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Podcast / conversationBLAST (sur YouTube)· 6 juin 2023 12 minAutoproduitPortrait personnelTravail & emploiSantéRetraites

UN MORT PAR JOUR : « QU’ILS VIENNENT VOIR CE QU’EST LA PÉNIBILITÉ »

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

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Chapitres

Répartition du ton (temps de parole politique)

Défensif 100 %

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 5:00GwendalChiffre
    « Le bâtiment, c'est un mort par jour. »
  • 9:00Cédric MicheChiffre
    « L'espérance de vie des ouvriers du bâtiment, c'est de 62 ans. »
  • 12:00SteveFait
    « À 64 ans, je ne me vois plus sur un chantier. Ce n'est pas possible. Je serai en fauteuil roulant. »

Modèle mistral-small-latest · prompt v1· les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.

J'ai entendu dans les manifestations une opposition à la réforme des retraites, mais aussi une volonté de retrouver du sens dans son travail, d'en améliorer les conditions. C'est une colère qui s'est exprimée. Vous ne comprenez pas à quel point il y a des métiers difficiles.

Qui d'entre vous a déjà fait un métier pénible ? C'est une colère. On est caché en fait, on ne peut pas le voir.

Et le bâtiment, c'est un mort par jour. Je m'appelle Gwendal, j'ai 42 ans. J'exerce le métier de tailleur de pierre dans la vallée de la Drôme.

J'ai commencé à 15 ans. C'est quoi le métier de terre de pierre ? C'est être en capacité à la fois de concevoir un ouvrage en pierre, savoir extraire la pierre, savoir la transformer, savoir la poser.

Historiquement, on a quand même travaillé pour les populations, donc édifier des maisons pour habiter, on a édifié des corps de ferme, on a édifié des gares, on a édifié des écoles, des hôpitaux. Le matin quand je me lève et que je sais que je vais faire ce métier, ce qui me botte c'est de me dire je fais quelque chose qui reste, je fais quelque chose qui a du sens, je fais quelque chose qui essaye d'être beau pour les autres personnes et que ça puisse mettre un peu de joie dans la vie des personnes qui verront ça dans quelques jours ou quelques mois, quelques années ou quelques décennies ou siècles pour certains chantiers. Moi j'ai encore l'impression d'avoir 15 ans et de démarrer le métier mais le métier me rappelle que j'ai plus 15 ans et que j'ai les vertèbres de vieux en fait, j'ai les vertèbres de quelqu'un qui bosse depuis presque 30 ans sur des chantiers.

Voilà le beau chantier. On est sur un chantier de restauration de taille de pierre maçonnerie sur un bel édifice, une orangerie orientée plein sud, fin 18e début 19e, avec de la pierre, de l’enduit, de la maçonnerie. Le matin, souvent je me lève entre 5h30 et 6h, sauf l'été où je me lève vraiment plus tôt parce qu'on essaye d'embaucher à la fraîche.

Puis le matin, on commence par installer, réinstaller ses outils. Moi, j'aime bien faire des matinées intenses et puis des après-midi où je prépare le lendemain. Ça, c'est le bel atelier de taille.

Et t'es parti sur 6 au bout ? Non, 6 et demi direct. Ah oui ? 6 et demi, 6 et demi.

C’est pas ce qu’on avait dit, Manu, on avait dit qu'on partait sur du 6. Tu m'as dit on part sur du 6. Oui, mais là, il faut bien le contrer sur la longueur.

C'est quand même passionnant, mais bon, il faut aimer. Il faut vraiment aimer. On a chaud l'été, en hiver il fait froid, on est un peu sous la pluie.

C'est pas évident. Et là, côte cassée, sûrement. Ça va faire plus de trois semaines.

Ouais, en ce moment. Bah oui, pas de choix. Puis une côte, on peut rien faire.

Ah non, ça fait mal après. Faut bien que je vive. En tant qu'artisan, les accidents de travail, y a pas.

Avec le boulot qu'on fait, 64 ans, si j’y arrive, c'est déjà bien. Et ça tombe. Tous les jours, il y a des gens qui se blessent, tous les jours, il y a des gens qui ont mal.

Je ne connais personne de ces filières-là qui ne se lève pas sans avoir mal quelque part à 40 ans. L'été dernier, sur un gros chantier, on était derrière des bâches. Parce qu'il ne faut pas voir les ouvriers, en fait, ça c'est interdit.

Ça gâche le paysage, donc on met les ouvriers derrière des bâches. Et on a passé, avec les collègues, les mois de Juillet-Août sur une façade plein sud, avec une bâche bleue, donc avec une bonne réverbération et un effet de serre qui était largement ressenti. Contrairement aux maçons, aux couvreurs ou aux plombiers qu'on ne veut surtout pas voir en taille de pierre.

On veut nous voir, il n'y a pas de souci. Mais on veut nous voir quand on est propre et qu'on fait des jolies choses. Parce que ce que veut voir la bourgeoisie, c'est la belle image du beau tailleur de pierre sur sa belle cathédrale, en train de faire des beaux cailloux.

Parce qu'en fait, dès qu'on commence à faire un peu de poussière et qu'on a chaud et qu'on sent mauvais, on nous cache. Au même titre que les ouvriers. Là ça va, c'est propre !

Même si on fait attention au port de charge, il y a quand même le fait qu'on est en mouvement toute la journée. On est tout le temps, tout le temps, tout le temps en mouvement. C'est jamais neutre pour le corps de se retrouver, même sans porter des charges, à être dans des positions où on appuie sur les genoux, tirer un peu sur la colonne.

La position idéale n'existe pas. On a des outils qui fonctionnent avec 7 bars toute la journée dans les mains. On a une disqueuse qui tourne à 5000 tours/minute qui sert à couper du granit.

Quand ça coupe du granit, je ne vous explique pas ce que ça fait dans la chair ou dans les os. Moi je veux bien croire que c'est un métier pas pénible, mais j'invite les rédacteurs et les rédactrices de ce genre de circulaire ministérielle qui décident de ce qu'est la pénibilité, de venir voir ce qu'est la pénibilité, ou en tout cas qu'on pose la question aux principaux et aux principales concernées. Je m'appelle Cédric Miche, j'ai 42 ans et je fais le métier de maçon, compagnon professionnel depuis 2003, bientôt 20 ans.

Moi je suis quelqu'un de l’extérieur, quelqu'un du chantier, je ne peux pas être le cul vissé sur une chaise dans un bureau. Je sais que je suis un peu cassé dans tous les sens et ça c'est le métier physique qui m'a donné ça. J'ai eu des accidents de travail, des chutes à travers des planchers, des toitures, des tassements, des écrasements.

Même si on prend toutes les précautions, le risque zéro, il existe jamais. Sans compter toute la petite bobologie, quand on se blesse un bras, un doigt, ça nous ampute un petit peu. Oui forcément ça va être compliqué avec l'âge.

Après, plus on vieillit et plus on travaille différemment. On s'adapte de plus en plus avec la maturité, avec l'âge d'expérience, à moins forcer, moins se fatiguer, tout en produisant. D'ici là, comme on dit à une grande ponte, on aura peut-être des exosquelettes.

Je ne crois pas, mais bon, ça m'a fait rire. Aujourd'hui, j'ai fini de remplir en bas, j'ai poncé pour uniformiser la façade, j'ai gaffé, j'ai refait l'appui. Je m'appelle Steve, j'ai 37 ans, je suis chef d'équipe maçon restauration patrimoine et ça fait 15 ans que je fais ce métier.

Moi ce qui me plaît c'est vraiment la pierre et le fait de bosser dans les monuments historiques. Dans la restauration c'est beaucoup plus casse-tête, on rencontre tous les jours des problèmes parce que c'est pas d'équerre, c'est pas... faut toujours s'adapter.

On est maçon de père en fils depuis plusieurs générations, mon père était invalide, tout cassé par rapport au métier. A 50 ans, il ne travaillait plus, il ne pouvait quasiment plus bouger. Du coup, il ne voulait pas qu'il m'arrive la même chose.

Et là, à 37 ans, je commence déjà à payer les pots cassés. J'aurais peut-être dû l'écouter et ne pas faire ça du tout. J'adore mon métier, c'est vraiment un truc que j'adore.

Je ne me vois pas faire autre chose. Pourtant, il va falloir certainement que je me reconvertisse parce que physiquement, je n'y arrive plus. 64 ans pour nous, dans le bâtiment, c'est strictement impossible qu'on arrive là.

Moi, à 64 ans, je ne me vois plus sur un chantier. Ce n'est pas possible. Je serai en fauteuil roulant.

Et à mon avis, d'ici que je sois à la retraite, la retraite, je ne suis pas sûr qu'on l'ait. L'espérance de vie des ouvriers du bâtiment, c'est de 62 ans. Et le bâtiment, c'est un mort par jour. 200 jours ouvrables, 200 morts par jour, par an.

Tous les jours, il y a un collègue ou une collègue qui meurt sur un chantier. Ensuite, il y a les décès qui sont conséquents des accidents et qui ne sont pas comptés là-dedans. J'ai plus les chiffres exacts, mais il y a quelques années, c'était de l'ordre de 1 tous les 3 jours.

Donc un camarade ou une camarade qui tous les 3 jours meurt d'un accident antérieur. J'ai vu une amélioration depuis que j'ai commencé en termes de sécurité, en termes d'ergonomie, mais c'est pas assez en fait. Il y a une usure qui est intrinsèque au métier, qu'on est prêt à accepter d'ailleurs.

Le fait qu'on fatigue, on est OK avec ça pour la plupart. Ce qui ne va pas, c'est quand on n'a pas les moyens qui sont mis en face et qu'on n'a pas de voie de reconversion. J'ai bien une solution, mais c'est une solution qui est de la survie individuelle.

C'est-à-dire que je vais orienter mon travail différemment, je vais faire de la formation, je vais faire du relevé, je vais faire du dessin. En fait, je vais faire ce que devrait faire tout ouvrier ou toute ouvrière qui arrive à 30 ans de métier. On devrait arrêter d'être dans des travaux de force, rester dans le même métier, mais sur des tranchements pénibles.

Donc on est prêt à accepter la crasse, parce qu'on a des métiers qui sont sales. On est prêt à être mal payé, parce que malgré tout, on aime nos métiers. On est prêt à accepter une certaine forme de pénibilité, une certaine forme de mépris social, mais tout cumuler et se dire qu'à un moment, ça s'arrêtera que quand on sera entre six planches, ça devient difficile à accepter.

On a aussi sur les chantiers les sons qui nous suivent. Un des moyens pour se préserver de ça, c'est d'avoir des bons EPI, donc équipement de protection individuelle. C'est aussi pour ça que les moments de pause sont vachement importants sur les chantiers le matin, parce qu'à 10h, c'est le moment où tout le chantier s'arrête.

Donc, c'est le quart d'heure de silence. Ça commence parfois à 5h30 le matin et tu as du bruit de 5h30 à quasiment 19h le soir. En fait, il y a un bruit constant, donc il n'y a rien de plus riche que les 60 minutes de silence du midi.

Ça, c'est précieux. Bâtiment en général, on est plutôt des personnes assez sauvages. Il y a une espèce d'économie du mot.

On n'a pas besoin de parler, en fait. Ce qui importe, c'est ce qu'on fait ensemble. Ce n'est pas forcément ce qu'on est individuellement.

Comment on va faire un beau chantier, une belle charpente, une belle couverture, une belle plomberie, une belle peinture, une belle menuiserie. En plein milieu. J’ai fait la reprise.

Tu la mets là, là. Comme il faut avec une grosse cheville de 14. Cédric ?

Oui ! Tu vois au pire des cas tu la prends sur le côté. Un jour je me suis retrouvé à travailler avec un fleuriste, un fleuriste ukrainien que j'avais croisé sur un chantier.

Il faisait de la maçonnerie parce qu'en fait il était ukrainien et qu'on lui a dit "comme t'es des pays de l'Est, tu seras maçon". mais il n'était pas plus maçon que ça. Le bâtiment est un secteur d'activité important au niveau de l'économie française, mais qui tient énormément sur la main d'œuvre...

On ne peut même pas dire la main d'œuvre sous-qualifiée, parce que ce n'est pas que les gens sont sous-qualifiés, c'est juste que les personnes ne sont pas formées. Il y a beaucoup de travail non déclaré, avec des travailleurs délocalisés qui sont achetés au plus offrant. Ça ne marche pas du tout en termes de sécurité, il n'y a rien.

On voit des personnes qui vont faire de la disqueuse toute la journée sans casque anti-bruit, sans masque, Les travailleurs non déclarés, donc t'as pas de sécurité sociale, t'as rien. On peut pas reprocher aux gens de vouloir travailler en fait, ça c'est certain. Par contre, on peut reprocher aux employeurs d'exploiter les plus faibles.

Je me dis parfois que je vais changer de métier quand j'ai mal. Les intempéries me donnent pas envie de changer de métier parce qu'il n'y a rien de plus beau qu'un lever de soleil le matin sur un échafaudage en hiver ou être tout seul Et puis regarder le ciel, ça c'est des choses qui sont inoubliables. J'ai besoin de sentir la poussière, j'ai besoin d'être en bleu de travail, j'ai besoin de ça, je ne peux pas l'expliquer.

Quand on est monté un jour sur un échafaudage, on ne peut pas redescendre.