Elsa Vidal : "L'arrestation de Laurent Vinatier est un signal russe envoyé à la France"
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Il est 6h21, un français devant la justice russe aujourd'hui, Laurent Vinatier, va comparaître devant un tribunal de Moscou.
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Trois mois après son arrestation, il se trouvait à la terrasse d'un café de la capitale quand il a été emmené par des policiers cagoulés.
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Ce chercheur effectuait une mission pour une organisation suisse qui fait de la médiation dans les conflits.
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Fait-il les frais des relations tendues entre la France et la Russie à cause de la guerre en Ukraine ?
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Vous avez travaillé 7 ans en Russie en tant qu'humanitaire et Laurent Vinatier, vous le connaissez personnellement.
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Il faisait quoi en Russie exactement ?
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« Officiellement, aujourd'hui, il comparaît parce qu'il ne s'est pas auto-enregistré en tant qu'agent de l'étranger dans cette loi très étrange qui demande que vous veniez vous dénoncier aux autorités et que vous vous signalez comme un agent qui reçoit de l'argent ou qui est mandaté par quelqu'un d'autre que la Russie pour travailler en Russie et rassembler de l'information en Russie. »
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« Il a été menacé longtemps, ça a été possible, d'être poursuivi pour avoir tenté de rassembler des informations sur les activités militaires en Russie. »
- 3:26InvitéFait
« Oui, mais en fait en Russie le problème, le système légal est construit de manière à ce que vous soyez toujours en tort. »
- 4:00InvitéFait
« C'est une inquiétude au sein du service de sécurité et c'est probablement une arrestation politique de manière à faire entendre à la France que la fin de la compréhension, peut-être la complaisance de la France vis-à-vis de la Russie dans cette guerre va se payer d'un prix assez cher et puis c'est l'occasion de reconstituer un stock d'otages et un stock de potentiel échange avec l'Europe. »
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« Est-ce qu'il est défendu ? Est-ce qu'il a un vrai avocat ? Est-ce que le procès peut être équitable ? »
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« Et pour le moment, il risque au moins 5 ans de prison, c'est ça ? »
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France Inter, le 5-7. Il est 6h21, un français devant la justice russe aujourd'hui, Laurent Vinatier, va comparaître devant un tribunal de Moscou. Trois mois après son arrestation, il se trouvait à la terrasse d'un café de la capitale quand il a été emmené par des policiers cagoulés. Ce chercheur effectuait une mission pour une organisation suisse qui fait de la médiation dans les conflits. Fait-il les frais des relations tendues entre la France et la Russie à cause de la guerre en Ukraine ? La question se pose forcément et on va la poser à une consoeur. Bonjour Elsa Vidal, vous êtes journaliste à RFI, rédactrice en chef de la rédaction en langue russe de RFI.
Vous avez travaillé 7 ans en Russie en tant qu'humanitaire et Laurent Vinatier, vous le connaissez personnellement. Il faisait quoi en Russie exactement ?
Alors Laurent Vinatier fait quelque chose qu'on est nombreux à faire en Russie, qu'on soit parfois journaliste ou simplement humanitaire. Il cherchait notamment à engager un dialogue en fait avec des membres du système russe qui serait ouvert à l'exploration de possibilités de négociations jusque-là qui n'ayant pas abouti à des ouvertures, à des propositions. C'est quelque chose qui se fait très régulièrement, que moi j'ai pu faire pour des ONG comme Oxfam, notamment en Russie. Et il y a dans le système russe des personnes qui détiennent un certain pouvoir et qui peuvent avoir de l'influence sur les décisionnaires et qui sont désireuses aussi de contribuer.
Donc ça faisait longtemps qu'il faisait ça et jusqu'à présent il n'avait jamais été embêté ? Il fait ça depuis longtemps, il est connu dans la région, il a été apprécié par de nombreux interlocuteurs russes. L'organisation pour laquelle il travaille, le dialogue humanitaire, est reconnue. En Russie, dans le conflit avec l'Ukraine, elle a notamment réussi, contribué à l'accord sur les céréales de la mer Noire. Elle embauche des anciens diplomates, notamment français, comme Pierre Vimon, qui sont ce que la diplomatie française a fait de mieux et qui avait été la cheville ouvrière de la relance du dialogue avec la Russie pour le président Macron.
Donc la confiance avec le système russe, elle existait. Et c'est pour ça que son arrestation est un signal envoyé à la France, à la Suisse et à tous les occidentaux. Qu'est-ce qu'il lui reprochait officiellement ? Officiellement, aujourd'hui, il comparaît parce qu'il ne s'est pas auto-enregistré en tant qu'agent de l'étranger dans cette loi très étrange qui demande que vous veniez vous dénoncier aux autorités et que vous vous signalez comme un agent qui reçoit de l'argent ou qui est mandaté par quelqu'un d'autre que la Russie pour travailler en Russie et rassembler de l'information en Russie. Vous devez maintenant, même en tant qu'individu, le faire.
Il a été menacé longtemps, ça a été possible, d'être poursuivi pour avoir tenté de rassembler des informations sur les activités militaires en Russie.
Et c'est vrai qu'il avait attiré, mais parce que tous les humanitaires et les journalistes en Russie attirent à l'heure actuelle l'attention sur lui, parce qu'il posait des questions et qu'en cette période de guerre et depuis que la France n'est plus aussi souple vis-à-vis de Moscou, ces questions inquiétaient, irritaient et les services sont particulièrement, aujourd'hui on peut le dire je pense, vigilants, parfois paranoïaques quant aux intentions des étrangers, tout simplement parce qu'en Russie, les ONG et les journalistes sont susceptibles de travailler pour l'État de manière beaucoup plus fréquente qu'en Europe.
Mais il a commis une erreur, donc en ne s'inscrivant pas sur ce registre, c'est vraiment obligatoire aujourd'hui désormais en Russie ? Oui, mais en fait en Russie le problème, le système légal est construit de manière à ce que vous soyez toujours en tort. Moi quand j'ai travaillé, la loi sur l'enregistrement, à chaque fois qu'on passait la frontière russe à nouveau vers la Russie, on devait s'en réenregistrer, parfois les entreprises qui étaient chargées ça disparaissaient du jour au lendemain dans la nuit, donc on est toujours en infraction avec une loi, la question c'est laquelle vous prenez le risque de ne pas respecter ? Et pour vous c'est quoi la vraie raison de son arrestation ?
C'est une inquiétude au sein du service de sécurité et c'est probablement une arrestation politique de manière à faire entendre à la France que la fin de la compréhension, peut-être la complaisance de la France vis-à-vis de la Russie dans cette guerre va se payer d'un prix assez cher et puis c'est l'occasion de reconstituer un stock d'otages et un stock de potentiel échange avec l'Europe. Et donc, otages, vous ne dites pas prisonniers ? Évidemment, le système politique et judiciaire russe est construit de cette manière qu'il n'y a pas d'indépendance de la justice.
Donc, je dis effectivement otages au sens où pour les Russes, pour le système russe, cela constitue un moyen, un levier vis-à-vis des autorités françaises et suisses d'avoir toute notre attention et de pouvoir peut-être faire entendre ou avoir une oreille plus attentive à Moscou. C'est pour monnayer donc une oreille plus attentive ou pour échanger quelque chose de concret ?
L'oreille attentive peut mener à un échange plus concret et nous avons aussi, dans le système judiciaire français, plusieurs Russes, je ne parle même pas du patron ô combien médiatique de Télégramme, mais je parle par exemple de l'ancien cuisinier qui a fait Flores en France et qui est soupçonné d'avoir voulu organiser un attentat en France en amont des JO.
Pavel Douroff, je le redis, le patron franco-russe du réseau social Télégramme qui a été arrêté, mis en examen récemment en France.
Oui, je n'ai aucune information permettant de croire qu'il s'agisse de la part de la France d'un prêté pour un rendu à la Russie. Il me semble que les deux dossiers sont indépendants par le caractère extrêmement visible et par les enjeux qui concernent Pavel Douroff. Mais effectivement, cela témoigne de l'opposition croissante entre nos deux États et de la tension dans nos relations. Je suis beaucoup plus confiante en ce qui concerne la fonctionnement de la justice en France qu'en Russie.
Alors justement, sur ce procès qui attend Laurent Vinatier aujourd'hui à Moscou, est-ce qu'il est défendu ? Est-ce qu'il a un vrai avocat ? Est-ce que le procès peut être équitable ?
Le procès ne peut en aucun cas être équitable. En fait, il est très rare qu'en Russie, quand vous entrez dans le système judiciaire, vous en ressortiez et vous en ressortiez non convaincu, non condamné. Donc, de ce point de vue-là, étant donné qu'il a affaire en plus à des services de sécurité, je ne pense pas qu'on puisse considérer qu'il y ait une quelconque indépendance. En revanche, la décision sera politique et ce sont les autorités de Moscou qui vont pouvoir donner le « là », la note qui va s'établir pour le dialogue à venir sur le cas de Laurent Vinatier.
Et pour le moment, il risque au moins 5 ans de prison, c'est ça ?
Absolument, 5 ans de prison dans des conditions qui peuvent être difficiles, mais jusque-là, il ne s'est plaint d'aucun mauvais traitement.
Merci beaucoup Elsa Vidal, rédactrice en chef de la rédaction en langue russe de RFI. Merci d'être venue ce matin sur France Inter.