Russie : "Le régime de Vladimir Poutine est construit pour survivre, c'est son obsession depuis le début"
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Après 4 ans de guerre en Ukraine, quand vous entendez Sergeï Lavrov expliquer que la Russie épargne les civils et défend le droit international, comment réagissez-vous ?
- 4:46OuverteRéponse directe
Pourquoi dites-vous que la guerre en Ukraine est un outil de survie du régime de Poutine ?
- 6:48OuverteRéponse directe
Comment on travaille quand on est journaliste étranger en Russie ?
- 8:11OuverteRéponse directe
Comment en arrive-t-on à recevoir des coups de fil d'insultes en russe quand on est correspondant ?
- 9:57OuverteRéponse directe
Qu'est-ce qui s'est passé lors de la rébellion du groupe Wagner en 2023 ?
- 11:40OuverteRéponse directe
Qui peut encore s'élever contre Poutine aujourd'hui en Russie ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 1:43PrésentateurFait
« Comment être surpris par ce régime qui ment depuis le début, qui a menti sur les buts de guerre, qui a menti sur le déroulé de la guerre, et qui ment aujourd'hui ouvertement. »
- 4:52PrésentateurFait
« D'abord, comme je le raconte dans le livre, le régime de Poutine est construit pour survivre. C'est son obsession, depuis le début. »
- 5:02PrésentateurFait
« Il ment pour survivre. Il fait la guerre pour survivre. »
- 5:30PrésentateurFait
« Il faudra qu'il gère le retour des soldats qui vont lui demander des comptes sur leurs camarades morts pour rien. »
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« Il faudra qu'il reconstitue son économie qui est totalement orientée à 40 ou 50% sur l'économie de guerre. »
- 5:55PrésentateurFait
« Je pense que la guerre ne peut pas s'arrêter. C'est la raison pour laquelle il va continuer d'une manière ou d'une autre. »
- 6:10PrésentateurFait
« Ça commence dès 2000. Dès 2000, il a un plan monté par le match du Kremlin, le fameux Sourkov, pour resserrer l'autorité russe, créer une autocratie tout de suite, de manière secrète. »
- 9:31PrésentateurFait
« Poutine a décidé que la trahison était le crime suprême. »
- 10:37PrésentateurFait
« Poutine m'a dit « Je vais les flinguer, je vais les buter, ces salopards. » »
- 17:27PrésentateurFait
« Poutine a, dès le début, dès 2000, comme je le raconte dans le livre, créé tout un système d'évasion, de vol, d'hommes de paille pour aboutir à une constitution de richesse considérable, plusieurs milliards de dollars à l'étranger. »
- 17:47PrésentateurChiffre
« Un consortium de journalistes a évalué sa richesse à 2 milliards. »
- 22:22PrésentateurFait
« Tant qu'il ne trouvera pas de solution de survie de lui-même et de sa famille, il va rester au pouvoir. »
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France Inter, Benjamin Duhamel, Florence Paracuelos, la grande matinale.
C'était il y a 4 ans, le 31 mars 2022, 5 semaines après l'invasion de l'Ukraine, les troupes russes quittent les villes occupées du nord, une en particulier, laissant des dizaines de cadavres derrière elles. C'est le massacre de Bucha qui va horrifier le monde et marquer le début de cette guerre qui n'en finit pas. Depuis, nous entendons largement l'Ukraine, ce qui s'y passe est documenté grâce aux journalistes, mais leur travail est beaucoup plus difficile en Russie, verrouillé par Vladimir Poutine au pouvoir depuis 26 ans. La Russie est son maître au cœur du grand entretien ce matin avec nos deux invités, Benjamin.
Bonjour Vincent Jauvert. Bonjour. Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter. Vous êtes journaliste, longtemps grand reporter au Nouvel Obs et vous publiez Kremlin confidentiel chez Albain Michel, une enquête absolument passionnante sur le pouvoir de Vladimir Poutine. À côté de vous, Paul Gogo. Bonjour. Bonjour. Merci d'être avec nous. Vous êtes aussi journaliste et vous avez passé 7 ans en Russie. C'est un reportage au long cours que vous nous proposez dans un autre livre, lui aussi tout aussi passionnant, Moscou Parano, c'est aux éditions du Rocher.
Et venez participer à la conversation, chers auditeurs, au 01-45-24-7000 et sur l'appli France Inter. Alors d'abord une question à tous les deux. Après 4 ans de guerre en Ukraine, quand vous entendez Sergeï Lavrov, le ministre des Affaires étrangères russe, continuez d'expliquer il y a quelques jours encore que la Russie épargne les civils en Ukraine et défend le droit international, en dépit des faits largement documentés. J'imagine que vous n'êtes pas surpris, ni l'un ni l'autre.
Comment être surpris par ce régime qui ment depuis le début, qui a menti sur les buts de guerre, qui a menti sur le déroulé de la guerre, et qui ment aujourd'hui ouvertement. Et on lui laisse la parole, ce qui est un peu dommage.
Dans une manipulation systématique, c'est-à-dire que moi j'ai assisté au début de cette guerre en 2014, au début de cette offensive en 2022. J'ai vu en 2014 comment ils ont déstabilisé l'Ukraine, ils ont tenté de prendre certaines villes par la déstabilisation, ils ont armé les gens. En 2022, j'ai assisté aussi à des actes de déstabilisation auto-réalisés contre eux-mêmes, avec des bombardements parfois qui touchaient le côté russe, avec des faux attentats dans la ville de Donetsk, dans le Donbass. Donc je vois de quoi ils sont capables.
Et puisqu'on parle de Butsha, enfin moi mon souvenir, c'est vraiment quelques jours après Butsha, cette image publiée, diffusée à la télévision russe, avec un gros tampon fake qui était ajouté dessus en anglais, le mot fake, faux. Et c'est depuis une ligne que le Kremlin n'a jamais arrêté de tenir, avec quelque chose d'important, c'est que le Kremlin s'est retrouvé obligé de parler de ces situations-là, parce que les Russes ont commencé à avoir ces images sur les réseaux sociaux de crimes de guerre.
Et donc il y a eu un besoin pour les télévisions d'État russe de s'adapter à cette situation, et donc de parler de ces crimes de guerre, en renversant systématiquement évidemment la réalité, en faisant de la post-vérité. On continue effectivement à se demander ce qu'il y a de commun entre la réalité de la guerre en Ukraine et le narratif du pouvoir russe. On se dit aussi que dans n'importe quelle démocratie, quatre ans de guerre dont on ne voit pas la fin, avec des pertes humaines considérables sur le front, avec des sanctions internationales, ce devrait être le ferment d'une contestation massive.
Là, on voit bien que toute contestation est impossible, mais aussi que les Russes défendent toujours la guerre. Paul Gogo, c'est ce qui ressort de pas mal de rencontres que vous décrivez dans votre livre. Oui, ils la défendent, et en même temps, parfois, ils n'en comprennent pas réellement le sens. Moi, j'étais sur place en 2022 quand ça a été lancé, et la première réaction des Russes, c'était de faire l'autruche, parce qu'ils ne comprenaient pas comment c'était possible, pourquoi on s'attaquait aux petits frères ukrainiens. Je précise, c'est le terme russe pour qualifier les choses.
Et il y a eu une incompréhension qui a duré, qui a duré, d'autant plus que le Kremlin leur demandait de rester à politique, de ne pas se mêler de tout ça dans un premier temps. Et puis, en septembre 2022, mobilisation qui est annoncée par Vladimir Poutine. Alors là, tous les Russes sont conviés, sont contraints plutôt, de se joindre à l'effort de guerre, de soutenir cette guerre. Et pour que ça fonctionne, il a fallu que la propagande apporte sur un plateau des explications. Vous avez d'un côté la lutte contre les néo-nazis ukrainiens, de l'autre, la lutte contre l'OTAN, et depuis peu, quelque chose de très idéologique qui prend la lutte contre l'Occident décadent par la guerre en Ukraine.
Ça, c'est effectivement les arguments utilisés par le régime russe. Vincent Jauvert, cette guerre, elle est par ailleurs présentée comme existentielle. Et vous dites, dans votre livre, qu'elle est devenue un outil de survie du régime. Pourquoi cette expression, et pourquoi la guerre en Ukraine serait un outil de survie du régime de Vladimir Poutine ? D'abord, comme je le raconte dans le livre, le régime de Poutine est construit pour survivre. C'est son obsession, depuis le début. Il ment pour survivre. Il fait la guerre pour survivre. Imaginez qu'il arrête aujourd'hui. Il faudra qu'il se justifie auprès de sa population d'avoir menti à ce point sur le régime ukrainien.
Il faudra qu'il gère le retour des soldats qui vont lui demander des comptes sur leurs camarades morts pour rien. Il faudra qu'il reconstitue son économie qui est totalement orientée à 40 ou 50% sur l'économie de guerre. Et il faudra qu'il se justifie auprès de son élite. Comment nous avez-vous entraîné vers ce massacre, vers cette expulsion de la communauté internationale ? Donc, au-delà de la situation sur le terrain, la guerre ne peut pas s'arrêter pour Vladimir Poutine ? Je pense que la guerre ne peut pas s'arrêter. C'est la raison pour laquelle il va continuer d'une manière ou d'une autre. Il peut y avoir des pauses. Mais ce régime est programmé pour se resserrer de plus en plus.
C'est d'ailleurs ce qu'il a fait depuis le début. Et comme je le raconte dans le livre, ça commence dès 2000. Dès 2000, il a un plan monté par le match du Kremlin, le fameux Sourkov, pour resserrer l'autorité russe, créer une autocratie tout de suite, de manière secrète. Et pour, petit à petit, quand il en aura les moyens, reconstituer l'Empire russe, qui est quand même son rêve de jeunesse. Et la seule façon pour lui de trouver une légitimité à long terme.
Paul Gogo, on va revenir sur la façon dont la propagande imprime la société russe. Mais je voudrais votre récit de reporter de terrain. Comment on travaille quand on est journaliste étranger en Russie ? Vous commencez votre livre Moscou par an au à l'aéroport. On ne rentre pas comme ça en Russie. Vous dites, j'ai beaucoup donné à ce pays. Des dizaines de photos, mes empreintes, un accès à mon téléphone, une radio des poumons, de l'urine, du sang, de la salive, des informations personnelles, un peu de ma liberté et même de ma dignité. Et c'est ça, être correspondant de presse étrangère en Russie, c'est perdre un peu de sa dignité ?
Oui, et à chaque fois, se poser la question d'est-ce qu'on a vraiment signé pour tout ça, pour tout vous dire. Parce que oui, j'ai dû donner tout ça. Alors dans plein de cadres différents, mais des nouvelles lois qui nous imposaient à chaque fois de donner des choses. En plus sur nous, la dernière en date, j'ai dû donner ma voix. Donc j'ai dû aller dans un endroit où on m'a fait compter jusqu'à 9 et ensuite de 9 à 0 en russe pour enregistrer ma voix. Et ça sert certainement au service ensuite à pouvoir reconnaître ma voix quand je passe des appels en Russie pour m'écouter. Donc on a eu droit à à peu près tout. Je suis allé jusqu'à me vacciner aussi au Spoutnik V, le célèbre vaccin russe.
Parce qu'en fait, à un moment, c'était devenu impossible pour nous de sortir de Russie. C'était devenu impossible pour nous de travailler dans le pays sans être vaccinés à leur vaccin, sachant que les autres occidentaux n'étaient pas autorisés dans le pays. Donc oui, on doit donner beaucoup de sa personne aujourd'hui qu'on est correspondant en Russie.
Et vous racontez cette scène dans votre livre Paul Gogo. Vous voyagez au travers de la Russie, vous êtes surveillé par les services de renseignement. Et à Ekaterinburg, là, vous vous mettez à recevoir des coups de fil d'insultes. Littéralement, racontez-nous comment on en arrive quand on est correspondant à recevoir des coups de téléphone qui vous insultent en russe.
C'était très étonnant parce que je faisais le transsibérien à l'envers, ce que je raconte dans mon livre. Donc je suis parti de Vladivostok pour revenir vers Moscou. Et c'est seulement dans cette ville-là que j'ai commencé à avoir des problèmes. Et donc, effectivement, vous arrivez dans une ville dans laquelle vous n'avez jamais mis les pieds. Là, on vous appelle pour vous insulter, vous menacer, vous expliquer qu'on sait où vous êtes logé. Donc au début, je ne comprends rien. Je me dis que ça doit être le FSB qui me fait une petite blague pour me signaler que je suis surveillé et qu'ils savent que je suis présent en ville.
Et en fait, j'apprends ensuite par l'ambassade qu'un article a été publié en ligne avec mon numéro de téléphone en expliquant que je suis un ami de l'Ukraine, ce qui, dans la Russie d'aujourd'hui, est un peu effrayant, que je viens d'arriver en ville et qu'il ne faut pas hésiter à m'appeler pour me dire ce qu'on pense de moi. Et donc, je comprends ce qui se passe. Une provocation montée contre moi par les autorités locales parce qu'en plus, je vois tous mes prénoms. Les Russes ne comprennent pas pourquoi on a plusieurs prénoms parfois dans nos passeports. Donc ils ont juste recopié mon passeport pour me faire peur de cette façon-là.
Mais moi, la règle, c'est que je ne joue pas au jeu avec eux. C'est-à-dire que derrière, je prends un billet de train et puis je rentre chez moi. Vous êtes surveillé parce que vous êtes étranger et journaliste. Mais Vincent Jauvert, c'est un système généralisé en Russie qui étouffe toute contestation. Vous décrivez un pouvoir obsédé par la trahison.
Oui, Poutine a décidé que la trahison était le crime suprême. Et donc, il bute, selon son terme, tous les traîtres, on se souvient, ou ceux qu'il considère comme traîtres. On se souvient de l'espion Litvinenko. Il y en a eu d'autres. Traîtres à son régime, comme les opposants.
Alors, justement, vous mettez le doigt sur un moment clé des dernières années. C'est la rébellion du groupe Wagner. Wagner, en 2023, Wagner, on le rappelle, c'était ses paramilitaires très engagés en Ukraine, dirigés par un certain Prigogine qui, lui, est mort dans un accident d'avion. Qu'est-ce qui s'est passé à ce moment-là ? Pourquoi est-ce que c'est un événement fondateur ?
C'est fondateur parce que j'ai découvert un document assez étonnant qui est le témoignage du président biélorusse à ses cadres supérieurs et qui raconte sa discussion avec Vladimir Poutine au début de la rébellion. Et que dit Prigogine ? Il dit... Poutine. Le président biélorusse. Merci beaucoup. Que dit Loukachenko ? Il dit... Poutine m'a dit « Je vais les flinguer, je vais les buter, ces salopards. » Et lui dit, le président biélorusse, « Écoutez, Vladimir Vladimirovitch, vous feriez mieux d'attendre un peu parce que tout est réuni dans votre pays pour une révolution. Il y a beaucoup de choses qui ne vont pas.
Et si vous commencez à buter, comme vous dites, tous les gens de Wagner qui sont en outre très bien armés, très bien formés, vous risquez de déclencher la guerre civile que vous redoutez tant. Et cette guerre civile, elle se terminera par votre renversement et par le mien, dit le président biélorusse. Et donc, je vous conseille d'attendre. Et Poutine l'a accepté. Et effectivement, il attend puisqu'il y a cette marche vers Moscou qui est interrompue et se passera encore du temps avant qu'il y ait cet accident d'avion. Se pose aussi la... C'est pas un accident, pardonnez-moi.
Non mais ce qui est accident d'avion est évidemment présenté comme un accident d'avion, ce qui a évidemment été une façon d'éliminer Prigogine. Se pose la question, Vincent Jauvert, de ce qui reste d'opposition aujourd'hui en Russie. Alexei Navalny est mort, là encore, dans des geôles sibériennes, assassiné par le régime de Vladimir Poutine. Qui peut encore aujourd'hui s'élever contre le président russe ? Difficile à dire. Difficile à dire. Beaucoup sont à l'étranger et on sait que les oppositions à l'étranger sont rarement bien vues par une population locale.
Peut-être émergera-t-il à l'extrême droite et non pas comme on le souhaiterait parmi les démocrates, des forces qui considèrent que Poutine ne va pas assez loin. C'est-à-dire des forces encore plus radicales et plus dures que Vladimir Poutine. C'est un risque. C'était le risque de Wagner à la Prigogine. Y aura-t-il des forces démocrates ? Pour l'instant, c'est difficile à voir puisqu'il les a toutes tuées. Il a tout massacré. Nemtsov aussi était un grand leader. Il l'a tué. Dès qu'il a commencé à comprendre que ces gens-là étaient menaçants, il n'a pas hésité. Il l'intuie.
Et sur Navalny, vous expliquez notamment et c'est très intéressant à quel point ce qui a effrayé et inclété Vladimir Poutine, c'est le fait qu'Alexei Navalny avait compris qu'il fallait jouer sur les régions. C'est-à-dire, en gros, s'implanter localement pour tenter de contester le pouvoir de Vladimir Poutine. Absolument. Non seulement Navalny a révélé des choses sur l'incroyable richesse de Poutine et de son clan, mais également, il a monté un système très intelligent pour, en gros, par les élections qui sont truquées, néanmoins, parvenir à montrer que le régime n'est pas soutenu. Et c'est ça qui a fait peur à Poutine, peut-être plus que les révélations.
Et c'est à ce moment-là qu'il a décidé, comme il dit, de le buter.
Le dispositif de ce régime poutinien, c'est la propagande et on est frappé. Paul Gogo, de voir à quel point cette propagande du pouvoir est reprise par une partie de la population. Vos interlocuteurs vous disent que les Ukrainiens sont des nazis, que l'Occident est dégénéré, que Brigitte Macron est un homme, que l'OTAN a inventé l'homosexualité pour détruire l'âme slave. C'est vraiment ce que les gens pensent ?
Alors, je ne sais pas si les gens le pensent réellement, mais sur certains sujets, de toute façon, si on parle des questions LGBT, par exemple, il n'y a pas d'éducation sur ce sujet-là en Russie, donc j'imagine qu'effectivement les gens s'attachent à ce qu'on leur raconte dans les médias.
Moi, ce qui était très intéressant, c'est que je regarde la télévision russe, en fait, moi aussi, je lis la propagande russe et j'écoute la propagande russe, et donc c'était intéressant de voir à quel point elle ressortait telle qu'elle par la voix des Russes avec les mêmes mots, les mêmes mots-clés, et c'est ce qui, de mon point de vue, allait dans le sens d'une population qui avait avant tout besoin d'explications et de sens à tout ce qui se passe en ce moment. Il ne faut pas oublier qu'en Russie, on leur présente ce qui se passe aujourd'hui comme, non pas une troisième guerre mondiale, mais en fait, la suite de la seconde guerre mondiale.
On continue à tuer les nazis depuis la seconde guerre mondiale et donc, sous-entendu, on va subir le même sacrifice que nos ancêtres pendant la seconde guerre mondiale. Donc, c'est quelque chose d'assez lourd pour une population d'entendre ça. Et si, en plus, vous ne comprenez pas pourquoi il y a la guerre et pourquoi vous faites la guerre, c'est là que la propagande peut avoir énormément d'influence parce qu'elle va vous donner une explication à tout ça. avec une ouverture sur l'extérieur qui se réduit. On sait que maintenant, les Russes ont des réseaux sociaux russes, c'est-à-dire WhatsApp, etc. C'est fini, ça ? Oui, c'est en train de se finir. Alors, WhatsApp, oui. Télégramme aussi.
Et c'est d'ailleurs, on se posait la question de ce qui peut fâcher les Russes. Ça faisait longtemps que je n'avais pas vu les Russes aussi fâchés en ce moment qu'en ce moment, pardon, parce qu'il y a vraiment une protestation, il y a des arrestations de gens qui commencent à manifester contre le blocage de Télégramme. Il y a une vraie colère. Il y a le parti, et c'est pour ça que c'était intéressant d'en parler, le parti nationaliste russe qui a pris la parole pour s'opposer au blocage de Télégramme. Donc là, il y a une vraie colère avec cette volonté pour rebondir à votre question précédente, toujours de mettre tout ça en comparaison avec ce que nous, on vit en Occident.
Donc avec de la propagande, avec beaucoup de faux. Mais l'idée, c'est toujours d'expliquer aux Russes, OK, c'est peut-être pas super ce que vous êtes en train de vivre, mais c'est beaucoup mieux chez nous qu'ailleurs.
Vincent Jauvert, je voudrais qu'on rentre un instant, et grâce à vous et votre livre le permet, dans la tête de Vladimir Poutine. C'est ce qui est tout à fait passionnant dans votre livre Kremlin Confidentiel. Juste avant de parler de son rapport au luxe, un mot sur sa démarche que vous appelez, ça c'est assez fascinant, la démarche du pistolero et vous racontez notamment à quel point des chercheurs se sont attelés à l'analyser d'un point de vue presque neurologique. C'est quoi la démarche du pistolero de Vladimir Poutine ?
Alors c'est pas moi qui ai trouvé ce terme-là, ce sont des chercheurs qui ont publié dans le très sérieux British Journal of Medicine, ils se sont penchés sur la démarche en disant elle est étrange, il a la main complètement coincée le long de la cuisse, ils se sont dit alors c'est peut-être une maladie neurologique, c'est peut-être du Parkinson, et en fait ils se sont dit écoutez, on a regardé le manuel du KGB et on a vu que les hommes du KGB devaient en permanence avoir la main proche de leur pistolet. Prête à dégainer. Prête à dégainer. Or il est resté quand même 15 ans au KGB, Poutine. Et donc il garde ce réflexe.
Et donc manifestement, en tout cas c'est leur point de vue, c'est leur hypothèse, il garde ce réflexe et il appelle la démarche du pistolero ce qui lui va plutôt bien quand même.
Alors ce qui est fascinant dans votre livre, c'est de comprendre à quel point Vladimir Poutine est loin de l'image de l'homme simple, robuste, rustique qu'il aime à donner à son peuple. Vous parlez de sa quête effrénée de luxe et notamment de son complexe de Sochi évalué à 1 milliard de dollars. À quoi il ressemble ce palais, ce complexe et comment Poutine finance son goût du luxe ?
Poutine a, dès le début, dès 2000, comme je le raconte dans le livre, créé tout un système d'évasion, de vol, d'hommes de paille pour aboutir à une constitution de richesse considérable, plusieurs milliards de dollars à l'étranger. Il est milliardaire. Il y a 16 ans, on a évalué à 2 milliards. Un consortium de journalistes a évalué sa richesse à 2 milliards. Je suppose qu'aujourd'hui, c'est beaucoup plus. Et donc, il prend un pourcentage sur de nombreux contrats. En échange, évidemment, il donne des contrats d'État et en échange, il reçoit un pourcentage. et ce sont des hommes de paille ou des femmes de paille qui jouent leur rôle et ce sont souvent des gens de sa famille.
On a découvert comme ça qu'il avait beaucoup de cousins, de vrais cousins et de cousines qui lui servent d'hommes de paille et de femmes de paille et du coup, il achète des yachts. C'est un homme qui adore les yachts et c'est un homme qui adore les palais et donc avec plusieurs héliports, avec des piscines, avec des casinos, avec du pole dance. On n'imagine pas beaucoup Poutine avec le pole dance et pourtant...
Avec des patinoires.
Des patinoires et donc c'est un homme qui adore le luxe. Le grand opposant joueur d'échec Kasparov dit Poutine, il disait ça dès le début, il veut vivre comme Abramovitch qui était l'homme très riche, le milliardaire et gouverner comme Staline. Et bien, il y est arrivé. Et ce qui est aussi fascinant c'est de voir dans quelle mesure ce goût de la richesse est aussi le résultat de la frustration d'avoir vu les oligarques dans les années 90 sous l'ère Helsine s'enrichir très fortement. Vous parliez des cousins de Vladimir Poutine, Vincent Jauvert. Vous parlez aussi de ses maîtresses, de ses enfants cachés. Pourquoi c'est important pour comprendre la psychologie de Vladimir Poutine ?
Alors, il ne s'agit plus de sa maîtresse, on peut dire aujourd'hui, il s'agit de sa compagne puisqu'il n'est plus marié. Il a longtemps menti sur son divorce. Donc, Anna Kabaeva, la gymnase, il a au moins deux fils avec elle, c'est avéré. Elle a accouché en Suisse sous le conseil de Silvio Berlusconi. Alors, lui, il dit qu'il a toujours voulu protéger sa famille parce qu'il avait peur, encore la peur, toujours la peur, de ceux qui veulent le tuer et tuer sa famille. À juste titre. Mais il n'est pas le seul. Il n'est pas le seul. Il y a d'autres chefs d'État qui doivent être protégés et qui quand même en disent un minimum sur sa famille.
Et ce qui est important sur ses fils qui vont avoir une vingtaine d'années lorsqu'il quittera entre gros guillemets le pouvoir en 2036, c'est qu'il peut créer une dynastie et je ne vois pas comment il peut faire autrement que de créer une dynastie pour poursuivre son pouvoir.
Il faut qu'on parle, qu'on dise un mot du contexte international parce que Vladimir Poutine, il a perdu successivement quelques-uns de ses alliés. Bachar el-Assad en Syrie, Nicolas Maduro au Venezuela, l'Iran en ce moment est sous le feu d'Israël et des Etats-Unis. Est-ce qu'il est de plus en plus isolé ? Alors en réalité, quand vous regardez toutes les visites diplomatiques qu'on peut avoir à Moscou, il n'est pas totalement isolé. Beaucoup de gens parlent encore à Vladimir Poutine. Mais effectivement, le fait est que ses partenaires tombent un à un et qu'ils se retrouvent contraints de devoir l'expliquer aux Russes.
Et d'ailleurs, c'était intéressant de voir qu'il y a quelques jours, on expliquait aux Russes qu'il fallait aussi s'attendre à ce que Cuba tombe de la même façon et que la Russie ne vienne pas plus au secours de Cuba qu'aux autres, en expliquant même que de toute façon, tous ces pays-là, en partant éventuellement de la Syrie, Venezuela, Cuba et compagnie, n'avaient pas signé d'accord de toute façon de protection mutuelle avec la Russie et que le seul pays qui avait signé cet accord, c'était la Corée du Nord. En somme, Vladimir Poutine n'interviendrait que si la Corée du Nord se faisait envahir par les Américains. Donc pour l'instant, c'est expliqué de cette façon-là.
Ensuite, il y a quand même un soutien qui est apporté même s'il est assez faible à ces pays-là et notamment si on parle de l'Iran, la Russie tente de soutenir un peu l'Iran. Elle tente aussi de négocier, d'être en tout cas au cœur de négociations.
Elle s'enrichit du fait de la crise pétrolière ?
Au passage, elle s'enrichit par cette crise pétrolière, effectivement, ce qui est plutôt le bienvenu pour Vladimir Poutine parce que le budget qui a été préparé, annoncé en début d'année prévoyait un pétrole deux fois moins cher donc on imagine à quel point ça change les choses pour Vladimir Poutine. Mais il y a cette volonté surtout de préparer à la suite. On l'avait beaucoup vu en Syrie ou en Afghanistan. En fait, Vladimir Poutine est prêt à parler à n'importe qui donc en fait, lui, il veut juste être bien placé le jour où il y aura un changement de pouvoir ou pas de changement de pouvoir en Iran parce que lui, il veut garder ses intérêts dans la région.
Vincent Jauvert, pour finir, vous évoquiez la fin putative du mandat de Poutine en 2036, c'est ça ? Oui. Il faut rappeler qu'il a été réélu en 24 avec plus de 88% des voix que ça fait 26 ans déjà, presque 27, qu'il est au pouvoir, qu'il a méthodiquement éliminé toute alternative. Est-ce qu'il faut s'attendre à le voir rester, tenter de rester président à vie ?
Tant qu'il ne trouvera pas de solution de survie de lui-même et de sa famille, il va rester au pouvoir. Il n'a pas d'autre solution. On se souvient que quand il est arrivé au pouvoir en 99, la première chose qu'il a faite, il a décrété l'amnistie du président précédent qu'il avait nommé. Et Poutine a besoin de quelqu'un qui le protège. Et je ne vois pas qui d'autre que sa famille. Peut-être des enfants de ce qu'on appelle les oligarques qui n'en sont pas, qui sont très proches de lui, c'est possible. Mais je pense qu'il va rester jusqu'à ce que ses fils puissent prendre le pouvoir ou ses filles. D'accord, une dynastie Poutine. Je ne vois pas d'autre solution.
Merci en tout cas, merci beaucoup Vincent Jovert et Paul Gogo d'avoir été au micro d'inter. Je rappelle les titres de vos deux ouvrages passionnants, Crémelin confidentiel chez Albain Michel pour vous Vincent Jovert et Moscou Parano aux éditions du Rocher signé Paul Gogo. Merci.