Une ode à la musique ancienne avec Stéphanie-Marie Degand et Stéphane Béchy
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De quand date le passage des instruments anciens aux instruments modernes ?
- 1:53OuverteRéponse partielle
Est-ce que le passage aux instruments modernes est lié à leur portée vis-à-vis de l'auditoire ?
- 3:58OuverteRéponse directe
Comment définiriez-vous les musiques anciennes ? Est-ce qu'on parle seulement du style baroque ?
- 5:01OuverteRéponse directe
Est-ce que le passage des cordes en boyau aux cordes en métal au XXe siècle a eu un effet sur le son ?
- 8:06OuverteRéponse directe
Votre violon a été réalisé par un luthier napolitain en 1756, pouvez-vous nous en parler ?
- 10:09OuverteRéponse directe
Jouer avec des instruments d'époque permet-il de saisir l'intention des compositeurs comme Beethoven ou Mozart ?
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entendre le son de la musique de Bach, de Mozart ou de Beethoven, tel qu'il a été écrit ou imaginé par ses maîtres. Autrement dit, avec des instruments de musique anciens, c'est ce qu'offre le festival de musique ancienne, la Div Musique, qui se déroule en ce moment et jusqu'à dimanche à Seuilly, en Indre-et-Loire. Ce festival propose un retour musical dans le passé, où il y a des clavecins, orques, violons d'époque, sont joués par des musiciens de renom qui mêlent leur sonorité. Et ces musiciens de renom, nous en recevons deux ce matin. Alors Stéphane Béchy, bonjour, vous êtes directeur artistique du festival La Div Musique et directeur du conservatoire Francis Poulin-Detour, c'est cela ?
Oui, bonjour, c'est ça, entre autres, mais c'est ça. Vous êtes, comme je le disais, un pilier de ce festival. Je voudrais qu'on fasse un tout petit peu d'histoire pour commencer, pour mieux comprendre ce que sont les instruments anciens. De quand date le passage des instruments anciens aux instruments dits modernes ? Et d'ailleurs, pourquoi ce passage a-t-il eu lieu, Stéphane Béchy ?
C'est une très vaste question qui interroge les catégories que nous avons tendance à construire, quelquefois à juste titre et quelquefois un peu artificiellement. Si vous voulez, il y a une, dans la musique, on va dire dite classique, au sens large, il y a eu une période où la musique, tant dans son écriture que dans la facture instrumentale, a été considérée sous l'angle d'une évolution, voire d'un perfectionnement, et ça notamment à partir du 19e siècle, où la facture instrumentale a beaucoup changé, avec un instrument très important qui a été le piano, qui a émergé en raison de l'industrialisation, puisque le piano n'existerait pas sans la fonderie, sans l'industrie en réalité.
Mais est-ce que c'est lié au fait, pardon Stéphane Béchy, est-ce que c'est lié aussi au fait qu'il y a des instruments comme le piano que vous venez de citer, qui ont une portée vis-à-vis de l'auditoire, en termes de capacité à être entendue, plus grande que d'autres instruments, qui sont le clavecin ou la gambe, par exemple, sur laquelle on reviendra dans un instant ? Est-ce que c'est lié à ça ?
Je ne sais pas si j'adhère à ce que vous dites. Je pense qu'il y a la popularité, il y a la popularité de certains instruments. Si vous voulez, ce qui s'est passé, c'est qu'à un moment, on a considéré que le dernier état des instruments était celui qui était le mieux apte à servir la musique et l'ensemble de la musique. Et un jour, on s'est posé des questions sur tout de même la distance qu'on avait créée entre le monde sonore des compositeurs et le monde sonore avec lequel on restituait leur musique.
Et ça, évidemment, on parle de musique ancienne, mais c'est un concept extrêmement flou, de même que le concept de musique contemporaine l'est également, mais ça a été des facilités, si vous voulez, pour se dégager de ce grand pôle central musical où on avait une approche très univoque de la musique pour en renouveler, en quelque sorte, l'écoute.
C'est-à-dire que d'utiliser les instruments qui étaient ceux auxquels avaient accès les compositeurs de l'époque, on ne le considère plus comme une limite qui s'imposait à eux, à ce moment-là, qui aurait été privée des performances de l'instrument moderne, mais comme une possibilité pour nous de faire réentendre cette musique à un public, en tout cas de lui faire entendre des choses que l'instrument moderne ne permet pas de faire entendre, en réalité.
Alors, il se trouve qu'on a une deuxième invitée de renom, qui est Stéphanie Marie Degand. Bonjour. Bonjour. Vous êtes violoniste, chef d'orchestre, et d'ailleurs vous donnez un concert pour le festival, donc la Divi-Musique, demain à 20h à l'abbaye de Seuilly, en Indre-et-Loire, qui est intitulé « De Mozart à Beethoven ». Stéphanie Marie Degand, comment vous définiriez-vous les musiques anciennes ? Est-ce qu'on parle seulement du style baroque, ou est-ce que c'est plus large ?
Alors, c'est plus large, c'est un peu comme vient de dire Stéphane Béchy. Les musiques anciennes, c'est tout ce qui est avant, évidemment. Et effectivement, quand on parle, par exemple, là nous allons jouer sur les instruments historiques, on peut appeler ça une approche de la musique ancienne, mais au-delà de ça, quand même, là on est pile sur le style classique, avec sa jonction avec le style romantique, donc c'est un mot un petit peu générique et assez flou aussi, comme disait Stéphane tout à l'heure.
Donc là, on va en fait traiter justement d'un moment charnière de l'évolution et de la musique et de l'instrument, avec des sonates vraiment très célèbres autour de Mozart et de Beethoven, mais c'est vraiment un moment qui est absolument charnière et l'instrumentarium qu'on va utiliser va normalement valoriser vraiment cet aspect-là.
Est-ce que, juste pour parler encore un tout petit peu d'histoire, est-ce qu'au XXe siècle, le passage des instruments qui avaient des cordes en boyau avec des instruments qui ont eu des cordes en métal, est-ce que ça a eu un effet sur le son, sur le vous ?
Ah ben, un effet énorme ! Alors évidemment, ça n'a pas eu que des désavantages d'un point de vue sonore, parce que nous, quand on revient sur les instruments d'époque, la première chose qui est très frappante, c'est la qualité du timbre en fait.
On est sur une matière qui est animale, parce que la corde est en boyau, en boyau d'animal, donc de mouton ou de bœuf la plupart du temps, et c'est vrai qu'on est d'abord frappé par la perte qu'on a eue, par contre, c'est vrai que ça a évolué pour des raisons historiques aussi, il y a eu les guerres, le boyau était nécessaire dans l'effort de guerre en fait, et donc on a aussi développé le métal, pas uniquement pour des questions, je dirais, techniques. Alors qu'est-ce qu'apporte le métal ?
Beaucoup de puissance, beaucoup de résistance, notamment aussi résistance aux aléas, je dirais, climatiques, parce que par exemple, quand on joue sur boyau, l'humidité donne vraiment des contraintes très importantes, de sifflements, de ce genre de choses, qui font que, d'ailleurs on a dans les lettres des grands artistes, jusqu'à très tard, jusqu'à Eugène Isaïe en 1920 par exemple, qui est, quand il est en train de composer ses sonates, il raconte à quel point c'est angoissant de ne pas savoir ce qui va sortir un peu au moment de la performance.
Donc, voilà, on a gagné des choses, on en a perdu d'autres, et le fait de revenir aujourd'hui à ça, en fait on se retrouve exactement, d'abord dans un lien plus fort avec la partition, parce que malgré tout ça change beaucoup de paramètres, notamment physiques pour nous, sur l'instrument, où comme on n'est plus dans une volonté de puissance, comme dirait Nietzsche, on est plutôt dans la recherche justement d'un équilibre, il y a un aspect presque, je dis souvent à mes étudiants, presque bio, c'est vraiment de revenir à l'essence même, voilà, de la chose, et puis quand même, voilà, on sait, on sait pourquoi, moi j'ai des souvenirs de concerts terribles, quoi, avec les grands boyaux, où on ne peut pas monter dans l'aigu du Vieux-Lombe par exemple.
Alors Stéphanie Marie de Gant, Stéphane Béchis, je vous propose quand même, et pour nous les auditeurs, d'entendre quelques portées de viols de gambe, dont un concert a été donné il y a quelques jours à l'église Saint-Pierre-de-Suey, par le groupe L'Ensemble La Rêveuse, écoutez. Voilà, c'est un extrait de l'album Bux, c'était Ud, Cantat pour voix seule de La Rêveuse, le groupe de Benjamin Perrault, Florence Bolton, Maïlis de Villoutret, sonate pour 36 viols de gambe. Stéphanie Marie de Gant, vous êtes considérée qu'aujourd'hui, comme l'une des rares interprètes capables de maîtriser les techniques et les codes d'un répertoire qui vont du XVIIe à la création contemporaine.
Vous avez un instrument particulier, il a été réalisé par un luthier napolitain en 1756, votre violon, est-ce que vous pouvez nous en parler ?
Bien sûr, alors déjà là je vais jouer effectivement sur ce violon, mais j'ai plusieurs instruments, parce que ce qu'il faut raconter aussi, c'est que pour suivre cette évolution, les violons ont été transformés au XIXe siècle, ils ont même été ouverts, et on leur a mis du bois qui s'appelle la barre d'harmonie pour que ça soit beaucoup plus résistant. Plus on appuie sur le violon, évidemment plus ça crée une résistance, c'est un coffre, et donc on a des violons qui étaient de musique ancienne, baroque, qui sont devenus des instruments romantiques.
Alors moi j'ai, là je l'ai joué sur un instrument, qui est un instrument qui a été fait en 1756, donc l'année de la naissance de Mozart, et qui a été quand je l'ai rebarré, de Gennaro Galliano, qui est un grand luthier italien, et quand je l'ai acheté, en fait je me suis aperçu que la barre était restée très fine, et en fait ce violon est heureux, particulièrement quand je le joue dans le diapason qui correspond au concert que l'on va faire, c'est-à-dire le diapason un petit peu en dessous d'aujourd'hui, aujourd'hui on est à 440, on va dire que c'est à 430, ça fait un là qui est vraiment plus sombre, et avec des cordes en boyau, en fait le violon, quand je joue dessus, de Gennaro Galliano, retrouve en fait son état de bien-être original.
Et d'ailleurs c'est très sensible, parce que je le joue aussi pour le répertoire romandique plus tardif, et là il faut tout de suite que je cherche des équilibres, avec les cordes modernes et tout ça, dès que je le passe pour le répertoire, voilà, donc ça va être un concert un peu bonheur pour mon violon.
En fait, et aussi c'est l'occasion de jouer avec des instruments d'époque, ça permet aussi sans doute pour vous de saisir l'intention des compositeurs, et d'incarner peut-être mieux ce qu'avait écrit Beethoven ou Mozart ?
Ah ben tout à fait, c'est exactement ça, en fait on se rapproche de la partition, on se rapproche aussi de l'imaginaire sonore, et puis on parle de violon, mais il faut parler aussi absolument d'archer, parce que l'archer en fait ne stabilisait qu'à la fin de la vie de Beethoven. Il faut savoir aussi que Beethoven était passionné par l'avant-garde de l'archeterie, était passionné par la France, d'ailleurs de manière un peu générale, même s'il a eu des grosses déceptions, comme on sait quand on connaît un petit peu l'histoire de la troisième symphonie, qu'il avait dédiée à Bonaparte, et puis qu'il a renié ensuite, avec l'évolution du bonhomme.
Et bien à l'archeterie c'est pareil, il a adoré les violonistes français, qui ne lui rendaient pas d'ailleurs, mais il a quand même écrit pour eux, la sonata Kreuzer, Kreuzer était un grand violoniste par exemple. Voilà, donc j'ai aussi l'archer qui correspond à cette période de transition, et qui est un archer plus court, avec une mèche qui est plus mobile, et plus étroite aussi, et le rapport entre la mèche et la corde en voyaux est extrêmement différent.
C'est plus du tout en puissance et en appui, justement c'est comme un peu comme un fil à couper le beurre qui se met en vibration, et du coup la prise de son est très différente, on passe l'énergie ailleurs, ça finit en fait dans le timbre, l'archer est plus court, donc on est beaucoup plus aussi dans la flexion, le rapport aux incisions aussi est très différent, et enfin il faut parler du rapport du violon et du piano, puisque le piano aujourd'hui, le piano dit moderne, le piano romantique stabilisé, je dirais même stabilisé depuis la Deuxième Guerre mondiale, qui est vraiment un monstre supplime de puissance, mange le violon quand on joue une sonate de Beethoven, alors que quand on est dans cette configuration historique, et d'ailleurs on sait que Beethoven s'acharnait à essayer de faire sauter les pianos, où il a harcelé les facteurs pour que ça soit plus puissant, il en a même fait faire un avec 4 cordes parallèles, alors que le maximum c'est 3, parce qu'en plus il n'entendait rien, là le rapport est inversé, c'est-à-dire que tout d'un coup, c'est presque la science-fiction, quand on est en répétition, j'entends dire le pianiste, j'espère que tu ne me couvres pas.
Parlons, juste pour finir, parce qu'il ne nous reste pas beaucoup de temps, Stéphane Béchis, qui est habituellement le public de ce festival, la Deuxième Musique, et qui espérez-vous attirer ?
Alors, c'est un public qui est bien loin de tout ce qu'on se dit ce matin, a priori, et qui découvre, grâce à ce festival, ce rapport passionnant entre, comme ça a été très bien dit par Stéphanie Marie, entre une approche à la fois historique, philosophique aussi, parce que quel est le rôle de l'interprète, comment se situer par rapport à la partition, et des choses très pratico-pratiques, ce qui fait toute la richesse de cette démarche.
Donc, c'est un public local, et un public de passionnés de musique ancienne, qui se déplacent pour ce festival, qui a maintenant 11 ans, donc qui a un public relativement stabilisé, si vous voulez, dans des très beaux lieux, qui vient aussi pour les lieux, parce que nous sommes dans une région extraordinaire. Le concert de mercredi, avec Daniel Isoir et Stéphanie Marie de Gant, va avoir lieu dans l'abbaye de Seuilly, qui est le lieu dont on dit qu'il fut celui où Rabelais apprit à écrire, donc à lire et écrire. C'est donc un lieu extrêmement...
Alors, tout ça porte, si vous voulez, un festival d'un public, qui est à la fois Tourangeau, puisque nous sommes aux confins de la Touraine, et Angevin, puisque nous sommes à la porte du saut-muroi.
Et vous avez bien fait de rappeler, effectivement, que Seuilly est le berceau de l'auteur de Gargantua Rabelais. Merci beaucoup à vous deux, Stéphanie Marie de Gant, violoniste et chef d'orchestre. On rappelle donc que vous jouez demain dans cette abbaye de Seuilly. Et, eh bien, à vous, Stéphane Béchis, directeur artistique du Festival de Musique Ancienne, la Div-Musique, qui a lieu donc à Seuilly jusqu'à dimanche.
France Culture, l'esprit d'ouverture.