "Les gouvernements n'ont manifestement pas les moyens financiers, c'est l'économie et la finance qui vont l'opérer", selon Emmanuel Faber
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« Ces 30 pays représentent 60% de l'économie mondiale, 40% de la capitalisation boursière mondiale et plus de 50% des émissions de gaz à effet de serre mondial. »
- 3:37InvitéFait
« L'élévation des températures va créer des questions de disponibilité de l'eau. »
- 6:24InvitéFait
« Une norme climatique aussi exigeante que celle de l'Europe est en train de se mettre en place partout ailleurs. »
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Bonjour à toutes et à tous, l'invité éco de France Info depuis le Forum économique mondial. Je reçois aujourd'hui Emmanuel Faber. Bonjour.
Bonjour Isabelle.
Vous êtes l'ancien patron de Danone, aujourd'hui à la tête de l'ISSB, organisme international chargé des normes comptables climatiques et sociales. Concrètement, Emmanuel Faber, qu'est-ce que c'est ?
Ce que c'est, c'est qu'aujourd'hui la comptabilité compte beaucoup de choses qui comptent, mais pas tout. Et en particulier la question de la résilience des modèles économiques sur les sujets climatiques qui évoluent très vite, on le voit, et pour lesquels les entreprises et l'économie ont besoin de s'adapter.
Pour ça, elle a besoin d'un langage et on complète le langage comptable qui est assez court terme par des éléments qui viennent s'ajuster sur ce langage, qui permettent de regarder l'ensemble des chaînes d'approvisionnement et des chaînes de valeur des entreprises sur des horizons de temps qui sont courts et longs et de regarder comment ces scénarios viennent impacter aujourd'hui la situation financière des entreprises. Et donc ça va permettre que les investisseurs, les banques, puissent financer cette transition en regardant très très clairement des risques et des opportunités qu'ils ne voient pas aujourd'hui dans la comptabilité.
Et qu'est-ce que vous faites du coup cette semaine à Davos ? Vous rencontrez des patrons, vous faites du lobbying, vous prêchez la bonne parole ?
En fait, cet organisme a été créé il y a trois ans à la COP26, à Glasgow, à la demande des autorités de régulation financière mondiale. J'ai la chance de le présider. Et nos normes ont été finalisées en juin 2023, homologuées par les autorités de marché financière mondial un mois après. Et on est 18 mois après, maintenant, plus de 30 pays ont décidé de les adopter, commencent à les mettre en œuvre d'ailleurs, dès aujourd'hui, pour certains d'entre eux. Ces 30 pays représentent 60% de l'économie mondiale, 40% de la capitalisation boursière mondiale et plus de 50% des émissions de gaz à effet de serre mondial.
Donc il y a une prise en masse de ce langage parce que c'est un langage dont l'économie a absolument besoin de s'équiper. Donc j'ai été à Davos en 2022, en 2023, et cette année également, parce que c'est un lieu où nous dialoguons avec les gouvernements, avec la Commission européenne ici, avec d'autres, et évidemment avec les entreprises et les investisseurs qui sont le cœur des marchés et de l'économie que nous essayons de servir avec ce nouveau langage.
Et qu'est-ce que vous dites aux pays pour leur faire adopter vos normes ?
Je ne leur dis rien, mais ils réalisent que s'ils ne s'équipent pas face à ces changements climatiques, face à ces changements de consensus sociaux, s'ils ne rentrent pas en ligne de compte des éléments qui sont de court, moyen et long terme, leur économie, nos économies vont dans le mur. Donc il y a des sujets dont on discute avec, par exemple, les Africains, beaucoup, le Kenya, le président nigérien, autour de comment la mise en œuvre de ces normes va créer de la transparence dans les chaînes de valeur et donc vont inciter avec cette transparence l'investissement étranger des grandes entreprises. Sur le cacao, par exemple, il y en a absolument besoin pour des questions de déforestation.
Avec ces normes, ça encouragera les entreprises européennes qui sont dans ce secteur-là à venir investir aux côtés des petits agriculteurs pour fabriquer des chaînes de valeur qui sont durables.
Parce que les investisseurs, aujourd'hui, Emmanuel Faber, les investisseurs regardent si les entreprises respectent les normes sociales et environnementales avant de mettre de l'argent ?
Les investisseurs sont de plus en plus persuadés qu'il y a des risques qu'ils ne voient pas aujourd'hui. La comptabilité ne leur donne pas une vision claire des risques à terme. Sur les risques climatiques, on parle simplement, pour commencer, de risques physiques. On sait très bien que l'élévation des températures va créer des questions de disponibilité de l'eau. Si vous êtes une entreprise qui, par exemple, fait du maïs ou s'appuie sur du maïs au sud de la ligne La Rochelle-Valence en France, vous savez que dans 15 ans, vous n'aurez plus de culture du maïs dans cette zone-là. Donc, qu'est-ce que vous faites ? Qu'est-ce que vous faites ?
Parce qu'il y aura moins d'eau, pas assez d'eau, le maïs en consomme beaucoup, il y aura une élévation des températures, ça veut dire qu'il faut réinventer l'agriculture sur un bon tiers de la surface agricole française. Vous êtes une entreprise de produits alimentaires, vous vous posez la question de rentrer dans des mécanismes d'agriculture régénératrice qui va éviter de l'irrigation alors qu'on gaspille énormément de l'irrigation. Donc, la question n'est pas tant au bout de sauver la planète, mais c'est déjà d'adapter les économies à la résilience face à tous ces changements qui arrivent. Et ça, les investisseurs le perçoivent.
Les banques voient bien qu'il y a un certain nombre d'actifs qu'il va falloir dévaluer dans leur portefeuille parce que ces actifs ne tiendront plus. Quand on voit ce qui se passe aux États-Unis en ce moment, à Los Angeles, une partie de la Californie et de la Floride n'est plus assurable, tout simplement. Donc, le marché de l'assurance ne fonctionne plus, le marché de la réassurance, encore moins.
Notre langage, notre algorithme comptable sur le climat et sur ces sujets de risques naturels et sociaux vient leur permettre d'avoir des données qu'ils pourront comparer, entreprise par entreprise, pour comprendre lesquelles sont les mieux préparées ou pas et favoriser avec des primes de risque données sur le coût du capital à ces entreprises qui va du coup permettre de faire en sorte que toute la finance mondiale bascule sur une transition alors qu'aujourd'hui, les gouvernements n'ont manifestement pas les moyens financiers d'opérer cette transition. C'est l'économie et la finance qui vont l'opérer.
Alors, concrètement, en France, depuis le 1er janvier, les grandes entreprises doivent respecter des normes dites CSRD. C'est donc les normes environnementales, sociales dont vous venez de parler ?
Absolument. C'est l'équivalent en Europe de nos normes avec un système d'interopérabilité entre les normes européennes et les normes mondiales.
Et donc, vous voyez bien, Emmanuel Faber, qu'elle crée un certain nombre de crispations et qu'il y a énormément de grandes entreprises qui demandent aujourd'hui que ces normes soient revues, que c'est très compliqué pour elles de les mettre en place, de les mettre en œuvre.
Oui. Il y a un débat. Et je pense que ce sera le cas pour tous les gouvernements qui choisissent d'aller très vite et très loin d'un seul coup. Et moi, ce n'est pas notre théorie du changement. Je le dis depuis le début. Je soutiens le Green Deal. J'étais encore patron d'une entreprise européenne très ancrée sur des questions sociales et d'agriculture et d'alimentation durable.
C'est la mise en œuvre qui, aujourd'hui, pose un problème et sur lequel je crois que la Commission européenne est désormais très, très claire qu'il faut faire une simplification qui va d'ailleurs être soutenue par le fait qu'entre-temps, 30 pays qui représentent 50% du commerce extérieur européen sont en train de prendre les normes mondiales. Une norme climatique aussi exigeante que celle de l'Europe est en train de se mettre en place partout ailleurs. La rédaction de cette norme, ses modes d'application sont différents et c'est ce en quoi, personnellement, je pense qu'il faut vraiment simplifier sans en rien abandonner l'ambition, évidemment, sur la vision.
Alors, dans le même temps, aux États-Unis, on a donc Donald Trump qui est revenu à la Maison-Blanche et qui a commencé par sortir de l'accord de Paris sur le climat. Est-ce que c'est un mauvais signal ? Qu'est-ce que ça peut avoir comme effet concret, Emmanuel Faber ?
Ce n'est pas la première fois. Et je pense que tout le monde s'y attendait. Donc, on ne peut pas dire qu'on est surpris par les annonces du nouveau président, franchement. Ni dans la forme, ni dans le fond. Je pense qu'il faut rester calme. Comme je le disais tout à l'heure, la Floride étant à moitié pas assurable, la Californie aussi, la fréquence des événements climatiques extrêmes, des inondations, des typhons, des ouragans, etc. et la France les a connus, augmente, c'est un fait. La science le dit et c'est un fait. Ils se moquent pas mal des consensus politiques et de ce que pensent les hommes politiques et les femmes politiques.
Donc, moins les gouvernements vont s'engager sur des politiques publiques, plus l'économie devra le faire elle-même et intégrer les normes que nous utilisons, d'ailleurs, ou que nous proposons, pour voir quel est le prix de tout ça, mettre un prix, s'organiser, de façon à ce que l'économie continue à fonctionner.
Donc, c'est-à-dire que vous êtes plutôt optimiste, c'est-à-dire que vous pensez que le fait que Donald Trump sorte de l'accord de Paris sur le climat...
Mais non, ce n'est pas une bonne nouvelle, mais j'ai dit qu'il faut rester calme. Si vous prenez simplement, d'ailleurs, la rhétorique du président, les énergies renouvelables ont cru de 50% dans le monde entier en 2023. En 2024, on n'a pas encore les chiffres. Si je prends 2024, elles ont doublé aux Etats-Unis. Aux Etats-Unis, la capacité installée d'énergie renouvelable a doublé en 2024. Ça crée 3,5 millions de jobs aux Etats-Unis. La croissance de l'emploi est deux fois plus forte dans ce domaine que dans le reste de l'activité aux Etats-Unis. Et le Texas, qui est le premier producteur d'énergie fossile, est également aujourd'hui le premier producteur américain d'énergie renouvelable.
Je ne vois pas comment le président va arrêter ça. Ce n'est pas son objectif.
Et donc, ça veut dire qu'il n'y aura pas de retour en arrière ?
Il est possible qu'il y ait des retours en arrière dans plein de domaines. Mais dans celui-ci, je pense qu'il y a un certain nombre de choses qui vont, au-delà des questions rhétoriques, s'ajuster dans la réalité. Et je dis qu'il faut qu'on reste calme, qu'on continue à équiper tout le monde. Les Etats-Unis prendront d'une façon ou d'une autre. On a déjà pris un train, et d'ailleurs un train d'avance sur tous ces sujets-là, au cours de l'administration Biden. Je ne suis pas du tout sûr qu'il y ait un intérêt économique à revenir en arrière aux Etats-Unis là-dessus.
Merci beaucoup, Emmanuel Faber, ancien patron de Danone, à la tête aujourd'hui de l'ISSB, organisme international chargé des normes comptables climatiques et sociales. Vous étiez l'invité éco depuis le Forum économique mondial de Davos. Je rappelle la sortie en poche de votre livre, Ouvrir une voie, c'est aux éditions Guérin. Merci à tous.