Le projet de loi d'urgence agricole "ne répond pas à la situation du monde agricole", estime Pierre-Marie Aubert (IDDRI)
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Le gouvernement a-t-il trouvé la solution pour apaiser la colère du monde agricole ?
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Il y a quand même des réponses à certains aspects dans ce texte.
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« Il répond à des urgences, en tout cas il répond à des besoins exprimés par une partie du monde agricole. »
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« Il ne répond pas forcément à la situation dans laquelle se trouve le monde agricole. »
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Il est 6h21, le gouvernement a-t-il trouvé la solution pour apaiser la colère du monde agricole, celle qui s'est manifestée cet hiver ? Un projet de loi d'urgence est présenté ce matin en Conseil des ministres. Bonjour Pierre-Marie Aubert. Bonjour. Vous êtes directeur du programme Politiques agricoles et alimentaires de l'IDRI, l'Institut du développement durable et des relations internationales. Le gouvernement affirme donc apporter des solutions concrètes à des problèmes précis. Selon vous aussi, ce texte répond aux urgences auxquelles est confronté le monde agricole ?
Il répond à des urgences, en tout cas il répond à des besoins exprimés par une partie du monde agricole. A mon sens, il ne répond pas forcément à la situation dans laquelle se trouve le monde agricole. Si on veut simplifier, on peut dire que ce monde agricole est confronté aujourd'hui à trois problématiques qui s'entremêlent. La première problématique dont on parle peu, dont on ne veut pas parler, c'est le fait que, dans une part importante de la métropole, en fait les rendements agricoles sont aujourd'hui physiquement plafonnés. Ça fait 30 ans qu'ils stagnent.
Il y a certaines régions dans lesquelles les agriculteurs ont perdu 20% de rendement, tout ce qu'on appelle les zones intermédiaires. Donc en gros, le milieu de la France, tu as les sols un peu séchards et tout ça. Premier problème. Deuxième problème, la multiplication des risques qui se matérialisent très souvent par des crises. Ce sont des risques climatiques, des risques épisodiques, ce qu'on appelle les maladies des animaux. Des risques d'approvisionnement qui sont liés aux dépendances des agriculteurs.
Aujourd'hui, avec le blocage du détroit d'hormouze et la hausse des cours des intrants, des engrais azotés, on voit bien que ces dépendances-là, elles pèsent très lourd sur le compte des résultats des exploitations agricoles. Donc ce deuxième risque, c'est tous ces risques-là auxquels il faut faire face et que le texte ne nous donne pas grand-chose. Et puis le troisième élément, qui dépend des deux premiers, c'est finalement une dégradation de la position économique du secteur agricole et agroalimentaire français et pas que des agriculteurs.
C'est-à-dire que le revenu agricole moyen français, il a stagné depuis 10 ans quand nos voisins danois ont fait x2, quand les Allemands ont fait plus 50-60%. Et puis la position de marché des grandes productions françaises agroalimentaires, la farine, le fromage, la viande de porc, la viande de volaille, sous toutes ces productions-là, on est en repli sur notre balance commerciale intra-européenne. Je parle juste des échanges avec le reste de l'Europe. On ne résoudra pas le troisième problème économique sans traiter les deux premiers. Et le texte, malheureusement, nous donne peu sur les deux premiers aspects.
Alors il y a quand même des réponses à certains aspects dans ce texte. En tout cas, c'est ce qu'affirme le gouvernement, par exemple, sur les problèmes de souveraineté alimentaire. Le texte a pour objectif de lever les contraintes afin que les éleveurs puissent s'agrandir, s'ils le souhaitent, et agrandir leurs élevages plus facilement sur le risque climatique et le réchauffement. Alors ça, c'est vraiment le sujet le plus crispant et le plus controversé de ce texte. C'est le stockage de l'eau. Il y aura plus de souplesse pour construire à terme des retenues d'eau. Le gouvernement dit comme ça, on va pouvoir stocker les pluies de l'hiver. Ça semble judicieux, ça.
Ces deux points répondent partiellement parce que ce n'est pas un texte global. Encore une fois, il le dit, c'est des réponses très techniques à des problèmes précis.
Bon, je vais prendre l'exemple, par exemple, des élevages. Aujourd'hui, si on prend le cas de l'élevage en France, les coûts de production sorti ferme sur la production porcine, par exemple, sont très largement compétitifs. Les fermes françaises sont dans la moyenne et même un peu au-dessus de la moyenne de leurs concurrents européens. Ce qui pêche, et en volaille, c'est plus ou moins la même chose, même si c'est un peu moins bon, ce qui pêche, ça va être le maillon industriel, c'est-à-dire le fait qu'à un moment donné, comment on s'organise pour collecter des animaux, les abattre et puis les transformer en produits qu'on va pouvoir consommer soit directement, soit indirectement.
Et en fait, aujourd'hui, les Français, les filières françaises, sont pas très bien positionnées ni sur l'entrée de gamme, ni sur, on va dire, le moyen de gamme et le haut de gamme, là où les opérateurs européens, allemands, danois, italiens vont savoir beaucoup mieux se positionner d'un côté comme de l'autre. Ils vont faire des choix beaucoup plus clairs. Et là, il y a une question de coordination entre les opérateurs et d'outils industriels lui-même. Sur les farines, c'est la même chose. Donc, le texte ne va pas nous aider beaucoup.
Ce n'est pas parce qu'on va libérer, entre guillemets, le déploiement des élevages eux-mêmes qu'on va améliorer la coordination à l'intérieur des filières et la possibilité pour les opérateurs plus en aval de mieux se positionner sur des marchés. Et le stockage de l'eau ? Sur le stockage de l'eau, il y a une maxime qui me semble assez utile à se rappeler. Si tout le monde veut de l'eau, personne n'en aura. Donc, la vraie question par rapport au stockage de l'eau, c'est moins de savoir si, oui ou non, il faut absolument stocker. En fait, chaque contexte territorial est spécifique. Donc, il n'y a pas de réponse générique.
Je pense qu'il y a parfois des endroits où il y a de bonnes raisons de vouloir stocker. Mais la vraie question, c'est comment on s'adapte à une situation dans laquelle, structurellement, il y aura de toute façon moins d'eau en quantité et où, par ailleurs, on sait qu'on va avoir un problème qualitatif sur l'eau et où il va falloir s'assurer que l'eau qui reste, on ne la pollue pas.
Donc, ce projet de loi, si je résume ce que vous venez de me dire, soit ce sont des réponses qui sont finalement un peu à côté de la plaque, soit ce sont des réponses de court terme, c'est ça ?
Les réponses qui sont données, pour partie, on l'a dit...
En tout cas, certaines sont réclamées par une partie du monde paysan. Il y en a qui sont contents, je pense, ce matin.
Absolument. On ne répondra pas. Mais ce que j'essaie de dire, c'est qu'on ne répondra pas aux enjeux économiques du monde agricole qui sont bien réels et, encore une fois, du monde agricole et agroalimentaire français sans prendre à bras-le-corps, de manière un peu plus structurelle, la question des risques et des crises et la question, en fait, des plafonds physiques avec lesquels on doit composer. Et ce texte fait peu de choses de ce côté-là. Je pense qu'il faut quand même souligner que dans le texte, il y a un titre 1, il y a un article 1 sur les projets d'avenir agricole. C'est finalement la bonne nouvelle du texte.
Il offre un cadre pour développer des projets territoriaux, mettant ensemble les agriculteurs, les collectivités, les industriels, et là, en faisant sur la base des atouts des territoires. Est-ce qu'aujourd'hui, ces trois groupes ne se parlent pas ? Alors, ils se parlent très certainement dans plein de territoires. Ils n'ont pas de cadre structuré nécessairement pour le faire. C'est peut-être insuffisant ce qu'il y a dans le texte. Mais en tout cas, il y a une base pour aller plus loin. Les jeunes agriculteurs ont demandé depuis très longtemps que ces choses-là soient mises en place. Il reste à savoir comment on va remplir cette cookie.
Merci Pierre-Marie Aubert. Vous dirigez le programme Politiques agricoles et alimentaires de l'IDRI. On est pile dans le cœur du sujet de votre livre qui est paru l'an dernier, Vers un nouveau modèle agricole paru chez Odile Jacob.