Ceux qui ne croient plus aux manifs
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
contre les retraites. Dans le désarroi des Français, il y a parfois cette impression que voter ne sert à rien et que manifester comme ça a été fait au moment de la réforme des retraites n'est pas le meilleur moyen d'obtenir gain de cause. Nous sommes allés voir ceux qui ont choisi désormais une forme de retrait, de résignation. - Au coeur de la Bourgogne, le calme et des bibliothèques remplies de livres dont profite pleinement cette ancienne professeure de lettres à la retraite.
Les manifestations qui agitent la France, Annick, 69 ans, les regarde désormais de loin. Elle a pourtant défilé de nombreuses fois pour l'Education nationale et le climat. - Avant, quand je manifestais, j'avais l'impression que tout ce que nous disions était au moins entendu.
Evidemment, on n'obtenait souvent que des miettes, mais on obtenait quand même quelque chose. Maintenant, je ne trouve plus de sens à aller manifester. On nous dénigre.
Et puis, on ridiculise tout ce que l'on peut dire. On ridiculise même le fait d'être allé manifester. - Le sentiment de ne pas être respectée ni écoutée par les politiques depuis trop longtemps, Christine, aide-soignante en Ehpad de 63 ans, le partage aussi. - Toutes mes collègues avaient pris leur jour de congé pour venir manifester à Paris.
On avait affrété un bus. Un collègue nous avait fait une animation musicale. - Aujourd'hui, elle affirme que ses collègues sont de moins en moins motivés pour aller manifester, déçus de l'attitude de certains partis qui sont incapables de s'entendre. - Tout le monde se respectait pour qu'on puisse travailler en bonne intelligence.
Les idées des autres ne sont pas toujours négatives. Il y a des gens qui ont des bonnes idées, même s'ils ne sont pas du même parti que nous. C'est le mouvement de groupe qui fait maintenant que, parce que c'est les autres qui ont proposé, on n'est pas d'accord. - En 2021, le service de l'hôpital où elle travaillait a fermé. 4 ans plus tard, les manifestations pour la santé n'ont toujours pas porté leurs fruits. - Un manque de remplacements.
Tout ça, ça ne change pas. C'est toujours pareil. On est obligés de remplacer ceux qui sont en arrêt-maladie, de revenir, de prendre sur nos congés.
On a l'impression qu'on tourne en rond. - Le désabusement, mais aussi la crainte d'une radicalisation de la société. Au fil des années, Annick a senti le basculement dans les cortèges et a peur de voir le pays basculer. - Quand on exacerbe des colères, les gens glissent.
Je le constate, ils glissent vers l'extrême droite et les extrêmes en général, l'extrême droite en particulier. Si les gens ne se sentent pas écoutés, ils vont ensuite se dire: "On n'a pas essayé..." - Annick et Christine, 2 visages de citoyennes lassées des politiques, désillusionnées, mais qui ne renonceront pas à se faire entendre en allant voter. - C.Roux: Elles n'ont pas renoncé à voter et peut-être à manifester.
Une réaction? - G.Sliman: C'est assez symptomatique de ce que nous disent les Français aujourd'hui.
Il y a l'idée du retrait, que notre démocratie ne fonctionnerait plus, y compris dans sa capacité à écouter quand on manifeste. Je ferais le lien avec les "gilets jaunes". Sur les "gilets jaunes", on a cédé.
Vous parliez de S.Lecornu et de son habileté, mais on a cédé aux revendications des "gilets jaunes" après avoir juré-craché que jamais, ô grand jamais, on ne reviendrait sur la taxe sur les carburants. Et on l'a fait.
Ce n'est pas tout. Il y a eu 11 milliards d'euros d'argent donné. Ce mouvement, à partir du moment où il a été violent, où les Français se sont mis à le rejeter, a obtenu gain de cause.
Et quelque temps plus tard, les gens qui manifestaient contre la réforme des retraites, dont trois quarts des Français qui étaient opposés au report de l'âge légal...
Ils disaient que dans la rue, ils étaient des millions à manifester contre et que finalement, il n'y avait aucun retour fait là-dessus et qu'on n'en tient pas compte. La difficulté, c'est exactement ce que disaient ces 2 femmes dans votre sujet: c'est que pour se faire entendre, il faut faire part de colère et être violent. Et c'est un risque de polarisation de notre société qui inquiète les Français.
Dans les mêmes sondages qui nous disent qu'ils veulent la tête de F.Bayrou et que ça change, les mêmes sondés nous disent qu'ils pensent que la chute du gouvernement Bayrou aura des conséquences désastreuses pour le pays et que ça aura même des conséquences économiques négatives pour eux-mêmes. On est devant cette société schizophrénique, en quelque sorte. - P.Perrineau: Ces 2 témoignages sont tout à fait passionnants.
On voit que ce sont des gens qui ont été en colère et qui, maintenant, sont sur le retrait, dans l'indifférence, mais qu'elles vont encore aller voter. Il y a aussi une déception sur l'issue de la colère. Ce sont des colères qui ont débouché sur rien ou sur peu de choses.
Et ce sont des colères qui pourraient déboucher sur la violence. Votre première interlocutrice est très claire là-dessus. Elle dit: "Attention à la violence." - C.Roux: C'est ce qui lui fait peur, mais elle ne le souhaite pas. - P.Perrineau: Il y a une préoccupation bien majoritaire: est-ce que la démocratie va arriver à gérer tous ces conflits sociaux, politiques?
Ou est-ce que certains Français ne vont pas peu à peu être tentés par autre chose, par des autoritarismes? Regardez ce qui se passe dans de multiples démocraties du monde. Je reviens d'un séjour très long aux Etats-Unis et j'ai vu ce que c'était quand une démocratie devient peu à peu une démocratie libérale.
On commence à s'asseoir sur l'état de droit. Des gens se font arrêter dans la rue. On ne sait pas trop ce qu'ils deviennent...
Cela fait peur à des électeurs de droite, du centre, d'ailleurs et de gauche. Cette peur est légitime. - C.Roux: Et tous les politiques auxquels vous parlez ont ça à l'esprit? - N.Schuck: On parle d'un glissement vers l'extrême droite qui fait peur à beaucoup de gens, mais le RN ramène les gens vers les urnes.
Qu'est-ce qui se passe le jour où on passe? On pourrait très bien basculer vers quelque chose de trumpiste. Il y a une vraie désillusion. - C.Roux: Ca veut dire quoi, tentation autoritaire? - N.Schuck: Est-ce qu'il faudrait un haut gradé militaire à la tête de l'Etat?
Ca peut être des choses étonnantes.
Bruno Retailleau