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AutreFrance Inter — L'invité du week-end (sur Site radio)· 5 avril 2026 25 minAutoproduitMixte

Laurence Devillairs : "Le désir de vengeance est une libération"

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0:00
Présentateur

Et dans le grand entretien ce matin, j'ai le bonheur de recevoir l'une de nos grandes philosophes. Elle a publié plusieurs livres qui ont fait date, dont La Splendeur du Monde, La Philosophie, Un Art de Vivre. Elle est spécialiste de Descartes, dont elle était venue nous parler ici même, dans un podcast de France Inter, du philosophe Pascal. Et elle signe un livre étonnant au titre « Choc, Vengeance, le droit de ne pas pardonner », c'est publié chez Stock. « Questions, réactions, chers auditeurs au 01 45 24 7000 » ou sur l'application Radio France. Bonjour Laurence De Villers.

0:36
Invité

Bonjour Ali Badiou.

0:37
Présentateur

Je vous présentais comme philosophe. La philosophie, ça apaise, la philosophie, ça console. Vous, vous revendiquez l'inverse, résolument l'inverse. Mais pourquoi ?

0:48
Invité

Je pense que si la philosophie venait simplement consoler, d'une certaine façon, elle effacerait les blessures. Je crois que la philosophie vient dire pourquoi il y a cette blessure. Et d'une certaine façon, elle ne nous enferme pas dans ce présent de la peine ou du chagrin ou même de la douleur. Elle nous dit de dénoncer ce qui l'a amené et de penser à ce qu'on saura après. Donc c'est pour ça que je pense que c'est plus puissant, d'une certaine façon, une philosophie qui ne ment pas.

1:19
Présentateur

Une philosophie qui ne ment pas, qui passe par de la philosophie appliquée à votre expérience personnelle, qui parcourt aussi de très nombreux cas qu'on a pu croiser dans l'actualité, dans le monde contemporain. Et puis, vous avez aussi de nombreux exemples littéraires, on va en parler, qui vont du Comte de Monte Cristo à Kill Bill. L'expérience personnelle, c'est ce qui ouvre justement ce livre. J'ai subi l'injustice, rien ne m'y prédestinait, rien ne l'explique, rien ne pourra le justifier. Sans donner de détails, pourquoi est-ce que la vengeance vous a paru quelque chose d'important, ou en tout cas même de déterminant, ce qui vous définissait ?

Descartes disait « je pense donc je suis », là c'est « je venge donc je suis ».

2:12
Invité

D'une certaine façon, oui. C'est-à-dire que quand on subit une injustice, c'est la vengeance et le fait de subir une injustice, on ne naît pas avec un sentiment de vengeance. Il vous tombe dessus quand on a subi quelque chose qui n'était absolument pas justifié, quand on devient victime. Et pourquoi vous avez raison ? D'une certaine façon, le désir de vengeance, et ça m'a paru important de montrer que la vengeance, contrairement à toutes les représentations caricaturales qu'on pouvait en faire, n'était pas un acte sanglant, meurtrier, irraisonné, brutal, c'est d'abord un désir. Et c'est là où la philosophie m'a semblé devoir dire quelque chose.

2:55
Présentateur

Mais malgré tout, ce désir, il est tabou dans notre société. Nous vivons dans un état de droit, se faire justice soi-même, c'est une autre manière de dire qu'on va se venger. Et pourtant, vous, vous tenez à cette exploration, à ce désir de vengeance, dans une société qui ne jure que par la résilience et dans le cadre de l'état de droit. Qu'est-ce qui peut vous permettre d'écrire ça ?

3:19
Invité

Parce que ce n'est pas contraire à l'état de droit. Donc c'est surprenant. Mais d'abord, pour soi, le fait d'être capable de désirer et de désirer la vengeance, je crois que c'est ça qui libère de la culpabilité. De la double culpabilité, voire triple, celle de ne pas avoir répondu quand on subissait la violence d'une injustice, qu'elle soit physique ou psychologique, la terreur morale. Donc on s'en veut quand on est victime et on s'en veut longtemps. Ensuite, on s'en veut d'être victime parce que, contrairement à tous les discours sur la vulnérabilité, le fait qu'on remet la victime au centre, la victime, elle est toujours du côté de l'échec, en fait. Elle n'a pas réussi.

Elle n'est pas du côté du pouvoir.

3:58
Présentateur

Malgré la justice réparatrice, malgré ce nouveau statut qu'on essaye d'accorder à la justice dans le procès pénal, par exemple ?

4:05
Invité

Oui, parce que, d'une certaine façon, la victime, elle doit toujours sacrifier, et c'est son étymologie, la victime, c'est ce qu'on met à part pour le sacrifier, elle doit toujours sacrifier son désir de vengeance. C'est-à-dire, et elle doit obligatoirement se réparer, se reconstruire, renaître, même. Donc, en fait, ce désir, c'est peut-être un des derniers interdits de notre société. Tout le condamne, l'Église, la morale, l'État. Pourquoi ce n'est pas contraire à l'État de droit ? Parce que la vengeance, c'est strictement le fait de réclamer justice. Ce n'est pas dire, il n'y a pas de justice, donc je vais me faire justice moi-même.

C'est, je veux que la justice, qui ne m'a pas protégée, se fasse entendre. En fait, je pense que la victime fait peur, parce qu'elle m'est... Vous n'aimez pas le mot, d'ailleurs. Non, je n'aime pas le mot, parce que le mot veut dire que vous êtes dans un État pour la vie, et que c'est ça qui vous définit. Moi, je pense qu'en réalité, ce que m'a appris le désir de vengeance, c'est qu'au moment où vous l'éprouvez, vous n'êtes plus cette victime. Donc ça vous libère de la culpabilité d'avoir été victime, et de la culpabilité de ne pas vouloir pardonner. C'est une libération.

5:17
Présentateur

Et il y a un immense paradoxe, justement, parce que c'est un tabou de notre société, la vengeance. Et vous dites que la vengeance, il faut comprendre, au contraire, que c'est en appeler à la justice. Elle participe de sa sphère et de son besoin. Les mots sont liés. Expliquez-nous ça.

5:33
Invité

Ah ben, étymologiquement, vengeance veut dire réclamer justice. Et je disais, la victime fait peur, surtout quand elle exprime un désir de ne pas pardonner, parce que la vengeance, c'est d'abord et avant tout refuser son pardon. Je pense qu'elle fait peur parce qu'elle met en cause le pouvoir. Et pour moi, tout pouvoir est abus de pouvoir. Donc, elle met en cause la victime qui désire se venger, les lieux d'abus de pouvoir, les institutions. Et elle dit au tout-puissant, elle remet le tout-puissant à sa place, en le sortant de l'impunité et de l'arrogance, et même de la bonne conscience des tout-puissants. Et puis, la victime qui désire se venger, elle affirme sa liberté.

Elle est libre de ne plus être victime, de ne pas vouloir pardonner. Et elle remet... C'est David contre Goliath. Le désir de vengeance, c'est David contre Goliath. C'est l'enfant contre les adultes, c'est une personne seule contre une institution.

6:30
Présentateur

C'est Judith contre l'enfant. Vous pouvez nous décrire le tableau d'ailleurs, parce que c'est assez frappant. Vous recourez donc à ces tableaux qu'a peint une immense peintre italienne.

6:41
Invité

Artemisia Gentileschi.

6:42
Présentateur

Exactement. Et le Caravage également, qui ont peint d'ailleurs les mêmes scènes. Qu'est-ce qu'on y voit ?

6:47
Invité

On y voit Judith... On y voit une femme. Une femme. Peu importe. On y voit une femme trancher la tête d'un homme. Et en fait, dans le tableau d'Artemisia Gentileschi, ce qui est au centre du tableau, c'est quasi une œuvre moderne. C'est les draps blancs ensanglantés. Artemisia Gentileschi a été violée par un ami de son père et torturée. Elle a même failli ne plus jamais peindre, puisque la torture consistait à serrer les doigts. Et en fait, dans sa correspondance, à un moment donné, elle dit « Je vais arrêter ici mes bavardages de femmes. Il y a mon œuvre. » Et en fait, c'est ça le désir de vengeance.

7:26
Présentateur

C'est ça le désir de vengeance ? Vous dites que l'agresseur et la victime n'ont aucun monde en commun. Et vous parlez à la première personne en disant « Je ne pardonnerai pas, je n'en suis pas capable et je ne le veux pas. » Et vous êtes croyante, vous laissez à Dieu, à la société, le soin de le faire pour vous. « La seule chose qui reste mienne, écrivez-vous, Laurence de Villers, et que l'injustice n'a pas prise, c'est précisément mon refus du pardon. »

7:53
Invité

Oui, parce qu'on se rend compte, quand on a été victime, que pèsent sur nous toutes ces injonctions de pardonner, d'avancer, de se reconstruire. Moi, beaucoup d'amis bien intentionnés me disaient « Mais t'es au-dessus de ça, oublie, tourne la page. »

8:07
Présentateur

Quand vous avez vécu cette injustice, ce que vous avez voulu garder mystérieuse, ou en tout cas très personnelle ?

8:13
Invité

Je vais vous dire, elle n'est pas mystérieuse, parce qu'en fait, ce que je voulais dans ce livre, c'est que ce soit vraiment un livre de philosophie. Et je crois que c'est le rôle de la philosophie de venir éclairer aussi nos ténèbres. Et que c'est aussi le rôle de la philosophie de dénoncer l'injustice institutionnalisée et l'impunité. Et puis, parce que j'ai parlé avec énormément de victimes. Donc, je ne voulais pas qu'on dise « Ah, il lui est arrivé ça ! » et que ça enferme sur un témoignage. Je voulais qu'on dise « C'est exactement ça qui arrive ». Et le désir de vengeance, quand vous sentez digne de l'éprouver, il faut du courage pour vouloir se venger.

En fait, c'est à ce moment-là que vous libérez de la honte. De la honte d'avoir été un pantin, d'avoir été une victime. Et oui, comme vous me le disiez, vous dites « Je suis, j'existe et je compte », alors que vous avez été compté pour rien. Donc, oui, moi j'ai compris très tard, en réalité, que la seule chose qu'on ne m'avait pas prise, c'était ce refus de pardonner et mon désir de vengeance.

9:11
Présentateur

Et il y a énormément d'exemples extrêmement concrets et très frappants auxquels on peut réfléchir avec vous dans ce livre. Ce qui en fait d'ailleurs une expérience quasiment universelle, la vengeance ou le désir de vengeance. Vous vous arrêtez, par exemple, sur le cas de la pédocriminalité à Betaram. Pourquoi ce cas-là et en quoi est-il éclairant ?

9:32
Invité

Ce cas-là, d'abord parce que ce sont des décennies de silence et d'impunité autour des agressions qui sont à la fois sexuelles, physiques et psychologiques. Et donc, ça m'a servi à montrer, et là, ça m'a servi à montrer que l'injustice a lieu dans des lieux de pouvoir. Parce que l'injustice, c'est le mal et je crois qu'il ne faut pas avoir peur de nommer, il ne faut pas psychologiser l'injustice. On n'est pas victime pour des questions de caractère parce qu'on était prédisposé à être ou trop agressif ou trop faible. Ça, c'est une manière d'esquiver la gravité du mal d'injustice. On est victime parce qu'en face de vous, il y a un tyran qui a eu la possibilité de vous martyriser.

En fait, c'est ça qu'il faut interroger. C'est comment le pouvoir et les institutions permettent, autorisent une injustice sur des décennies. Et comment ce qui est censé être la norme, donc être... Institution, ça veut dire institutionnaliser le droit. Comment ce qui est la norme peut, à ce point, renverser sa vocation et sa finalité pour être le lieu institutionnalisé de la toute-puissance et de l'impunité. C'est ça qui fait naître l'injustice.

10:48
Présentateur

La justice, elle commence, on le dit souvent, avec la loi du talion. Il suffit d'aller voir le code d'Amourabi au Louvre pour s'en apercevoir. Alors, c'est une formule qui n'est pas exactement celle de la Bible, mais œil pour œil, pour le dire très rapidement. En quoi est-ce que ça, ça n'est pas de la vengeance ?

11:03
Invité

Non, ce n'est pas de la vengeance, parce que c'est déjà une quantification de la vengeance. C'est-à-dire, si tu me prends un œil, je te prendrai un œil, mais alors pas plus. Donc, c'est déjà une manière de traduire un désir en quelque chose qu'on peut monnayer. Mais ça, c'est une trahison de la vengeance. La vengeance, elle ne cherche pas à se quantifier. Et c'est aussi ce qui fait l'insatisfaction des victimes par rapport au procès. C'est-à-dire, on va m'offrir tant d'euros. Mais ce n'est pas ça que j'ai vécu. Ce que j'ai vécu est incommensurable. Ça n'a pas de mesure, ça ne va pas se monnayer. Ça n'a pas de prix.

Le désir de vengeance, il naît quand on comprend que l'injustice qu'on a subie n'était pas simplement un dysfonctionnement ou un accident et que ce n'était surtout pas la faute de la victime. Parce que la victime, très longtemps, croit que c'est elle qui est responsable de ce qu'elle a subi. Le désir de vengeance vous dit que...

11:57
Présentateur

La victime se piège elle-même.

11:57
Invité

Ah ben la victime à honte, c'est très énigmatique, je le dis moi-même. J'ai essayé d'être au plus près de ce qu'on subit quand on subit l'injustice et qu'on devient victime. Mais en fait, on se sent sale. On ne se sent pas seulement sali. On a l'impression d'être seul en cause de ce qui vous arrive. Et d'ailleurs, la perversité des pouvoirs en place consiste à vous dire « Ah ben il n'y a qu'avec vous qu'il y a un problème, je ne comprends pas. » « Ben c'est pour le bien de tous qu'on va vous écarter. » Donc en fait, on intériorise la honte très très vite, presque immédiatement. Et ce désir de vengeance permet quoi ? De dire que la culpabilité, c'est uniquement celle des coupables.

En fait, ça libère de la culpabilité. Ça permet... Vous savez cette expression « La honte change de camp ». Je me suis toujours demandé comment faire parce que pendant très longtemps, moi j'ai eu honte d'avoir été victime. Et en fait, elle change de camp. Moi, elle a changé de camp quand je me suis autorisée à ne pas pardonner. Et à dire qu'en fait, ce qu'on m'a fait, c'est beaucoup plus grave qu'un accident. On m'a privée de la vie que j'aurais eue si je n'avais pas subi cette injustice. Donc ce n'est pas une loi du talion. Ce que veut la vengeance, c'est... Vous allez me dire que c'est impossible. Mais ce n'est pas grave, il y a des choses impossibles qui sont précieuses.

La vengeance veut redevenir celle qu'on était, ou celui qu'on était si on n'avait pas subi l'injustice. Donc, ce n'est certainement pas un œil pour un œil. C'est bien plus que cela. Et c'est cela que j'ai voulu analyser.

13:19
Présentateur

Alors, là où vous avez une formule extrêmement forte, c'est quand vous accordez de l'importance à la notion du pardon, le refus du pardon. On n'est pas moralement tenu de pardonner alors qu'on l'est de refuser l'injustice. Et il y a de très nombreux auditeurs d'Inter qui vous écrivent et qui vous interpellent. Avez-vous lu le livre de Vladimir Jankilevitch sur le pardon ? Comment se gère une situation dans laquelle une personne doit pardonner ? La vengeance, c'est très intime et très personnel, dit Clément. Est-ce qu'il ne faut pas s'en remettre à la décision du peuple dans un tribunal pour ne pas se sentir que victime ? Cyril vous dit « Je suis très gênée de l'éloge du désir de vengeance.

» Et ça continue, et ça continue, et ça continue. C'est incroyable le nombre de réactions à votre plaidoyer pour le refus de pardonner.

14:14
Invité

Oui, parce que je crois qu'on est dans une ère de l'obligation du pardon. C'est-à-dire qu'on a l'impression que le seul courage est celui de pardonner, que la seule justice est de pardonner.

14:25
Présentateur

Mais il y a de l'imprescriptible.

14:26
Invité

Il y a de l'imprescriptible, c'est Jean Kilevitch, il y a de l'imprescriptible, et il y a de l'impardonnable.

14:30
Présentateur

Le crime contre l'humanité, le crime de génocide.

14:32
Invité

Et je pense qu'il y a des injustices qui sont si violentes et qui détruisent à ce point la personne qu'elles sont impardonnables. Et en fait, ce qui me frappe, c'est que le désir de vengeance n'est pas opposé à la justice, c'est-à-dire que le désir de vengeance réclame au droit sa victoire, réclame au droit de faire son travail. Mais ce qui est frappant, c'est que nous sommes comme dans une démocratie du pardon, alors que nous devrions être dans une démocratie qui dénonce les zones de non-droit.

15:04
Présentateur

Une démocratie du pardon. Alors même que rarement on a entendu autant de besoins de punir, autant de réclamations formulées, de punir les auteurs de crimes, de délits, et de plus en plus durs, ce discours, c'est la petite musique de l'ère du temps.

15:23
Invité

Oui, mais c'est la petite musique de l'ère du temps qui revient de manière, à mon avis, sauvage, parce que plus on fait taire un désir de vengeance qui est un désir de justice, j'insiste, plus ce désir de vengeance rejaillit de manière sauvage, et souvent pour trahir la vengeance. En géopolitique, ce désir rejaillit pour masquer une loi du plus fort, donc une brutalité, ce que n'est pas la vengeance. Et de l'autre côté, ce qu'on demande néanmoins, c'est à la vie...

15:51
Présentateur

Juste pour que tout le monde comprenne, à quel moment est-ce que la légitime défense bascule dans autre chose et dans la loi du plus fort ?

15:59
Invité

Je pense que quand on ne veut pas prononcer le mot de guerre, ou de défense d'intérêt, ou de guerre, et qu'on cache cela sous la vengeance, ou même on l'a eu au moment...

16:13
Présentateur

C'est une question qui ne cesse de se poser. Alors, quand on regarde le monde qui nous entoure, lorsqu'on regarde le Moyen-Orient et le Proche-Orient en ce moment...

16:20
Invité

En fait, on a une loi du plus fort, avec un échec de la diplomatie, un échec de... C'est le droit qui permet de sortir des guerres, c'est le droit. C'est... A pas n'importe quel prix, ça veut dire que toute paix n'est pas à n'importe quel prix, mais c'est le droit qui permet de sortir des conflits armés. La vengeance que j'ai essayé d'approcher, c'est d'abord au niveau intime, et je pense qu'il ne faut pas être dupe de l'usage et de la trahison qu'on fait de la vengeance au niveau international, quand il s'agit tout simplement de cacher, oui, une loi du plus fort.

16:53
Présentateur

La peine de mort, est-ce que ça relève de la vengeance pour vous ? Est-ce que c'est une manière dont une société emploie le droit pour se venger tout simplement de celui qui a perturbé l'ordre de la société par un acte terroriste, par un meurtre, que sais-je ?

17:11
Invité

Je pense que, encore une fois, ce que veut la vengeance, c'est que le droit se fasse, et ce qu'elle souligne, c'est ça la vengeance, elle souligne que la justice n'a protégé personne, et que la justice n'a pas protégé les victimes, et que d'une certaine façon, elle continue à le faire, parce que dans l'obligation à pardonner, encore une fois, il n'y a pas d'obligation à pardonner, parce qu'à ce moment-là, ce n'est plus un pardon. Si vous êtes obligé de pardonner, ce n'est plus du tout un acte libre de la victime. Elle est à nouveau noyautée par l'obligation qu'on lui impose. Donc la question de la vengeance, ce n'est pas, est-ce que je vais répandre le sang pour être vengé ?

C'est plutôt, comment je vais révéler le sens ? Pour moi, ce n'est pas répandre le sang, c'est répandre le sens.

17:56
Présentateur

Révéler le sens, c'est notamment, par exemple, devenir un sujet, sujet d'une vie. C'est une expression que vous employez. C'est quelque chose que vous aidez à comprendre avec le film de Tarantino, Kill Bill. Béatrice Kiddo, elle ne cherche pas simplement à punir, à se venger. Elle cherche à retrouver la liberté d'être, ce qu'elle veut être. Le désir de vengeance, c'est ce qu'il a défini. Il lui permet de redevenir un sujet et un sujet à part entière.

18:28
Invité

Vous voyez, juste avant de vous répondre, c'est que plus la société, c'est l'État. Et ça, c'est le résultat d'une histoire. Elle nous demande de renoncer à la vengeance parce qu'au tout départ de l'histoire du droit, la victime est accusatrice. C'est elle qui vient réclamer vengeance. Et puis, la construction de l'État moderne fait que l'État a monopolisé le fait de rendre la justice. Donc, en fait, ce n'est pas parce que la vengeance serait mal qu'on n'a pas le droit de l'éprouver, c'est parce que l'État s'est arrogé le monopole de rendre la justice.

18:58
Présentateur

Avant, c'était Dieu. C'était la justice de Dieu qui, lui, détient le monopole de la vengeance, écrivez-vous, puisque vous connaissez parfaitement le Nouveau et l'Ancien Testament.

19:07
Invité

On va le dire sur l'affaire de Dieu. Mais au départ, c'est la victime qui est accusatrice et qui va devant la société dire « on m'a fait ça et j'accuse ». Donc, elle participait et de l'accusation et de la peine, du choix de la peine. Mais plus on a fait taire notre désir de vengeance, plus l'art, la culture, l'a pris en charge. Donc, on a l'exemple de Kill Bill. Ce qui m'a frappée dans Kill Bill, alors évidemment, quand on le regarde une première fois, comme je l'ai fait moi, enfin plusieurs fois, parce que je l'aime beaucoup, on voit les scènes de combat. Et puis après, on fait attention à des scènes où le personnage principal se revoit en blanc.

C'est l'innocence, c'est la vie tranquille qu'elle pouvait mener. Elle se revoit en blanc avec la possibilité d'un futur devant elle et c'est de ça dont on l'a privée. Et en fait, son désir, ce n'est pas tant de tuer un tel et un tel. Ça, c'est pour le cinéma et il faut bien de l'action. La profondeur, à mon avis, de la signification de ce film, c'est ce que je voudrais. C'est redevenir, être celle que j'aurais dû être.

Et on l'a dans une autre série super basée sur un fait réel, Unbelievable, où la jeune fille qui a été violée et qui n'a pas été crue, comme très souvent quand on est victime, le policier reconnaît du bout des lèvres « Ah, j'aurais dû vous croire et j'aimerais tellement revenir en arrière. » Et elle lui dit « Ça, on ne le peut pas. » Et c'est là que s'ancre le désir de vengeance. C'est d'obtenir ce qu'on ne peut plus obtenir.

20:33
Présentateur

L'affirmation de sa singularité, Laurence de Gilaire.

20:36
Invité

L'affirmation de sa singularité, parce que quand vous devenez victime, on vous déshumanise, mais surtout, on vous ôte votre singularité. Vous n'avez plus de contours, plus de personnalité. Moi, on me disait « Oui, mais t'allais bien, tu parlais, tu riais même. » Oui, on est là, on est vivant, mais on est sans âme. On est un pantin sous le coup du pouvoir.

20:55
Présentateur

Il y a un personnage qui est redevenu extrêmement moderne, c'est le conte de Monte Cristo d'Alexandre Dumas. Est-ce que vous comprenez, justement, le conte de Monte Cristo qui incarne de manière quasiment chimiquement pure la vengeance ? La vengeance accomplissant, d'après lui, à l'en croire, l'œuvre de la Providence. Est-ce que vous comprenez que ce personnage soit positif ?

21:18
Invité

Alors, il est positif et à mon sens, il montre la démesure de la vengeance, c'est-à-dire là où, d'une certaine façon, elle ne devrait pas aller parce qu'il se prend pour Dieu. Il le dit d'ailleurs. Il se prend pour Dieu. Oui. Il est Dieu en train d'opérer sa justice. Et il machine, il a des tractations. Il est tout-puissant. Il se veut tout-puissant.

21:42
Présentateur

En réalité... Il a quasiment le don d'ubiquité. Il est Dieu. Il se travestit. Il est Dieu.

21:47
Invité

Voilà. Il se travestit. Il est tous les hommes et aucun homme à la fois. Et puis, le point de départ, c'est quand même un prêtre qui lui donne sa richesse. Donc, d'une certaine façon, il fait concurrence à Dieu dans tous les sens du terme. Économiquement et moralement, il agit à la place de Dieu. Alors là, ça nous amène devant ce problème où très souvent, on me dit oui, mais quand on est croyant, il y a une obligation au pardon.

22:11
Présentateur

Oui.

22:11
Invité

Non, il n'y a pas d'obligation au pardon. Le seul commandement chrétien, c'est le commandement de l'amour. Et ce qui est très intéressant quand on regarde de près l'Ancien et le Nouveau Testament, c'est que la vengeance n'est pas bannie. Elle n'appartient qu'à Dieu. À moi, la vengeance, dit le Seigneur. Qu'est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que le pardon n'est pas un pouvoir que je m'octroie. Très souvent, je suis frappée des formes de pardon narcissique. Qu'est-ce que c'est

22:37
Présentateur

un pardon narcissique ?

22:38
Invité

Des personnes se glorifient d'avoir pardonné parce que c'est un pouvoir qu'elles auraient acquis. J'ai eu ce pouvoir de pardonner. Mais en toute rigueur de terme, dans la Bible, le pardon n'est pas un pouvoir que je peux m'octroyer, c'est seulement le pouvoir de Dieu. À tel point que Jésus de Nazareth, qui est quand même normalement très très proche de Dieu, s'il n'est Dieu, quand il est sur la croix, il ne dit pas je leur pardonne, ce qu'il pourrait faire. Il demande à Dieu de leur pardonner. C'est pour montrer que le pardon n'est jamais quelque chose qu'on possède. On le fait au nom de quelque chose de plus grand que soi. Donc, Dieu ne dit pas il n'y a pas de vengeance.

Il dit à moi la vengeance. Pourquoi ? Parce que si vous croyez en Dieu et que vous avez l'espérance, vous pensez que le mal ne triomphera pas. Et donc, laissez Dieu faire sa justice. Eh bien, moi, je pense que la vengeance, c'est ne pas laisser le mal triompher dans le monde, ne pas laisser le monde aux mains des méchants.

23:33
Présentateur

Il y a une notion que vous critiquez de manière radicale, c'est la notion de résilience. Oui. Pourquoi est-ce que ce mot-là, popularisé par Boris Cyrulnik, vous semble inadéquat et même profondément trompeur ?

23:47
Invité

Parce que je pense que comme il peut y avoir la justice expéditive, nous sommes dans le pardon expéditif. c'est-à-dire que la victime n'a plus le droit à sa colère, la victime n'a plus le droit à sa plainte, la victime n'a plus le droit de dire que ce qu'on lui a fait est impardonnable et n'a pas de prix et elle doit rebondir, se reconstruire, réparer, résilier. Et je pense que c'est une manière de nier la gravité de ce qu'une victime a subi. C'est une manière encore de ne pas mettre la victime au centre malgré tous les discours qui disent que c'est précisément ce qu'on fait. Et je crois que c'est nier, c'est un déni du réel. Il y a du tragique dans nos vies.

On ne peut pas faire de nos vies quelque chose de lisse. Il y a des choses qui heurtent, il y a des choses qui font qu'on ne veut pas tourner la page.

24:37
Présentateur

Il y a d'ailleurs des mots très forts puisque vous avez cité l'avocate des partis civils dans les procès des attentats de Charlie Hebdo et du 14 juillet 2016 à Nice. Les victimes connaissent un état dépressif sévère, je vais plus loin. Elles doivent inventer une nouvelle vie. Et la vengeance, finalement, à vous lire, c'est ça, c'est s'inventer une nouvelle vie. En tout cas, c'est absolument passionnant. Vengeance, le droit de ne pas pardonner. Je le recommande vraiment chaleureusement. Merci Laurence de Villers d'avoir été l'invité d'Inter. C'est publié chez Stock.