"Il ne faut pas avoir peur de la technologie", maintient le lauréat du prix du Jeune économiste Antonin Bergeaud
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« La période actuelle, elle montre deux choses, surtout. »
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« La productivité, elle ralentit, voire elle stagne. »
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« C'est une question qui n'est pas complètement tranchée, mais une des raisons qui est évidente, c'est qu'en Europe notamment, on n'investit pas assez dans l'innovation. »
- 3:01Invité politiqueChiffre
« Si on regarde collectivement en France, on dépense 2,3% du PIB en recherche et développement. »
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« La question qui se pose, c'est pourquoi les entreprises n'investissent pas autant qu'aux États-Unis alors qu'on les aide autant. »
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« Ce ne sera pas au détriment des emplois si on en croit les technologies, les vagues technologiques passées, notamment la robotique. »
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Bonsoir à toutes et à tous, l'invité éco de France Info a 36 ans, il enseigne au sein de la prestigieuse école de commerce parisienne HEC et vient de remporter le prix du jeune économiste, repris remis par le cercle des économistes et le journal Le Monde. Antonin Bergeau, bonsoir.
Bonsoir.
On n'a presque jamais autant parlé d'économie que ces derniers mois, ces dernières semaines. Avec ces questions autour de Donald Trump, a-t-il raison de vouloir mettre fin au libre-échange et d'imposer des droits de douane ? Est-ce que la période actuelle vous a déstabilisé comme économiste ? Est-ce qu'elle vous a fait douter de la pertinence, de la solidité des théories sur lesquelles sont bâties nos politiques monétaires et budgétaires ? Ou au contraire, la période qu'on traverse vous a conforté dans vos convictions ?
Je pense que la période actuelle, elle montre deux choses, surtout. La première qu'on voit avec Donald Trump, c'est que même si l'économie, ça reste une science récente, on ne sait pas tout. Il y a des choses qu'on sait et quand on fait n'importe quoi, ça ne marche pas très bien. Donc on voit que les tarifs douaniers qui ont été mis en place par Donald Trump de manière assez difficilement compréhensible ont conduit les marchés à réagir très négativement. Et petit à petit, il est en train de revenir un peu en arrière. L'autre chose, c'est qu'en Europe, de l'autre côté, on se rend compte bien de la situation.
C'est-à-dire que finalement, on avait une économie qui dépendait beaucoup de ce qui se passait aux Etats-Unis. Aujourd'hui, on est un peu devant nos responsabilités et donc il faut un peu qu'on trouve notre modèle. Et forcément, notre modèle, il passe beaucoup par des questions économiques et de la politique monétaire notamment. Il faut un peu redéfinir la manière dont on fonctionne ensemble. Et donc c'est sans doute pour ça qu'on parle beaucoup d'économie. Je ne pense pas que ça remette en cause vraiment les théories économiques. Par contre, ça incite à réfléchir vraiment à ce qu'on doit faire.
Et c'est pour ça qu'on est content aussi d'avoir des économistes qui nous éclairent sur la période actuelle. Vous êtes un spécialiste de la productivité et l'innovation. La productivité, elle baisse sans discontinuer. En fait, en Europe depuis des décennies, en gros, on produit toujours moins de richesses par heure de travail. C'est bien ça. Comment est-ce qu'on l'explique ?
Alors, la productivité, elle ralentit, voire elle stagne. On ne produit pas moins que précédemment. On produit à peu près avec la même efficacité. C'est un problème. C'est un problème parce que grosso modo, c'est ce qui explique le ralentissement de la croissance, qui pose tout un tas de questions économiques, notamment sur le budget, sur le chômage et sur notre capacité à investir pour l'environnement, pour la baisse de la démographie, etc. Maintenant, pourquoi ? C'est une question qui n'est pas complètement tranchée, mais une des raisons qui est évidente, c'est qu'en Europe notamment, on n'investit pas assez dans l'innovation.
Ça paraît peut-être un peu paradoxal parce qu'on a l'impression qu'il y a de la technologie partout, qu'on n'a jamais autant parlé d'innovation et de technologie.
Exactement, 26 milliards d'euros annoncés pas plus tard que la semaine dernière lors du sommet de France dans les nouvelles technos.
Voilà, mais ça reste des sommes qui sont en fait assez faibles. Si on regarde collectivement en France, on dépense 2,3% du PIB en recherche et développement. Alors ça ne va peut-être pas dire grand-chose, mais pour donner une comparaison, aux Etats-Unis, c'est 3,5%. La différence entre les deux, c'est colossal. C'est vraiment des dizaines de milliards et même des centaines de milliards d'euros ou de dollars qui sont dépensés par les entreprises essentiellement aux Etats-Unis pour développer des nouveaux produits. Alors nous, après, en Europe, on finit par les acheter, ces produits. Mais déjà, évidemment, on les achète beaucoup à des entreprises américaines. Maintenant, même chinoises.
Mais surtout, ça prend du temps. On ne les adopte pas aussi vite. On ne les adopte pas aussi profondément et aussi efficacement que les entreprises américaines.
Et donc, on a raison aujourd'hui, Antonin Bergeau, d'investir dans l'innovation, dans les nouvelles technos et d'avoir un discours politique autour de ces investissements et de cette volonté.
Je pense qu'on a raison, effectivement, de mettre l'accent là-dessus. Et c'est finalement assez récent qu'il y ait une espèce de prise de conscience collective qu'on a un retard à combler sur ces questions. Donc ça, c'est positif. C'est positif. Mais ça ne résolvera pas tout. On a d'autres problèmes structurels. En France, notamment, on a un vrai problème d'éducation, de capital humain. On voit les différents classements chaque année qui sont de plus en plus négatifs et pessimistes pour le niveau d'éducation. Et donc, vous pouvez investir autant que vous voulez dans l'innovation.
Si les entreprises, d'ailleurs, ne peuvent pas recruter les talents et ne peuvent pas recruter les techniciens, des ingénieurs ou même des employés, des ouvriers qualifiés pour utiliser ces technologies, de toute façon, il n'y aura pas d'effet sur l'efficacité de la production.
Et donc, ce que vous préconisez, Antonin Bergeau, c'est d'investir dans les nouvelles technos, dans l'innovation, mais également dans les compétences. En gros, on ne dépense pas suffisamment et on ne dépense pas toujours là où il faut. Parce qu'il y a quand même des investissements, et notamment publics. Je pense au crédit d'impôt recherche, évidemment. 7 milliards d'euros par an de mémoire. Cet argent, il ne va pas où il faut ?
C'est difficile de savoir s'il ne va pas où il faut. C'est un débat qui est compliqué et qui, effectivement, revient régulièrement. Ce qui est sûr, c'est que l'État, le public en Europe, d'ailleurs, ce n'est pas spécifique à la France, dépense beaucoup. En fait, dépense autant que les États-Unis. Si on veut faire une comparaison, la différence, c'est les entreprises. Et donc, en fait, la question qui se pose, c'est pourquoi les entreprises n'investissent pas autant qu'aux États-Unis, alors qu'on les aide autant. Elles sont incitées, mais visiblement, pas correctement.
Alors, qu'est-ce que vous préconisez sur ce point ?
Moi, ce que je préconise, c'est plutôt que de passer par des outils de type crédit d'impôt. C'est-à-dire qu'en gros, on va baisser le coût de la recherche et développement, et donc le coût d'un ingénieur, en fait, ou d'un chercheur pour les entreprises, ce qui est une bonne chose. Je ne pense pas qu'il faut le supprimer complètement. Mais je pense qu'on peut le faire de manière un peu plus ciblée. On peut le faire autour, notamment, d'achats publics. C'est-à-dire que l'État doit aussi reprendre un peu en main la direction de l'innovation et se dire, effectivement, on veut flécher, ou en tout cas dire, par exemple, l'environnement, c'est une question importante.
L'environnement peut être un peu plus précis. Il y a tel type de technologie dont on aurait besoin parce qu'on veut réussir à atteindre nos objectifs. L'État doit mettre les entreprises, les universités, tous les acteurs ensemble pour leur dire, écoutez, on va mettre des milliards d'euros vers cet objectif. On va s'engager à acheter. Si vous arrivez à développer la technologie qu'il nous faut, on s'engage à l'acheter. Et ça, ça poussera les entreprises à investir davantage. C'est ce qui est fait beaucoup aux États-Unis. On le fait assez peu en Europe.
Alors, dernière question. On a compris où est-ce qu'il fallait investir, notamment, et puis ce qu'il fallait coordonner pour que ce soit efficace. Tout ça, ça peut nous faire gagner en productivité. Mais est-ce que derrière, on ne va pas perdre en emploi si on a de l'intelligence artificielle un petit peu partout ? Est-ce que ce ne sera pas au détriment des emplois ? Ce sera ma dernière question.
Ce ne sera pas au détriment des emplois si on en croit les technologies, les vagues technologiques passées, notamment la robotique. En fait, quand ces vagues technologiques, donc la diffusion de ces technologies a augmenté la productivité des entreprises, ce qui s'est passé en définitive, c'est que ces entreprises ont grossi davantage et finalement, elles ont fini par employer plus de monde qu'avant l'arrivée de ces robots. Ça paraît un peu paradoxal, mais en fait, les métiers au sein de l'entreprise ont changé.
Les gens ont travaillé différemment, ont fait un peu d'autres tâches dans l'entreprise, mais en définitive, l'emploi de chaque entreprise a continué à augmenter si elles adoptaient correctement ces technologies et donc si elles avaient des gains de productivité.
Et donc, ce n'est pas la technologie contre l'emploi ?
Et donc, ce n'est pas la technologie selon quoi ? Il faut bien le faire, il ne faut pas avoir peur de la technologie et il ne faut pas surtout avoir une lutte entre les employés et la technologie. Au contraire, dans l'histoire, on voit que ça a toujours marché ensemble. Il y a des difficultés, il y a des choses à améliorer, il faut rester vigilant, mais en général, il n'y a pas d'inquiétude particulière à avoir.
Merci beaucoup, Antonin Bergeau, lauréat du prix du Jeune Économiste 2025. Vous étiez l'invité éco de France Info ce soir.
Merci. Merci.
Merci. Merci.