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InterviewFrance Inter — L'invité du week-end (sur Site radio)· 15 novembre 2025 19 minContradictoireFond programmatiqueImmigration & asileEurope & internationalInstitutions & élections

Benjamin Stora : "Une nouvelle phase" dans les relations entre la France et l'Algérie

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Chapitres

Répartition du ton (temps de parole politique)

Propositif 70 %Attaque 10 %Défensif 20 %

Questions et réponses

Taux de réponse directe : 100 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)

  • 1:34OuverteRéponse directe

    Comment analysez-vous la séquence depuis l'emprisonnement jusqu'à la libération de Boalem Sansal ?

  • 3:34OuverteRéponse directe

    Quel est le bilan de cette année et la morale de cette histoire ?

  • 5:01RelanceRéponse directe

    Ces points difficiles perdurent, notamment avec Christophe Glez toujours détenu. Est-ce que la libération de Sansal marque une nouvelle phase ?

  • 7:43OuverteRéponse directe

    Que dit le cas Sansal de plus sur l'Algérie que des relations franco-algériennes ?

  • 9:50OuverteRéponse directe

    On entend l'aspect politique avec cet effet drapeau. Y a-t-il un lien entre la libération et le retour d'une politique de la main tendue ?

  • 11:12OuverteRéponse directe

    Est-ce que Kateb Yacine pourrait écrire aujourd'hui en Algérie ?

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 2:26InvitéFait
    « Non, je dirais soulagement. Vous n'avez pas été surpris ? Non, parce que les négociations se sont faites dans la discrétion depuis très longtemps entre la France et l'Algérie. »
  • 5:31InvitéFait
    « Oui, je pense que c'est une nouvelle phase. Mais en même temps, vous savez, on ne peut pas effacer 132 ans de colonisation française par un seul geste, un seul discours et un seul acte. »
  • 5:51InvitéChiffre
    « Il y a eu 2 millions de paysans algériens déplacés par l'armée française à l'intérieur du pays. 3 000 villages ont été détruits. »
  • 6:06InvitéFait
    « La conquête, la pénétration de la France en Algérie, a duré presque un demi-siècle de massacre. »
  • 6:40InvitéFait
    « Tous les hommes nés entre 1932 et 1943 connaissent l'Algérie, sont allés en Algérie. Vous imaginez le nombre de personnes que cela concerne. »
  • 14:30InvitéFait
    « L'année prochaine, en 2026, on va fêter le centième anniversaire de la création de l'étoile nord-africaine. »
  • 16:56InvitéFait
    « Les accords de 68, c'était pour réguler, en fait, le flux et la circulation des travailleurs algériens après l'indépendance de 62. »

Temps de parole

  • Invité69 %
  • Présentateur24 %
  • Présentateur 27 %

3,7 interruptions / 10 min (chevauchements et interjections détectés).

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0:01
Présentateur

France Inter, Ali Badou, Marion Lourd, le 6-9. Et un grand entretien ce matin alors que l'écrivain Boalem Sansal est sorti des geôles algériennes pour rejoindre Berlin puis la France. Nous revenons sur l'anatomie d'une déchirure entre la France et l'Algérie avec l'un de nos plus grands historiens, professeur émérite des universités. Son œuvre est considérable, autant de livres qui font autorité. Il est également l'auteur d'un rapport qui porte son nom sur le travail de mémoire entre les deux pays, l'Algérie et la France. Son livre tiré du podcast France-Algérie, anatomie d'une déchirure avec Thomas Négaroff est paru récemment aux éditions des Arènes.

Questions, réactions chers auditeurs au 01 45 24 7000. Benjamin Stora, bonjour.

0:49
Invité

Bonjour.

0:49
Présentateur

Bonjour. Et bienvenue, merci de nous aider à y voir plus clair dans cette histoire où chacun a son interprétation, sa grille de lecture et même, j'allais dire, ses intérêts. Libres, enfin libres. Mercredi, l'écrivain Boalem Sansal était donc détenu en Algérie depuis le 16 novembre 2024. Il s'envolait mercredi vers Berlin. Condamné à cinq ans de prison pour atteinte à l'unité nationale. Il a été gracié par le président algérien Tebboune quasiment un an plus tard, jour pour jour, en réponse à une demande notamment du chancelier allemand. Et on va y revenir. Vous qui connaissez si bien l'histoire de l'Algérie, mais aussi des mémoires franco-algériennes.

Comment analysez-vous cette séquence, cette année qui vient de s'écouler depuis l'emprisonnement de Boalem Sansal jusqu'à sa libération ?

1:43
Invité

D'abord, il faut, je voudrais dire, le grand soulagement que j'éprouve à la libération de Boalem Sansal. Ce soulagement d'ailleurs qui est partagé par beaucoup de monde. En France, bien sûr, la mobilisation a été extrêmement importante, notamment le comité de défense de Sansal, animé notamment par Arnaud Benedetti. Mais aussi en Algérie, contrairement à ce qu'on croit, car les Algériens, même s'ils ont manifesté, on y reviendra, beaucoup de désaccords avec les positions de Sansal, ils étaient pour cette libération, pour faire en sorte que ça ne vienne pas compliquer encore davantage les rapports entre la France et l'Algérie. Soulagement ou surprise, Benjamin Stora ?

Non, je dirais soulagement. Vous n'avez pas été surpris ? Non, parce que les négociations se sont faites dans la discrétion depuis très longtemps entre la France et l'Algérie, contrairement à ce que j'entends un petit peu trop souvent depuis hier. Je suis bien placé pour le savoir d'ailleurs, car moi personnellement, je n'ai jamais rompu avec mes homologues algériens, historiens. On a continué sans cesse les débats, les discussions. La piste allemande avait été évoquée il y a maintenant presque un an, plusieurs mois. L'Italie également avait été évoquée. Puis aussi, je voudrais dire un mot, du Vatican. Du Vatican ? Oui, oui, oui. Et de remercier Mgr Vesco, l'archevêque d'Alger.

Donc il y a comme ça plein de choses qui se sont passées dans la discrétion, notamment par le personnel diplomatique français. Puis je voudrais saluer, bien sûr, aussi tout le travail qui a été fait par l'ambassadeur de France en Algérie, qui est ici, à Paris, bien sûr, Stéphane Romaté, ainsi que le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barraud. On va en parler. Donc on a par conséquent eu toute une mobilisation, ainsi que le président de la République, bien sûr, il y a eu toute une mobilisation autour de cette affaire qui s'est faite dans la discrétion et loin du vacarme et du bruit.

3:34
Présentateur

Mais alors, votre bilan, la morale de cette histoire, ou en tout cas de cette année qui vient de s'écouler et qui se termine heureusement avec la libération de Bolem Sansal ?

3:43
Invité

C'est que les rapports entre la France et l'Algérie sont des rapports extraordinairement difficiles et complexes, bien sûr. J'ai souvent eu l'occasion de le dire, mais ce sont des rapports où, malheureusement, l'émotion est très présente dans le champ lexical en permanence. Les passions, la douleur, les émotions, qui viennent sans arrêt percuter des rapports qui pourraient être « normaux » d'état à état. C'est sans arrêt des événements, des péripéties, des cris, disons, qui viennent perturber des campagnes même, qui viennent perturber les relations et les rapports franco-algériens. C'est tout à fait regrettable.

Donc, on a eu une année difficile, une année très dure, une année où, effectivement, disons, les Algériens ont eu le sentiment qu'il y avait une campagne, disons, anti-algérienne, qui a été très forte sur toute une série d'aspects. Les Français ont eu le sentiment que l'Algérie n'avançait pas sur la question des OQTF. Enfin, je ne vais pas ici faire la liste de toutes les questions. Les obligations et de quitter le territoire français. Donc, il y a eu toute une série comme ça de débats extrêmement difficiles et qui sont venus sans cesse percuter la relation tranquille et normale qu'on devrait avoir avec un grand pays comme l'Algérie.

5:01
Présentateur

Mais Benjamin Storin, on l'entend dans ce que vous dites. C'est-à-dire que ces points difficiles, il y en a un certain nombre qui perdurent. Et notamment Christophe Gleiz, le journaliste de Taube, qui lui est toujours détenu depuis un an. Mais après, quand même, cette annonce de la libération de Boalem Sansal, le président Macron lui-même s'est dit disponible pour échanger sur les sujets d'intérêt commun. Il y a l'ambassadeur français, l'ambassadeur de France en Algérie, qui dit qu'on entre dans une nouvelle phase avec un réalignement des planètes. Est-ce que vous partagez cette analyse sur une nouvelle phase ?

5:29
Invité

Oui, je pense que c'est une nouvelle phase. Mais en même temps, vous savez, on ne peut pas effacer 132 ans de colonisation française par un seul geste, un seul discours et un seul acte. Ça a été beaucoup trop profond. Je veux dire, l'installation d'une colonie de peuplement, la guerre d'indépendance algérienne a été terrible. N'oublions pas, et les Français ne le savent pas, qu'il y a eu 2 millions de paysans algériens déplacés par l'armée française à l'intérieur du pays. 3 000 villages ont été détruits. Je veux dire, je peux comme ça multiplier les exemples.

Les Français ignorent, comme ils ignorent d'ailleurs la conquête, la pénétration de la France en Algérie, a duré presque un demi-siècle de massacre. Et ça, c'est resté gravé dans les mémoires algériennes. C'est très fort, c'est très important. On ne peut pas effacer cette histoire comme ça de manière instantanée. Et dans toutes les familles, qu'elles soient en France ou en Algérie, cette histoire, elle est inscrite. Et puis, il y a aussi, bien sûr, les Européens d'Algérie, souvent très pauvres, qui sont partis en Algérie pour tenter l'aventure, qui ont vu se succéder les différentes générations, presque 6 générations se sont succédées sur le territoire algérien.

C'est colossal, sans parler, bien sûr, du million et demi de soldats français qui sont partis combattre en Algérie. Là aussi, c'est colossal. Tous les hommes nés entre 1932 et 1943 connaissent l'Algérie, sont allés en Algérie. Vous imaginez le nombre de personnes que cela concerne. Donc, ça ne peut pas être une relation comme les autres. Une relation difficile qu'il faut commencer à prendre en charge par la mise en œuvre d'un énorme chantier mémoriel qui a été interrompue et qu'il s'agira, bien sûr, de reprendre. Mais pas par un seul geste, pas en se montrant impatient. Il faut être extraordinairement patient. Vous savez, ça fait très, très, très longtemps.

Ali le sait que je travaille sur l'histoire de l'Algérie contemporaine, malgré toutes les vicissitudes que j'ai pu traverser, et elles sont nombreuses. Il ne faut pas perdre le fil et ne pas perdre patience.

7:21
Présentateur

Ça fait 30 livres ou plus que vous avez consacré 40 à la mémoire de l'Algérie et de sa colonisation, mais également à la guerre, à la guerre invisible, celle des années 90, celle de tous les traumatismes. Vous avez fait l'anatomie de cette déchirure sur l'antenne de France Inter. Quand vous dites que le cas sans salle dit plus de l'Algérie que des relations entre la France et l'Algérie, expliquez-nous le sens de cette phrase, Benjamin Stora.

7:52
Invité

C'est-à-dire que ça a dit beaucoup de choses sur cette circulation qui existe entre la France et l'Algérie, entre les intellectuels, entre les écrivains. Il y a une sorte d'espace mixte franco-algérien, qu'on le veuille ou non, qui a été créé par l'histoire, même si les deux nations sont bien sûr séparées complètement. Et n'oublions pas que le nationalisme algérien est quelque chose de très vif, de très important. Ça dit beaucoup de choses parce que, vous savez, je l'ai dit tout à l'heure, il y a beaucoup de gens en Algérie qui n'étaient pas d'accord avec le pouvoir algérien. On l'a vu dans les manifestations du Hirak en 2019.

Mais paradoxalement, l'arrestation et la détention de Boalem sans salle ont fait ce qu'on pourrait appeler un effet drapeau. C'est-à-dire que ceux qui étaient opposés, disons, au pouvoir politique en Algérie, eh bien, dans le fond, face à ce qui était perçu comme une attaque, non pas contre le pouvoir, mais contre l'Algérie en général, se sont regroupés, disons, derrière, disons, un certain nombre d'éléments, enfin, de facteurs nationalistes. Donc, ça dit beaucoup de choses, cette question-là. C'est-à-dire qu'il faut faire très, très attention à la façon dont on traite l'histoire des autres. L'histoire, disons, des autres pays anciennement colonisés.

La façon dont on a de discuter avec ces histoires-là. Et donc, ça nous dit beaucoup de choses. Et puis, d'autre part...

9:14
Présentateur

Même si c'est son histoire, également, à Boalem sans salle. Et voilà, c'est ça le paradoxe.

9:19
Invité

Et même si, effectivement, de l'autre côté, effectivement, il y a une histoire française qui est très importante, Boalem sans salle, d'être un écrivain aussi français, comme d'autres écrivains, disons, français aujourd'hui, d'origine algérienne. Il y en a beaucoup d'autres. Il y a beaucoup de journalistes, beaucoup d'écrivains, disons, en France comme en Algérie. Donc, ça dit beaucoup du partage en commun de ce que Katab Yassine appelait le butin de guerre, c'est-à-dire l'utilisation de la langue française en Algérie qui reste extrêmement importante.

9:49
Présentateur

Ce qu'on entend dans vos paroles, Benjamin Stora, c'est aussi l'aspect politique des choses, avec cet effet drapeau. La libération de Boalem sans salle, elle coïncide aussi à quelques jours, à quelques semaines près, en France, avec l'arrivée d'un nouveau ministre de l'Intérieur, Laurent Nunez, qui succède à Bruno Retailleau, qui était, lui, partisan de la manière forte, ce qu'il appelait la manière forte vis-à-vis d'Alger. Il y a un lien, d'après vous, entre le retour, la libération de Boalem sans salle et le retour d'une politique de la main tendue par rapport à ce qui était plutôt un rapport de force ?

10:20
Invité

Je pense que oui, bien sûr, le changement de ton a joué, c'est incontestable. Les dernières déclarations de Laurent Nunez, qui s'est posées beaucoup plus en technicien, disons, des rapports franco-algériens, notamment sur les questions migratoires, les questions sécuritaires, le problème des OQTF, en essayant de dépassionner, disons, ce dévoi.

10:38
Présentateur

Point par point, en fait.

10:39
Invité

Point par point, absolument. C'est-à-dire essayer de le traiter avec une méthode très différente de la méthode de son prédécesseur. C'est quelque chose, effectivement, qui encourage, qui permet cela. Mais encore une fois, je reviens malheureusement à ce que je disais précédemment, il ne faut pas croire que tout va se régler, qu'il n'y aura pas de traces qui vont rester dans cette crise. Je crois que les traces vont rester dans cette crise. Il va falloir regagner la confiance de chaque côté de la Méditerranée. Ça va prendre du temps. Et il ne faut pas croire que tout va redémarrer comme par enchantement.

11:11
Présentateur

Avant les questions des auditeurs, Benjamin Stora, vous parlez de Katabi Asin, un enfant natif de Constantine, comme vous, d'ailleurs, grande figure de la littérature moderne algérienne. C'était une figure iconoclase, c'était une figure révolutionnaire, extrêmement engagée. Est-ce que Katabi Asin pourrait écrire aujourd'hui en Algérie ? Ah, ce serait très difficile, bien sûr.

11:33
Invité

Non seulement aujourd'hui, mais n'oublions pas qu'il est venu en France. Oui, il a été venu. Ensuite, il a été obligé de repartir en France. Il est mort ici, dans la région de Grenoble, je crois, si mes souvenirs sont bons. Mais il n'est pas le seul. Je pense en particulier à un autre ami à moi, comme Rachid Mimouni, qui est mort en 1995. Je ne vais pas faire ici la liste... La longue liste. La longue liste de ceux qui sont, malheureusement, partis vivre à l'étranger. Je pense aussi à Mohamed Harcoun, aussi à Malek Chebel, etc. La liste est longue.

11:57
Présentateur

Oui.

11:58
Invité

Des intellectuels... Mohamed Harcoun,

11:59
Présentateur

qui était un immense interprète du Coran, et notamment du Coran des Lumières.

12:03
Invité

Tout à fait.

12:04
Présentateur

Les auditeurs d'Inter, alors ils vous posent, et c'est assez frappant, tous des questions sur l'avenir, plus que sur le passé, monsieur l'historien. Farid, qui vous dit, vu les tensions qu'il y a ou qu'il y a eu, quelles peuvent être les relations dans l'avenir entre la France et l'Algérie ? Et il y a eu de très nombreux messages en ce sens.

12:22
Invité

Oui.

12:22
Présentateur

On peut imaginer l'avenir lorsqu'on est comme vous, à étudier le passé, et les traumatismes, et les blessures qui ne se referment pas depuis si longtemps ?

12:32
Invité

Oui, parce qu'à force de travailler sur l'histoire, on acquiert beaucoup de considérations et de respect si on tient le fil de la continuité historique. Mais si on procède par à-coups, par séquences qu'on vient fermer l'une derrière l'autre, alors à ce moment-là, on perd la confiance des interlocuteurs qu'on a en face. Et en particulier, je veux dire, on a subi aussi des tensions, non seulement avec l'Algérie, mais avec le Maroc. Il y a sans arrêt eu comme ça des choses qui se sont déroulées de manière très brusque, d'un côté comme de l'autre, alors que la continuité historique d'une politique étrangère de la France voudrait précisément qu'elle plaide pour l'unité du Maghreb.

13:13
Présentateur

Mais la continuité historique de la politique algérienne, la continuité historique, je vous interromps, parce que c'est justement ce que demande un auteur comme Kamel Daoud, c'est qu'enfin, on remise, disons, dans la mémoire, l'histoire traumatique et que ce ne soit plus un alibi pour le régime pour se maintenir au pouvoir et imposer son autorité sur les Algériens, dont l'immense majorité a moins de 25 ans et qui n'a absolument pas connu cette histoire-là.

13:43
Invité

Mais vous savez, vous ne pouvez pas effacer l'histoire. C'est constitutif de l'identité nationale. Vous croyez que vous pouvez effacer l'histoire française de la Seconde Guerre mondiale, de l'extermination des Juifs, de la place du maréchal Pétain ? Vous croyez que vous allez pouvoir effacer ce qu'a été la résistance à l'occupation nazie en France ? Vous croyez que vous pouvez effacer le Front populaire mai 68, etc. ? Non, c'est constitutif de l'identité nationale française. Il y a un nationalisme français qui est fait de lumière et d'ombre et qui constitue ce qu'on appelle l'identité nationale.

L'identité nationale algérienne, elle s'est construite aussi par un nationalisme avec les grandes figures de Messal El-Hajj, avec Ferhat Abbas, Ben Benzis, après et plus tard, Boudiaf, Ben Benla, etc. Mais je parle de l'ancienneté de ce nationalisme. Vous savez, l'année prochaine, en 2026, on va fêter le centième anniversaire de la création de l'étoile nord-africaine. Je m'excuse de faire un peu l'historien. L'étoile nord-africaine, c'est la première organisation qui a revendiqué l'indépendance pour les trois pays d'Afrique du Nord. Et c'était il y a un siècle. C'était il y a tout juste un siècle. Il y a cent ans.

14:48
Présentateur

Vous croyez que ça peut s'effacer ? Cette histoire, elle ne s'enseigne pas. Elle est tombée dans l'oubli. Vous en parlez ce matin. Bien sûr. Mais très rare sont ceux qui l'ont entendu.

14:54
Invité

Non, ils ne le savent pas. En France, on ne le sait. Ça a été fait à Paris, d'ailleurs, la création de l'étoile nord-africaine par les grands leaders nationalistes algériens, etc. Et marocains. Donc, comment dirais-je ? Quand vous avez un siècle d'histoire, d'opposition, d'organisation, de refus, de batailles, de programmes idéologiques, d'engagement intellectuel, comment vous voulez effacer tout ça ? Il faut, bien sûr, ne pas être prisonnier de la tyrannie du passé. Bien sûr. Il ne faut pas être englué par le passé. Mais en même temps, comment pouvoir le dépasser ?

C'est ce qu'on a essayé de faire, dans le fond, avec le chantier mémoriel qu'on a commencé à mettre en mouvement lorsqu'on a pris les questions les unes d'après les autres.

15:34
Présentateur

Et cette commission mixte où il y a des historiens français, d'autres algériens.

15:39
Invité

Absolument. Mais il y a eu, par exemple, la reconnaissance de l'assassinat de Maurice Audin, de Ali Boumengel, etc. Par parenthèse, j'annonce comme ça le décès de Michel Audin qui est la fille de Maurice Audin qui est décédée, malheureusement, hier. Donc, il y a eu toute une série, disons, d'initiatives très concrètes, très pratiques, qui ont été prises sur les cimetières, sur les essais nucléaires, sur l'ouverture des archives, sur la question du 17 octobre 1961. C'est-à-dire que tous ces éléments pas à pas qui ont commencé, malheureusement, ont été percutés par l'intervention du politique. Donc, c'est cela qu'il faut reprendre, de manière, encore une fois, très patiente.

C'est ça, l'avenir des relations franco-algériennes. C'est qu'on ne peut pas passer par-dessus l'histoire. On ne peut pas l'enjamber en l'évacuant. Il faut la traiter. Il faut la regarder en face.

16:30
Présentateur

Dans ce cadre-là, Benjamin Stora, que peut avoir comme conséquence le vote par le Rassemblement National, en tout cas, le vote du texte proposé par le Rassemblement National qui dénonce l'accord franco-algérien de 1968 qui encadrait le droit de séjour des Algériens en France.

16:49
Invité

Je sais, cette bataille maintenant de 68, elle commence à être un petit peu ancienne. Ça fait déjà un an ou deux qu'on en parle beaucoup. Bon, la question migratoire, vous le savez, les accords de 68, c'était pour réguler, en fait, le flux et la circulation des travailleurs algériens après l'indépendance de 62. Maintenant, il va falloir remettre, disons, sur la table, toutes les discussions sur la question migratoire avec l'Algérie qui, par parenthèse, est un grand pays de 47 millions d'habitants qui a la plus grande...

17:16
Présentateur

C'est le plus grand pays d'Afrique.

17:17
Invité

C'est le plus grand pays d'Afrique qui a la plus grande frontière avec l'Europe. 1400 kilomètres de frontières méditerranéennes et la plus grande frontière sahélienne dans une situation où ce qui se passe en ce moment au Seul est très, très dangereux et très critique.

17:30
Présentateur

Avec le terrorisme yadis.

17:32
Invité

Absolument, ce qui se passe au Mali, au Burkina Faso, au Niger et même au Sénégal. Donc, il y a par conséquent la nécessité impérieuse non pas de rester sur des vieux débats, les accords de 68, etc., etc. Mais d'envisager, puisque on parlait tout à l'heure de l'avenir, mais d'envisager comment, ensemble, traiter de ces questions migratoires. Donc, il faut regarder résolument vers l'avenir sur ces questions-là et ne pas être englué par le passé.

17:58
Présentateur

Si on regarde l'avenir, il y a le voisinage avec l'Europe, mais il y a un autre voisin à l'ouest, le Maroc. Vous regardez l'avenir, vous pensez que les deux pays se réconcilieront un jour ?

18:07
Invité

J'espère, parce que, comme je vais essayer de le dire tout à l'heure, c'est que, moi, mon espérance, c'est que l'unité de l'Afrique du Nord puisse se réaliser. C'était le vœu et l'espérance des grands leaders, des nationalismes, du listicleal marocain, du néo-destour tunisien, naturellement, du MTLD avec Messali algérien, et même du FLN, bien entendu. C'était leur grand espoir dans la conférence de Tangier en 1958, qui était une grande conférence, et qui, malheureusement, n'a pas débouché.

Donc, il faut espérer que ce vaste ensemble, qui va bientôt compter 100 millions d'habitants face à l'Europe, puisse se réunifier et puisse, effectivement, faire profiter sa jeunesse, aujourd'hui, de tous les bienfaits d'un développement économique.

18:53
Présentateur

Merci infiniment, Benjamin Stora, d'avoir été l'invité de France Inter ce matin. Je rappelle donc France Algérie, anatomie d'une déchirure avec Thomas Négaroff, qui est toujours disponible aux éditions des Arènes.